Tunisie : La déchirure

Par , Mis en ligne le 02 novembre 2013

Deux ans après la chute du dic­ta­teur Ben Ali, la Tunisie, ber­ceau du prin­temps arabe, peine à sortir d’une crise poli­tique qui a pris, au cours des der­niers mois, l’allure d’un véri­table drame dont les déra­pages tendent à refroi­dir les ardeurs de ceux qui voyaient dans cette révo­lu­tion le labo­ra­toire d’une forme spé­ci­fi­que­ment arabe de tran­si­tion à la démo­cra­tie. Galvanisés par la pro­messe d’une rup­ture salu­taire et portés par la fièvre du chan­ge­ment, les Tunisiens s’étaient pour­tant prêtés au jeu des pre­mières élec­tions légis­la­tives, le 23 octobre 2011, avec l’enthousiasme juvé­nile qui avait embrasé ses prin­ci­paux arti­sans. Issue des urnes, l’Assemblée consti­tuante se vit confier l’ambitieux mandat d’accoucher d’une nou­velle consti­tu­tion à la fois garante du res­pect des liber­tés indi­vi­duelles et du fonc­tion­ne­ment des grandes ins­ti­tu­tions qui sous-tendent l’État de droit.

Seule force struc­tu­rée du pays, mais néan­moins sans majo­rité abso­lue de sièges, le parti (isla­miste) de la renais­sance, Ennhada, et ses alliés de la « Troïka»[ii] devaient, une fois la loi fon­da­men­tale adop­tée, assu­rer la tenue d’élections libres dans un climat plu­ra­liste de tolé­rance et d’ouverture, pro­met­tant, de sur­croît, de res­pec­ter l’horizon de la fin 2013 pour convo­quer le peuple aux urnes en consa­crant ainsi la jeune démo­cra­tie. Quatre ébauches du texte et de mul­tiples trac­ta­tions n’ont pas suffi à cris­tal­li­ser une entente révé­lant, au contraire, l’abîme qui sépare plus que jamais les isla­mistes au pou­voir et l’opposition laïque quant à la phi­lo­so­phie qui doit pré­si­der à la marche du pays. Accusé de vou­loir « isla­mi­ser » la société, Ennhada est aussi soup­çonné de com­pli­cité avec les meur­triers de deux lea­ders de l’opposition[iii]. En février 2013, Chokri Belaïd, chef du  Parti unifié des patriotes, était en effet abattu non loin de chez lui. Six mois plus tard, le 25 juillet, Mohamed Brahmi, député laïque et pro­gres­siste, était assas­siné à son tour en ban­lieue de Tunis. La mort de ce der­nier exa­cer­bera les ten­sions et pous­sera des mil­liers de Tunisiens à prendre d’assaut les rues des grandes villes en récla­mant la démis­sion du gou­ver­ne­ment formé par l’ancien ministre de l’Intérieur Ali Larayedh[iv].

La crise de légi­ti­mité à laquelle fait face le parti isla­miste à la fin de l’été 2013 est d’autant plus vive qu’en Égypte voi­sine, le Parti Liberté et Justice de Mohamed Morsi (puis­sant allié d’Ennhada), vient d’être ren­versé par l’armée égyp­tienne don­nant, du coup, à plu­sieurs oppo­sants tuni­siens, l’impression qu’une nou­velle révo­lu­tion souffle sur cette région du Maghreb. C’est ainsi qu’à la faveur de la mobi­li­sa­tion popu­laire, des jeunes tuni­siens, ins­pi­rés par la mou­vance anti-Morsi en Égypte, fondent à leur tour le mou­ve­ment Tamarod («Rébellion » en arabe) dont l’objectif est la dis­so­lu­tion de l’Assemblée natio­nale consti­tuante. Par ailleurs, l’assassinat de Brahmi force la quasi-tota­lité des oppo­si­tions, de gauche comme de droite, à s’unir contre la montée de la vio­lence sala­fiste en se regrou­pant au sein du Front de salut nation[v]. Acculé, le gou­ver­ne­ment Ennhada ne pou­vait mani­fes­te­ment résis­ter plus long­temps.

Enlisé depuis des mois, le dia­logue est relancé, début août, à l’invitation de la puis­sante cen­trale syn­di­cale UGTT[vi] qui s’impose comme un acteur incon­tour­nable. Forte du sou­tien d’un patro­nat inquiet[vii] de la ligue tuni­sienne des droits de l’homme et de l’ordre des avo­cats, l’UGTT obtient, en quelques semaines de labo­rieuses et intenses négo­cia­tions, l’application de sa feuille de route. Le 5 octobre 2013, le leader his­to­rique d’Ennhada, Rached Ghannouchi, accep­tait enfin de para­pher celle-ci et, corol­lai­re­ment, de céder le pou­voir à un gou­ver­ne­ment de tech­no­crates « apo­li­tiques » indé­pen­dants des partis aux­quels incom­bera l’adoption de la Constitution et la mise en oeuvre d’un calen­drier élec­to­ral sensé sortir le pays de l’inextricable impasse poli­tique qui prive la Tunisie d’institutions effi­cientes. Le 25 octobre sui­vant, le gou­ver­ne­ment du pre­mier ministre Ali Larayedh annon­çait son inten­tion de démis­sion­ner. Alors que les rues de Tunis et de Sidi-Bouzid voyaient défi­ler des mil­liers de mani­fes­tants appe­lant le gou­ver­ne­ment à « déga­ger », une dizaine de gen­darmes tom­baient sous les tirs de sala­fistes.

