La crise en perspective

Par Mis en ligne le 22 novembre 2009

L’éclatement de la crise actuelle est l’occasion de reve­nir sur l’histoire du capitalisme

contem­po­rain et sur la lec­ture pro­po­sée par la théo­rie des ondes longues, avant de proposer

quelques élé­ments de prospective.

Une pério­di­sa­tion

Pour décrire la dyna­mique du capi­ta­lisme, on uti­li­sera quatre courbes – taux de profit, taux

d’accumulation, crois­sance du Pib, crois­sance de la pro­duc­ti­vité du tra­vail – cal­cu­lées sur

l’ensemble formé par les 6 prin­ci­paux pays capi­ta­listes (Etats-Unis, Japon, Allemagne, France,

Royaume-Uni, Italie). Leur examen conduit à la pério­di­sa­tion sui­vante (gra­phique 1).

1) ju squ’à la réces­sion de 1974-75, toutes les courbes se situent à un niveau élevé :

l’accumulation tire la crois­sance du Pib et s’accompagne d’une crois­sance de la pro­duc­ti­vité qui

permet d’assurer une pro­gres­sion du pou­voir d’achat tout en main­te­nant un niveau élevé de

ren­ta­bi­lité. Cependant la réces­sion de 1967 aux Etats-Unis marque une pre­mière défaillance dans

ce schéma rela­ti­ve­ment équilibré.

2) la période inter­mé­diaire entre les deux réces­sions géné­ra­li­sées (1974-1975 et 1980-1981) est

une période de tran­si­tion durant laquelle les poli­tiques éco­no­miques habi­tuelles (dites

« key­né­siennes ») font preuve de leur inefficacité.

3) au début des années 80 se met en place le modèle néo-libé­ral qui se substitue

pro­gres­si­ve­ment au modèle pré­cé­dent dit « for­diste ». Dans un pre­mier temps, jusqu’au krach de

1987, ce modèle semble relan­cer la machine : les courbes repartent à la hausse : plus de

crois­sance, plus de profit et d’accumulation du capital.

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4) Mais les 20 der­nières années cor­res­pondent à une confi­gu­ra­tion par­ti­cu­lière : le taux de profit

se réta­blit (voir enca­dré) mais le Pib et la pro­duc­ti­vité aug­men­tant à un rythme médiocre (par

rap­port à la période for­diste) tandis que le taux d’accumulation fluc­tue énor­mé­ment sans

retrou­ver une pro­gres­sion com­pa­rable à celle du profit

Cette lec­ture conduit donc à dis­tin­guer deux grandes périodes dans l’histoire du capi­ta­lisme. La

pre­mière peut être qua­li­fiée de « for­diste » : ce terme fait réfé­rence, de manière sty­li­sée, à l’idée

que les sala­riés achètent ce qu’ils pro­duisent (comme étaient censés le faire les ouvriers de Ford)

autre­ment dit que la pro­gres­sion des salaires assure le débou­ché prin­ci­pal de la pro­duc­tion, la

pro­duc­ti­vité neu­tra­li­sant l’impact de cette pro­gres­sion sur le taux de profit. La seconde période

peut être appe­lée « néo­li­bé­rale », mais il faut insis­ter sur cette évi­dence : dans les deux cas les

lois fon­da­men­tales du capi­ta­lisme sont domi­nantes et ses contra­dic­tions présentes.

A cha­cune de ces périodes cor­res­pond un « ordre pro­duc­tif », qui cor­res­pond à une configuration

par­ti­cu­lière des moda­li­tés de l’accumulation, des forces pro­duc­tives, de la régu­la­tion, et de la

divi­sion inter­na­tio­nale du tra­vail1. Le tableau 1 résume de manière sty­li­sée ces évolutions.

1 Pour de plus amples déve­lop­pe­ment, voir Christian Barsoc, Les rouages du capi­ta­lisme, La Brèche, 1994,

http://​hus​so​net​.free​.fr/​r​o​u​a​g​e​s.pdf

2 Voir Michel Husson, « La hausse ten­dan­cielle du taux d’exploitation », Inprecor n°534-535, jan­vier-février 2008,

http://​hus​so​net​.free​.fr/​p​a​r​v​a​i​n​p.pdf

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Le fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme avant la crise

On s’appuie ici sur une ana­lyse du fonc­tion­ne­ment du capi­ta­lisme contem­po­rain dont il convient

de rap­pe­ler au préa­lable les prin­ci­pales arti­cu­la­tions. Elles sont illus­trées par le schéma cidessous

et peuvent être ainsi résumées :

