En réponse à Pierre Mouterde à propos de l'Assemblée constituante

Une authentique démarche de démocratie participative est aux antipodes d’un ‘unanimisme consensuel’

Par Mis en ligne le 23 mai 2016

Paul Cliche« Un faux débat ». C’est ainsi que le socio­logue essayiste Pierre Mouterde et l’activiste Marc Bonhomme qua­li­fient le débat sur le mandat à confier à l’Assemblée consti­tuante qu’auront à tran­cher les délé­gué-e-s au congrès de Québec soli­daire débu­tant le 27 mai. Dans son texte dif­fusé le 15 mai, où il tire à bou­lets rouges sur les ins­tances de Québec soli­daire, Bonhomme estime que le débat est « décon­necté des grands enjeux sociaux de l’heure aussi bien que des rap­ports de force exis­tants ». Il trouve qu’il est du « même acabit que les ques­tions alam­bi­quées des réfé­ren­dums de 1980 et 1995 tenus par les gou­ver­ne­ments Lévesque et Parizeau. Pour lui la solu­tion passe par le déclen­che­ment d’une grève sociale. Après cet énoncé, qu’il répète comme un mantra dans tous ses écrits, toute dis­cus­sion devient pra­ti­que­ment impos­sible.

Quant à Mouterde, dans un texte publié le 17 mai sur Presse-toi à gauche, il ren­voie dos à dos aussi bien les tenants de la pro­po­si­tion d’amendement au pro­gramme de Québec soli­daire vou­lant que l’Assemblée consti­tuante se voit confier un mandat res­treint l’obligeant à déve­lop­per exclu­si­ve­ment un projet de consti­tu­tion pour un Québec indé­pen­dant comme le veut Alexandre Leduc que les défen­seurs du main­tien de la posi­tion actuelle du parti assu­rant l’autonomie de cette assem­blée élue pour qu’elle puisse per­mettre le plein exer­cice de la sou­ve­rai­neté popu­laire comme je le pro­pose.

La pra­tique de la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive n’a pas pour
but de bri­co­ler un ‘una­ni­misme consen­suel’ arti­fi­ciel

L’intellectuel che­vronné qu’est M. Mouterde, me fait beau­coup d’honneur en men­tion­nant dans le titre de son texte « Réponse à Paul Cliche ». Pour réfu­ter les argu­ments que j’utilise en faveur du main­tien de l’autonomie de l’Assemblée consti­tuante il écrit notam­ment que les per­sonnes qui par­tagent mon point de vue « res­tent pri­son­nières d’une vision de la poli­tique ‘una­ni­miste et consen­suelle’ à cent lieues de la façon dont une for­ma­tion de gauche comme Québec soli­daire devrait s’en tenir ». Mais, à mon avis, ce der­nier se méprend en assi­mi­lant une authen­tique démarche de démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive à un bri­co­lage d’un ’una­ni­misme consen­suel’ fac­tice et de mau­vais aloi.

On sait que la par­ti­ci­pa­tion citoyenne est la clef de voûte du pro­ces­sus consti­tuant que pro­pose Québec soli­daire pour accé­der à l’indépendance. Le pro­gramme du parti pré­cise à ce sujet : « Parler d’Assemblée consti­tuante c’est pro­po­ser de dis­cu­ter de la manière la plus démo­cra­tique et la plus large pos­sible des méca­nismes essen­tiels pour arti­cu­ler le projet d’indépendance poli­tique et les reven­di­ca­tions sociales (…) La stra­té­gie de Québec soli­daire consis­tera à mettre en route et à déve­lop­per une véri­table démarche citoyenne afin que toutes et tous soient asso­ciés à la déter­mi­na­tion de notre avenir col­lec­tif (…) Pour être légi­time ce pro­ces­sus devra être pro­fon­dé­ment démo­cra­tique, trans­pa­rent et trans­par­ti­san. »

