Terrorisme, l’arme des puissants, par Noam Chomsky [2001]

Par Mis en ligne le 14 janvier 2015

Reprise d’un billet de 2001 de Noam Chomsky…

Pourquoi, s’interrogeait le pré­sident Bush, des gens « peuvent nous détes­ter », alors que « nous sommes si bons » ? Les diri­geants amé­ri­cains n’ont pas tou­jours conscience des effets à moyen et à long terme de leur déter­mi­na­tion à tou­jours l’emporter contre n’importe quel adver­saire. Et leurs exploits d’hier peuvent se payer demain d’un prix très lourd. M. Ben Laden fut le pro­duit de la vic­toire des États-Unis contre les Soviétiques en Afghanistan ; quel sera le coût de leur nou­veau triomphe dans ce pays ?

Il nous faut partir de deux pos­tu­lats. D’abord que les évé­ne­ments du 11 sep­tembre 2001 consti­tuent une atro­cité épou­van­table, pro­ba­ble­ment la perte de vies humaines ins­tan­ta­née la plus impor­tante de l’histoire, guerres mises à part. Le second pos­tu­lat est que notre objec­tif devrait être de réduire le risque de réci­dive de tels atten­tats, que nous en soyons les vic­times ou que ce soit quelqu’un d’autre qui les subisse. Si vous n’acceptez pas ces deux points de départ, ce qui va suivre ne vous concerne pas. Si vous les accep­tez, bien d’autres ques­tions sur­gissent.

Commençons par la situa­tion en Afghanistan. Il y aurait en Afghanistan plu­sieurs mil­lions de per­sonnes mena­cées de famine. C’était déjà vrai avant les atten­tats ; elles sur­vi­vaient grâce à l’aide inter­na­tio­nale. Le 16 sep­tembre, les États-Unis exi­gèrent pour­tant du Pakistan l’arrêt des convois de camions qui ache­mi­naient de la nour­ri­ture et d’autres pro­duits de pre­mière néces­sité à la popu­la­tion afghane. Cette déci­sion n’a guère pro­vo­qué de réac­tion en Occident. Le retrait de cer­tains per­son­nels huma­ni­taires a rendu l’assistance plus pro­blé­ma­tique encore. Une semaine après le début des bom­bar­de­ments, les Nations unies esti­maient que l’approche de l’hiver ren­drait impos­sibles les ache­mi­ne­ments, déjà rame­nés à la por­tion congrue par les raids de l’aviation amé­ri­caine.

Quand des orga­ni­sa­tions huma­ni­taires civiles ou reli­gieuses et le rap­por­teur de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO) ont demandé un arrêt des bom­bar­de­ments, cette infor­ma­tion n’a même pas été rap­por­tée par le New York Times ; le Boston Globe y a consa­cré une ligne, mais dans le corps d’un article trai­tant d’autre chose, la situa­tion au Cachemire. En octobre der­nier, la civi­li­sa­tion occi­den­tale s’était ainsi rési­gnée au risque de voir mourir des cen­taines de mil­liers d’Afghans. Au même moment, le chef de ladite civi­li­sa­tion fai­sait savoir qu’il ne dai­gne­rait répondre ni aux pro­po­si­tions afghanes de négo­cia­tion sur la ques­tion de la livrai­son de M. Oussama Ben Laden ni à l’exigence d’une preuve per­met­tant de fonder une éven­tuelle déci­sion d’extradition. Seule serait accep­tée une capi­tu­la­tion sans condi­tion.

Mais reve­nons au 11 sep­tembre. Nul crime, rien, ne fut plus meur­trier dans l’histoire – ou alors sur une durée plus longue. Au demeu­rant, les armes ont, cette fois, visé une cible inha­bi­tuelle : les États-Unis. L’analogie sou­vent évo­quée avec Pearl Harbor est inap­pro­priée. En 1941, l’armée nip­pone a bom­bardé des bases mili­taires dans deux colo­nies dont les États-Unis s’étaient empa­rés dans des condi­tions peu recom­man­dables ; les Japonais ne se sont pas atta­qués au ter­ri­toire amé­ri­cain lui-même.

Depuis près de deux cents ans, nous, Américains, nous avons expulsé ou exter­miné des popu­la­tions indi­gènes, c’est-à-dire des mil­lions de per­sonnes, conquis la moitié du Mexique, sac­cagé les régions des Caraïbes et d’Amérique cen­trale, envahi Haïti et les Philippines – tuant 100 000 Philippins à cette occa­sion. Puis, après la Seconde Guerre mon­diale, nous avons étendu notre emprise sur le monde de la manière qu’on connaît. Mais, presque tou­jours, c’était nous qui tuions, et le combat se dérou­lait en dehors de notre ter­ri­toire natio­nal.