· le taux de profit se réta­blit sur la base d’un recul géné­ra­lisé de la part sala­riale (1)

· ce réta­blis­se­ment du taux de profit ne conduit pas à un sur­croît d’accumulation mais au

déga­ge­ment de capi­taux libres (2) en raison de la raré­fac­tion des occa­sions d’investissement

ren­tables (3)

· ce mou­ve­ment est rendu pos­sible par la déré­gle­men­ta­tion et conduit à des bulles financières

(4) et à l’élévation des normes de ren­ta­bi­lité (5)

· cette hyper-ren­ta­bi­lité finan­cière crée une couche de ren­tiers dont la consommation

com­pense en partie la stag­na­tion de la demande sala­riale (6). Elle a pour contre­par­tie le

creu­se­ment des inéga­li­tés et le recours au sur­en­det­te­ment des sala­riés (7).

· ce schéma se ren­force lui-même : le sur­en­det­te­ment conduit à une déréglementation

per­ma­nente par la créa­tion de nou­veaux pro­duits finan­ciers (8) tandis que l’élévation des

normes de ren­ta­bi­lité réduit encore les occa­sions d’investissements ren­tables dans la sphère

pro­duc­tive (9) et exerce une pres­sion renou­ve­lée sur les salaires (10).

La crise actuelle vient frap­per deux carac­té­ris­tiques essen­tielles de ce modèle de crois­sance, à

savoir le recul à peu près uni­ver­sel de la part des richesses reve­nant aux tra­vailleurs et la

for­ma­tion de pro­fonds dés­équi­libres inter­na­tio­naux, notam­ment entre la pre­mière puissance

mon­diale, les Etats-Unis, et le reste du monde. Sur cette base, s’est déve­lop­pée la finance qui a

eu pour fonc­tion d’assurer la repro­duc­tion d’ensemble en recy­clant les pro­fits finan­ciers, en

ali­men­tant le sur­en­det­te­ment et en finan­çant les déficits.

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Ce régime d’accumulation était une réponse à la réces­sion géné­ra­li­sée de 1974-1975 qui avait

mis au terme aux arran­ge­ments pré­cé­dents, dits « for­distes », fondés au contraire sur un partage

sta­bi­lisé de la valeur ajou­tée et sur le dyna­misme de la demande des sala­riés. Le capi­ta­lisme a

trouvé une issue à tra­vers la mise en place du modèle néo­li­bé­ral dont les évidentes

contra­dic­tions ont été « gérées » par la mon­dia­li­sa­tion et par la finan­cia­ri­sa­tion de l’économie.

En réa­lité, ces contra­dic­tions ont seule­ment été éta­lées dans le temps, mais au prix d’une

accu­mu­la­tion de ten­sions qui ont fina­le­ment conduit à l’implosion en 2008. Rétrospectivement,

la finance a été l’instrument prin­ci­pal de l’étalement dans le temps de ces contradictions.

En sur­fant sur l’onde longue

Depuis 20 ans, l’idée qu’une nou­velle phase d’expansion pou­vait redé­mar­rer est réapparue

pério­di­que­ment. Deux phé­no­mènes pou­vaient appa­raître comme des « chocs exogènes »

favo­rables : le dyna­misme des Nouveaux Pays Industrialisés, puis l’ouverture au capi­ta­lisme de

nou­velles zones fron­tières (URSS, démo­cra­ties popu­laires, Chine) et, pério­di­que­ment, les espoirs

fondés sur les nou­velles tech­no­lo­gies. Tous ces espoirs ont été déçus, si l’on prend comme

indi­ca­teur le taux d’accumulation du capital.

L’optimisme tech­no­lo­gique s’exprimait par exemple il y a 10 ans, sous la plume d’un spécialiste

des « cycles longs »3, qui pen­sait « rai­son­nable d’espérer le déclen­che­ment d’un Kondratieff de

hausse vers le tour­nant du siècle » parce que « les inven­tions scien­ti­fiques réa­li­sées durant les

décen­nies pas­sées et pré­cieu­se­ment conser­vées dans des car­tons n’attendent qu’un changement

d’atmosphère pour se méta­mor­pho­ser en inno­va­tions-pro­duits ». On pou­vait trou­ver un écho à

ce pro­nos­tic chez un auteur mar­xiste qui affir­mait en 2003 que « l’expansion éco­no­mique de la

der­nière décen­nie [aux Etats-Unis] fait partie d’une onde longue d’expansion capi­ta­liste qui a

com­mencé au début des années 80 »4.