Une société para­ly­sée par ses anta­go­nismes

Née dans l’euphorie, la révo­lu­tion par­vient dif­fi­ci­le­ment à tracer les contours d’un cadre nor­ma­tif qui puisse fonder, à plus long terme, la vie démo­cra­tique, comme si la société tuni­sienne n’avait pu échap­per à la logique binaire et mani­chéenne de l’affrontement entre deux pôles idéo­lo­giques dont les bras de fer récur­rents minent toute pos­si­bi­lité d’instituer, sur la base d’une véri­table culture démo­cra­tique, un dia­logue salu­taire sur ce qui les divise. Sans consti­tu­tion et sans par­le­ment, la Tunisie est aussi struc­tu­rel­le­ment tra­ver­sée par des lignes de frac­tures sociales et régionales[viii] que feignent d’ignorer la plu­part de ses diri­geants dont l’incompétence en matière éco­no­mique a été lar­ge­ment occul­tée par le débat moral et iden­ti­taire. C’est en effet prin­ci­pa­le­ment sur la laï­cité et la nature de l’État que les dis­cus­sions achoppent depuis l’élection de la consti­tuante, accé­lé­rant ce qui res­semble à une lente, mais irré­ver­sible des­cente aux enfers ; « l’exception cultu­relle tunisienne»[ix] faite d’humanisme et de tolé­rance n’ayant été, pour plu­sieurs, qu’une tra­gique illu­sion.

Surdimensionnée par les isla­mistes, la ques­tion reli­gieuse, en se posant comme réfé­rent axio­lo­gique fon­da­men­ta­le­ment essen­tia­liste, a tra­vesti la logique du débat public ame­nant, d’un côté, les moder­nistes laïcs à adop­ter une pos­ture intran­si­geante de moins en moins ouverte au dia­logue et, de l’autre, les inter­prètes rigo­ristes d’un islam va-t-en-guerre à se faire les thu­ri­fé­raires d’un retour à la charia. En d’autres termes, l’échec de la tran­si­tion tuni­sienne serait lar­ge­ment attri­buable à une lutte idéo­lo­gique qui com­pro­met à la fois la nor­ma­li­sa­tion démo­cra­tique et la péren­ni­sa­tion d’institutions propres à régu­ler paci­fi­que­ment l’espace poli­tique.

Au cœur de la méfiance du camp moder­niste se trouve l’ambiguïté d’un dis­cours isla­miste axé, d’abord, sur le ren­for­ce­ment des piliers de l’islam en concor­dance avec la charia et, ensuite, sur la volonté de réa­li­ser cet enga­ge­ment en tout res­pect du plu­ra­lisme et des fon­de­ments de la modernité[x]. L’apparente contra­dic­tion est visible notam­ment dans les termes de l’article 136 du projet de consti­tu­tion (pré­senté le 24 avril 2013) selon lequel « l’islam est la reli­gion de l’État ». Ce que d’aucuns n’ont pas manqué de sou­li­gner au sein de l’opposition, c’est le glis­se­ment séman­tique imma­nent au texte soumis qui ne serait plus sim­ple­ment des­crip­tif mais « prescriptif»[xi]. En posant le prin­cipe d’un État « pro­tec­teur de la reli­gion » (et non des reli­gions), fondé sur « la volonté du peuple et la supé­rio­rité des lois » (article 2), les isla­mistes brouillent ainsi la fron­tière entre l’État de droit et un État des lois[xii]. L’islam (et non la consti­tu­tion), en tant que reli­gion d’État, devien­drait le réfé­rent inalié­nable « des lois » aux­quelles l’État aurait à arri­mer sa conduite : l’inadéquation entre l’identité reli­gieuse de l’État et la trans­cen­dance du droit étant ici pour le moins patente.

Le prin­cipe de liberté de conscience ins­crit dans la Déclaration uni­ver­selle des droits de l’homme à l’article 18 serait, quant à lui, contourné par la vague affir­ma­tion de la « liberté de croyance » qui ne semble pas impli­quer la liberté de sortir d’une reli­gion, d’en embras­ser une autre ou tout sim­ple­ment de n’en avoir aucune. À ces manœuvres s’ajoutent les ten­ta­tives avor­tées de revoir les articles rela­tifs au statut de la femme, Ennhada ayant pré­féré (avant de recu­ler) ins­crire dans la consti­tu­tion la « com­plé­men­ta­rité » des sexes plutôt que l’égalité.

Le déclin d’Ennhada

Tout cela explique pour­quoi les milieux sécu­liers, bra­qués par l’apparente dérive théo­cra­tique, se refusent aujourd’hui à jouer la carte de la confiance à l’égard des isla­mistes, pré­fé­rant miser sur les élec­tions à venir. Bien que le pari paraisse jus­ti­fié et que la débâcle d’Ennhada en elle-même soit por­teuse d’ouvertures, il serait hasar­deux de la part des oppo­si­tions de célé­brer trop vite la mort d’un parti dont l’implosion aujourd’hui pour­rait se tra­duire, demain, par des alliances encore mécon­nues. À l’évidence, la crise actuelle est révé­la­trice d’un ren­ver­se­ment du rap­port de force.

Lors des élec­tions d’octobre 2011, Ennhada avait tablé sur son « réseau de résis­tance pas­sive » dont les mos­quées consti­tuaient le res­sort. Bien qu’ils n’aient pas vu venir la révo­lu­tion et qu’ils aient été fort dis­crets au moment déci­sif, les isla­mistes ont su, à tra­vers ce maillage habi­le­ment tissé, dis­tri­buer des aides tout en pro­pa­geant un dis­cours conser­va­teur aux accents popu­listes foca­lisé sur la tra­di­tion et la mise en exergue de l’islam comme matrice identitaire[xiii]. Au sein des couches les plus défa­vo­ri­sées, la soif de croyance et le désir de s’en remettre à dieu après des décen­nies de « répres­sion laïque » expriment éga­le­ment l’idée selon laquelle la voie reli­gieuse consti­tue l’unique réponse tant aux souf­frances endu­rées qu’à l’échec d’un modèle de « gou­ver­nance » ins­piré de l’Occident.

