Notes de lecture

L’âge des démagogues. Entretiens avec Chris Hedges

Par Mis en ligne le 22 février 2018

Pierre-Luc Brisson,

L’âge des déma­gogues. Entretiens avec Chris Hedges,

Montréal, Lux, 2016

Ce livre de Chris Hedges a cer­tai­ne­ment connu un regain de popu­la­rité après l’élection de Donald Trump. Celui ou celle qui veut com­prendre ce qui s’est passé aux États-Unis peut trou­ver des élé­ments de réponses dans cette longue entre­vue que Hedges a accor­dée à l’essayiste qué­bé­cois Pierre-Luc Brisson. Y est rela­tée la pas­sion­nante tra­jec­toire de Hedges qui avait été remar­qué comme cor­res­pon­dant de guerre dans les années 1980 et 1990 : Hedges avait alors cou­vert les conflits en Amérique cen­trale, en Algérie, au Soudan, au Yémen, en Palestine et aussi dans l’ex-Yougoslavie. Journaliste réputé, cor­res­pon­dant au New York Times, sa tra­jec­toire a changé brus­que­ment après avoir dénoncé l’intervention mili­taire en Irak en 2003 lors d’une col­la­tion de grades au col­lège Rockford dans le mid­west. Il avait trans­formé son dis­cours pro­to­co­laire en dia­tribe contre George Bush et la guerre en Irak. « Nous nous embar­quons dans une occu­pa­tion qui, si on en croit les leçons de l’histoire, sera aussi dom­ma­geable pour nos âmes qu’elle le sera pour notre pres­tige, notre pou­voir et notre sécu­rité. » Cette dénon­cia­tion lui a valu d’être expulsé de l’évènement et d’être rabroué par son employeur, le New York Times, qu’il a quitté par la suite. Hedges, jusque-là jour­na­liste, devient alors essayiste et mili­tant. « Ma voix n’est plus enten­due dans les médias de masse tra­di­tion­nels, mais mes ouvrages conti­nuent de se frayer un chemin jusqu’à mes lec­teurs. » (p. 36) Depuis, Chris Hedges a publié des livres impor­tants comme la Mort de l’élite pro­gres­siste (Lux, 2012) et Jours de des­truc­tion et jours de révolte, avec le des­si­na­teur Joe Sacco (Futuropolis, 2012).

L’âge des déma­gogues est une très bonne syn­thèse de la pensée poli­tique de Chris Hedges. L’entretien com­mence en décembre 2015 et Brisson ques­tionne Hedges sur l’issue pro­bable des élec­tions de novembre 2016. La crainte de la vic­toire de Trump est pré­sente. Cette ascen­sion a été rendue pos­sible par l’effondrement de l’élite démo­crate et par le pacte établi entre le Parti démo­crate et le grand capi­tal. « Notre seul espoir aujourd’hui est de détruire le Parti démo­crate. » (p. 27) Sanders repré­sente-t-il une solu­tion de chan­ge­ment ? Pas vrai­ment, car Sanders incarne plu­sieurs contra­dic­tions. Ses affi­ni­tés avec Israël, par exemple, sont dou­teuses. Il a été en faveur du finan­ce­ment de la National Security Agency, qui a été dénon­cée par Edward Snowden. Hedges res­sent visi­ble­ment un grand malaise face à Sanders et, à un moment de l’entretien, il en explique la cause : « Ayant été proche de Ralph Nader, dont j’ai été rédac­teur de dis­cours, je l’ai vu blo­quer nos efforts pour construire une troi­sième voie poli­tique. Cela fai­sait partie sans doute de l’accord qu’il avait avec les démo­crates qui ne lui ont pas opposé d’adversaire sérieux » (p. 32).

Les entre­tiens sont regrou­pés sous trois thèmes : les nou­veaux déma­gogues, la montée des extré­mismes et le capi­ta­lisme tota­li­taire. La pensée poli­tique de Hedges est plutôt pes­si­miste. « Je crains que la montée de l’extrême droite soit inévi­table », dit-il à un moment. Mais ce pes­si­misme pour­rait être vu comme un coup de semonce pour secouer la conscience amé­ri­caine. « À l’heure où les voci­fé­ra­tions des déma­gogues font appel aux ins­tincts les plus sombres qui som­meillent au sein de nos socié­tés, c’est une voix dis­cor­dante qui doit être enten­due », affirme-t-il à la fin du livre, dans un texte inti­tulé « Appel de la rébel­lion ».

Qui sont les nou­veaux déma­gogues ? Ils jouent la carte du racisme, de la xéno­pho­bie, excitent le natio­na­lisme le plus obtus et emploient une rhé­to­rique guer­rière et exaltent l’hypervirilité. Plus impor­tant encore, ces nou­veaux déma­gogues sont aux portes du pou­voir. Les pré­dic­tions de Hedges sont mal­heu­reu­se­ment exactes, si on consi­dère l’arrivée au pou­voir de Trump et la montée de l’extrême droite en Europe.

