Syriza et Podemos : l’espoir se construit en marchant

Par Mis en ligne le 16 janvier 2015

Le 29 décembre der­nier, le chef du gou­ver­ne­ment conser­va­teur grec de la Nouvelle démo­cra­tie, Antonis Samaras, échouait à réunir les 180 dépu­tés néces­saires pour faire élire son can­di­dat à la pré­si­dence de la répu­blique, l’ancien com­mis­saire euro­péen à l’Emploi, Stavros Dimas, pro­vo­quant des élec­tions légis­la­tives anti­ci­pées, le 25 jan­vier pro­chain. Aujourd’hui, les son­dages cré­ditent SYRIZA et son pro­gramme anti-aus­té­rité, décliné par Alexis Tsipras à Thessalonique, le 13 sep­tembre, de 27 à 28 % des inten­tions de vote.

Un pro­gramme d’urgence

Que demande SYRIZA ? D’abord des mesures en faveur des plus dému­nis dans les domaines de l’alimentation, des soins médi­caux, de l’énergie, du loge­ment, des trans­ports, des retraites, etc. ; ensuite des dis­po­si­tions fis­cales (exo­né­ra­tion des reve­nus infé­rieurs à 12 000 euros, taxa­tion des grandes for­tunes immo­bi­lières plutôt que de la petite pro­priété, annu­la­tion des dettes des per­sonnes insol­vables); la créa­tion de 300 000 emplois dans le public, l’économie sociale et soli­daire et le privé ; le réta­blis­se­ment des conven­tions col­lec­tives, le relè­ve­ment des salaires à leur niveau d’avant la crise et le pro­lon­ge­ment des indem­ni­tés chô­mage ; enfin, la créa­tion d’une banque de déve­lop­pe­ment publique.

Pour finan­cer un tel pro­gramme, estimé à 11,5-13,5 mil­liards d’euros par an, SYRIZA annonce sa volonté d’exiger les arrié­rés d’impôts de ceux qui en ont lar­ge­ment les moyens, de lutter contre la fraude et l’évasion fis­cales, ainsi que contre la contre­bande. Mais il affiche aussi sa réso­lu­tion d’annuler une grande partie de la dette publique grecque, d’un mon­tant de 300 mil­liards d’euros (175 % du PIB), jugée lar­ge­ment illé­gi­time, dont les inté­rêts absorbent 10 mil­liards d’euros par an, sans parler de son amor­tis­se­ment.

Briser le mur de l’austérité

La réa­li­sa­tion d’un tel pro­gramme d’urgence sup­pose une bataille pour l’unité de la gauche en direc­tion du PC (KKE) et de la coa­li­tion d’extrême gauche ANTARSYA, et non de petites forces du centre gauche ou de trans­fuges du PASOK. Elle néces­site aussi et sur­tout le ren­for­ce­ment de la mobi­li­sa­tion et du contrôle popu­laires sur un tel pro­ces­sus, de même que le déve­lop­pe­ment d’une soli­da­rité active à l’échelle euro­péenne. SYRIZA compte actuel­le­ment moins de 50 000 membres, mais ses prin­ci­paux alliés, ce sont les mobi­li­sa­tions sociales.

L’émergence de nou­velles forces poli­tiques anti-aus­té­rité au sud de l’Europe, comme SYRIZA et PODEMOS, capables de ras­sem­bler 20 à 30 % des inten­tions de vote, voire plus, par-dessus la tête du binôme conser­va­teur/­so­cial-démo­crate, et donc poten­tiel­le­ment en situa­tion de former un gou­ver­ne­ment de rechange, est un signe des temps. Il montre qu’il est pos­sible de choi­sir une autre voie que la capi­tu­la­tion devant les oukases de la bour­geoi­sie euro­péenne et de ses ins­ti­tu­tions. Pour bâtir une telle alter­na­tive, encore faut-il refu­ser d’abord toute alliance poli­tique avec la social-démo­cra­tie, contrai­re­ment à ce que font aujourd’hui le PCF en France, Izquierda Unida en Espagne ou Die Linke en Allemagne, à l’échelon local ou régio­nal.

Refonder la social-démo­cra­tie ?

L’arrivée au pou­voir de SYRIZA, et demain peut-être de PODEMOS dans l’État espa­gnol, ouvri­rait de nou­velles pos­si­bi­li­tés pour les forces anti­ca­pi­ta­listes euro­péennes. Elle pose­rait en effet la ques­tion stra­té­gique cen­trale de la nature de l’affrontement en cours avec le capi­ta­lisme. S’agit-il d’une bataille poli­tique pour refon­der un projet social-démo­crate authen­tique, aban­donné par les diri­geants des partis socia­listes actuels, afin de donner à la construc­tion euro­péenne un nou­veau contenu social et éco­lo­gique ? ou s’agit-il plutôt du début d’un pro­ces­sus révo­lu­tion­naire, dont l’enjeu demeure la rup­ture avec le capi­ta­lisme et la fon­da­tion d’un nouvel ordre social ?

Pour le socio­logue ita­lien Luciano Gallino, sup­por­ter de Sinistra Ecologia e Libertà (SEL) – un regrou­pe­ment issu de Rifondazione Comunista, de la gauche du Parti démo­crate et des éco­lo­gistes –, ces nou­velles forces ne font en réa­lité que renouer avec un pro­gramme réfor­miste pour le déve­lop­pe­ment d’une Europe sociale et éco­lo­gique. « Dans l’ensemble, notait-il dans La Reppublica du 16 décembre der­nier, les deux pro­grammes de SYRIZA et de PODEMOS, semblent être plus soli­de­ment sociaux-démo­crates, concrets et adap­tés à la situa­tion actuelle de l’UE et à ses causes, que ce qu’aucun autre parti euro­péen n’a réussi à expri­mer jusqu’ici ».

