Pas de grand coup de balai démocratique à Montréal le 3 novembre 2013

Par Mis en ligne le 31 octobre 2013

Les Montréalais qui espèrent que les élec­tions du 3 novembre per­met­tront à leur ville de se refaire une vir­gi­nité suite aux nom­breux scan­dales qui ont écla­boussé son admi­nis­tra­tion, ces der­nières années, risquent d’être amè­re­ment déçus. La grande cathar­sis, qui les aurait libé­rés de leur sen­ti­ment d’impuissance citoyenne, ne se pro­duira pro­ba­ble­ment pas.

D’abord, parce que le per­son­nel poli­tique ne se renou­vel­lera pas de façon suf­fi­sante. En effet, plu­sieurs conseillers de la défunte Union Montréal, dont la plu­part des poids lourds de l’administration Tremblay, seront de retour sur les ban­quettes du conseil muni­ci­pal ; cette fois-ci sous la hou­lette de Denis Coderre. Ce contin­gent de conseillers, qui naguère n’ont pas su voir les magouilles se tra­mant à l’hôtel de ville, seront même, à moins de sur­prises, les plus nom­breux au sein de la for­ma­tion qui détien­dra le plus de sièges au conseil de Ville. Quelle triste pers­pec­tive qu’un conseil muni­ci­pal éclaté dirigé par un maire mino­ri­taire sans auto­rité sur des conseillers qu’il faudra ras­sem­bler sur le plus petit commun déno­mi­na­teur, comme l’a sou­li­gné un obser­va­teur. Cela vien­dra s’ajouter aux struc­tures admi­nis­tra­tives dys­fonc­tion­nelles qui para­lysent Montréal depuis la saga des fusions-défu­sions du début des années 2000.

Il était pour­tant pré­vi­sible depuis le début que la cam­pagne élec­to­rale se diri­ge­rait vers un cul-de-sac sem­blable. Quand on veut donner un coup de balai assez vigou­reux pour effec­tuer un vrai net­toyage élec­to­ral, il faut être équipé en consé­quence. On ne peut avoir se conten­ter de partis qui sont des ersatz démo­cra­tiques. Il ne peut en être autre­ment lorsque trois des quatre prin­ci­pales for­ma­tions en lice (l’Équipe Denis Coderre, la Coalition Montréal de Marcel Côté et le groupe du Vrai chan­ge­ment pour Montréal de Mélanie Joly) sont des orga­ni­sa­tions cham­pi­gnons impro­vi­sées. Ces assem­blages hété­ro­clites appuient un chef auto­pro­clamé. Ce der­nier désigne des can­di­dats pour former un sem­blant d’équipe dont la durée de vie est géné­ra­le­ment éphé­mère se dis­lo­quant si le succès élec­to­ral n’est pas ins­tan­ta­né­ment au rendez-vous.

Distinguer le vrai du toc

Le pla­te­forme élec­to­rale de ces groupes est peu étof­fée : le ramas­sis de quelques idées bien embal­lées grâce aux tech­niques éprou­vées du mar­ke­ting élec­to­ral. C’est à s’y méprendre, on croi­rait avoir affaire à un contenu authen­tique, bien réflé­chi alors qu’il ne s’agit que du toc : quelques idées à la mode pré­sen­tées dans un embal­lage accro­cheur. Peu importe, on escompte bien que les élec­teurs, dont une bonne partie sont plus ou moins poli­ti­sés, n’y ver­ront que du feu. Et on n’a pas tort hélas !

C’est bien dif­fé­rent d’un parti comme Projet Montréal qui est ins­piré par une vision urbaine cohé­rente et arti­cu­lée. Un parti qui compte des membres, qui est doté de struc­tures démo­cra­tiques pré­voyant l’élection de ses diri­geants. Un parti dont le pro­gramme issu des asso­cia­tions d’arrondissement est adopté par un congrès et d’où sont extraits les élé­ments de la pla­te­forme élec­to­rale. Un parti aussi où les can­di­dats sont choi­sis lors d’assemblées d’investiture aux­quelles tous les membres peuvent pré­sen­ter leur can­di­da­ture.

Malheureusement le format des débats publics tenus au cours de la cam­pagne n’a pas permis de rendre jus­tice à un tel genre de pro­gramme parce que les chefs en pré­sence n’avaient que quelques minutes pour débi­ter quelques lignes de leur pla­te­forme élec­to­rale. Ils ne pou­vaient vrai­ment échan­ger. Il fal­lait être bien pers­pi­cace pour dis­tin­guer le vrai du toc. Ce qui pré­vaut alors dans de telles cir­cons­tances c’est l’image plus ou moins raco­leuse que les chefs pro­jettent dans les médias sur­tout à la télé­vi­sion.

Un sys­tème élec­to­ral boi­teux

Le sys­tème élec­to­ral aussi est boi­teux et néces­site une réforme en pro­fon­deur. Mais éton­nam­ment aucune des for­ma­tions en lice, même Projet Montréal, ne l’a pro­po­sée. Motus et bouche cousue semble être le mot d’ordre qu’on s’est trans­mis d’un commun accord sur cet enjeu pour­tant vital pour la démo­cra­tie mont­réa­laise.

