Un climat d’injustice : crise et inégalités écologiques

Par Mis en ligne le 22 novembre 2009

Les riches peu­vent-ils échap­per aux désas­tres éco­lo­gi­ques dont ils sont les pre­miers contri­bu­teurs ? Les pau­vres sont-ils condam­nés à dégra­der l’environnement ? Est-ce que « riche » et « pauvre » a encore un sens à une époque où l’on parle de « post-maté­ria­lisme » et de « nou­veaux indi­ca­teurs de richesse » ? Riche de quoi ? Pauvre de quoi ? Amartya Sen disait que toutes les théo­ries de la jus­tice repo­saient sur une forme ou une autre d’égalité – éga­lité des chan­ces, éga­lité des droits etc.

« 13 décem­bre 2029, la confé­rence climat de Copenhague doit se réunir dans deux jours. L’ordre du jour : trou­ver une alter­na­tive à l’échec du pro­to­cole Kyoto 3 des­tiné à stop­per la crois­sance des émis­sions de gaz à effet de serre rati­fié dix ans plus tôt et jamais appli­qué. Faute d’une mobi­li­sa­tion des clas­ses moyen­nes et riches du monde entier, débats sur le statut des habi­tants qui ont fui une bonne partie des îles du Pacifique, débats sur les causes de la rup­ture mas­sive des digues au Pays-Bas l’année der­nière, entraî­nant la dis­pa­ri­tion de la moitié de la popu­la­tion, sur les ten­sions en Inde, confron­tée à un afflux massif de réfu­giés venant du Bengladesh, sur la situa­tion en Asie du Sud-Est, où la récolte est de nou­veau d’une par an en moyenne, en raison de l’extrême varia­bi­lité du climat, malgré les ten­ta­ti­ves des agro­no­mes pour mettre au point une variété capa­ble de pous­ser sous l’eau. Retour sur les affron­te­ments qui au Brésil ont mis aux prises pay­sans sans terres, cou­peurs de bois et les gardes de l’ONG amé­ri­caine Save the planet qui avait obtenu du gou­ver­ne­ment de Brasilia une conces­sion de conser­va­tion por­tant sur le der­nier grand ter­ri­toire de forêt ama­zo­nienne. Retour sur le conseil des minis­tres de l’économie de l’Union Européenne qui vient, après deux ans de polé­mi­que sur une taxa­tion uni­fiée des car­bu­rants fos­si­les, d’abandonner cette demi-mesure pour impo­ser un ration­ne­ment des déri­vés du pétrole. Retour sur le der­nier rap­port du PNUD qui compte près de trois cents mil­lions de réfu­giés cli­ma­ti­ques « sta­tu­tai­res » heu­reu­se­ment pour la plu­part en exil inté­rieur en Afrique et en Asie cen­trale…. ».

Les riches peu­vent-ils échap­per aux désas­tres éco­lo­gi­ques dont ils sont les pre­miers contri­bu­teurs ? Les pau­vres sont-ils condam­nés à dégra­der l’environnement ? Est-ce que « riche » et « pauvre » a encore un sens à une époque où l’on parle de « post-maté­ria­lisme » et de « nou­veaux indi­ca­teurs de richesse » ? Riche de quoi ? Pauvre de quoi ? Amartya Sen disait que toutes les théo­ries de la jus­tice repo­saient sur une forme ou une autre d’égalité – éga­lité des chan­ces, éga­lité des droits etc.
Beaucoup a déjà été écrit sur la dif­fi­cile conver­gence de l’écologie et du social, y com­pris dans Mouvements. À la dif­fé­rence des dos­siers clas­si­ques sur l’incompatibilité entre réduc­tion des inéga­li­tés socia­les et prise en compte des biens et ser­vi­ces éco­lo­gi­ques, celui-ci porte sur les inéga­li­tés éco­lo­gi­ques. Celles-ci sont bien sûr le fait de l’inégale expo­si­tion aux pol­lu­tions du fait des condi­tions du tra­vail indus­triel et de l’habitat ou du trans­fert des déchets pro­duits par les plus riches. Elles sont évi­dem­ment – comme la gauche l’a tou­jours dit – liées aux inéga­li­tés d’accès aux res­sour­ces natu­rel­les, à leur expor­ta­tion et à leur consom­ma­tion mas­si­ves qui condui­sent à leur dis­pa­ri­tion rapide. Mais elles sont aussi le fait des poli­ti­ques éco­lo­gi­ques, de leurs consé­quen­ces très dif­fé­ren­tes selon qu’on est pauvre et riche, homme ou femme, Européen ou Africain.