Un gou­ver­ne­ment de gauche ne suffit pas

Ceux qui défendent ce type de pers­pec­tives aujourd’hui en Europe invoquent sou­vent le bilan posi­tif des gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes du Venezuela, de Bolivie ou d’Équateur, dont les conquêtes sociales et démo­cra­tiques de ces 10 à 15 der­nières années ont fait bouger pro­fon­dé­ment les lignes en Amérique latine. Toutefois, on notera que ces avan­cées se sont jusqu’ici essen­tiel­le­ment limi­tées à la redis­tri­bu­tion des richesses pro­duites, tandis que la pro­priété capi­ta­liste, pour­tant extrê­me­ment concen­trée, n’a pra­ti­que­ment pas été tou­chée. C’est d’ailleurs l’une des rai­sons de leur vul­né­ra­bi­lité, qui explique que les classes domi­nantes ne désarment pas, exi­geant tou­jours leur annu­la­tion par tous les moyens ados­sée à leurs capi­taux, aux pres­sions des mar­chés et à la puis­sance poli­tico-mili­taire de l’impérialisme US.

Sans nier d’aucune façon l’importance de tels succès poli­tiques, qui peuvent ouvrir la voie à des mesures anti­ca­pi­ta­listes plus radi­cales, il faut aussi en com­prendre les limites. S’ils ne s’accompagnent pas d’un appro­fon­dis­se­ment des mobi­li­sa­tions popu­laires et de leur auto-orga­ni­sa­tion afin de tenter de modi­fier aussi les rap­ports de pro­priété dans les sec­teurs cen­traux de l’économie – domaine fon­cier, grande indus­trie, chaînes de dis­tri­bu­tion et finance –, ils sont mena­cés de coups d’arrêt et de retours en arrière bru­taux à plus ou moins brève échéance.

C’est le capi­ta­lisme qu’il faut mettre en cause

En effet, la pro­fonde régres­sion sociale en cours à l’échelle pla­né­taire, depuis la fin des années 1970, ne découle pas d’abord du tour­nant néo­li­bé­ral de la social-démo­cra­tie ou des gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes du Sud issus de l’expérience des « années tiers-monde ». Elle a pour cause essen­tielle la nature du capi­ta­lisme mon­dia­lisé, tel qu’il a été recon­fi­guré depuis une qua­ran­taine d’années. En effet, les marges de manœuvre poli­tiques au sein de ce sys­tème paraissent de plus en plus réduites.

SYRIZA et PODEMOS montrent sans aucun doute le chemin, raison pour laquelle nous devons nous enga­ger sans réserve dans une mobi­li­sa­tion euro­péenne de grande enver­gure pour les sou­te­nir contre « toutes les puis­sances de la vieille Europe qui se sont unies pour les tra­quer », selon la fameuse for­mule du début du Manifeste de Marx et Engels. Leur succès tient certes à la colère des popu­la­tions du sud de l’Europe, tou­chées dans leur chair plus que d’autres sur le vieux conti­nent par l’accroissement des inéga­li­tés sociales et la dégra­da­tion bru­tale de leurs condi­tions de vie.

Réformes ou révo­lu­tion ?

En même temps, cette colère ne s’accompagne pas encore d’une conscience poli­tique des véri­tables enjeux de la confron­ta­tion en cours, raison pour laquelle l’unité et l’autonomie du mou­ve­ment social, à com­men­cer par celles des tra­vailleurs, assument une dimen­sion cen­trale. Seule la mul­ti­pli­ca­tion des expé­riences sur le ter­rain des luttes est de nature à amener le plus grand nombre à com­prendre la néces­sité d’une rup­ture avec le capi­ta­lisme et l’État bour­geois. En effet ses pré­misses se déve­loppent dans l’action par la mise en cause du droit de pro­priété (occu­pa­tions, expro­pria­tions, contrôle popu­laire, etc.), mais aussi par l’expérience du pou­voir popu­laire. En effet, la lan­ci­nante ques­tion qui divise le mou­ve­ment ouvrier depuis au moins un siècle et demi – réformes ou révo­lu­tion ? – ne peut se résoudre que pra­ti­que­ment, dans la défense intran­si­geante des besoins et aspi­ra­tions du plus grand nombre.

Pour l’ensemble de ces rai­sons, nous devons réflé­chir, en par­ti­cu­lier avec la gauche de ces cou­rants, au chemin qui sépare la vic­toire d’un gou­ver­ne­ment anti-aus­té­rité de la construc­tion d’un véri­table pou­voir popu­laire, capable de mettre en œuvre une alter­na­tive radi­cale au capi­ta­lisme. Certains peuples montrent aujourd’hui la voie, mais la conso­li­da­tion de leur succès dépend aussi de leur capa­cité à se mobi­li­ser « pour que pèse de tout son poids le nombre immense qui ne connaît pas sa propre force » (Louise Michel). Une telle percée de la lutte de classe par en bas, ne serait-ce que dans un ou deux pays seule­ment, aurait d’incalculables réper­cus­sions au niveau euro­péen et mon­dial.

Jean Batou

10 jan­vier 2015

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