Changement climatique et Amazonie

Par Mis en ligne le 09 janvier 2015

À la fin décembre 2014, les Nations Unies ont orga­nisé la der­nière réunion pré­pa­ra­toire à la Conférence de Paris sur le Changement cli­ma­tique. Durant ce sommet, il a été fait réfé­rence à plu­sieurs reprises à la forêt ama­zo­nienne, le Tribunal d’opinion sur les droits de la Nature qui s’est tenu en marge de la réunion onu­sienne a éga­le­ment abordé le sujet.

Le pro­blème cli­ma­tique est assez simple. Alors que les acti­vi­tés humaines pro­duisent de plus en plus de gaz à effets de serre, on assiste à la des­truc­tion pro­gres­sive des puits de car­bones, ces réserves natu­relles qui absorbent ces gaz : les forêts et les océans. Le résul­tat est que la pla­nète ne par­vient plus à se régé­né­rer com­plè­te­ment. Il fau­drait à cet effet une pla­nète et demie et mal­heu­reu­se­ment, nous n’en dis­po­sons que d’une.

Trois grandes régions du monde abritent des réserves fores­tières jouant un rôle clé dans la régu­la­tion les éco­sys­tèmes régio­naux : l’Asie du Sud-Est (Malaisie et Indonésie), l’Afrique cen­trale (Congo) et l’Amazonie. La pre­mière a qua­si­ment déjà dis­paru : la Malaisie et l’Indonésie ont détruit plus de 80 % de leurs forêts ori­gi­nelles pour plan­ter des pal­miers à huile et de l’eucalyptus. Au Congo, la guerre avait mis un terme à l’exploitation fores­tière et à l’extraction minière, mais ces acti­vi­tés ont repris au cours des 10 der­nières années. L’Amazonie, quant à elle, se trouve en plein pro­ces­sus de dégra­da­tion. Le Pape François, qui pré­pare une ency­clique sur les ques­tions cli­ma­tiques, parle de la des­truc­tion des forêts tro­pi­cales comme un péché.

Les fonc­tions géo­lo­giques de la forêt ama­zo­nienne

Avec 4.000.000 de km2 dans neuf pays, la forêt ama­zo­nienne stocke un total de 109 660 mil­lions de tonnes de CO2 [1], ce qui repré­sente 50 % de la capa­cité des forêts tro­pi­cales du monde. [2] Un total de 33 mil­lions de per­sonnes vit dans cette région, parmi les­quelles on dénombre 400 peuples autoch­tones.

Une étude réa­li­sée par un cher­cheur bré­si­lien, Antonio Donato Nobre, O futuro Climatico da Amazõnia — Relatorio Avaliação cien­ti­fica, décrit de manière impres­sion­nante les fonc­tions de la forêt ama­zo­nienne [3] Il a ras­sem­blé plu­sieurs études scien­ti­fiques menées au Brésil. Il rap­pelle tout d’abord que l’histoire géo­lo­gique de l’Amazonie est très ancienne. Il a fallu des dizaines de mil­lions d’années pour que se consti­tuent les bases de la bio­di­ver­sité de la forêt, ce qui lui a permis de deve­nir « un ins­tru­ment de régu­la­tion envi­ron­ne­men­tal » d’une grande com­plexité. Il s’agit d’un « océan vert » en com­plé­men­ta­rité avec l’océan gazeux de l’atmosphère (eau, gaz, éner­gie) et l’océan bleu des mers, fait remar­quer l’auteur.

Les fonc­tions prin­ci­pales sont au nombre de cinq. Tout d’abord, la forêt retient l’humidité dans l’air, per­met­tant aux pré­ci­pi­ta­tions d’atteindre des endroits éloi­gnés des océans, grâce à la trans­pi­ra­tion des arbres. Deuxièmement, les pluies abon­dantes contri­buent à pré­ser­ver la pureté de l’air. Troisièmement, la forêt permet de conser­ver un cycle hydro­lo­gique posi­tif, même dans des cir­cons­tances défa­vo­rables parce qu’elle aspire l’air humide des océans vers l’intérieur des terres, assu­rant des pré­ci­pi­ta­tions en toutes cir­cons­tances. La qua­trième fonc­tion est l’exportation de l’eau par les rivières sur de longues dis­tances, empê­chant toute déser­ti­fi­ca­tion, en par­ti­cu­lier à l’est de la cor­dillère des Andes. Enfin, elle permet d’éviter les phé­no­mènes météo­ro­lo­giques extrêmes grâce à la den­sité de la forêt, qui empêche l’apparition de tem­pêtes ali­men­tées par la vapeur d’eau. C’est pour cela que l’on doit défendre cette richesse natu­relle excep­tion­nelle.

La dégra­da­tion de la forêt

Les effets de la dégra­da­tion actuelle de la forêt ama­zo­nienne sont déjà visibles : réduc­tion de la trans­pi­ra­tion, bou­le­ver­se­ment des pré­ci­pi­ta­tions, pro­lon­ga­tion des sai­sons sèches. Rien qu’au Brésil, en 2013, la défo­res­ta­tion a atteint 763 000 km2, soit trois fois l’État de São Paulo ou 21 fois la Belgique, ou encore 184 mil­lions de ter­rains de foot­ball.