Rappelons que cet énoncé de pro­gramme, qui ne com­porte aucune ambi­guïté contrai­re­ment a ce que sou­tiennent M. Mouterde et les tenants d’une Constituante avec mandat res­tric­tif, est le pro­lon­ge­ment de la Déclaration de prin­cipes adop­tée en 2006 lors du congrès de fon­da­tion de Québec soli­daire. Ce docu­ment car­di­nal est expli­cite : « La ques­tion natio­nale, statue-t-il, n’appartient pas à un seul parti poli­tique ni même à l’Assemblée natio­nale. Elle appar­tient à toute la popu­la­tion du Québec. C’est pour­quoi notre parti pro­pose que le débat sur l’avenir du Québec se fasse au moyen d’une vaste démarche de démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive. Toute la popu­la­tion pourra ainsi se pro­non­cer sur des chan­ge­ments poli­tiques et consti­tu­tion­nels, de même que sur les valeurs qui y seront asso­ciées. Un réfé­ren­dum clô­tu­rera cette démarche qui favo­ri­sera la réflexion la plus large et la plus inclu­sive pos­sible. »

Or, je ne détecte aucu­ne­ment dans la posi­tion actuelle de notre parti la vision « una­ni­miste et consen­suelle » que Pierre Mouterde dénonce. On est loin en effet de tomber dans ce piège en emprun­tant la voie de la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive, la seule qui puisse per­mettre qu’une solide majo­rité popu­laire se dégage en faveur de l’indépendance du Québec lors du réfé­ren­dum qui clô­tu­rera le pro­ces­sus consti­tuant. J’estime donc qu’une démarche authen­tique de démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive se situe aux anti­podes du bri­co­lage d’un ‘una­ni­misme’ ou d’un ‘consen­sua­lisme’ de mau­vais aloi.

Je ne crois pas non plus que ma prise de posi­tion « fasse resur­gir les traces au Québec, et plus par­ti­cu­liè­re­ment au sein de Québec soli­daire, d’une volonté d’unanimisme déme­suré», comme le sou­tient M. Mouterde. Est-ce de l’unanimisme en effet que de vou­loir obte­nir une solide majo­rité popu­laire en faveur de l’indépendance ? Si tel est le cas notre parti est conta­miné depuis sa nais­sance parce que je défends pré­ci­sé­ment la Déclaration de prin­cipes adop­tée lors de son congrès de fon­da­tion. On ne peut donc pas m’accuser de dévia­tion­nisme ! Dans la même ligne de pensée, ce der­nier émet des réserves au sujet de « l’inclusivité qu’appellerait l’approche consen­suelle ». Oublie-t-il encore là que la Déclaration de prin­cipes veut que le pro­ces­sus consti­tuant « favo­rise la réflexion la plus large et la plus inclu­sive pos­sible », comme on l’a lu plus haut. Ce qui m’amène à poser la ques­tion sui­vante : Si le pro­ces­sus consti­tuant n’était pas ‘inclu­sif’ serait-il exclu­sif et, alors, qui en serait exclu ? Ceux et celles qui ne pensent pas comme nous ? Voilà un voca­bu­laire qui me ramène des rémi­nis­cences des années 1970 alors que des groupes de gauche, au nom d’un mar­xisme-léni­nisme mal digéré, excluaient ce qui ne cor­res­pon­dait pas à une cer­taine ver­sion de ‘la ligne juste’. Selon ce syn­drome il y avait les ‘bons’ et des ‘méchants’, a expli­qué Pierre Beaudet(1).

Il me semble par ailleurs incon­ce­vable que le congrès de 2016 contre­dise, par le biais d’un débat sur la nature du mandat à confier à l’assemblée consti­tuante, de grands pans du docu­ment fon­da­teur qu’est la Déclaration de prin­cipes de Québec soli­daire qui a consti­tué jusqu’ici le ciment unis­sant les divers cou­rants de gauche qui consti­tuent notre parti. Pourquoi ne joue-t-on pas visière levée en remet­tant tout sim­ple­ment en cause cette orien­ta­tion de base lors d’un débat en bonne et due forme qui per­met­trait à Québec soli­daire de raf­fer­mir son orien­ta­tion et de la faire pro­gres­ser vers un ‘réfor­misme radi­cal’ plus pointu tout en évi­tant le ‘cul-de-sac de l’avant-gardisme’(2).

