Classe ouvrière ou travailleurs fragmentés ?

Mis en ligne le 13 avril 2008

On lit et on entend dire très sou­vent que la classe ouvrière n’existerait plus. Cela semble être la thèse la plus cou­rante. Certains vont jusqu’à affir­mer que les tra­vailleurs eux-mêmes n’auraient plus de rai­sons d’exister, parce que le colos­sal essor de la pro­duc­ti­vité sus­cité par la tech­no­lo­gie élec­tro­nique per­met­trait de s’en passer défi­ni­ti­ve­ment. Aujourd’hui, le tra­vail, comme tout le reste, serait devenu vir­tuel. Mais les mar­chands de nou­veau­tés, peut-être heu­reu­se­ment pour eux, ont la mémoire courte et ignorent qu’ils sont en train de nous pré­sen­ter comme du der­nier cri cer­taines thèses que l’histoire a aban­don­nées.

Par João Bernardo [1]

Un vieil argument

Bien avant l’ère de l’informatique, durant les années 20 aux États-Unis, un pro­phète de la tech­no­cra­tie, Howard Scott, a défendu l’idée que la crois­sance inexo­rable de la pro­duc­ti­vité dépas­se­rait de beau­coup les oppor­tu­ni­tés d’emploi et d’investissement et pro­vo­que­rait un chô­mage crois­sant. La même thèse refit sur­face dans un livre d’Arthur Dahlberg publié en 1932, Jobs, Machines and Capitalism : cet auteur sou­te­nait que le pro­grès tech­nique crée­rait un excé­dent per­ma­nent de main-d’œuvre. Et, en novembre 1936, Harry L. Hopkins, un des prin­ci­paux arti­sans du New Deal, écri­vit au pré­sident Franklin Delano Roosevelt pour l’avertir que le déve­lop­pe­ment continu de la pro­duc­tion, accom­pa­gné par la crois­sance conti­nue de la force de tra­vail, impli­quait « la pers­pec­tive d’un pro­blème per­ma­nent de chô­mage et de pau­vreté à une grande échelle »

L’argument selon lequel le pro­grès de la pro­duc­ti­vité condamne les tra­vailleurs à la dis­pa­ri­tion a donc été for­mulé en plein for­disme, alors que l’économie repo­sait sur des machines indus­trielles que l’électronique et l’informatique allaient bien­tôt rendre obso­lètes.

Nous voyons donc que la base empi­rique de cette thèse est fausse, quand ses par­ti­sans actuels invoquent la dif­fé­rence entre l’électronique et l’industrie for­diste. Et nous pou­vons aussi noter que la capa­cité de pré­vi­sion de cette thèse est nulle, parce que sa pre­mière for­mu­la­tion a été suivie, après la guerre de 1939-1945, par une période durable de plein emploi dans les pays les plus indus­tria­li­sés, phé­no­mène permis pré­ci­sé­ment par la haute pro­duc­ti­vité des usines for­distes.

Au lieu de réduire la force de tra­vail, les pro­grès de la tech­no­lo­gie élec­tro­nique, comme d’ailleurs toute avan­cée tech­no­lo­gique, pro­voquent certes le chô­mage dans les sec­teurs qui dépendent des tech­no­lo­gies retar­da­taires, mais en même temps ils ouvrent des sec­teurs nou­veaux, qui exigent une requa­li­fi­ca­tion pro­fes­sion­nelle per­ma­nente.

Même s’ils admettent ce fait et recon­naissent que les tra­vailleurs n’ont pas dis­paru et ne sont pas non plus en voie d’extinction, cer­tains théo­ri­ciens font valoir que cela n’implique pas obli­ga­toi­re­ment que les tra­vailleurs forment réel­le­ment une classe. Soit avec sou­la­ge­ment, soit avec nos­tal­gie, ils nous annoncent la fin de la classe ouvrière.

L’héritage de la Deuxième et de la Troisième Internationale

Certes, les der­niers mar­xistes qui sub­sistent encore conti­nuent à men­tion­ner la classe ouvrière, mais cette réfé­rence revêt pour eux une valeur plus morale ou sen­ti­men­tale que véri­ta­ble­ment pra­tique. Les partis se récla­mant de la tra­di­tion léni­niste réduisent – ou plutôt rédui­saient, parce qu’aujourd’hui leur expres­sion poli­tique est infime, quand ils n’ont pas aban­donné com­plè­te­ment le léni­nisme – la classe ouvrière à une entité abs­traite. Ils conce­vaient le parti comme le repré­sen­tant poli­tique de cette classe, mais ils ne recon­nais­saient à la classe elle-même aucune struc­ture propre et indé­pen­dante du parti. Seul le parti don­nait à la classe ouvrière une exis­tence réelle, et, sans le parti, l’existence de cette classe était seule­ment poten­tielle. Dans la pra­tique, cela abou­tis­sait à la trans­for­ma­tion de l’avant-garde en une élite domi­nante.

Cette méta­phy­sique poli­tique était liée à une thèse très répan­due dans les orga­ni­sa­tions les plus bureau­cra­ti­sées de la Deuxième Internationale et dont la Troisième Internationale hérita de manière acri­tique. Selon cette pers­pec­tive, qui consi­dé­rait les forces pro­duc­tives du capi­ta­lisme comme la base du socia­lisme, l’objectif du socia­lisme consis­tait sim­ple­ment à sup­pri­mer la pro­priété privée et à lui sub­sti­tuer la pro­priété d’État ; de plus, la tech­no­lo­gie indus­trielle et la dis­ci­pline régnant dans les entre­prises capi­ta­listes pour­raient être main­te­nues sans modi­fi­ca­tion sous le socia­lisme.