Ainsi, aux der­nières élec­tions, Gérald Tremblay et son parti Union Montréal ont obtenu une majo­rité abso­lue de sièges au conseil muni­ci­pal avec seule­ment 36,6% des voix. Vision Montréal et sur­tout Projet Montréal ont été sous-repré­sen­tés de façon impor­tante à cause du scru­tin majo­ri­taire qui favo­rise le parti vain­queur au détri­ment des partis d’opposition. Le même phé­no­mène se repro­duira sans doute dimanche. Mais il est dif­fi­cile de pré­voir jusqu’à quel point à cause de la mul­ti­pli­cité des for­ma­tions lice (cinq à l’échelle de la ville aux­quels s’ajoutent sept autres dans six arron­dis­se­ments).

Au cha­pitre la repré­sen­ta­ti­vité, les citoyens des anciennes villes de ban­lieue sont deux fois plus repré­sen­tés au Conseil de Ville avec un élu pour 12 000 habi­tants que que ceux des arron­dis­se­ments de l’ancienne ville qui comptent un élu pour 26 000 habi­tants. Il s’agit là d’un grave accroc au prin­cipe fon­da­men­tal de l’égalité des votes qui se tra­duit dans l’axiome « un citoyen un vote » qui a été édicté par la Cour suprême comme une règle incon­tour­nable lorsqu’il s’agit de révi­ser la carte élec­to­rale. À Ottawa et à Québec, on res­pecte ce prin­cipe lors de révi­sions pério­diques pré­vues dans la loi élec­to­rale. À Montréal cette ques­tion est plutôt lais­sée à la dis­cré­tion du parti au pou­voir à l’hôtel de ville. Pourtant une révi­sion en pro­fon­deur s’imposait lors des fusions. Mais l’administration Tremblay ne l’a pas faite afin de ne pas mécon­ten­ter les villes de ban­lieue qui venaient d’arriver dans le giron mont­réa­lais. À sou­li­gner que les ministres des Affaires muni­ci­pales qui se sont suc­cé­dés ont approuvé cette façon de pro­cé­der.

Un fouillis qui décou­rage la par­ti­ci­pa­tion

De plus, Montréal est doté d’un cadre élec­to­ral où une chatte ne pour­rait retrou­ver ses petits. Ce fouillis pro­vient du fait qu’on a modi­fié la façon de voter d’un arron­dis­se­ment à l’autre. Il mêle les élec­teurs et les incite à rester chez eux. Il existe, en effet, quatre modèles dif­fé­rents de vota­tion dépen­dant des arron­dis­se­ments. Dimanche, les élec­teurs de deux arron­dis­se­ments sur 19 seront appe­lés à voter jusqu’à cinq fois : pour élire le maire de la Ville, le maire de l’arrondissement, le conseiller du dis­trict qui siè­gera au conseil muni­ci­pal et deux conseillers sié­geant au conseil d’arrondissement. C’est le cas de Verdun et de La Salle. Dans neuf arron­dis­se­ments, les élec­teurs vote­ront quatre fois : maire de la Ville, maire d’arrondissement, conseiller de dis­trict sié­geant au conseil muni­ci­pal mais ils éli­ront un seul conseiller d’arrondissement. Dans sept autres arron­dis­se­ments, ils vote­ront trois fois soit pour le maire de la Ville, le maire de l’arrondissement et un conseiller de dis­trict sié­geant au conseil muni­ci­pal. Dans ce cas il existe une variante dans Outremont et l’Île-Bizard-Ste-Geneviève où le conseiller de dis­trict est rem­placé par un conseiller d’arrondissement. Enfin, dans Ville-Marie ils ne vote­ront que deux fois (le maire de la Ville et le conseiller de dis­trict), le maire d’arrondissement étant ex-offi­cio le maire de la Ville.

Il n’est donc pas sur­pre­nant que Montréal compte 103 élus, le plus grand nombre et de loin parmi toutes les villes cana­diennes. En plus d’alourdir les struc­tures de la Ville, cette bour­sou­flure des ins­ti­tu­tions repré­sen­ta­tives coûte très cher. Pourtant aucun accent n’a été placé sur cet enjeu pen­dant la cam­pagne élec­to­rale, les can­di­dats crai­gnant sans doute de s’attirer des réac­tions néga­tives qui pour­raient mettre leur élec­tion en danger.

Enfin, un autre phé­no­mène inquié­tant est le faible taux de par­ti­ci­pa­tion. En 2009, par exemple, le taux de par­ti­ci­pa­tion n’a été que de 39,4% et seule­ment 36.6% des élec­teurs ont voté pour le maire Tremblay. C’est donc dire que ce der­nier n’a eu besoin que de 14,4% des suf­frages de l’ensemble du corps élec­to­ral mont­réa­lais pour être élu de façon majo­ri­taire.

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