Cela étant dit, le succès d’Ennhada aux élec­tions, bien que réel (41,47 % des suf­frages expri­més), doit être tou­te­fois tem­péré du fait que seule­ment 50 % des Tunisiens se sont ins­crits sur les listes électorales[xiv] fra­gi­li­sant, à terme, la légi­ti­mité du projet isla­miste. Celui-ci est d’autant plus cri­ti­qué aujourd’hui que la ques­tion sociale paraît tout aussi inso­luble pour les reli­gieux qu’elle ne l’était pour Ben Ali. À l’instar des autres pays arabes, la Tunisie est en effet en pleine tran­si­tion démo­gra­phique alors qu’une géné­ra­tion de jeunes, plus ins­truits que leurs parents, arrive sur le marché du tra­vail sans pers­pec­tive d’emploi au sein d’une éco­no­mie déstruc­tu­rée. De fait, le virage libé­ral amorcé dans les années 90 a contri­bué à l’exacerbation des inéga­li­tés régio­nales, ren­dant très visibles les écarts de déve­lop­pe­ment. Pendant que le lit­to­ral voyait se concen­trer les inves­tis­se­ments autour des pla­te­formes por­tuaires d’exportation (Tunis notam­ment) et des zones tou­ris­tiques dis­po­sant d’un aéro­port, les régions dés­in­dus­tria­li­sées du centre tel que Sidi-Bouzid, cœur de la révo­lu­tion, étaient délaissées[xv]. Contrairement aux Frères musul­mans égyp­tiens dont l’emprise est consub­stan­tielle à un projet social axé sur les défa­vo­ri­sés, Ennhada n’a pas su tirer profit des rami­fi­ca­tions sur les­quelles il s’appuyait se confor­mant ainsi, sans ori­gi­na­lité aucune en matière éco­no­mique, au modèle hérité de ges­tion libé­rale qui souffle tout aussi inten­sé­ment sur cette région du monde. Entre autres effets délé­tères de l’impuissante gou­ver­nance isla­miste et des pres­crip­tions du Fonds moné­taire inter­na­tio­nal : des taux de chô­mage variant, d’une région et d’une caté­go­rie à l’autre, de 16 à 37 % [xvi].

Dans un tel contexte, des franges crois­santes des classes défa­vo­ri­sées, refou­lées hors des marges du débat démo­cra­tique, tendent à se radi­ca­li­ser. Comme le font remar­quer cer­tains, la nou­veauté c’est que le sen­ti­ment d’exclusion est aujourd’hui beau­coup plus marqué qu’il ne l’était à l’époque de Bourguiba du fait que la pau­vreté n’est plus une « cause natio­nale » appe­lant, de manière trans­cen­dante, le peuple à se mobi­li­ser face à ce défi col­lec­tif. Vécue sur le mode libé­ral de l’isolement et de l’enfermement[xvii], elle se tra­duit, dans ses épi­sodes récur­rents de chô­mage et de pré­ca­rité, par un niveau élevé de frus­tra­tion et, chez les plus jeunes (avec ou sans diplôme), d’une quête iden­ti­taire source des pires dérives.

Les partis de gauche ne sont pas seuls à vou­loir capi­ta­li­ser sur le mécon­ten­te­ment. Y voyant un ter­reau pro­pice, les groupes sala­fistes sont par­ve­nus au cours de la der­nière année à recru­ter des nou­veaux adeptes divi­sant l’ensemble de la mou­vance isla­miste et pola­ri­sant les forces consti­tu­tives d’Ennhada sur la stra­té­gie à adop­ter dans le contexte de la pré­sente crise. Déchiré, ce parti doit ainsi com­po­ser avec deux cou­rants de moins en moins aptes au com­pro­mis. Favorables au dia­logue avec les for­ma­tions poli­tiques non reli­gieuses, les « prag­ma­tiques » ont maille à partir avec l’aile dure du parti d’emblée hos­tile aux « mécréants » laïques qu’elle fus­tige au point de mani­fes­ter dans les rues de Tunis aux côtés des sala­fistes. Ce type de rap­pro­che­ment n’est pas sans confor­ter tous ceux pour qui Ennhada n’est que le cheval de Troie des fon­da­men­ta­listes radi­caux. Qui plus est, les risques inhé­rents à une lutte fra­tri­cide au sein du parti expliquent sans doute pour­quoi les diri­geants d’Ennhada ont faire preuve, jusqu’à main­te­nant, d’une décon­cer­tante indé­ci­sion face à la montée de la vio­lence, refu­sant de condam­ner for­mel­le­ment celle-ci et ter­gi­ver­sant quant aux moyens à prendre pour la com­battre. Les évé­ne­ments récents semblent cepen­dant indi­quer un chan­ge­ment de cap.

Le spectre du sala­fisme

En s’ouvrant à l’islamisme poli­tique légi­timé, dans sa ver­sion légale, par Ennhada, la République tuni­sienne est deve­nue, contre toute attente, une terre de pré­di­lec­tion pour les inter­prètes et prê­cheurs d’un islam rigo­riste. Doctrine puri­taine issue de Wahhabisme, le sala­fisme (salaf signi­fiant ancêtre ou pré­dé­ces­seur) se déploie d’abord à tra­vers une mou­vance quié­tiste qui inves­tit le champ poli­tique : l’intégrisme s’exprimant ainsi dans une pra­tique rigide de la prière et du jeûne puis l’élaboration d’un sys­tème codi­fié d’injonctions allant de la cri­mi­na­li­sa­tion du blas­phème à une stricte sépa­ra­tion des sexes dans l’espace public[xviii]. Prosélytes, les sala­fistes sont sur­tout très atta­chés au carac­tère nor­ma­tif de la reli­gion et, coro­lai­re­ment, à l’imposition dras­tique de la charia. Plaçant la dévo­tion au centre de leur vie, les pié­tistes ne sont pas tous for­cé­ment enga­gés dans la lutte armée bien qu’ils par­tagent avec les dji­ha­distes un même objec­tif, soit de voir triom­pher le cali­fat par-delà les fron­tières natio­nales. Selon cer­taines sources, Ansar Al-Charia (Les par­ti­sans de la Charia), le groupe dji­ha­diste le plus puis­sant en Tunisie, serait en mesure de mobi­li­ser 50 000 per­sonnes. Disposant d’un réseau de 500 mos­quées et de camps d’entraînement, l’organisation entre­tien­drait, de plus, des liens avec Al-Qaïda au Maghreb isla­mique (Aqmi). Depuis 2011, 3000 à 5000 dji­ha­distes tuni­siens auraient d’ailleurs fait la navette entre leur pays d’origine et la Libye (consi­dé­rée désor­mais comme une base arrière) pour com­battre ensuite dans les rangs de la résis­tance syrienne. Présents dans les uni­ver­si­tés où ils par­viennent à conver­tir cer­tains étu­diants, les « barbus » recrutent sur­tout dans les zones péri­phé­riques des centres urbains chez des jeunes que les faits d’armes des dji­ha­distes fas­cinent ; la guerre repré­sen­tant un exu­toire et la vio­lence, une manière de se posi­tion­ner politiquement[xix].