Les nou­veaux déma­gogues sont hissés au pou­voir par la montée des extré­mismes ; les des­crip­tions de Hedges sur le déploie­ment des groupes reli­gieux d’extrême droite et des groupes proto-fas­cistes aux États-Unis sont tout à fait alar­mantes. L’extrême droite reli­gieuse se déploie un peu par­tout, mais la reli­gion n’est pas néces­sai­re­ment en cause. « Le pro­blème est le mal lui-même et non pas la reli­gion. » À tra­vers ces pas­sages, Hedges dévoile une autre facette de sa per­son­na­lité fas­ci­nante : sa connais­sance pro­fonde de la reli­gion. Le ministre bap­tiste qu’est Hedges est en mesure de jauger l’ignorance des indi­vi­dus qui sont enga­gés dans ces orga­ni­sa­tions reli­gieuses. La reli­gion est en effet un ins­tru­ment de mani­pu­la­tion d’individus dés­œu­vrés et sans espoir. Cette montée des extré­mismes, nous la voyons régu­liè­re­ment dans les médias, elle cause des torts énormes aux mino­ri­tés cultu­relles des États-Unis. Dans ce sens, Hedges fait un rap­pro­che­ment inté­res­sant à savoir que les inté­rêts de la com­mu­nauté LGBT et ceux des Américains de confes­sion musul­mane sont sem­blables aujourd’hui et en par­ti­cu­lier depuis les évè­ne­ments d’Orlando. Ils sont tous les deux pris dans la tour­mente des dis­cours hai­neux et ont été ins­tru­men­ta­li­sés tous les deux par des groupes poli­tiques exté­rieurs. « L’enjeu pour ces com­mu­nau­tés est de repla­cer au centre des dis­cus­sions les néces­saires luttes contre l’homophobie et l’islamophobie. » (p. 48)

En der­nière partie de l’entretien, Hedges aborde la ques­tion des inéga­li­tés socioé­co­no­miques, qui sont cru­ciales aux États-Unis. « Le plus grand crime en ce monde demeure la pau­vreté », dit-il en citant George Bernard Shaw. Le pro­blème amé­ri­cain est aussi un pro­blème éco­no­mique puisque la richesse col­lec­tive remonte vers une petite élite qui ne pro­fite ni aux tra­vailleurs et aux tra­vailleuses ni à la classe moyenne.

Or, c’est le déses­poir qui est le moteur du tota­li­ta­risme. Hedges se réfère à Sheldon Wolin qui parle du tota­li­ta­risme inversé, c’est-à-dire un sys­tème qui s’incarne dans l’anonymat de l’état-entreprise. Dans ce sens, Hedges pose l’hypothèse que la montée de Trump est la preuve que les vieux méca­nismes de contrôle du mode de vie capi­ta­liste amé­ri­cain, c’est-à-dire le crédit et l’accès aux biens de consom­ma­tion per­met­tant de main­te­nir un style de vie ins­crit dans la norme, sont en train de s’effriter. Cette crise sévit par­ti­cu­liè­re­ment depuis 2008. Or, elle nous ramène en arrière en retour­nant le pays vers la déma­go­gie tra­di­tion­nelle, comme le démontre le phé­no­mène Trump.

L’âge des déma­gogues révèle des pages tou­chantes sur l’enseignement en prison, un tra­vail que Chris Hedges effec­tue depuis quelques années. Malgré une pensée un peu pes­si­miste, il explique que son moment pré­féré pen­dant la semaine est lorsqu’il va en prison ensei­gner les sciences sociales. « De consta­ter ce qui leur a été fait, de les voir réa­li­ser que nous ne leur avons donné aucune chance, c’est un sen­ti­ment très puis­sant. » (p. 99)

Il y a le jour­na­liste, l’essayiste, le mili­tant, le reli­gieux, mais la pos­ture de Chris Hedges est d’abord et avant celle d’un intel­lec­tuel en colère devant les com­mu­nau­tés dés­œu­vrées ainsi que les familles, les enfants et les femmes vivant dans des condi­tions misé­rables. « Si vous n’êtes pas en colère, vous avez de sérieux pro­blèmes », dit-il (p. 100).


Vous appréciez cet article ? Soutenez-nous en vous abonnant au NCS ou en faisant un don.

Vous pouvez nous faire parvenir vos commentaires par courriel ou à notre adresse postale :

cap@​cahiersdusocialisme.​org

Collectif d’analyse poli­tique
CP 35062 Fleury
Montréal
H2C 3K4

Les commentaires sont fermés.