Or on le constate dès qu’on est inter­rogé, par exemple, sur l’Armée répu­bli­caine irlan­daise (IRA) et le ter­ro­risme : les ques­tions des jour­na­listes sont fort dif­fé­rentes selon qu’ils exercent sur une rive ou l’autre de la mer d’Irlande. En géné­ral, la pla­nète appa­raît sous un autre jour selon qu’on tient depuis long­temps le fouet ou selon qu’on en a subi les coups pen­dant des siècles. Peut-être est-ce pour cela au fond que le reste du monde, tout en se mon­trant uni­for­mé­ment hor­ri­fié par le sort des vic­times du 11 sep­tembre, n’a pas réagi de la même manière que nous aux atten­tats de New York et de Washington.

Pour com­prendre les évé­ne­ments du 11 sep­tembre, il faut dis­tin­guer d’une part les exé­cu­tants du crime, d’autre part le réser­voir de com­pré­hen­sion dont ce crime a béné­fi­cié, y com­pris chez ceux qui s’y oppo­saient. Les exé­cu­tants ? En sup­po­sant qu’il s’agisse du réseau Ben Laden, nul n’en sait davan­tage sur la genèse de ce groupe fon­da­men­ta­liste que la CIA et ses asso­ciés : ils l’ont encou­ragé à sa nais­sance. M. Zbigniew Brzezinski, direc­teur pour la sécu­rité natio­nale de l’administration Carter, s’est féli­cité du « piège » tendu aux Soviétiques dès 1978 et consis­tant, au moyen d’attaques des moud­ja­hi­din (orga­ni­sés, armés et entraî­nés par la CIA) contre le régime de Kaboul, à atti­rer ces Soviétiques sur le ter­ri­toire afghan à la fin de l’année sui­vante (1).

Ce n’est qu’après 1990 et l’installation de bases amé­ri­caines per­ma­nentes en Arabie saou­dite, sur une terre sacrée pour l’islam, que ces com­bat­tants se sont retour­nés contre les États-Unis.

Appui à des régimes bru­taux

Si l’on veut main­te­nant expli­quer le réser­voir de sym­pa­thie dont dis­posent les réseaux Ben Laden, y com­pris au sein des couches diri­geantes des pays du Sud, il faut partir de la colère que pro­voque le sou­tien des États-Unis à toutes sortes de régimes auto­ri­taires ou dic­ta­to­riaux, il faut se sou­ve­nir de la poli­tique amé­ri­caine qui a détruit la société ira­kienne tout en conso­li­dant le régime de M. Saddam Hussein, il faut ne pas oublier le sou­tien de Washington à l’occupation israé­lienne de ter­ri­toires pales­ti­niens depuis 1967.

Au moment où les édi­to­riaux du New York Times sug­gèrent qu’« ils » nous détestent parce que nous défen­dons le capi­ta­lisme, la démo­cra­tie, les droits indi­vi­duels, la sépa­ra­tion de l’Église et de l’État, le Wall Street Journal, mieux informé, explique après avoir inter­rogé des ban­quiers et des cadres supé­rieurs non occi­den­taux qu’ils « nous » détestent parce que nous avons entravé la démo­cra­tie et le déve­lop­pe­ment éco­no­mique. Et appuyé des régimes bru­taux, voire ter­ro­ristes.

Dans les cercles diri­geants de l’Occident, la guerre contre le ter­ro­risme a été pré­sen­tée à l’égal d’une « lutte menée contre un cancer dis­sé­miné par des bar­bares ». Mais ces mots et cette prio­rité ne datent pas d’aujourd’hui. Il y a vingt ans, le pré­sident Ronald Reagan et son secré­taire d’État, M. Alexander Haig, les énon­çaient déjà. Et, pour mener ce combat contre les adver­saires dépra­vés de la civi­li­sa­tion, le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain mit alors en place un réseau ter­ro­riste inter­na­tio­nal d’une ampleur sans pré­cé­dent. Si ce réseau entre­prit des atro­ci­tés sans nombre d’un bout à l’autre de la pla­nète, il réserva l’essentiel de ses efforts à l’Amérique latine.