C’est en obéis­sant à une concep­tion de ce type que les com­mu­nistes sovié­tiques, sous la direc­tion de Lénine, impor­tèrent en Russie le sys­tème tay­lo­riste et for­diste d’organisation du tra­vail. Ils lui don­nèrent ensuite, sous la direc­tion de Staline, une expan­sion bien plus grande que celle qu’elle attein­drait par­fois aux États-Unis.

Les partis com­mu­nistes ne per­ce­vaient aucune contra­dic­tion lorsqu’ils affir­maient que le pou­voir poli­tique appar­te­nait à la classe ouvrière tout en pri­vant en même temps les tra­vailleurs de tout pou­voir au sein des entre­prises. Et, en réa­lité, la contra­dic­tion n’existait pas, puisque le pou­voir poli­tique n’était pas exercé par les tra­vailleurs, mais mono­po­lisé par leurs repré­sen­tants, la bureau­cra­tie du parti, qui se joi­gnait à la tech­no­cra­tie des entre­prises pour former une même classe de capi­ta­listes d’État. La réor­ga­ni­sa­tion éco­no­mique de l’Union sovié­tique effec­tuée selon les plans quin­quen­naux consti­tua l’apogée de ce pro­ces­sus, dont le sta­li­nisme révéla les consé­quences inévi­tables.

Le mar­xisme ortho­doxe attri­buait une fonc­tion neutre aux machines (en tant que tech­no­lo­gie maté­rielle) et à la dis­ci­pline régnant dans les entre­prises (en tant que tech­no­lo­gie humaine), de sorte que les rela­tions éta­blies entre les tra­vailleurs pen­dant le pro­ces­sus de tra­vail ne condi­tion­naient en rien l’existence de la classe ouvrière comme entité poli­tique.

Des concep­tions de ce type ne peuvent per­du­rer que si l’on ignore la réa­lité sociale des pro­ces­sus de tra­vail. Les rela­tions de pro­duc­tion, si sou­vent men­tion­nées par les mar­xistes, incluent la forme de dis­ci­pline impo­sée aux tra­vailleurs dans le pro­ces­sus de tra­vail et la forme d’autorité ins­tau­rée par les capi­ta­listes dans le contrôle du pro­ces­sus de tra­vail.

Le terrain fondamental de la lutte de classe

Tel a été pré­ci­sé­ment le prin­ci­pal ter­rain de la lutte de classe. La dis­ci­pline régnant au sein de l’entreprise est la pre­mière cible de la contes­ta­tion des tra­vailleurs, et la lutte de classe réor­ga­nise en per­ma­nence les rela­tions de tra­vail et le contrôle du pro­ces­sus de tra­vail. Dans chaque cas et à chaque époque, la forme de dis­ci­pline en vigueur dans l’entreprise consti­tue l’élément cen­tral de tout le sys­tème de rela­tions ins­tauré entre les capi­ta­listes et les tra­vailleurs.

Les grandes luttes sociales des années 1960 et 1970, dans la sphère nord-amé­ri­caine comme dans la sphère sovié­tique et chi­noise, ont montré que le tay­lo­risme et le for­disme avaient épuisé leurs pos­si­bi­li­tés en tant que sys­tèmes de contrôle de la force de tra­vail. Le capi­ta­lisme est alors entré alors dans une crise de pro­duc­ti­vité de plus en plus pro­fonde, qui l’a fina­le­ment empê­ché de répondre à des dif­fi­cul­tés qui, en d’autres cir­cons­tances, n’auraient pas consti­tué pour lui des obs­tacles signi­fi­ca­tifs.

Cette sclé­rose s’est mani­fes­tée de manière fla­grante en 1974, avec la crise déclen­chée par l’augmentation des prix du pétrole. C’est à partir de ce moment-là que, pro­gres­si­ve­ment, les nou­veaux prin­cipes d’administration des entre­prises et de contrôle des tra­vailleurs ont com­mencé à se répandre. Certains auteurs qua­li­fient la situa­tion actuelle de « post-for­diste », mais, puisque c’est Ford qui a, le pre­mier, appli­qué sys­té­ma­ti­que­ment le tay­lo­risme à la pro­duc­tion de masse, je ne vois pas de raison de ne pas dési­gner aussi le modèle actuel d’organisation du nom de Toyota, qui, le pre­mier, l’a appli­qué de manière sys­té­ma­tique et l’a le mieux for­ma­lisé.

Le sys­tème toyo­tiste et la tech­no­lo­gie élec­tro­nique qui le sous-tend font que les éco­no­mies d’échelle croissent, sans qu’il soit pour autant néces­saire de pro­cé­der à la concen­tra­tion phy­sique des tra­vailleurs dans un même lieu.

Économies d’échelle et productivité

On appelle éco­no­mies d’échelle les résul­tats obte­nus quand l’augmentation du nombre de tra­vailleurs, du nombre de machines et de la quan­tité de matières pre­mières est infé­rieure à l’augmentation des biens ou des ser­vices pro­duits. Les éco­no­mies d’échelle sont un des fac­teurs du pro­grès de la pro­duc­ti­vité.