Investis dans une espèce d’entreprise de colo­ni­sa­tion du pay­sage, les sala­fistes n’ont jamais été aussi visibles et mena­çants, ce qui sus­cite la peur au sein de l’opposition, mais aussi, depuis peu, de l’inquiétude dans les rangs d’Ennhada. Aux exé­cu­tions d’hommes poli­tiques s’ajoutent le meurtre sor­dide, en mai der­nier, d’un com­mis­saire de police de Jebel Jeloud et la mul­ti­pli­ca­tion d’attaques que mènent en plein jour des com­man­dos contre les forces de l’ordre appa­rem­ment désor­ga­ni­sées. Menaces de mort répé­tées contre des jour­na­listes et des intel­lec­tuels, assas­si­nats de gen­darmes, décou­verte d’explosifs et de caches d’armes : tout cela nour­rit les craintes d’une guerre civile voire d’un « scé­na­rio à l’algérienne », expres­sion sans équi­voque d’un sen­ti­ment d’insécurité crois­sant.

Or, en dénon­çant comme ils l’ont fait en juin 2013 un « com­plot ter­ro­riste », les prin­ci­paux lea­ders d’Ennhada se sont plus ou moins consciem­ment enga­gés sur la voie de la rup­ture avec le bras armé du djihad qu’ils se croyaient, à tort, capables de contrô­ler. À pos­te­riori, c’est plutôt l’impression inverse qui a joué contre les « colombes » isla­mistes, ins­tru­men­ta­li­sées aux yeux de plu­sieurs par les « fous de dieu ». Se sen­tant trahis avec ce qui leur appa­rais­sait comme un recul du gou­ver­ne­ment sur la consti­tu­tion­na­li­sa­tion de la charia[xx], les dji­ha­distes se sont tota­le­ment auto­no­mi­sés, agis­sant, tels des élec­trons libres, avec la guerre pour seul agenda.

La recom­po­si­tion du champ poli­tique

Ennhada arrive donc à un tour­nant de son his­toire que des évé­ne­ments impré­vus pour­raient pré­ci­pi­ter. Son ins­tance déci­sion­nelle, le Majlis el-Choura (sorte de direc­toire), est encore domi­née par des fau­cons qui per­sistent à croire que le parti à tout inté­rêt à ména­ger la frange radi­cale de son élec­to­rat. Idéologues obs­cu­ran­tistes, ce sont eux qui, depuis le début de la crise, refusent toute conces­sion, ame­nant Rached Ghannouchi à tenir sciem­ment un double lan­gage, comme si la dupli­cité pou­vait consti­tuer une poli­tique. Face à la fronde contre le gou­ver­ne­ment, la Choura a choisi la fuite en avant, pour­sui­vant les nomi­na­tions par­ti­sanes dans des postes clés de l’appareil d’État et lâchant, contre les mili­tants de l’opposition, les Ligues de pro­tec­tion de la révo­lu­tion (LPR)[xxi]. Paniqués à l’idée d’être détrô­nés, les ultras font le pari risqué que la dis­ci­pline, qui fut jadis garante de la soli­da­rité des isla­mistes, ino­cule le parti contre toute forme d’éclatement.

Sur le ter­rain de la légi­ti­mité démo­cra­tique, avec en toile de fond des élec­tions immi­nentes, l’hypothèse d’une trans­fi­gu­ra­tion d’Ennhada paraît pour­tant plau­sible. Certes, bien qu’il ne soit pas encore consommé, le divorce entre sala­fistes et isla­mistes appa­raî­trait ainsi irré­ver­si­ble­ment ins­crit dans le pro­ces­sus de tran­si­tion en cours. Nébuleuse aux contours impré­cis, le sala­fisme lui-même n’est pas exempt des ten­sions qui naî­tront du chaos. En effet, si la vio­lence a contri­bué à mobi­li­ser les forces démo­cra­tiques, elle risque – par effet d’engrenage – de jouer dans la régu­la­tion du jeu poli­tique, tirant les isla­mistes « prag­ma­tiques » vers le centre et pré­ca­ri­sant à long terme les assises popu­laires des apo­lo­gistes du djihad[xxii]. Animé par un sen­ti­ment d’urgence devant le risque d’anarchie, le cou­rant « islamo-démo­crate » s’est montré d’ailleurs plus ouvert au dia­logue. Enclins à par­ta­ger le pou­voir et tisser des alliances plus larges, ces isla­mistes ont appa­rem­ment pris conscience qu’au-delà de leur atta­che­ment à la reli­gion, la stra­té­gie du pire – celle de l’enlisement – est aussi la pire des stra­té­gies. En atteste la fis­su­ra­tion bien réelle du noyau d’électeurs fidèles à Ennhada. En effet, des son­dages menés au plus fort de la crise (octobre 2013) accor­daient 34 % des inten­tions de vote à Nidaa Tounes (l’Appel de la Tunisie) contre 30 % à Ennhada[xxiii]. Aussi l’éventualité d’une défaite aux légis­la­tives pose-t-elle, avec plus d’acuité, toute la ques­tion de l’union sacrée des isla­mistes condam­nés, à terme, à accep­ter – prin­ci­pale pierre d’achoppement – le prin­cipe de l’alternance. Au final, l’avenir d’Ennhada, dans sa forme actuelle, rési­de­rait donc dans la plas­ti­cité de ses prin­cipes poli­tiques que le parti tend à confondre à une escha­to­lo­gie théo­lo­gique peu com­pa­tible avec les règles de la démo­cra­tie.