Dans la théo­rie des ondes longues, il existe effec­ti­ve­ment un lien orga­nique entre la succession

d’ondes longues et celle des révo­lu­tions scien­ti­fiques et tech­niques. Mais « cette mise en relation

ne peut se rame­ner à une vision néo-schum­pe­te­rienne où l’innovation serait en soi la clé de

l’ouverture d’une nou­velle onde longue. De ce point de vue, les muta­tions liées à l’informatique

consti­tuent à n’en pas douter un nou­veau « para­digme tech­nico-éco­no­mique » – pour reprendre

la ter­mi­no­lo­gie de Freeman et Louçã dans leur remar­quable ouvrage5 – mais cela ne suffit pas à

fonder une nou­velle phase expan­sive »6. La « nou­velle éco­no­mie » de la bulle Internet a donné

lieu à un cer­tain nombre de mythes (« valeur, crois­sance, finance, sala­riat, Empire ») qu’il était

pos­sible de cri­ti­quer à l’époque7 et que la crise a balayés.

Les inno­va­tions tech­no­lo­giques ne suf­fi­saient donc pas et il man­quait deux élé­ments (sans même

parler des rap­ports de force sociaux) pour qu’ils enclenchent une nou­velle phase expan­sive : la

capa­cité de déga­ger des gains de pro­duc­ti­vité trans­mis­sibles à l’ensemble de l’économie et

l’adéquation entre les nou­veaux pro­duits et la demande sociale.

3 Luigi Scandella, « Le cycle Kondratieff et l’économie-monde », Problèmes éco­no­miques n°2599, 1999.

4 Charlie Post, « USA : eco­no­mic conse­quences of the war. Who gets the goods ? », International Viewpoint n°349, May

2003, http://​miniurl​.org/​p​o​s​t2003

5 Christopher Freeman et Francisco Louçã, As time goes by, From the Industrial Revolutions to the

InformationRevolution, Oxford University Press, 2002.

6 Michel Husson, « Onde longue et crise contem­po­raine », dans Gilles Rasselet (dir.), Dynamique et trans­for­ma­tions du

capi­ta­lisme, L’Harmattan, 2007 (texte rédigé en 2003), http://​hus​so​net​.free​.fr/​o​n​d​e​2​0​0​3.pdf

7 Michel Husson, « Après la nou­velle éco­no­mie », Variations n°3, 2002, http://​hus​so​net​.free​.fr/​a​p​r​e​s.pdf

5

L’autre can­di­dat à la fonc­tion de « choc exo­gène » était l’élargissement du marché mon­dial. Il a

certes permis de gérer les contra­dic­tions du sys­tème en lui four­nis­sant une force de tra­vail peu

coû­teuse, des lieux d’accumulation et des débou­chés. Mais ces fac­teurs favo­rables n’étaient pas

suf­fi­sants et la mon­dia­li­sa­tion a conduit, non seule­ment à un déve­lop­pe­ment très inéga­li­taire et

excluant, mais aussi à de pro­fonds dés­équi­libres dans l’économie mondiale.

Au total, on peut reprendre ici la conclu­sion avan­cée il y a quelques années, qui évoquait

l’« inca­pa­cité à enclen­cher une nou­velle phase expan­sive », et mon­trait que cette incapacité

pou­vait « par­fai­te­ment s’inscrire dans la théo­rie des ondes longues : cette théo­rie ne pronostique

pas un redé­mar­rage auto­ma­tique tous les 50 ans et montre au contraire qu’il s’agit à chaque fois

une ques­tion his­to­rique concrète. Faute de bou­cler sur un ordre pro­duc­tif cohé­rent, la phase

actuelle va pro­ba­ble­ment s’étirer, de manière inédite »8.