N’importe quelle ména­gère sait que, si elle pré­pare une soupe pour trois per­sonnes, elle ne four­nira pas trois fois plus d’efforts, de temps, de gaz ou d’électricité que pour une seule por­tion de soupe.

Pour obte­nir des éco­no­mies d’échelle, et pas seule­ment pour fabri­quer des soupes dans les can­tines d’entreprise, mais dans toute la chaîne de pro­duc­tion, le sys­tème for­diste consis­tait à réunir, dans les mêmes ins­tal­la­tions indus­trielles, des mil­liers d’ouvriers, ou, dans les mêmes bureaux, des cen­taines d’employés, qui fai­saient fonc­tion­ner d’énormes ensembles de machines, consom­mant des quan­ti­tés non moins colos­sales de matières pre­mières. Dans le for­disme, l’accroissement des éco­no­mies d’échelle dépen­dait de la concen­tra­tion phy­sique des tra­vailleurs dans les mêmes locaux. On ne peut com­prendre l’attitude des syn­di­cats réfor­mistes, des partis ouvriers bureau­cra­ti­sés et du syn­di­ca­lisme radi­cal et, plus tard, les grandes vagues de contes­ta­tion auto­nome dans les années 1960 et 1970, que si l’on se sou­vient que des mil­liers et des mil­liers de tra­vailleurs se retrou­vaient quo­ti­dien­ne­ment entre les murs des mêmes ins­tal­la­tions.

Électronique et surveillance

Le toyo­tisme a trouvé une manière de réduire, ou même d’éviter, ce risque poli­tique consi­dé­rable. L’électronique permet aux admi­nis­tra­teurs des entre­prises de cen­tra­li­ser la col­lecte des infor­ma­tions et les prises de déci­sions, indé­pen­dam­ment de tout contact phy­sique avec les tra­vailleurs et de toute rela­tion phy­sique des tra­vailleurs entre eux. Les dif­fé­rents pro­ces­sus par­ti­cu­liers de tra­vail sont inté­grés dans de grands ensembles, même s’ils s’effectuent de façon isolée et peuvent par­fois être éloi­gnés de plu­sieurs mil­liers de kilo­mètres. Ainsi, les éco­no­mies d’échelle sociales aug­mentent sans qu’il soit néces­saire de les aug­men­ter sur le plan maté­riel.

En outre, la tech­no­lo­gie élec­tro­nique a réussi à accom­plir une prouesse inédite dans l’histoire de l’humanité : la fusion entre sys­tème de sur­veillance et pro­ces­sus de tra­vail. Jusqu’à l’époque actuelle, les tra­vailleurs devaient être sur­veillés par des agents spé­cia­li­sés, qui non seule­ment ne pou­vaient pas être abusés, mais dont les salaires repré­sen­taient une dépense consi­dé­rable pour les pro­prié­taires des entre­prises. Pour être tant soit peu effi­cace et ne pas pro­vo­quer une crois­sance inac­cep­table des coûts, ce sys­tème de sur­veillance exi­geait que les tra­vailleurs soient tous concen­trés dans les mêmes ins­tal­la­tions.

Il s’agissait d’appliquer les éco­no­mies d’échelle à la sur­veillance. Or, dans le toyo­tisme, le simple fait d’actionner une machine élec­tro­nique ou un ordi­na­teur consti­tue une forme de sur­veillance du tra­vail. Il n’y a plus de dis­tinc­tion entre le fait de tra­vailler et d’être sur­veillé. Même dis­per­sés, les tra­vailleurs res­tent tou­jours sous le regard atten­tif de leurs employeurs.

L’une des pré­oc­cu­pa­tions fon­da­men­tales du toyo­tisme consiste à limi­ter la concen­tra­tion phy­sique des tra­vailleurs, ou même à les dis­per­ser phy­si­que­ment, et en même temps à concen­trer les résul­tats de leur tra­vail grâce à la tech­no­lo­gie élec­tro­nique. Il existe de mul­tiples moyens de limi­ter la concen­tra­tion de la force de tra­vail, de la frag­men­ter et d’obtenir sa dis­per­sion. Sans pré­tendre être exhaus­tif, je vais indi­quer ceux qui me semblent les plus impor­tants.