En somme, la Tunisie semble avoir vécu, en accé­léré, l’expérience de ce qui se pré­sen­tait au départ comme un modèle de gou­ver­nance isla­mique com­pa­tible avec les règles intrin­sèques de l’État de droit. Forme de pas­sage obligé dans un pays où l’attachement à l’islam est for­te­ment enra­ciné, l’élection d’Ennhada revê­tait un carac­tère ori­gi­nal en ce qu’elle pos­tu­lait, dans le res­pect du droit et des liber­tés, la fusion du reli­gieux et du poli­tique. Pour de nom­breux élec­teurs, ce parti incar­nait cet « islam light » por­teur, sur le plan de la fon­da­tion, d’un réfé­rent commun propre à guider les conduites indi­vi­duelles et celles de l’État. Paradoxalement, en se conju­guant à la vio­lence des sala­fistes, l’échec d’Ennhada risque de recen­trer l’enjeu théo­lo­gico-poli­tique en can­ton­nant la reli­gion au statut de foyer cultu­rel et de pra­tiques pure­ment pri­vées. En d’autres termes, la faillite de l’islam poli­tique à pré­tendre être l’unique source de légi­ti­mité entraî­nera, à long terme sans nul doute, la nor­ma­li­sa­tion iné­luc­table des partis isla­miques forcés de s’en tenir au jeu de la com­pé­ti­tion élec­to­rale, relayant – du coup – toute vel­léité théo­cra­tique au rang de repoussoir[xxiv].

L’attente

Au bord du gouffre, la Tunisie doit conju­rer pour l’instant le péril bien réel de la régres­sion qu’enfantera, dans sa logique à la fois paroxys­tique et impla­cable, la montée des extrêmes. Reflet d’une situa­tion fluide et sans cesse chan­geante, la reprise des négo­cia­tions, le 26 octobre, laisse espé­rer qu’au-delà des cal­culs stra­té­giques induits par l’idéologie, les démo­crates de tous les hori­zons sau­ront faire preuve de luci­dité à l’égard d’un rap­port de force qu’ils ont inté­rêt à construire pour contrer les sala­fistes et pré­ser­ver ce qu’il reste de cohé­sion natio­nale : le risque de capo­tage étant par ailleurs aussi grand que ne l’est la méfiance entre les par­ties. À cet égard, la démis­sion du gou­ver­ne­ment d’Ali Larayeth et son rem­pla­ce­ment par un cabi­net « apo­li­tique » formé de tech­no­crates marque néan­moins un pre­mier pas vers le dénoue­ment de la crise. Selon les termes de la feuille de route, une fois la consti­tu­tion adop­tée, le pays sera appelé à élire une assem­blée légis­la­tive puis un pré­sident.

Or la tâche qui attend le pro­chain gou­ver­ne­ment est colos­sale au sens où il ne peut être ques­tion d’une « sta­bi­li­sa­tion » de la situa­tion poli­tique sans que l’État, tel que l’entendaient ceux qui ont fait la « révo­lu­tion du jasmin », ne se consacre enfin à la lutte contre les inéga­li­tés sociales et géo­gra­phiques. Si la ques­tion reli­gieuse, dans son intel­li­gi­bi­lité, échappe au seul déter­mi­nisme éco­no­mique, le vivier sala­fiste ne sau­rait se repro­duire sans s’alimenter des hori­zons bou­chés de ceux qui s’y réfu­gient. Aucun gou­ver­ne­ment ne pourra donc – dura­ble­ment – répondre à la vio­lence sans à la fois s’appuyer sur de larges coa­li­tions et une poli­tique de déve­lop­pe­ment propre à « court-cir­cui­ter » les méca­nismes de sa repro­duc­tion.

Entre-temps, les Tunisiens fondent leur espoir dans le « dia­logue natio­nal » que viennent d’entreprendre les bel­li­gé­rants d’une classe poli­tique contrainte par l’urgence. Garante d’une culture démo­cra­tique émer­gente, la société civile tuni­sienne s’est d’ailleurs mon­trée prompte, ces der­niers jours, à mani­fes­ter en dépit des menaces. Source d’espoir en ces temps d’incertitude et plus bran­chés sur le monde que ne l’étaient les membres des géné­ra­tions pré­cé­dentes, de larges pans de la jeu­nesse tuni­sienne, de par leur capa­cité à se mobi­li­ser mas­si­ve­ment dans de courts délais, ont consti­tué depuis le début de la révo­lu­tion un rem­part face à l’empressement des conser­va­teurs à passer outre les règles de droit. Contre la force des armes et l’intimidation, ils opposent la même déter­mi­na­tion et une témé­rité d’autant plus forte qu’il y trois ans, ils fai­saient tomber une dic­ta­ture. Irriguant tout le pays, l’impatience se maria à la soif de liberté, consti­tuant ensemble le ferment de l’insurrection. Trois ans d’attente en vain suf­fisent aujourd’hui à nous convaincre qu’en Tunisie, la révo­lu­tion reste à faire.