En fin de compte, on pour­rait dire que cette crise est la crise des solu­tions appor­tées à la crise

pré­cé­dente. Dans la mesure où le modèle néo-libé­ral repose sur une baisse ten­dan­cielle de la

part des salaires, la ques­tion qu’il avait à résoudre était de savoir qui allait ache­ter une

pro­duc­tion aug­men­tant plus vite que le demande éma­nant des sala­riés. Il s’agit d’une question

fon­da­men­tale – et légi­time – que Marx trai­tait dans son étude des sché­mas de repro­duc­tion – et il

est donc absurde de taxer de « sous-consom­ma­tion­nistes » ceux qui la posent. Mieux vaut

dis­cu­ter des réponses que le capi­ta­lisme a cher­ché à y appor­ter, et qui sont les suivantes :

– consom­ma­tion des riches (les béné­fi­ciaires de la plus-value non accu­mu­lée) ce qui permet

d’affirmer que les inéga­li­tés de revenu sont une pièce essen­tielle du modèle néolibéral ;

– consom­ma­tion de la « classe moyenne mon­diale » qui béné­fi­cie de la répar­ti­tion inégalitaire

dans les pays émergents ;

– sur­con­som­ma­tion aux Etats-Unis des ménages, fondée sur le sur­en­det­te­ment et la baisse du

taux d’épargne.

Ces dis­po­si­tifs se sont com­bi­nés de manière dif­fé­rente selon las pays. Aux Etats-Unis, la part

sala­riale décline fai­ble­ment mais la consom­ma­tion aug­mente plus vite que le Pib ; en Europe, la

part sala­riale baisse for­te­ment, mais la part de la consom­ma­tion dans le Pib se main­tient9.

Chacune de ces « solu­tions » a permis d’étaler durant plu­sieurs décen­nies les contradictions

inhé­rentes à ce modèle, mais au prix d’une sorte de fuite en avant qui s’est ache­vée avec la crise.

Ce point est impor­tant car il pointe ce que l’on pour­rait appe­ler l’alternative capi­ta­liste. Il n’y a au

fond que deux manières pour le capi­ta­lisme de fonc­tion­ner : « à la Keynes », comme pen­dant les

« Trente Glorieuses », ou « à la libé­rale » comme il le fait depuis le grand tour­nant des années 80.

Cette ana­lyse a plu­sieurs impli­ca­tions que l’on peut résu­mer sous forme de trois thèses :

1. le retour au « key­né­sia­nisme » des « Trente glo­rieuses » est impossible ;

2. la seule issue est donc l’approfondissement du modèle néolibéral ;

3. mais ce modèle ne peut plus fonc­tion­ner, et le capi­ta­lisme est dans une impasse.

8 Michel Husson, « Onde longue et crise contem­po­raine », déjà cité.

9 voir les gra­phiques cor­res­pon­dants dans Michel Husson, « Le capi­ta­lisme toxique », Inprecor n° 541-542, septembreoctobre

2008, http://​hus​so​net​.free​.fr/​t​o​x​i​c​a​p.pdf

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La tra­jec­toire de la crise

Si, comme on vient de le mon­trer, des élé­ments essen­tiels du fonc­tion­ne­ment anté­rieur du

capi­ta­lisme ont été ébran­lés par la crise, la mini-reprise actuelle ne sau­rait pré­fi­gu­rer un retour à

la case départ. Il faut plutôt la conce­voir comme une phase de tran­si­tion vers une régulation

chao­tique du capi­ta­lisme. Cette tra­jec­toire pro­bable peut être résu­mée autour de deux variables

clé, la crois­sance et l’emploi (gra­phique 3).


La réces­sion est pra­ti­que­ment ter­mi­née et on se trouve aujourd’hui au début de la phase de

« sortie de crise » (les guille­mets sont impor­tants). La « reprise » béné­fi­cie à plein des divers

dis­po­si­tifs de sou­tien de l’activité, et d’un rela­tif – et pro­vi­soire – des­ser­re­ment des contradictions

de l’économie mon­diale (tableau 2). Outre les élé­ments de reprise tech­nique (recons­ti­tu­tion des

stocks puis des capa­ci­tés de pro­duc­tion), la conjonc­ture va béné­fi­cier de l’effet des plans de

relance ainsi que des « sta­bi­li­sa­teurs sociaux ». Ce terme désigne les dis­po­si­tifs (honnis par les

néo­li­bé­raux) qui freinent les licen­cie­ments (chô­mage par­tiel) et com­plètent le pou­voir d’achat

des ménages, empê­chant ainsi la demande de plon­ger encore plus. Le ralen­tis­se­ment de

l’économie a en outre fait bais­ser le prix des matières pre­mières. Tous ces fac­teurs contri­buent à

sou­te­nir l’activité éco­no­mique et semblent avoir réussi à inver­ser le mou­ve­ment à la baisse et

donc à éviter l’économie mon­diale de s’enfoncer dans la dépression.