Huit moyens de fragmenter la force de travail

  1. Contrairement à ce qui s’est pro­duit dans le sys­tème for­diste, où régnait une spé­cia­li­sa­tion rigou­reuse, le toyo­tisme répar­tit chaque chaîne de pro­duc­tion entre dif­fé­rentes équipes de tra­vailleurs, qui se chargent, à l’intérieur de cer­taines limites, de mul­tiples fonc­tions. Ainsi, même quand elle se trouve ras­sem­blée dans les mêmes locaux, la force de tra­vail est seg­men­tée.
  2. Ces capi­ta­listes se sont effor­cés avec succès d’imposer des horaires flexibles aux tra­vailleurs de chaque entre­prise. Cela leur permet d’empêcher ou d’entraver l’établissement de rela­tions de convi­via­lité entre col­lègues, ce qui nuit à la for­ma­tion de réseaux de soli­da­rité ; plus pro­fon­dé­ment, il s’agit de déstruc­tu­rer le vieux col­lec­ti­visme pro­lé­ta­rien, puisque la flexi­bi­lité des horaires rend pra­ti­que­ment impos­sible l’existence des asso­cia­tions de quar­tier ou de simples ren­contres dans des cafés ou des buvettes.
  3. Dans de nom­breux cas, on note que la rota­tion de la force de tra­vail est extrê­me­ment élevée. Cela signi­fie qu’une partie impor­tante des sala­riés res­tent très peu de temps dans la même entre­prise, ce qui empêche la nais­sance de tous liens de soli­da­rité solides. Les capi­ta­listes se pré­oc­cupent seule­ment de fixer dans l’entreprise un pour­cen­tage réduit de tra­vailleurs hau­te­ment qua­li­fiés, pour les­quels ils ont investi beau­coup d’heures de for­ma­tion pro­fes­sion­nelle et qu’il ne leur convient donc pas de perdre.
  4. Les consé­quences néfastes des horaires flexibles se com­binent avec les consé­quences non moins néfastes du niveau élevé de rota­tion de la force de tra­vail qu’entraînent les sys­tèmes de contrat à durée déter­mi­née et de tra­vail à temps par­tiel. Ces deux formes de contrat se sont mul­ti­pliées durant les der­nières décen­nies, en contri­buant dou­ble­ment à res­treindre les rela­tions entre les per­sonnes qui tra­vaillent épi­so­di­que­ment dans les mêmes entre­prises et à isoler les uns des autres les indi­vi­dus qui par­ti­cipent aux mêmes pro­ces­sus de tra­vail.
  5. La géné­ra­li­sa­tion de la sous-trai­tance pro­voque la frag­men­ta­tion phy­sique des socié­tés. D’une part, il arrive sou­vent que les socié­tés accordent de l’autonomie à des dépar­te­ments et les trans­forment en des unités for­mel­le­ment auto­nomes, en intro­dui­sant la sous-trai­tance dans ce qui, aupa­ra­vant, appar­te­nait à une seule sphère de pro­priété. D’autre part, il est aussi fré­quent qu’une société, au lieu d’en ache­ter une autre, lui sous-traite les ser­vices. Dans les deux cas, au lieu de se trou­ver réunis dans des éta­blis­se­ments de grandes dimen­sions et appar­te­nant à une seule et même société, les tra­vailleurs sont divi­sés entre les entre­prises prin­ci­pales et les mul­tiples sous-trai­tants, bien que leurs acti­vi­tés s’insèrent dans une même chaîne de pro­duc­tion.
  6. Ce que je viens de dire à propos de la sous-trai­tance s’applique éga­le­ment au sys­tème des fran­chises, très cou­rant, par exemple, dans les sec­teurs du fast-food ou de la blan­chis­se­rie. L’entreprise prin­ci­pale permet à de petits patrons d’exploiter les filiales locales, mais en leur impo­sant une tech­no­lo­gie, une gamme de pro­duits ou de ser­vices, un sys­tème d’organisation de la force de tra­vail et une façon de trai­ter les clients qui doivent être rigou­reu­se­ment res­pec­tés. De leur côté, les petits capi­ta­listes qui acceptent le sys­tème de la fran­chise voient leurs dépenses réduites parce qu’ils jouissent d’une tech­no­lo­gie éprou­vée, d’une publi­cité garan­tie et d’un marché fourni par l’entreprise prin­ci­pale.
  7. La frag­men­ta­tion de la force de tra­vail décou­lant de la sous-trai­tance et du sys­tème des fran­chises prend des pro­por­tions encore plus grandes dans le sys­tème du « por­tage ». Ce terme (en bré­si­lien, la « ter­cei­ri­za­ção »), désigne le pro­ces­sus par lequel une société trans­forme cer­tains de ses employés en pro­fes­sion­nels for­mel­le­ment indé­pen­dants, puis les réem­bauche en payant leurs ser­vices. Dans la pra­tique, le tra­vailleur « porté » se retrouve tota­le­ment dépen­dant de la société à laquelle il vend son acti­vité, mais sans béné­fi­cier des garan­ties qu’il avait aupa­ra­vant en tant que sala­rié. La trans­for­ma­tion du sala­riat en « por­tage », qui a pris des pro­por­tions mas­sives dans cer­tains sec­teurs pro­fes­sion­nels, débouche sur le com­plet iso­le­ment de ces tra­vailleurs.
    Dans les lieux de tra­vail où, aupa­ra­vant, ils affron­taient leur employeur conjoin­te­ment avec leurs col­lègues, ils doivent désor­mais le faire seuls.
  8. Il ne fau­drait pas oublier que, durant les der­nières décen­nies, on a assisté à l’intégration mas­sive de cer­tains sec­teurs de la popu­la­tion dans le marché du tra­vail, notam­ment des jeunes femmes, et on a vu se pro­lé­ta­ri­ser des acti­vi­tés qui, jusqu’à récem­ment encore, reve­naient aux pro­fes­sions libé­rales.
    Ce n’est pas la pre­mière fois que le capi­ta­lisme assi­mile rapi­de­ment des masses colos­sales de nou­veaux sala­riés, mais, à la fin du XIXe siècle, et au début du XXe siècle, il l’avait fait en concen­trant les nou­veaux pro­lé­taires dans un même milieu phy­sique et social. C’est ainsi que des immi­grés, ori­gi­naires de dif­fé­rentes régions du globe et par­lant dif­fé­rentes langues, avaient rapi­de­ment acquis des habi­tudes iden­tiques et donné nais­sance à une culture pro­lé­ta­rienne com­mune.