[i] – Membres de la délé­ga­tion de la Fédération natio­nale des ensei­gnantes et ensei­gnants du Québec (FNEEQ CSN), les auteurs ont par­ti­cipé, en mars 2013, au Forum social mon­dial qui se tenait à Tunis. Ils ont réa­lisé avec leurs col­lègues Michel Milot et Isabelle Ponbriand, La démo­cra­tie du jasmin (http://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​x​g​j​6​2​s​ahNr0). [ii]- Au len­de­main de l’élection, Ennhada contrô­lait 40 % de l’Assemblée consti­tuante for­çant ainsi cette for­ma­tion à forger une alliance avec des partis laïques et pro­gres­sistes. La Troïka est une coa­li­tion formée de Ennhada, lequel est dirigé par Rached Ghannouchi ; Le Congrès de la République (CPR) de Moncef Marzouki et le parti Ettakatol de Mustapha Ben Jafaar. Satellisés par Ennhada, le CPR et Ettakatol sont aujourd’hui (automne 2013) sous la barre des 3 % dans les inten­tions de vote. Sur les inten­tions de vote, voir http://​news​.tunis​tri​bune​.com/​?​q​=​n​o​d​e​/2938 ; http://​www​.afri​can​ma​na​ger​.com/​1​5​6​7​9​7​.html19 octobre 2013. [iii] – À l’automne 2013, le com­man­di­taire de ces meurtres n’avait tou­jours pas été iden­ti­fié. [iv]- Soulignons que Larayedh a suc­cédé à Hamadi Jebali, lui-même forcé de démis­sion­ner dans le contexte des mani­fes­ta­tions de colère qui ont suivi le meurtre de Belaïd. [v] – Fort de l’appui de la quasi-tota­lité des forces poli­tiques allant du centre droit à l’extrême gauche (à l’exception des membres de la Troïka) et de repré­sen­tants de la société civile, le Front du salut natio­nal sou­haite ter­mi­ner, avec le sou­tien d’experts en droit consti­tu­tion­nel, la rédac­tion de la consti­tu­tion avant de la sou­mettre à un réfé­ren­dum. Voir http://​www​.kapi​ta​lis​.com, 26 juillet 2013. [vi] – L’Union géné­rale tuni­sienne du tra­vail est prin­ci­pa­le­ment implan­tée depuis sa fon­da­tion en 1946 dans le sec­teur public. Très active pen­dant la révo­lu­tion, elle compte cinq cent dix-sept mille adhé­rents. Voir Hèla Yousfi, « Ce syn­di­cat qui incarne l’opposition tuni­sienne ». Le monde diplo­ma­tique, novembre 2012. [vii]- Lequel est repré­senté par l’Union tuni­sienne de l’industrie, du com­merce et de l’artisanat (UTICA). [viii]- Outre un cli­vage entre les zones urbaines et rurales, il faut sou­li­gner d’importantes dis­pa­ri­tés entre le lit­to­ral et l’intérieur du pays, les zones métro­po­li­taines côtières et le centre-ouest du pays. » Voir Jean-Yves Moisseron, P.Beckouche, H.Pecout, M.B.Rebah, C.Grasland, F.Guérin-Pace, « Avoir 20 ans en Tunisie en 2013 », Libération, 3 août 2013. Voir éga­le­ment Larbi Chouikha, « Dangereuse, très dan­ge­reuse bipo­la­ri­sa­tion », Géopolis, 9 août 2013. [ix]- Malgré ses dérives auto­ri­taires, la Tunisie a tou­jours été atta­chée à l’esprit moder­niste qui a ins­piré le code du statut per­son­nel (CSP) adopté en 1956. « Par ses inno­va­tions (pro­hi­bi­tion et péna­li­sa­tion franche et expli­cite de la poly­ga­mie, inter­dic­tion de la répu­dia­tion, attri­bu­tion de la garde de l’enfant en fonc­tion de son inté­rêt), le CSP est la consti­tu­tion civile des Tunisiens. Il leur est uni­for­mé­ment appli­cable sans qu’il soit tenu compte de leur appar­te­nance confes­sion­nelle. La Tunisie est le seul pays arabe qui auto­rise l’adoption, le seul à avoir libé­ra­lisé l’avortement, avant la France. Au-delà de ces solu­tions, c’est la phi­lo­so­phie géné­rale de l’ordre juri­dique qui y est dif­fé­rente. La charia, le sys­tème de nor­ma­ti­vité tra­di­tion­nel, œuvre doc­tri­nale s’il en est, ne lie pas le légis­la­teur. Le sou­ve­rain peuple n’est donc pas soumis à un ordre qui le trans­cende et la loi est objet de déli­bé­ra­tion, puisque son contenu n’est point déter­miné à l’avance. La théo­rie des sources qui y est rete­nue n’oblige pas le juge tuni­sien à se réfé­rer aux règles du droit musul­man clas­sique pour com­bler les lacunes de la loi ou pour l’interpréter. Il n’est soumis qu’à l’ordre de la loi éta­tique ». Ali Mezghani, « Tunisie : une révo­lu­tion, une élec­tion et des mal­en­ten­dus », Le Débat, # 168, jan­vier 2012, pp. 168-177. [x]- C’est au nom d’une iden­tité col­lec­tive enra­ci­née dans les valeurs arabo-musul­manes qu’Ennhada sou­haite réin­tro­duire l’islam comme prin­cipe éthique de gou­ver­nance. L’Islam n’est pas seule­ment un réfé­rent supra-indi­vi­duel devant guider chacun, il est un trait cultu­rel dis­tinc­tif, à la fois sys­tème sym­bo­lique et mar­queur iden­ti­taire. Le 24 mai 2013, Rachid Ghannouchi, se vou­lant ras­su­rant décla­rait « qu’il est néces­saire de trou­ver les mots qu’il faut pour que la Constitution soit à la fois moderne et ins­pi­rée de la charia ». Frida Dahmani, « Tunisie : recherche consti­tu­tion déses­pé­ré­ment », Jeune Afrique.com, 10 juin 2013. [xi]- L’article