Sur le plan de la prise de conscience éco­lo­gi­que, les choses sont enten­dues : la situa­tion a bien changé. Si les scé­na­rios catas­tro­phis­tes étaient hier balayés du revers du bras, ils sont aujourd’hui pris au sérieux. L’enjeu s’est clai­re­ment déplacé sur le « Que Faire ? ». Car si les rap­ports se suc­cè­dent et ren­con­trent un consen­sus géné­ral pour « sauver la pla­nète », y com­pris lors de la pro­chaine négo­cia­tion sur le climat, à Copenhague, à la fin de l’année, la moin­dre mesure d’ampleur semble devoir iné­luc­ta­ble­ment finir, à l’image de la taxe car­bone, en nou­veau « fro­mage » admi­nis­tra­tif, sans aucun effet sur les ten­dan­ces qui étaient visées. Pourquoi ? La taxe car­bone l’a très clai­re­ment montré : pas de poli­ti­que authen­ti­que­ment éco­lo­giste sans, comme diraient les éco­no­mis­tes, des « effets redis­tri­bu­tifs impor­tants » – à la manière de l’inflation, par exem­ple. Pour éviter ce débat dif­fi­cile, qui exi­ge­rait de « parler vrai », nos diri­geants uti­li­sent toutes sortes de pro­cé­dés dont le plus connu est celui de la « crois­sance verte » (ou « sélec­tive », « qua­li­ta­tive » etc.). Si l’on trans­pose ici ce que disait Pierre-Noël Giraud de la finance moderne [], la crois­sance verte n’est autre qu’une spé­cu­la­tion sur l’avènement de tech­ni­ques qui per­met­tront de rester dans la zone de com­pré­hen­sion de l’économie contem­po­raine, celle de la Pareto-opti­ma­lité. Elle promet d’avoir plus (de biens et ser­vi­ces) et de consom­mer moins (de res­sour­ces). Et pour cela elle joue sur la foi moderne dans le pro­grès tech­ni­que. Pourtant en regard de l’état réel des choix tech­ni­ques, il est à crain­dre que cette créa­tion de papier-mon­naie, ces « droits sur la richesse à venir », ne soit qu’un rideau de fumée des­tiné à faire en sorte que la ques­tion de la répar­ti­tion ne soit pas abor­dée. Comme le dit fort élé­gam­ment Jean Gadrey au sujet de l’accueil des résul­tats de la Commission Stiglitz par le gou­ver­ne­ment : « Nicolas Sarkozy a retenu trois grands prin­ci­pes du déve­lop­pe­ment dura­ble : récu­pé­ra­tion, réuti­li­sa­tion et recy­clage. Il les appli­que essen­tiel­le­ment… aux idées des autres. Cela lui assure de petits succès média­ti­ques à court terme, autre chose étant ce qu’il en fait dans la durée [] ». Dans la durée, l’œuvre de Sarkozy est la conser­va­tion… de l’ordre exis­tant.

Face à cela mal­heu­reu­se­ment l’opposition est bien en panne d’idées. Le crash de la pla­nète finance lui offre un bou­le­vard, et pour­tant rien. Le projet de taxe car­bone, qui aurait pu être uti­lisé pour enfon­cer le clou en matière de redis­tri­bu­tion, n’a fait l’objet que de dénon­cia­tions. Ce fut un bien triste révé­la­teur. Où est l’internationalisme ? Ne faut-il pas le refon­der à nou­veaux frais ?