Dans le même temps, les contra­dic­tions struc­tu­relles ne s’exercent qu’avec une intensité

rela­ti­ve­ment faible pour l’instant. La répar­ti­tion des reve­nus évolue en faveur des sala­riés, dans

la mesure où l’emploi ne s’est pas inté­gra­le­ment ajusté à la baisse de la pro­duc­tion, fai­sant ainsi

aug­men­ter les coûts sala­riaux uni­taires. Le taux d’épargne des ménages a sensiblement

aug­menté aux Etats-Unis et contri­bué à réduire le défi­cit com­mer­cial US, tandis que le dollar a

inter­rompu sa baisse ten­dan­cielle. Enfin, le frac­tion­ne­ment euro­péen, autre­ment dit la

diver­gence entre les tra­jec­toires éco­no­miques des dif­fé­rents pays de l’Union, reste sous contrôle,

et les effets de relance mutuelle l’emportent pour l’instant.

7


Ces diverses ten­dances vont se mani­fes­ter de plus en plus net­te­ment pen­dant une phase de

« reprise » dont la durée devrait être rela­ti­ve­ment courte (deux à trois semestres). Les facteurs

conjonc­tu­rels posi­tifs vont peu à peu s’épuiser, tandis que les contra­dic­tions structurelles

ten­dront à se creu­ser. La phase de sortie de crise va alors être « plom­bée » par l’ensemble des

pro­blèmes non réso­lus décrits ci-dessus. Plus concrè­te­ment et plus immé­dia­te­ment, la difficulté

à sortir vrai­ment de la crise va se mani­fes­ter autour de deux ques­tions-clé : la ren­ta­bi­lité des

entre­prises et les défi­cits budgétaires.

Vers une régu­la­tion chaotique

Il ne s’agit pas ici de pré­voir le cours concret du capi­ta­lisme dans les années à venir, mais de

pré­sen­ter un tableau d’ensemble des contra­dic­tions aux­quelles il va se trou­ver confronté. On

peut les résu­mer à nou­veau sous forme de « dilemmes » :

1. dilemme de la répar­ti­tion : réta­blis­se­ment de la ren­ta­bi­lité vs emploi et demande ;

2. dilemme de la mon­dia­li­sa­tion : résorp­tion des dés­équi­libres vs crois­sance mondiale ;

3. dilemme bud­gé­taire : résorp­tion des défi­cits vs dépenses sociales

4. dilemme euro­péen : chacun pour soi vs coordination ;

L’expression de « régu­la­tion chao­tique » n’a d’autre pré­ten­tion que de sou­li­gner qu’il est difficile

d’imaginer un modèle capable de résoudre ces dilemmes de manière cohé­rente, ou plutôt qu’il

est hors d’atteinte. Dans l’abstrait, un capi­ta­lisme « régulé » pour­rait en effet être envisageable.

Il repo­se­rait sur cette condi­tion essen­tielle : qu’il accepte de fonc­tion­ner avec un taux de profit

infé­rieur à son « hyper-ren­ta­bi­lité » actuelle. Une autre répar­ti­tion des reve­nus condui­rait à un

recen­trage sur le marché inté­rieur, à une réforme fis­cale pro­gres­siste et à une refonte des

rap­ports Nord-Sud et de l’Union euro­péenne sur une nou­velle base coopé­ra­tive. Bien des

dis­cours cherchent à pro­pa­ger l’idée que c’est vers ce type de réajus­te­ment qu’on se dirige.

Mais les bases éco­no­miques d’un tel modèle manquent en ce sens, qu’à défaut de gains de

pro­duc­ti­vité impor­tants, le taux de profit se sta­bi­li­se­rait à un niveau infé­rieur. La pré­fé­rence du

capi­ta­lisme pour le modèle néo-libé­ral repose sur le fait qu’il permet une ren­ta­bi­lité supérieur.

De plus, ce scé­na­rio de régu­la­tion-fic­tion est rendu super­flu par l’état des rap­ports de force

sociaux actuels, très éloi­gnés de ce qu’il fau­drait pour impo­ser une telle réforme du capitalisme.

Au sein même de la bour­geoi­sie, les résis­tances (pro­ba­ble­ment vic­to­rieuses sur l’essentiel) au

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plan de réforme du sys­tème de santé d’Obama en consti­tuent une bonne illus­tra­tion. Tout

indique par ailleurs que les gou­ver­ne­ments ne sont dis­po­sés qu’à des mesures cosmétiques

visant cer­tains sec­teurs très res­treints de la finance, pour mieux pré­ser­ver l’essentiel.