pre­mier de la Constitution de 1959 pré­cise que la « Tunisie est un État libre, indé­pen­dant, sou­ve­rain, l’islam est sa reli­gion, l’arabe sa langue, la répu­blique son régime ». Abdelwahab Meddeb, « Pourquoi le projet de Constitution tuni­sienne est inac­cep­table ?». Le Monde.fr, 30 avril 2013. [xii] – F. Dahmani. Jeune Afrique​.com. Op.cit. [xiii] – (…) dis­tri­bu­tion mas­sive de tracts, réunions publiques très sui­vies, armada d’activistes sur Internet …) ; une pré­sence sur l’ensemble du ter­ri­toire ; des thèmes de cam­pagne ras­su­rants et de très nom­breuses pro­messes ; voilà quelques-uns des fac­teurs qui expliquent la vic­toire d’Ennhada. Olivier Morin, « Tunisie : Le ver­tige démo­cra­tique », Études, Tome 416, avril 2012, pp.449-459. [xiv] – Les 1 501 418 voix obte­nues par Ennhada ne repré­sentent en réa­lité que 19 % des élec­teurs poten­tiels (seuls 50 % des Tunisiens se sont ins­crits sur les listes élec­to­rales). Plus encore, 35 % des votes n’ont eu aucune repré­sen­ta­tion au sein de la Constituante en raison du report de voix au meilleur. Ennhada dépasse les 50 % dans seule­ment deux régions (Tataouine et Gabes) et obtient de bons scores dans des cir­cons­crip­tions situées prin­ci­pa­le­ment au sud, pauvres, ara­bo­phones, reli­gieuses, moins tou­ris­tiques et lais­sées à l’abandon par le régime de Ben Ali en termes d’investissements (hormis Bizerte, Sfax et la reli­gieuse Kairouan). O. Morin, 2012, op.cit. Voir aussi Frida Dahmani, « Islamisme : la Tunisie bas­cule-t-elle » ? jeune afrique​.com, 30 mars 2012 [xv]- Claude Grasland et France Guérin-Pace, « Avoir vingt ans en Tunisie », Libération, 3 août 2013. [xvi] – L’incompétence du parti au pou­voir en matière éco­no­mique ren­ver­rait entre autres choses au fait qu’il ne dis­po­se­rait que de peu de cadres formés à la ges­tion finan­cière. Méfiants envers les tech­no­crates de l’ancien régime, les nou­veaux res­pon­sables à la tête des minis­tères ont mis en place des méca­nismes de déci­sions fondés sur la col­lé­gia­lité, ce qui mul­ti­plie le nombre de déci­deurs et para­lyse dans les faits l’action gou­ver­ne­men­tale notam­ment en matière de déve­lop­pe­ment des infra­struc­tures. Le défi­cit bud­gé­taire dépas­se­rait, fin 2013, les 6 mil­liards de dinars, alors que l’inflation attein­drait les 8 %. Quant à elles, les recettes tou­ris­tiques, après avoir connu une pro­gres­sion de 35 % en 2012, menacent de chuter du fait de la situa­tion poli­tique. Voir Marwane Ben Yahmed, « Dialogue natio­nal : les mys­tères de Tunis, jeune afrique​.com, 7 octobre 2013. « Tunisie : Le taux de chô­mage baisse à 15,9% mais reste très élevé », Kapitalis, 20 août 2013. Sur le même sujet, voir Gilbert Anchar, « Le capi­ta­lisme extrême des frères musul­mans, Le monde diplo­ma­tique, février 2013. [xvii]- « (…) en Tunisie, sans emploi, on ne peut se marier, ni donc avoir d’enfants, ni même avoir une sexua­lité licite. Ce qui signi­fie qu’on ne peut se pro­je­ter comme adulte dans la société ». Jocelyne Dakhlia, « Les cli­vages de la révo­lu­tion tuni­sienne », Esprit, juin 2013. Les poli­tiques de Ben Ali vont à partir des années 1990 contri­bué à exa­cer­ber des écarts déjà pré­sents sous Bourguiba. [xviii] – À propos de la reli­gion, le pré­sident du parti sala­fiste Jabhat al-Islah (le « Front de la réforme »), Mohamed Khouja, a déjà déclaré : « Nous refu­sons la démo­cra­tie quand elle permet au peuple de faire des choix contraires à la reli­gion. Pour nous, la démo­cra­tie existe tant qu’elle est limi­tée par la charia. » Frida Dahmani, « Tunisie : les sala­fistes, ces très inquié­tants fous de Dieu », Jeune afrique​.com, 20/6/2012. Du même auteur, « Tunisie : la répu­blique en ter­rain miné », jeune afrique​.com, 25 mai 2013 Sur le sujet, voir Sami Aoun, L’Islam : entre tra­di­tion et démo­cra­tie, Québec, Éditions Varia, 2007. Hélène Sallon, « Ansar Al-Charia, le dji­ha­disme au défi de la Tunisie », Le monde​.fr, 17 mai 2013. Julie Scheider, « Ces Tunisiens qui partent faire la Djihad en Syrie », Le Point, 22 avril 2013. [xix]- « À l’instar d’organisations comme les Frères musul­mans, le Hamas et le Hezbollah, Ansar Al-Charia pri­vi­lé­gie l’action éco­no­mique et sociale. Palliant la fai­blesse des ser­vices publics dans cer­taines zones délais­sées, ils aident les familles en dif­fi­culté, en leur appor­tant nour­ri­ture, vête­ments et médi­ca­ments. Une stra­té­gie qui s’est avérée payante pour fidé­li­ser de nom­breux sou­tiens dans les quar­tiers défa­vo­ri­sés. Hélène Sallon, op.cit. Sur le même sujet, « Tunisie : un nou­veau vivrier de dji­ha­distes », Institut tuni­sien de rela­tions inter­na­tio­nales, avril 2013. Également, Frida Dahmani, « Tunisie : Que faire des sala­fistes »?, Jeune afrique​.com, 3 juin 2013. Enfin, voir