Un cas, celui du Nicaragua, n’est pas dis­cu­table : il a en effet été tran­ché par la Cour inter­na­tio­nale de jus­tice de La Haye et par les Nations unies. Interrogez-vous pour savoir com­bien de fois ce pré­cé­dent indis­cu­table d’une action ter­ro­riste à laquelle un État de droit a voulu répondre avec les moyens du droit a été évoqué par les com­men­ta­teurs domi­nants. Il s’agissait pour­tant d’un pré­cé­dent encore plus extrême que les atten­tats du 11 sep­tembre : la guerre de l’administration Reagan contre le Nicaragua pro­vo­qua 57 000 vic­times, dont 29 000 morts, et la ruine d’un pays, peut-être de manière irré­ver­sible (lire « Occasion perdue au Nicaragua » et « “Contras” et “compas”, une même amer­tume).

À l’époque, le Nicaragua avait réagi. Non pas en fai­sant explo­ser des bombes à Washington, mais en sai­sis­sant la Cour de jus­tice inter­na­tio­nale. Elle tran­cha, le 27 juin 1986, dans le sens des auto­ri­tés de Managua, condam­nant l’« emploi illé­gal de la force » par les États unis (qui avaient miné les ports du Nicaragua) et man­dant Washington de mettre fin au crime, sans oublier de payer des dom­mages et inté­rêts impor­tants. Les États-Unis répli­quèrent qu’ils ne se plie­raient pas au juge­ment et qu’ils ne recon­naî­traient plus la juri­dic­tion de la Cour.

Le Nicaragua demanda alors au Conseil de sécu­rité des Nations unies l’adoption d’une réso­lu­tion récla­mant que tous les États res­pectent le droit inter­na­tio­nal. Nul n’était cité en par­ti­cu­lier, mais chacun avait com­pris. Les États-Unis oppo­sèrent leur veto à cette réso­lu­tion. À ce jour, ils sont ainsi le seul État qui ait été à la fois condamné par la Cour de jus­tice inter­na­tio­nale et qui se soit opposé à une réso­lu­tion récla­mant… le res­pect du droit inter­na­tio­nal. Puis le Nicaragua se tourna vers l’Assemblée géné­rale des Nations unies. La réso­lu­tion qu’il pro­posa ne ren­con­tra que trois oppo­si­tions : les États-Unis, Israël et El Salvador. L’année sui­vante, le Nicaragua réclama le vote de la même réso­lu­tion. Cette fois, seul Israël sou­tint la cause de l’administration Reagan. À ce stade, le Nicaragua ne dis­po­sait plus d’aucun moyen de droit. Tous avaient échoué dans un monde régi par la force. Ce pré­cé­dent ne fait aucun doute. Combien de fois en avons-nous parlé à l’université, dans les jour­naux ?

Cette his­toire révèle plu­sieurs choses. D’abord, que le ter­ro­risme, cela marche. La vio­lence aussi. Ensuite, qu’on a tort de penser que le ter­ro­risme serait l’instrument des faibles. Comme la plu­part des armes meur­trières, le ter­ro­risme est sur­tout l’arme des puis­sants. Quand on pré­tend le contraire, c’est uni­que­ment parce que les puis­sants contrôlent éga­le­ment les appa­reils idéo­lo­giques et cultu­rels qui per­mettent que leur ter­reur passe pour autre chose que de la ter­reur.

L’un des moyens les plus cou­rants dont ils dis­posent pour par­ve­nir à un tel résul­tat est de faire dis­pa­raître la mémoire des évé­ne­ments déran­geants ; ainsi plus per­sonne ne s’en sou­vient. Au demeu­rant, le pou­voir de la pro­pa­gande et des doc­trines amé­ri­caines est tel qu’il s’impose y com­pris à ses vic­times. Allez en Argentine et vous devrez rap­pe­ler ce que je viens d’évoquer : « Ah, oui, mais nous avions oublié ! »

Le Nicaragua, Haïti et le Guatemala sont les trois pays les plus pauvres d’Amérique latine. Ils comptent aussi au nombre de ceux dans les­quels les États-Unis sont inter­ve­nus mili­tai­re­ment. La coïn­ci­dence n’est pas for­cé­ment acci­den­telle. Or tout cela eut lieu dans un climat idéo­lo­gique marqué par les pro­cla­ma­tions enthou­siastes des intel­lec­tuels occi­den­taux. Il y a quelques années, l’autocongratulation fai­sait fureur : fin de l’histoire, nouvel ordre mon­dial, État de droit, ingé­rence huma­ni­taire, etc. C’était mon­naie cou­rante alors même que nous lais­sions se com­mettre un cha­pe­let de tue­ries. Pis, nous y contri­buions de façon active. Mais qui en par­lait ? L’un des exploits de la civi­li­sa­tion occi­den­tale, c’est peut-être de rendre pos­sible ce genre d’inconséquences dans une société libre. Un État tota­li­taire ne dis­pose pas de ce don-là.