Cette crise aura permis de mesu­rer l’emprise de la finance sur les gou­ver­ne­ments à tra­vers le

monde. La natio­na­li­sa­tion, qui aurait été le seul moyen de décor­ti­quer la mon­tagne de dettes qui

s’est écrou­lée et de maî­tri­ser en toute clarté l’assainissement du sys­tème finan­cier a été

uni­ver­sel­le­ment repous­sée. Tout se passe comme si les Etats avaient amorti, sous forme d’un

endet­te­ment public massif, les effets de la déroute sur le sys­tème. Et le projet est évidemment,

dans un deuxième temps, de repor­ter cette charge sur les contri­buables et sur les budgets

sociaux. Jamais la nature de classe de l’Etat n’est appa­rue avec autant de clarté.

On pour­rait ima­gi­ner aussi que les entre­prises réagissent en éta­lant la res­tau­ra­tion de leurs

pro­fits dans le temps. Ce ne serait pas absurde de leur point de vue : ce qu’elles gagne­ront en

profit par un réta­blis­se­ment brutal de leurs marges (par licen­cie­ments et gel des salaires), elles

risquent de le perdre en débou­chés, par chute de la consom­ma­tion. Mais il se trouve que la

réac­tion opti­male, même de leur point de vue, est hors d’atteinte, en raison de la loi de la

concur­rence capi­ta­liste que le néo­li­bé­ra­lisme a libé­rée de toute pos­si­bi­lité de contrôle. Dans ces

condi­tions, il y aura tou­jours une entre­prise – ou un pays – pour choi­sir la voie de l’ajustement

rapide qui lui don­nera un avan­tage immé­diat sur ses concur­rents, qui seront alors forcés de

suivre. Les outils d’une coor­di­na­tion inter­éta­tique qui per­met­trait d’encadrer ce phénomène

n’existent pas, ni au niveau euro­péen ni, a for­tiori, au niveau mondial.

Tout ce que la bour­geoi­sie peut offrir aujourd’hui, c’est donc un gigan­tesque simu­lacre de

régu­la­tion, à coup de grands dis­cours ou de som­mets illu­soires. Patrick Artus ne dis­cerne aucun

signe « que le pou­voir rela­tif des action­naires et des sala­riés (…) soit modi­fié » et il en conclut que

l’on est encore très éloi­gné » d’un « capi­ta­lisme non finan­cier, qui serait centré sur

l’investissement à hori­zon de long terme dans les pro­jets effi­caces, et dans lequel les entreprises

seraient gérées en fonc­tion des inté­rêts de mul­tiples groupes et non seule­ment des

action­naires »10.

Ce n’est donc pas faire preuve d’un pes­si­misme exces­sif, mais plutôt de luci­dité, que de dire que

le pire est à venir. Le capi­ta­lisme est acculé dans une impasse dont il ne peut sortir qu’en

ren­for­çant encore les pro­ces­sus de régres­sion sociale néces­saires pour conser­ver l’ordre social

exis­tant. Les effets de la crise sont déjà désas­treux, et notam­ment dans les pays du Sud. Dans son

der­nier rap­port sur les objec­tifs du Millénaire pour le déve­lop­pe­ment, l’ONU sou­ligne que « les

crises éco­no­miques et ali­men­taires mettent en péril les récentes avan­cées dans le domaine de

l’éradication de la faim et de la pau­vreté »11. Mais, au-delà de ces effets immé­diats de la crise, les

inté­rêts sociaux domi­nants vont tout faire pour réta­blir le fonc­tion­ne­ment du capitalisme

anté­rieur à l’éclatement de la crise. C’est logique et en même temps absurde : cette voie est en

effet dura­ble­ment bou­chée parce que ses condi­tions de via­bi­lité ont été détruites par la crise

finan­cière. Telle est la contra­dic­tion majeure de la période qui s’ouvre et voilà pour­quoi il est

légi­time de parler d’une régu­la­tion chaotique.

10 Patrick Artus, « Disparition du « capi­ta­lisme finan­cier » après la crise ? » Flash Natixis n°376, 28 août 2009,

http://​gesd​.free​.fr/​f​l​a​s​9​3​7​6.pdf

11 ONU, Rapport 2009 sur les Objectifs du Millénaire, http://​tinyurl​.com/​o​n​u​mill9

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Retour à la croissance ?