Serge Halimi, « Des isla­mistes au pied du mur », Le monde diplo­ma­tique, mars 2013 [xx]- Sur les com­pro­mis pro­met­teurs entre reli­gieux et laïques lors des dis­cus­sions entou­rant la rédac­tion de la consti­tu­tion, voir Alain Gresh, « Constitution tuni­sienne, un pas en avant », mon​de​di​plo​.net, 10 juin 2013. [xxi] – Il y a 80 ligues implan­tées prin­ci­pa­le­ment dans les quar­tiers déshé­ri­tés du pays. En dépit de l’engagement des auto­ri­tés à les sup­pri­mer, leurs mili­ciens usent de la vio­lence en toute impu­nité. L’existence de ces milices révèle que la « ten­ta­tion auto­ri­taire » est pré­sente au sein d’Ennhada. Voir « L’An III de la révo­lu­tion en Tunisie : quel bilan ? », Georges Malbrunot, figaro​.fr, 25 mars 2013. Également, « Tunisie : Ennhada voit double », jeune afrique​.com, 14 octobre 2013. [xxii]- Ce point de vue a été brillam­ment déve­loppé par l’historienne Jocelyne Dakhlia. Voir « Les cli­vages de la révo­lu­tion tuni­sienne », op.cit. [xxiii]- Nidaa Tounes fut fondé au prin­temps 2012 par Béji Caïd Essebsi, ancien ministre de Habib Bourguiba qui a pré­sidé le gou­ver­ne­ment de tran­si­tion au len­de­main de la révo­lu­tion. Fait à noter : 43 % des sondés se disaient indé­cis. Voir Marwan Ben Yahmed, « Dialogue natio­nal, les mys­tères de Tunis », jeu​nea​frique​.com, 7 octobre 2013. [xxiv]- Cette hypo­thèse a été avan­cée pour la pre­mière fois par Antoine Garapon. Voir « Tunisie : le temps de la fon­da­tion » Esprit, juin 2011. Il vaut la peine ici de relire Patrick Haenni : « Tout d’abord, on peut rele­ver qu’au sein des partis isla­mistes, la ten­dance émer­gente consi­dère que la norme reli­gieuse ne défi­nit pas une poli­tique. On passe d’un régime de la norme (reli­gieuse), où l’islam est consi­déré comme une réponse immé­diate (régime qui amena à des slo­gans comme « L’islam c’est la solu­tion » ou « Le Coran est notre consti­tu­tion »), à un régime de la valeur. Et le pas­sage d’un régime de la norme à un régime de la valeur cor­res­pond à une forme de désa­cra­li­sa­tion : le reli­gieux devient alors plus loin­tain, perd de sa dimen­sion pro­gram­ma­tique et de son immé­dia­teté et sup­pose la média­tion de l’interprétation humaine. (…) Le prin­temps arabe a ainsi bien quelque chose de post-iden­ti­taire dans le sens où il consacre un mou­ve­ment de récon­ci­lia­tion des réper­toires d’un pan de l’imaginaire isla­mique contem­po­rain avec l’univers sym­bo­lique occi­den­tal.(…) Le post-isla­misme apporte éga­le­ment la récon­ci­lia­tion avec la reli­gio­sité popu­laire, qu’il s’agit juste de pré­ser­ver et non de réfor­mer. Le rap­port à la société change alors du tout au tout. Les anciennes atti­tudes isla­mistes de réforme pensée en termes d’islamisation ou de rup­ture sec­taire (vio­lente ou non) sala­fiste sont dépas­sées. Désormais davan­tage pensée en termes d’islamisation de la société, alors que les grands slo­gans isla­mistes tra­di­tion­nels sont remis en cause, la réforme tend à se fixer sur l’État, mais sans être rat­ta­chée à la ques­tion de la norme reli­gieuse. On passe à nou­veau du dis­cours uto­pique sur l’État isla­mique à un dis­cours de pro­bité et d’efficacité, c’est-à-dire à un idéal global de bonne gou­ver­nance. Le post-isla­misme, sur ce plan, s’apparente éga­le­ment à une cer­taine forme de nor­ma­li­sa­tion idéo­lo­gique ». Voir P.H. « Le rôle des isla­mistes dans les révo­lu­tions arabes », Esprit, décembre 2011, pages 111 à 116. Dans une entre­vue récente, le poli­ti­co­logue François Burgat se montre plus nuancé : « La nou­velle Constitution est désor­mais à peu près ache­vée, notam­ment parce qu’Ennhada a fait toute une série de conces­sions majeures, sur des ques­tions de société ainsi que sur la forme de l’exécutif qui sera pré­si­den­tia­liste plutôt que par­le­men­taire comme les isla­mistes l’auraient sou­haité. (…)Un parti n’accède pas impu­né­ment au gou­ver­ne­ment qui inau­gure la sortie d’une séquence auto­ri­ta­riste lorsque, dans un envi­ron­ne­ment régio­nal glo­ba­le­ment hos­tile, ses mili­tants, dans leur écra­sante majo­rité, sont coupés depuis plu­sieurs décen­nies de la haute admi­nis­tra­tion ou du monde des finances et de l’économie. Ennhada a donc indis­cu­ta­ble­ment payé le prix de son appren­tis­sage, dif­fi­cile, de l’exercice du pou­voir. Il convient pour autant de résis­ter à la ten­ta­tion d' »idéo­lo­gi­ser » ces dif­fi­cul­tés et de les extra­po­ler au point d’en faire un « échec de l’Islam poli­tique » ou cette « débâcle des isla­mistes » que l’on nous annonce chaque année depuis trente ans à propos de l’Iran ». Céline Lussato, « Tunisie : Le retrait d’Ennhada n’est pas un échec de l’islam poli­tique ». nou​ve​lobs​.com, 29 octobre 2013.

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