Un de ceux qui me confortent dans ma posi­tion est Normand Baillargeon. Un phi­lo­sophe à l’esprit uni­ver­sa­liste mais qui est bien implanté dans le ter­reau qué­bé­cois. Dans ses ouvrages ce der­nier mani­feste son souci de mettre à la dis­po­si­tion de ses lec­teurs les outils néces­saires à une par­ti­ci­pa­tion éclai­rée à ce qu’il appelle la ‘conver­sa­tion démo­cra­tique’. « Il est ins­truc­tif de penser à la vie poli­tique d’une société démo­cra­tique comme consis­tant en une vaste conver­sa­tion à laquelle chacun est convié. Cette conver­sa­tion, qu’on veut sereine et éclai­rée, serait com­po­sée d’échanges de faits et d’arguments et, idéa­le­ment, débou­che­rait sur des déci­sions aux­quelles chacun se ral­lie­rait, au moins pro­vi­soi­re­ment » écrit Baillargeon qui recon­nait cepen­dant qu’on a tou­jours été loin de cet idéal(3).

Bâtir notre rap­port de force pour mater les domi­nants,
mais en ne se trom­pant pas de cibles

Pierre Mouterde écrit « Quand on est de gauche on ne peut réduire l’intervention poli­tique qu’on pro­meut à de l’animation com­mu­nau­taire ou citoyenne inclu­sive ». Certes, mais l’animation com­mu­nau­taire consti­tue une voie pri­vi­lé­giée pour débou­cher sur l’action poli­tique, comme nous l’ont démon­tré plu­sieurs expé­riences, dont celle d’Option citoyenne qui a abouti à la fon­da­tion de Québec soli­daire. Il en a été de même du FRAP, pre­mier parti muni­ci­pal de gauche au Québec qui, lors des élec­tions de 1970, a fait la lutte à l’administration du maire poten­tat Jean Drapeau. Ce parti est né, en effet, du regrou­pe­ment des comi­tés de citoyens des quar­tiers défa­vo­ri­sés de Montréal qui se sont auto-orga­ni­sés et qui se sont alliés aux comi­tés d’action poli­tique (CAP) de la CSN. J’ai suivi cette expé­rience de près puisque, per­ma­nent au Secrétariat d’action poli­tique de cette cen­trale j’ai été pré­sident du FRAP et je me suis pré­senté dans le quar­tier Rosemont.

M. Mouterde me reproche par ailleurs de « faire repo­ser mes argu­ments sur une vision tota­le­ment décon­tex­tua­li­sée de la lutte pour une Constituante au Québec des années 2000 ». Peut-être sera-t-il sur­pris d’apprendre que je suis d’accord avec lui lorsqu’il décrit le contexte dans lequel la Constituante serait ins­ti­tuée, celui d’un Québec néo­li­bé­ra­lisé. Je suis aussi d’accord avec lui lorsqu’il écrit que le défi d’un parti de gauche comme le nôtre est de faire bouger les rap­ports de force socio­po­li­tiques qui pro­tègent les inté­rêts des groupes domi­nants afin d’installer des rup­tures vis-à-vis de l’ordre établi ; en l’occurrence les élites fédé­ra­listes.

Bien entendu, « l’indépendance ne se fera pas à froid», selon l’expression uti­li­sée par Mouterde et Bonhomme. Mais je ne par­tage pas leur vision pes­si­miste quant au dérou­le­ment du pro­ces­sus consti­tuant. Ils ne croient pas qu’il puisse se dérou­ler dans un contexte serein. Ils pré­voient au contraire, comme l’écrit Mouterde, « une bataille idéo­lo­gique intense entre partisan.nes de l’indépendance et partisan.nes fédé­ra­listes. Avec à la clef tous les coups four­rés pos­sibles de la part des fédé­ra­listes ! » La loi de la jungle quoi ! Dans cette atmo­sphère sur­chauf­fée on risque tou­te­fois de se trom­per de cibles en s’attaquant au ‘monde ordinaire’(4) qui font partie du 99% mais qui ont été leur­rés jusque là par le 1% et qui seraient récu­pé­rables parce qu’ils sont de bonne foi.