A partir du milieu des années 1990, la crois­sance a été dopée par la hausse de l’endettement et

la mon­dia­li­sa­tion. Or, cal­cule Patrick Artus, le sup­plé­ment de crois­sance ainsi obtenu a été effacé

par la crise : « le PIB mon­dial recule avec la crise de tout ce qu’il avait gagné avec le crédit et la

glo­ba­li­sa­tion »12. Le sys­tème se retrouve en quelque sorte à la case départ, mais la dif­fé­rence est

qu’il a épuisé ses muni­tions. C’est en ce sens que l’on peut dire qu’il est dans l’impasse, parce

qu’il n’a pas d’autre choix que de tenter de renouer avec des com­por­te­ments qui sont ceux-là

mêmes qui ont débou­ché sur cette grande crise.

La logique du capi­ta­lisme est de renouer à tout prix avec la crois­sance et, dès lors qu’il s’agit

d‘analyser son fonc­tion­ne­ment, il est légi­time de prendre en compte ce cri­tère. Mais il entend

dans le même temps main­te­nir le niveau excep­tion­nel de ren­ta­bi­lité qu’il a atteint, et c’est en

quoi il se fixe une tâche impos­sible. Le retour de la crois­sance est incom­pa­tible avec l’actuelle

répar­ti­tion des reve­nus qui est la condi­tion de pro­fits élevés mais bride la crois­sance. Il va de soi

qu’il n’est pas de toute manière sou­hai­table pour des rai­sons écologiques.

La ques­tion qui se pose alors est de savoir si ce constat débouche auto­ma­ti­que­ment sur un

pro­gramme réfor­miste pro­po­sant une sorte de com­pro­mis où le capi­ta­lisme échan­ge­rait une

meilleure répar­ti­tion (pour les sala­riés) en échange d’une crois­sance sou­te­nue, moyen­nant une

com­pres­sion des reve­nus finan­ciers. C’est le procès qui est fait par Denis Collin : « Les thèses

sous-consom­ma­tion­nistes sont très lar­ge­ment admises à gauche. Même les plus radi­caux comme

Alain Bihr ou Michel Husson consi­dèrent que la crise a pour cause l’excès de plus-value dans le

par­tage entre plus-value et salaire. Bref, si on satis­fait les reven­di­ca­tions ouvrières en

aug­men­tant le pou­voir d’achat, si on redis­tri­bue les richesses, on pourra voir redé­mar­rer la

machine éco­no­mique »13.

Cette manière de poser la ques­tion est cepen­dant réduc­trice, car elle passe à côté d’une des

dimen­sions les plus fon­da­men­tales de cette crise qui est la sui­vante : le capi­ta­lisme n’est plus en

mesure d’associer un niveau élevé de ren­ta­bi­lité à la satis­fac­tion de besoins sociaux

élé­men­taires. La répar­ti­tion actuelle des reve­nus est déter­mi­née par le cri­tère du profit, en ce

sens que la demande sala­riale n’est pas adé­quate parce qu’elle ne cor­res­pond plus à des

débou­chés ren­tables, comme cela a pu être le cas pen­dant la période dite « for­diste » définie

jus­te­ment par réfé­rence entre une rela­tive adé­qua­tion entre demande sociale et normes de

ren­ta­bi­lité.

Cette ana­lyse ne débouche pas sur un appel nos­tal­gique au retour à la crois­sance for­diste parce

qu’elle s’attache au contraire à mon­trer pour­quoi il est impos­sible, en raison même du contenu

de la demande sociale. Les impli­ca­tions d’une telle cri­tique sont bien dif­fé­rentes : elles consistent

à dire qu’il faut mettre la satis­fac­tion des besoins sociaux au poste de com­mande, même s’ils ne

donnent pas lieu à des « occa­sions d’investissement ren­tables ». Cela veut donc dire plus

concrè­te­ment : prio­rité aux ser­vices publics et à la sécu­rité sociale assu­rant l’effectivité des droits

(santé, loge­ment, etc.) et prio­rité à la réduc­tion du temps de tra­vail garan­tis­sant le plein emploi.