Qu’est-ce que le ter­ro­risme ? Dans les manuels mili­taires amé­ri­cains, on défi­nit comme ter­reur l’utilisation cal­cu­lée, à des fins poli­tiques ou reli­gieuses, de la vio­lence, de la menace de vio­lence, de l’intimidation, de la coer­ci­tion ou de la peur. Le pro­blème d’une telle défi­ni­tion, c’est qu’elle recouvre assez exac­te­ment ce que les États-Unis ont appelé la guerre de basse inten­sité, en reven­di­quant ce genre de pra­tique. D’ailleurs, en décembre 1987, quand l’Assemblée géné­rale des Nations unies a adopté une réso­lu­tion contre le ter­ro­risme, un pays s’est abs­tenu, le Honduras, et deux autres s’y sont oppo­sés, les États-Unis et Israël. Pourquoi l’ont-ils fait ? En raison d’un para­graphe de la réso­lu­tion qui indi­quait qu’il ne s’agissait pas de remettre en cause le droit des peuples à lutter contre un régime colo­nia­liste ou contre une occu­pa­tion mili­taire.

Or, à l’époque, l’Afrique du Sud était alliée des États-Unis. Outre des attaques contre ses voi­sins (Namibie, Angola, etc.), les­quelles ont pro­vo­qué la mort de cen­taines de mil­liers de per­sonnes et occa­sionné des des­truc­tions esti­mées à 60 mil­liards de dol­lars, le régime d’apartheid de Pretoria affron­tait à l’intérieur une force qua­li­fiée de « ter­ro­riste », l’African National Congress (ANC). Quant à Israël, il occu­pait illé­ga­le­ment cer­tains ter­ri­toires pales­ti­niens depuis 1967, d’autres au Liban depuis 1978, guer­royant dans le sud de ce pays contre une force qua­li­fiée par lui et par les États-Unis de « ter­ro­riste », le Hezbollah. Dans les ana­lyses habi­tuelles du ter­ro­risme, ce genre d’information ou de rappel n’est pas cou­rant. Pour que les ana­lyses et les articles de presse soient jugés res­pec­tables, il vaut mieux en effet qu’ils se situent du bon côté, c’est-à-dire celui des bras les mieux armés.

Dans les années 1990, c’est en Colombie que les pires atteintes aux droits humains ont été obser­vées. Ce pays a été le prin­ci­pal des­ti­na­taire de l’aide mili­taire amé­ri­caine, à l’exception d’Israël et de l’Égypte, qui consti­tuent des cas à part. Jusqu’en 1999, der­rière ces pays, la pre­mière place reve­nait à la Turquie, à qui les États-Unis ont livré une quan­tité crois­sante d’armes depuis 1984. Pourquoi à partir de cette année-là ? Non pas que ce pays membre de l’OTAN devait faire face à l’Union sovié­tique, déjà en voie de dés­in­té­gra­tion à l’époque, mais afin qu’il puisse conduire la guerre ter­ro­riste qu’il venait d’entreprendre contre les Kurdes.

En 1997, l’aide mili­taire amé­ri­caine à la Turquie a dépassé celle que ce pays avait obte­nue pen­dant la tota­lité de la période 1950-1983, celle de la guerre froide. Résultats des opé­ra­tions mili­taires : 2 à 3 mil­lions de réfu­giés, des dizaines de mil­liers de vic­times, 350 villes et vil­lages détruits. À mesure que la répres­sion s’intensifiait, les États-Unis conti­nuaient de four­nir près de 80 % des armes employées par les mili­taires turcs, accé­lé­rant même le rythme de leurs livrai­sons. La ten­dance fut ren­ver­sée en 1999. La ter­reur mili­taire, natu­rel­le­ment qua­li­fiée de « contre-ter­reur » par les auto­ri­tés d’Ankara, avait alors atteint ses objec­tifs. C’est presque tou­jours le cas quand la ter­reur est employée par ses prin­ci­paux uti­li­sa­teurs, les puis­sances en place.