Sous-culture de masse et travail à domicile

Aujourd’hui, c’est exac­te­ment le contraire qui se passe, et les per­sonnes récem­ment arri­vées en masse sur le marché du tra­vail capi­ta­liste, quand elles ne sont pas main­te­nues dans l’isolement, se dis­persent entre les entre­prises prin­ci­pales, les sous-trai­tants et les socié­tés fran­chi­sées, sans avoir l’occasion de créer une nou­velle culture pro­lé­ta­rienne fondée, comme la pré­cé­dente, sur de vastes réseaux de cama­ra­de­rie et de soli­da­rité, et sur une confron­ta­tion glo­bale avec les patrons.

Comme si cela ne suf­fi­sait pas, et parce qu’ils n’ont guère confiance dans les auto­ma­tismes éco­no­miques et sociaux, les capi­ta­listes ont concen­tré d’énormes efforts dans la dif­fu­sion d’une sous-culture de masse fondée sur l’illusion d’une pro­mo­tion indi­vi­duelle. Ainsi ce pro­ces­sus contra­rie dou­ble­ment la for­ma­tion d’habitudes et de com­por­te­ments com­muns au sein des nou­veaux élé­ments qui forment la force de tra­vail.

Pour cou­ron­ner ce pro­ces­sus, les idéo­logues du capi­ta­lisme ont déployé toute leur ima­gi­na­tion et ont annoncé l’utopie ultime – le tra­vail s’effectuerait dans la dou­ceur du foyer grâce aux resources élec­tro­niques, dans des condi­tions de dis­per­sion maxi­male, et la ges­tion se can­ton­ne­rait dans les bureaux des admi­nis­tra­teurs grâce à l’informatique, dans des condi­tions de cen­tra­li­sa­tion maxi­male.

Et effec­ti­ve­ment, le fait que le capi­ta­lisme actuel mul­ti­plie les formes de dis­per­sion phy­sique et de frag­men­ta­tion sociale des tra­vailleurs, et frac­tionne les grandes unités de pro­duc­tion en des unités de dimen­sions plus réduites, ne l’empêche pas de déve­lop­per la concen­tra­tion du capi­tal, non seule­ment au moyen des moda­li­tés clas­siques d’acquisition, qui donnent nais­sance à des enti­tés éco­no­miques de plus en plus colos­sales, mais en mul­ti­pliant entre les entre­prises des liens qui ne passent pas par des rela­tions de pro­priété, comme les alliances stra­té­giques, par exemple.

D’ailleurs, les formes de concen­tra­tion éco­no­mique qui se dis­pensent de la concen­tra­tion de la pro­priété pré­do­minent aujourd’hui, au point que l’entreprise prin­ci­pale arrive à se frac­tion­ner elle-même en des unités for­mel­le­ment indé­pen­dantes pour mieux exer­cer son contrôle éco­no­mique sur elles.

Le rôle du « juste à temps »

L’un des élé­ments clés du toyo­tisme est le sys­tème du « juste à temps » (ou « just in time », ou encore pro­duc­tion à flux tendus) qui consiste à réduire au maxi­mum les élé­ments (pro­duits ou matières pre­mières) sto­ckés dans les entre­pôts et à ajus­ter à la fois le flux de la pro­duc­tion aux oscil­la­tions de la demande, et le type de pro­duc­tion aux spé­ci­fi­ca­tions de la demande. Ce sys­tème ne se limite pas à réduire les coûts ; il a plu­sieurs autres impli­ca­tions très impor­tantes sur le pro­ces­sus d’exploitation, mais je vou­drais ici sou­li­gner seule­ment l’une d’entre elles.

Dans le « just in time », c’est l’entreprise prin­ci­pale qui dicte le rythme de la pro­duc­tion aux entre­prises sous-trai­tantes et aux tra­vailleurs « portés » ; elle peut le faire faci­le­ment parce que l’électronique permet de dis­per­ser la cap­ta­tion des infor­ma­tions et simul­ta­né­ment de cen­tra­li­ser les prises de déci­sion.

L’entreprise prin­ci­pale déter­mine le type de tech­no­lo­gie que les sous-trai­tants et les tra­vailleurs « portés » devront appli­quer et elle contrôle les résul­tats de l’application de cette tech­no­lo­gie, en fonc­tion des néces­si­tés d’adaptation de l’entreprise prin­ci­pale au flux de la demande et à sa nature. Néanmoins, bien qu’ils dépendent étroi­te­ment des déci­sions prises par l’entreprise prin­ci­pale, les entre­prises sous-trai­tantes et les tra­vailleurs « portés » sont indé­pen­dants du point de vue de la pro­priété, avec toutes les res­pon­sa­bi­li­tés inhé­rentes à cette situa­tion. Grâce à cette forme de concen­tra­tion éco­no­mique qui ne s’accompagne pas d’une concen­tra­tion de la pro­priété, les capi­ta­listes qui dirigent les entre­prises prin­ci­pales s’approprient la plus grosse part des pro­fits et peuvent faire retom­ber la plu­part des échecs sur les entre­prises sous-trai­tantes, c’est-à-dire, en der­nière ana­lyse, sur les tra­vailleurs de ces entre­prises. En faci­li­tant la pro­li­fé­ra­tion d’entreprises petites et moyennes, ce sys­tème aggrave la dis­per­sion phy­sique et la frag­men­ta­tion sociale des tra­vailleurs. Bien que les entre­prises prin­ci­pales ainsi que les mul­tiples entre­prises sous-trai­tantes et tra­vailleurs « portés » soient réunis dans les mêmes pro­ces­sus de tra­vail et se consacrent à la pro­duc­tion des mêmes articles ou des mêmes ser­vices, les tra­vailleurs se sentent encore davan­tage divi­sés et isolés.