La crise doit donc conduire à un double ren­ver­se­ment de pers­pec­tive. Le pre­mier consiste à

rai­son­ner à crois­sance donnée et se poser la ques­tion des reve­nus cor­res­pon­dants. Un

chan­ge­ment radi­cal dans la répar­ti­tion des reve­nus per­met­trait de redis­tri­buer autre­ment les

12 Patrick Artus, « Reste-t-il quelque chose du sup­plé­ment de crois­sance dû à la mon­dia­li­sa­tion et au crédit ? », Flash

Natixis n°395, sep­tembre 2009, http://​gesd​.free​.fr/​f​l​a​s​9​3​9​5.pdf

13 « Faut-il consom­mer plus ? », Le Sarkophage, juillet 2009, http://​tinyurl​.com/​c​o​l​lin09

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fruits de cette (petite) crois­sance : un tiers pour les salaires, un tiers pour la créa­tion d’emplois

par la réduc­tion du temps de tra­vail, et un tiers pour la pro­tec­tion sociale. Plutôt que de se

deman­der com­ment doper la crois­sance pour créer de nou­veaux emplois, il faut prendre le

pro­blème à l’envers et se deman­der quels sont les emplois dont nous avons besoin, pour réduire

la péni­bi­lité du tra­vail et mieux répondre aux besoins sociaux.

L’urgence de ce tra­vail de remise en cause des sché­mas habi­tuels est évi­dem­ment ren­for­cée par

la lutte contre le chan­ge­ment cli­ma­tique. Il est de toute manière rendu néces­saire par la

pro­fon­deur de la crise actuelle qui est la crise d’un sys­tème pro­fon­dé­ment instable, chao­tique et

contraire aux inté­rêts de la grande majo­rité de l’humanité. Les amé­na­ge­ments réfor­mistes de ce

sys­tème sont mani­fes­te­ment sous-dimen­sion­nés par rap­port à l’ampleur de ses contradictions.

C’est au fond la raison pour laquelle le social-libé­ra­lisme ne tire pas les béné­fices poli­tiques de la

situa­tion actuelle. Et c’est pour cette raison aussi qu’une alter­na­tive cohé­rente à la débâcle du

capi­ta­lisme ne peut être que radicale.

Ces pers­pec­tives n’impliquent pas en soi un sup­plé­ment de crois­sance mais plutôt une

modi­fi­ca­tion même du contenu de cette crois­sance. Mais elles sup­posent effec­ti­ve­ment une

modi­fi­ca­tion radi­cale de la répar­ti­tion des reve­nus. Cette réorien­ta­tion doit évi­dem­ment être

rendue com­pa­tible avec les objec­tifs réa­listes d’une véri­table maî­trise du changement

cli­ma­tique. Pour toutes ces rai­sons, un tel projet se dis­tingue radi­ca­le­ment d’une volonté de faire

« redé­mar­rer la machine » à l’identique. Autrement dit, la recherche d’une sortie de crise

socia­le­ment et éco­lo­gi­que­ment sou­te­nable passe par le déve­lop­pe­ment de l’anticapitalisme.

Encadré

La contro­verse sur le taux de profit

Un cer­tain nombre d’auteurs, prin­ci­pa­le­ment anglo-saxons, remettent en cause l’idée que le taux

de profit se serait nota­ble­ment réta­bli depuis le milieu des années 80, en par­ti­cu­lier aux Etats-

Unis. Certains montrent même qu’il a baissé de manière conti­nue. Cette contro­verse a

notam­ment été nour­rie par une réponse que m’avait faite le regretté Chris Harman à l’occasion

d’un sémi­naire d’économistes à l’IIRE (1). J’en pro­fite pour dire à quel point sa dis­pa­ri­tion m’a

touché, bien au-delà du terme qu’elle a mis tra­gi­que­ment à ce débat à peine entamé.

Ce débat est très tech­nique puisqu’il repose essen­tiel­le­ment sur les moda­li­tés de calcul du taux

de profit, et avant tout de son déno­mi­na­teur, à savoir le capi­tal. Ce calcul est par nature

conven­tion­nel, et les résul­tats dif­fèrent gran­de­ment selon les conven­tions rete­nues. Il va de soi

qu’aucun des par­ti­ci­pants à ce débat n’« invente » les don­nées uti­li­sées qui pro­viennent toujours

du Bureau of Economic Analysis dans le cas des Etats-Unis. Il faudra donc consa­crer un document

com­plé­men­taire au repé­rage minu­tieux des rai­sons de telles diver­gences afin de jus­ti­fier les

choix opérés. Mais, indé­pen­dam­ment de cette dis­cus­sion sur la mesure du capi­tal, le fait stylisé

essen­tiel sur lequel s’appuie l’argumentation ci-dessus – à savoir que le profit aug­mente plus vite

que l’investissement – est un fait incontestable.

(1) les contri­bu­tions à ce débat sont en ligne à cette adresse : http://​hus​so​net​.free​.fr/​c​r​i​c​o​c​o.htm

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