Avec la Turquie, les États-Unis n’eurent pas affaire à une ingrate. Washington lui avait livré des F-16 pour bom­bar­der sa propre popu­la­tion, Ankara les uti­lisa en 1999 pour bom­bar­der la Serbie. Puis, quelques jours après le 11 sep­tembre der­nier, le pre­mier ministre turc, M. Bülent Ecevit, fai­sait savoir que son pays par­ti­ci­pe­rait avec enthou­siasme à la coa­li­tion amé­ri­caine contre le réseau Ben Laden. Il expli­qua à cette occa­sion que la Turquie avait contracté une dette de gra­ti­tude à l’égard des États-Unis, laquelle remon­tait à sa propre « guerre anti­ter­ro­riste » et au sou­tien inégalé que Washington y avait alors apporté.

Réduire le niveau de ter­reur

Certes, d’autres pays avaient sou­tenu la guerre d’Ankara contre les Kurdes, mais aucun avec autant de zèle et d’efficacité que les États-Unis. Ce sou­tien béné­fi­cia du silence ou – le mot est peut-être plus juste – de la ser­vi­lité des classes édu­quées amé­ri­caines. Car elles n’ignoraient pas ce qui se pas­sait. Les États-Unis sont un pays libre après tout ; les rap­ports des orga­ni­sa­tions huma­ni­taires sur la situa­tion au Kurdistan appar­te­naient au domaine public. À l’époque, nous avons donc choisi de contri­buer aux atro­ci­tés.

L’actuelle coa­li­tion contre le ter­ro­risme com­porte d’autres recrues de choix. Le Christian Science Monitor, sans doute l’un des meilleurs jour­naux pour ce qui concerne le trai­te­ment de l’actualité inter­na­tio­nale, a ainsi confié que cer­tains peuples qui n’aimaient guère les États-Unis com­men­çaient à les res­pec­ter davan­tage, par­ti­cu­liè­re­ment heu­reux de les voir conduire une guerre contre le ter­ro­risme. Le jour­na­liste, pour­tant spé­cia­liste de l’Afrique, citait comme prin­ci­pal exemple de ce retour­ne­ment le cas de l’Algérie. Il devait donc savoir que l’Algérie conduit une guerre ter­ro­riste contre son propre peuple. La Russie, qui mène une guerre ter­ro­riste en Tchétchénie, et la Chine, auteur d’atrocités contre ceux qu’elle qua­li­fie de séces­sion­nistes musul­mans, ont éga­le­ment rallié la cause amé­ri­caine.

Soit, mais que faire dans la situa­tion pré­sente ? Un radi­cal aussi extré­miste que le pape sug­gère qu’on recherche les cou­pables du crime du 11 sep­tembre, puis qu’on les juge. Mais les États-Unis ne sou­haitent pas avoir recours aux formes judi­ciaires nor­males, ils pré­fèrent ne pré­sen­ter aucune preuve et ils s’opposent à l’existence d’une juri­dic­tion inter­na­tio­nale. Mieux, quand Haïti réclame l’extradition de M. Emmanuel Constant, jugé res­pon­sable de la mort de mil­liers de per­sonnes après le coup d’État qui a ren­versé le pré­sident Jean-Bertrand Aristide, le 30 sep­tembre 1991, et pré­sente des preuves de sa culpa­bi­lité, la demande n’a aucun effet à Washington. Elle n’est même pas l’objet d’un débat quel­conque.

Lutter contre le ter­ro­risme impose de réduire le niveau de la ter­reur, pas de l’accroître. Quand l’IRA commet un atten­tat à Londres, les Britanniques ne détruisent ni Boston, ville dans laquelle l’IRA compte de nom­breux sou­tiens, ni Belfast. Ils cherchent les cou­pables, puis ils les jugent. Un moyen de réduire le niveau de ter­reur serait de cesser d’y contri­buer soi-même. Puis de réflé­chir aux orien­ta­tions poli­tiques qui ont créé un réser­voir de sou­tien dont ont ensuite pro­fité les com­man­di­taires de l’attentat. Ces der­nières semaines, la prise de conscience par l’opinion amé­ri­caine de toutes sortes de réa­li­tés inter­na­tio­nales, dont seules les élites soup­çon­naient aupa­ra­vant l’existence, consti­tue peut-être un pas dans cette direc­tion.

Noam Chomsky, décembre 2001. Traduction : Le Monde Diplomatique

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