Une classe pour les capitalistes… mais pas pour les travailleurs

Pour les admi­nis­tra­teurs des entre­prises, qui détiennent le contrôle sur tout le réseau de cap­ta­tion des infor­ma­tions et d’émanation des déci­sions et qui contrôlent aussi les pro­cé­dures élec­tro­niques de sur­veillance, les tra­vailleurs existent comme un corps social unifié. On peut même affir­mer que, dans le sys­tème toyo­tiste, ce sont les admi­nis­tra­teurs d’entreprise qui assurent l’unification sociale des tra­vailleurs. Par contre, dans la mesure où le pro­ces­sus de tra­vail les isole et les dis­perse phy­si­que­ment, les tra­vailleurs eux-mêmes ne se consi­dèrent plus, en règle géné­rale, comme des membres d’une classe sociale. En résumé, cela signi­fie que les tra­vailleurs existent comme classe pour les capi­ta­listes, mais pas à leurs propres yeux.

Nous voyons mieux les impli­ca­tions de ce para­doxe si nous le consi­dé­rons en termes d’auto-organisation et d’hétéro-organisation. De même que les méca­nismes de l’exploitation enlèvent aux tra­vailleurs le contrôle du pro­ces­sus de tra­vail, et donc la pos­si­bi­lité de dis­po­ser des résul­tats de leur tra­vail, de même les méca­nismes de l’oppression les dépos­sèdent de tout contrôle sur les moda­li­tés des rela­tions qu’ils pour­raient nouer entre eux. Dans cette pers­pec­tive, je défi­nis comme la classe sociale domi­nante celle qui réus­sit à dicter les prin­cipes orga­ni­sa­tion­nels de l’autre classe – la classe domi­née. Il ne s’agit pas seule­ment d’une classe domi­nante qui dis­pose d’institutions comme le gou­ver­ne­ment, la police ou les tri­bu­naux. Il s’agit de bien davan­tage que cela, car les capi­ta­listes déter­minent jusqu’aux formes d’organisation interne des tra­vailleurs, et le font même dans des domaines que les tra­vailleurs jugent être les leurs.

Remodelage des villes

Nous pou­vons obser­ver cette hétéro-orga­ni­sa­tion dans les remo­de­lages urba­nis­tiques aux­quels ont été sou­mises toutes les grandes villes. Placés dans les zones les plus anciennes, aux carac­té­ris­tiques plus mar­quantes, qui don­naient à chaque ville son ori­gi­na­lité, les vieux quar­tiers popu­laires dis­pa­raissent. Il s’agit d’un pro­ces­sus appelé en anglais gen­tri­fying (« gen­tri­fi­ca­tion » ou « boboï­sa­tion » en fran­çais, NdT) : d’une part, on pré­serve les façades des immeubles, ou, si néces­saire, on les res­taure confor­mé­ment au tracé ori­gi­nel, mais, d’autre part, on trans­forme et moder­nise com­plè­te­ment les inté­rieurs. Les appar­te­ments sont vendus à bon prix à des membres des classes domi­nantes, qui acquièrent ainsi le pri­vi­lège de vivre dans les centres-villes et les zones les plus appré­ciées. Et le même phé­no­mène se pro­duit avec les cafés et les petits res­tau­rants de ces anciens quar­tiers popu­laires, qui, une fois dûment réno­vés, offrent à la nou­velle clien­tèle un mélange de sophis­ti­ca­tion culi­naire et de sou­ve­nirs d’un passé typique. Pendant ce temps, les tra­vailleurs, expul­sés de leurs quar­tiers tra­di­tion­nels par les méca­nismes éco­no­miques, sont refou­lés dans les ban­lieues, où ils doivent recom­men­cer à partir de zéro s’ils veulent créer des réseaux de soli­da­rité, et ce dans des condi­tions spé­cia­le­ment dif­fi­ciles parce que, dans les zones péri-urbaines, pré­vaut un type d’urbanisation déli­bé­ré­ment conçu pour res­treindre les rela­tions de voi­si­nage. Ce double pro­ces­sus tra­duit un ren­for­ce­ment de la cohé­sion interne des classes domi­nantes et un affai­blis­se­ment des liens entre les tra­vailleurs. L’hétéro-organisation des tra­vailleurs dans ce cadre urba­nis­tique est sym­bo­li­sée par les centres com­mer­ciaux, qui sont des lieux de socia­li­sa­tion hégé­mo­ni­sés éco­no­mi­que­ment et cultu­rel­le­ment par le capi­tal. Autrefois, les tra­vailleurs éta­blis­saient, selon leurs propres termes, des rela­tions directes de voi­si­nage et d’amitié dans les quar­tiers où ils habi­taient, mais main­te­nant ils passent une partie consi­dé­rable de leurs loi­sirs dans les lieux de shop­ping où leur pré­sence est éphé­mère, où il est impos­sible de nouer des rela­tions stables et où tous les types de contact sont condi­tion­nés par une dis­po­si­tion inten­tion­nelle des espaces ten­dant à la dis­per­sion et à la frag­men­ta­tion.