En contre­par­tie à cette vision quasi apo­ca­lyp­tique je crois que seule­ment une Assemblée consti­tuante auto­nome pourra avoir une cré­di­bi­lité suf­fi­sante au sein de tous les cou­rants d’opinion, condi­tion essen­tielle pour pou­voir mener sa tâche à bien. C’est pour­quoi elle devra jouir d’un statut sem­blable aux tri­bu­naux vis-à-vis du gou­ver­ne­ment et de l’Assemblée natio­nale. Quant à Québec soli­daire ce sont seule­ment ses élus qui auront un devoir de réserve lorsqu’ils adop­te­ront la loi créant la Constituante. Par la suite ces der­niers recou­vre­ront leur entière liberté d’action.

Je conti­nue à penser qu’un pro­ces­sus consti­tuant de cette nature, même s’il consti­tue un pari, réus­sira à nous mener à l’indépendance. À condi­tion cepen­dant que nous ne répé­tions pas les erreurs du passé en for­çant l’étiquetage des acteurs sur la ques­tion natio­nale avant même que le pro­ces­sus ne soit enclen­ché. Les chauds débats qui se pro­dui­ront inévi­ta­ble­ment dans les lieux de dis­cus­sions ne sont pas à éviter, au contraire. Ce sont eux jus­te­ment qui per­met­tront aux indé­pen­dan­tistes de mettre à nu l’ensemble des peurs et des argu­ments uti­li­sés par le camp fédé­ra­liste afin de faire croire à la popu­la­tion qu’elle n’a pas d’autres options que le statu quo consti­tu­tion­nel.

D’où l’importance pri­mor­diale pour les mili­tant-e-s de Québec soli­daire, appuyés soli­de­ment par leur parti, d’investir mas­si­ve­ment les lieux de dis­cus­sion et de par­ti­ci­per aux déli­bé­ra­tions avec fer­veur en affir­mant haut et fort leurs convic­tions pro­gres­sistes. Je suis convaincu qu’une telle par­ti­ci­pa­tion per­met­tra de déga­ger peu à peu une forte majo­rité popu­laire en faveur de l’indépendance. Les coups four­rés des diri­geants fédé­ra­listes et la pro­pa­gande -voire la dés­in­for­ma­tion- des médias à la solde des domi­nants n’auront alors plus tel­le­ment de prise sur l’opinion publique parce que la plu­part des gens auront com­pris les enjeux en cause. Après avoir com­paré les dif­fé­rents points de vue ils auront pu se faire leur propre opi­nion et ainsi, expri­mer ce qu’ils dési­rent au plus pro­fond d’eux-mêmes.

Il faudra aussi que les mou­ve­ments popu­laire et syn­di­cal se mobi­lisent -encore plus qu’ils ne l’ont fait lors du réfé­ren­dum de 1995- afin de créer un vaste mou­ve­ment qui lut­tera pour l’émancipation sociale et poli­tique des Québéc.oises. C’est de cette façon que nous bâti­rons notre rap­port de force sans parler des luttes que nous mène­rons sur les autres fronts. Mais pour que l’opération réus­sisse, pour que la par­ti­ci­pa­tion soit mas­sive il faut abso­lu­ment que les citoyen.nes sentent qu’ils sont au coeur du pro­ces­sus et qu’il ne s’agit pas d’une autre consul­ta­tion bidon.

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(1) « Les mystères de la ligne juste», blogue de Pierre Beaudet publié sur Presse-toi à gauche le 16 mai 2014.
(2) Il s’agit de deux expressions utilisées par Pierre Beaudet tirées de ses blogues sur Presse-toi à gauche, ceux-là dans le cadre d’une série de six textes intitulée « Repenser à notre affaire » publiée après l’élection d’avril 2014.
(3) « La conversation démocratique en loques», chronique de Normand Baillargeon publiée dans le journal Voir le 17 octobre 2012.
(4) « NOUS, le monde ordinaire » slogan utilisé en 1972 pour galvaniser les troupes lors de l’affrontement entre le Front commun syndical et le gouvernement Bourassa qui a été ponctué par l’emprisonnement des présidents de la CSN, de la FTQ et de la CEQ.

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