La ques­tion des inéga­li­tés éco­lo­gi­ques se pose en effet avec une acuité par­ti­cu­lière lorsqu’il s’agit des pays du Sud, du fait de leur place dans la dis­tri­bu­tion mon­diale des riches­ses et sur­tout de la situa­tion faite à leurs habi­tants les plus pau­vres. Si l’impasse de la gauche est de sans cesse oublier que le SMIC repré­sente 50 % de l’empreinte éco­lo­gi­que fran­çaise moyenne, laquelle cor­res­pond à l’équivalent de trois pla­nè­tes. C’est aussi oublier que cette empreinte est sans com­mune mesure avec celle d’un Africain dont les besoins essen­tiels, ceux dont per­sonne ne vien­drait contes­ter le carac­tère légi­time, ont été tota­le­ment négli­gés par la société de crois­sance et d’échange inégal. En dépit de la réus­site indus­trielle et com­mer­ciale récente de quel­ques pays émer­gents dont l’Inde, la Chine et le Brésil, les inéga­li­tés socia­les et éco­lo­gi­ques entre Nord et Sud res­tent tout aussi mas­si­ves et bru­ta­les que durant les Trente Glorieuses. Pire, la conjonc­tion entre crise éco­lo­gi­que glo­bale et mon­dia­li­sa­tion néo-libé­rale a ren­forcé l’inégalité pour rendre les popu­la­tions d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine encore plus vul­né­ra­bles.
En pri­vi­lé­giant la ques­tion des inéga­li­tés éco­lo­gi­ques, ce dos­sier abor­dera deux zones de tur­bu­lence d’une pos­si­ble conver­gence éco­so­cia­liste. La pre­mière est la cos­mo­po­li­ti­sa­tion des socié­tés. C’est désor­mais devenu une bana­lité : le para­digme « sta­to­na­tio­nal » ne vaut plus. Nos vête­ments vien­nent de Chine, nous man­geons dans des res­tau­rants « indiens » qui n’existent pas en Inde etc. Les modes de vie sont trans­na­tio­naux. Et leurs consé­quen­ces aussi. Et les cri­tè­res de l’égalité, qui étaient tra­di­tion­nel­le­ment déter­mi­nés dans les limi­tes d’une com­mu­nauté défi­nie, sont mis en ques­tion. Avec le même salaire, on peut être pauvre en France et riche au Maroc, à trois heures de vol – autant que ce qu’il faut pour aller de Paris à Marseille. « Local » et « global » sont inti­me­ment liés, défi­nir les cri­tè­res uni­ver­saux de l’égalité devient, sur cer­tains points, dif­fi­cile.
La seconde zone de tur­bu­lence a trait à l’évolution des défi­ni­tions de la richesse. Après avoir long­temps été domi­nées par une concep­tion maté­rielle de la richesse, nos socié­tés com­men­cent à s’intéresser (ou se réin­té­res­ser) à d’autres formes de richesse, notam­ment les « biens envi­ron­ne­men­taux ». La ques­tion de l’inégalité d’accès à ces biens, dont la liste va gran­dis­sant : amé­ni­tés envi­ron­ne­men­ta­les (forêts, bois, parcs etc.) mais aussi res com­mu­nis pla­né­tai­res (climat, « éviers », voire res­sour­ces sou­ter­rai­nes) a de fait acquis droit de cité. Les ten­sions entre ces biens et les biens sociaux n’en dis­pa­rais­sent pas pour autant. Rendre à la nature pour pré­ser­ver le bien commun envi­ron­ne­men­tal, c’est aussi par­fois pren­dre à autrui, l’empêcher de se servir des biens donnés par la nature pour les trans­for­mer par son tra­vail et ainsi s’insérer dans la société moderne. En témoi­gnent cette mul­ti­pli­ca­tion des conflits mis en rap­port avec un nouvel « éco-impé­ria­lisme » et tou­chant les poli­ti­ques de conser­va­tion au Sud, les inter­ven­tions des ONG envi­ron­ne­men­ta­les ou encore les grands pro­jets « verts » des ins­ti­tu­tions de la gou­ver­nance glo­bale.