Dans le monde contem­po­rain, nous avons, d’un côté, les capi­ta­listes dotés d’une cohé­sion trans­na­tio­nale, conso­li­dée par de mul­tiples orga­ni­sa­tions natio­nales, mais aussi liées sur le plan inter­na­tio­nal et supra­na­tio­nal par des réseaux aux mailles très ser­rées. De l’autre côté, nous avons les tra­vailleurs qui, dans leur rela­tion avec les capi­ta­listes, sont domi­nés glo­ba­le­ment, comme classe, mais qui sont divi­sés entre eux et ne luttent pas comme une classe. Cette double situa­tion implique que, dans les condi­tions actuelles, la classe ouvrière a une exis­tence sim­ple­ment éco­no­mique, comme pro­duc­trice de plus-value et vic­time de l’exploitation, sans avoir une exis­tence poli­tique et socio­lo­gique, comme sujet de luttes et base de formes d’organisation oppo­sées au capi­ta­lisme.

Tant que cette situa­tion per­du­rera, la résis­tance du capi­ta­lisme ne sera pas enta­mée, et ceux qui aujourd’hui évoquent, à tort et à tra­vers, une « crise du capi­ta­lisme » feraient bien mieux de cher­cher à com­prendre la crise de l’anticapitalisme.

La double situa­tion de la classe ouvrière, coin­cée entre son exis­tence éco­no­mique pour le capi­tal et son inexis­tence poli­tique et socio­lo­gique, tendra à s’aggraver dans les années qui viennent. Seule la lutte contre l’exploitation peut confé­rer aux tra­vailleurs une iden­tité socio­lo­gique de classe, parce que c’est seule­ment à ce niveau qu’ils trouvent une com­mu­nauté fon­da­men­tale et éta­blissent des liens de soli­da­rité. Je ne fais pas ici allu­sion à des jour­nées glo­rieuses, des dra­peaux rouge vif fré­mis­sant dans le vent et autres cli­chés ; je pense aux contes­ta­tions plus banales et plus simples qui rem­plissent le quo­ti­dien de celui qui tra­vaille au ser­vice d’autrui. Comment mettre en commun ces actions, com­ment uti­li­ser ces expé­riences pour pro­gres­si­ve­ment recons­truire une exis­tence de classe et une conscience de classe, dans une situa­tion où les pres­sions ren­for­çant l’isolement et la dis­per­sion sont très puis­santes ?

La crise… de l’anticapitalisme

Ainsi peut-on sans doute expli­quer l’apologie du frac­tion­ne­ment des luttes que prônent la plu­part des idéo­logues post-modernes. Il est vrai que, d’un cer­tain point de vue, une telle atti­tude peut sem­bler sensée, parce que, aujourd’hui, rien ne laisse augu­rer la pos­si­bi­lité de mou­ve­ments vastes et géné­ra­li­sés. Contre les ins­ti­ga­teurs de mots d’ordre clas­siques et dépour­vus de tout sens pra­tique, les post-modernes peuvent au moins invo­quer le fait que leurs appels sont enten­dus. D’un autre côté, ils consi­dèrent la frag­men­ta­tion des luttes non comme une limite qu’il fau­drait dépas­ser, mais comme l’objectif stra­té­gique à atteindre. Leur idéal est de créer une col­lec­tion de ghet­tos reliés entre eux par le marché et dis­po­sant du « poli­ti­que­ment cor­rect » comme langue com­mune.

Si chaque per­sonne reste cla­que­mu­rée entre des miroirs et n’emploie plus de mots qui révèlent la per­sis­tance réelle des pro­blèmes, comme c’est le cas du voca­bu­laire « poli­ti­que­ment cor­rect », et si le marché se charge de satis­faire les besoins de la majo­rité, tout se pas­sera au mieux dans le meilleur – ou le moins mau­vais – des mondes. S’il existe une exploi­ta­tion, on parle de citoyen­neté. Si les femmes sont négli­gées et plus mal payées que les hommes, on ins­taure l’égalité dans le royaume gram­ma­ti­cal et l’on bri­cole une curieuse syn­taxe semée de barres, de tirets et de paren­thèses où les sub­stan­tifs, les adjec­tifs, les articles et les pro­noms figurent dans leur variante mas­cu­line et fémi­nine. Si cer­tains sont vic­times du racisme à cause de leur cou­leur de peau, on les désigne alors par l’origine géo­gra­phique de leurs ancêtres éloi­gnés. Et si toutes sortes de dis­cri­mi­na­tions conti­nuent à pros­pé­rer, alors on crée des groupes, des clubs, des asso­cia­tions des­ti­nés sim­ple­ment à en pré­ser­ver les membres, en les iso­lant dans des com­mu­nau­tés d’égaux, de sorte que la société, dans son ensemble, ne change pas d’un iota. Le marché assure les rela­tions entre ces îlots idéo­lo­giques et permet que, sur le plan éco­no­mique fon­da­men­tal, ils consti­tuent des par­ties inté­grantes de la société capi­ta­liste.

Multiculturalisme et consumérisme

Les idéo­logues post-modernes s’efforcent d’accentuer les cli­vages d’ordre cultu­rel, eth­nique ou sexuel qui divisent les tra­vailleurs, ou alors ils vont jusqu’à inven­ter des cli­vages quand ceux-ci n’existent pas dans la pra­tique. Russell Jacoby a observé avec beau­coup de per­ti­nence dans The End of Utopia : poli­tics and culture in an age of apathy que, même lorsque la glo­ba­li­sa­tion de l’activité éco­no­mique place les tra­vailleurs dans des situa­tions iden­tiques, les post-modernes pré­tendent dis­si­mu­ler cette réa­lité en fai­sant appel à des spé­ci­fi­ci­tés cultu­relles fic­tives. Et l’industrie cultu­relle capi­ta­liste suit joyeu­se­ment les traces des décou­vreurs de la post-moder­nité, en recueillant les pro­fits finan­ciers et en conso­li­dant les condi­tions sociales de la repro­duc­tion du capi­tal. Il existe un lien puis­sant entre mul­ti­cul­tu­ra­lisme et consu­mé­risme. Dans un monde où les options de vie des tra­vailleurs sont stric­te­ment limi­tées et où le quo­ti­dien de chacun obéit à des normes simi­laires, le mul­ti­cul­tu­ra­lisme existe exclu­si­ve­ment sous la forme de la consom­ma­tion de pro­duits – objets ou ser­vices – appe­lés mul­ti­cul­tu­rels.

On arrive ainsi au para­doxe de la situa­tion actuelle, où le capi­ta­lisme est dominé par d’énormes entre­prises trans­na­tio­nales, gérées par une élite qui adopte une men­ta­lité entiè­re­ment cos­mo­po­lite et supra­na­tio­nale, et où les tra­vailleurs sont non seule­ment soumis aux frag­men­ta­tions sus­ci­tées par le sys­tème d’administration toyo­tiste, mais en plus divi­sés par des natio­na­lismes, des régio­na­lismes et toutes sortes de spé­ci­fi­ci­tés eth­niques, phy­siques et cultu­relles exal­tées non seule­ment par la mau­vaise volonté de la droite mais, ce qui est pire, par la bonne volonté d’une cer­taine gauche. Le grand pro­blème aujourd’hui est de partir des luttes frag­men­tées en ayant pour objec­tif de par­ve­nir à ce qu’elles dépassent cette frag­men­ta­tion. Tel est le plus grand défi devant lequel nous sommes placés, et c’est seule­ment dans cette pers­pec­tive que nous pour­rons défi­nir une stra­té­gie de lutte contre le Capital tel qu’il se pré­sente actuel­le­ment – contre le sys­tème toyo­tiste d’organisation du tra­vail.

[1] Joao Bernardo est l’auteur de plu­sieurs ouvrages, mal­heu­reu­se­ment tous inédits en fran­çais : Para uma teoria do modo de pro­du­çao com­mu­nista (1975), Marx cri­tico de Marx. Epistemologia, classes sociais e tec­no­lo­gia (3 vol., 1977), Lutas sociais na China (1949-1976) (1977), O eni­migo oculto (1979), Capital, sin­di­ca­tos, ges­tores (1987), Crise da Economia Soviética (1990), Economia dos confli­tos sociais (1991), Dialectica da pra­tica e da ideo­lo­gia (1991) Estado, a silen­ciosa mul­ti­pli­ca­çao do Poder (1998), Poder e din­heiro Do Poder Pessoal ao Estado Impessoal no Regime Senhorial, Séculos V-XV, (3 vol.) (1997, 1999, 2002), Transnacionalização do Capital e Fragmentação dos Trabalhadores. Ainda Há Lugar para os Sindicatos ? (2000), Labirintos do fas­cismo (2003) et Democracia Totalitária. Teoria e Prática da Empresa Soberana (2004).

Militant du PC por­tu­gais (1964-1966), puis d’un groupe maoiste (1966-1973), il fut exclu, pour rai­sons poli­tiques, de toutes les uni­ver­si­tés de son pays puis s’exila en France de 1968 à 1974. Pendant les années 1974-1975, il fut l’un des ani­ma­teurs du jour­nal liber­taire Combate, dont l’essentiel était com­posé d’interviews de mili­tants de com­mis­sions de tra­vailleurs qui, à l’époque, occu­paient les usines voire essayaient de les faire tour­ner eux-mêmes. Il vit et tra­vaille actuel­le­ment au Brésil. Le pre­mier cha­pitre de son livre Transnationalisation du capi­tal et frag­men­ta­tion du pro­lé­ta­riat a été publié dans le numéro 4-5 de Ni patrie ni fron­tières et se trouve sur le site mon​dia​lisme​.org. Il s’agit d’une série de cours pro­non­cées devant des ouvriers de la Centrale uni­taire des tra­vailleurs (CUT), prin­ci­pal syn­di­cat bré­si­lien).


Source : Mondialisme​.orgTraduit du por­tu­gais pour un recueil de textes de l’auteur qui sera publié par la revue Ni patrie, ni fron­tières. Les inter­titres ont été ajou­tés par les soins des tra­duc­teurs.

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