Les deux points conver­gent fina­le­ment vers la ques­tion du lien social. L’écologie poli­ti­que a jusqu’ici éla­boré une théo­rie convain­cante dans le domaine de la pro­tec­tion de la nature. Elle a par contre échoué à four­nir une théo­rie du lien social. Inversement les ana­ly­ses cri­ti­ques du tryp­ti­que « classe, genre, race » ont fourni des théo­ries du lien social. Mais aucune n’est par­ve­nue à y inté­grer un lien à la nature. Le chan­tier reste ouvert. Ce que montre sûre­ment l’expérience dans le domaine des inéga­li­tés éco­lo­gi­ques est que le sujet est com­plexe. Dans une appro­che modeste mais struc­tu­rée, nous avons cher­ché à appor­ter quel­ques éclai­ra­ges qui n’avaient, à notre sens, pas été appor­tés par la lit­té­ra­ture exis­tante []], et pro­posé – dans un second temps – des pistes de solu­tion.
L’interview de Janick Moriceau ouvre la partie de ce dos­sier consa­crée aux « études de cas ». La pêche est un exem­ple inté­res­sant à bien des égards. Moriceau montre que l’opposition entre pilleurs et pro­tec­teurs de la nature n’a pas lieu d’être, puis­que ce qui est en jeu c’est le choix entre dif­fé­rents usages de la nature, ceux qui consom­ment beau­coup, coû­tent peu cher et n’ont pas besoin de main-d’œuvre, et d’autres qui ren­ver­sent cette pro­po­si­tion. Les inéga­li­tés ne concer­nent pas seule­ment les biens, mais aussi les maux : Cédric Gossart démon­tre toute l’ambiguïté des flux inter­na­tio­naux de maté­riel infor­ma­ti­que de seconde main, entre aide authen­ti­que et déchets camou­flés dont on se débar­rasse à bon compte. Telle est en effet la face cachée de l’économie « imma­té­rielle » – une pro­messe aux pieds d’argile qui entre­tient des rela­tions indé­nia­bles avec celle de la recon­ver­sion verte indo­lore.

Mais la Chine, entend-t-on par­tout, n’est-elle pas la pre­mière pol­lueuse du monde ? Ne faut-il pas s’inquiéter de ce que les pays émer­gents sui­vent la même route que nous, qui reste, pour le moment, agréa­ble et dési­ra­ble ? Frédéric Obringer apporte un éclai­rage ori­gi­nal, quoi­que par­tiel, sur ce qu’il advient du projet Dongtan, cette éco-ville exem­plaire qui doit être construite à côté de Shangaï. À l’autre bout de la pla­nète, à l’occasion du vingt-cin­quième anni­ver­saire du Mouvement des sans-terre au Brésil, Douglas Estevam nous rap­pelle com­ment social et éco­lo­gie ont fini par être liés dans les reven­di­ca­tions de ter­rain. Passant du local au global, Amy Dahan suit la façon dont les pays « en déve­lop­pe­ment » se sont saisis de l’enjeu cli­ma­ti­que et met en regard l’importance de la ques­tion de l’origine des émis­sions de gaz à effet de serre avec le carac­tère global de modè­les scien­ti­fi­ques qui de facto l’ignoraient. Dans la même veine, Bastien Sibille montre quant à lui à quel point les sys­tè­mes d’information géo­gra­phi­que, étant eux aussi des repré­sen­ta­tions, n’ont pas la neu­tra­lité qu’ils pré­ten­dent avoir. Enfin Fabrice Flipo nous pro­pose un aperçu rela­ti­ve­ment com­plet de ce que les théo­ries de la jus­tice ont à dire au sujet des inéga­li­tés éco­lo­gi­ques et socia­les. La ques­tion des inéga­li­tés éco­lo­gi­ques exige des prises de posi­tion qui nous per­met­tent de sortir du cycle prise de conscience-culpa­bi­li­sa­tion-impuis­sance. L’échelle d’intervention glo­bale para­lyse les outils habi­tuels de l’action poli­ti­que et com­pli­que les grilles tra­di­tion­nel­les d’analyse. De nou­vel­les pistes appa­rais­sent dans une effer­ves­cence qui les rend dif­fi­cile à décryp­ter. Ce dos­sier de Mouvements pro­pose deux pers­pec­ti­ves : Jean-Paul Gaudillière et Fabrice Flipo explo­rent la piste d’une décrois­sance sélec­tive, et ses impli­ca­tions en termes d’inégalités ; Denis Duclos, avec l’originalité qui le carac­té­rise, expose les pers­pec­ti­ves d’une authen­ti­que coexis­tence paci­fi­que des cultu­res – et donc des pas­sions -, en par­ti­cu­lier dans le domaine tech­ni­que, dont notre civi­li­sa­tion a beau­coup trop ten­dance à penser qu’il relève de l’universel, ou en tout cas de l’apolitique.

DOSSIER COORDONNE PAR FABRICE FLIPO
AVEC LA COLLABORATION DE MANUEL DOMERGUE, JEAN-PAUL GAUDILLIERE ET JEAN-LOUIS PEYROUX.

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