On estime qu’une réduc­tion de 40 % de la forêt signi­fie­rait le début d’une tran­si­tion vers un état de savane. Actuellement 20 % ont été détruits et 20 % sont gra­ve­ment mena­cés. Selon un com­mu­ni­qué de la FAO publié lors de la Journée inter­na­tio­nale de la Forêt de mars 2014, si l’évolution reste sem­blable, dans 40 ans, il n’y aura plus de forêt ama­zo­nienne, mais une savane par­se­mée de quelques bois. Pour cette raison, l’auteur de l’étude appelle à un chan­ge­ment radi­cal, consi­dé­rant cepen­dant que la partie n’est pas encore perdue. Il pro­pose une res­tau­ra­tion de la forêt détruite, la dif­fu­sion d’information pour sen­si­bi­li­ser l’opinion publique et des déci­sions des diri­geants poli­tiques.

Mais, en fait, que consta­tons-nous ? Tous les pays qui ont sur leur ter­ri­toire une partie de la forêt ama­zo­nienne ont de « bonnes rai­sons » pour l’exploiter. Dans les pays néo-libé­raux, il s’agit d’utiliser les res­sources natu­relles pour contri­buer à l’accumulation du capi­tal. Dans les pays « pro­gres­sistes », les argu­ments sont dif­fé­rents : ils ont besoin d’extraire des res­sources natu­relles et de pro­mou­voir les expor­ta­tions agri­coles pour finan­cer les poli­tiques sociales et dans les pays sociaux-démo­crates, on observe un mélange de ces deux dis­cours. Mais, quel que soit le dis­cours, le résul­tat est le même.

À l’ouest de l’Amazonie, l’exploitation pétro­lière pro­gresse vers l’Amazonie. Il suffit de visi­ter une région comme le Putumayo colom­bien pour obser­ver les dégâts qu’entraine la seule phase d’exploration. Le Président de VETRA, une société pétro­lière cana­dienne, M. Humberto Calderón Berti, a déclaré en 2014 que, malgré les dif­fi­cul­tés (baisse des prix du pétrole, l’opposition publique, les acti­vi­tés de la gué­rilla) : « Nous ne quit­te­rons pas l’Amazonie, car c’est une mer de pétrole qui va du haut de La Macarena (Colombie) et passe par l’Équateur et le Pérou ». Actuellement, cette société extrait 23 000 barils par jour dans le Putumayo colom­bien. [4]

Au Venezuela, de nou­veaux gise­ments sont en pro­jets pour contri­buer, entre autres, au finan­ce­ment des poli­tiques soli­daires de l’ALBA (Organisme d’intégration boli­va­rienne des pays de l’Amérique latine, réunis­sant une dou­zaine de pays du sous-conti­nent et des Caraïbes). En Équateur, le projet pro­phé­tique de ne pas exploi­ter le pétrole du Yasuni (parc natio­nal) a été aban­donné à cause du faible sou­tien inter­na­tio­nal et de la pres­sion des inté­rêts locaux ; la fron­tière du pétrole conti­nue de pro­gres­ser. Au Pérou et en Bolivie, les puits de pétrole et de gaz se mul­ti­plient. Partout, des déchets conti­nuent de pol­luer les eaux et les sols, à cause de négli­gences cou­pables, comme dans le cas de Chevron (ancien­ne­ment Texaco) en Équateur, à cause d’accidents sur­ve­nus lors de l’exploitation ou le trans­port ou tout sim­ple­ment parce que les tech­no­lo­gies propres sont trop chères.

Quelques exemples concrets. En Équateur, plus de 16 mil­liards de gal­lons (envi­ron 4 litres) d’eau conta­mi­née ont été déver­sés par Texaco dans les rivières de l’Amazonie [5]. Quelque 1 000 fosses à déchets conti­nuent à pol­luer les sols d’huile toxique, 30 années après le départ de l’entreprise. En 1993, 30 000 Équatoriens tou­chés par ces dégâts ont déposé une action en jus­tice à New York. Il s’agit d’une catas­trophe qui dépasse en ampleur tous les récents désastres mari­times.

À Loretto, au Pérou, les déver­se­ments totaux attei­gnirent 2,637 mil­lions de barils (353 000 tonnes). En 1979, il s’est agi de 287 000 tonnes (10 fois plus que la catas­trophe de l’Exxon Valdez). Ce sont des dégâts presque irré­ver­sibles, qui pren­dront par­fois des siècles pour être résor­bés. Les métaux lourds, cad­mium, arse­nic, plomb, etc. ont dépassé 322 fois les limites maxi­males auto­ri­sées. L’état d’urgence a été déclaré : 100 com­mu­nau­tés ont été tou­chées, soit plus de 20.000 per­sonnes, sans men­tion­ner les consé­quences sur la santé (can­cers, muta­tions géné­tiques, avor­te­ments) et socio­cul­tu­relles [6]. Dans le même pays, en 2009, des mil­liers de per­sonnes se sont mobi­li­sées à Bagua contre les pro­jets d’extraction détrui­sant forêts et rivières et à Curva del Diablo, il y eut 53 morts et 200 bles­sés. Deux autres entre­prises [7] ont reçu une exten­sion de 658,879.677 hec­tares en conces­sion.

À l’est se trouvent les mines qui mangent de grandes par­ties de la forêt. Dans l’état de Para, au nord du Brésil, la société Vale a obtenu une conces­sion de plus de 600 000 hec­tares. Les mines de cuivre et d’or s’ajoutent à celle du fer, trans­for­mant de grandes sur­faces en pay­sages lunaires. L’activité minière se retrouve éga­le­ment dans plu­sieurs régions de l’ouest et du centre. Ainsi, au Pérou, dans la cor­dillère du Condor, la com­pa­gnie cana­dienne Afrodita s’est éten­due sur une partie du parc Ichigkat Muja, pour déve­lop­per des acti­vi­tés minières. Du côté équa­to­rien, la mine Condor Mirador (une entre­prise chi­noise) est entrée en conflit avec les com­mu­nau­tés autoch­tones, par manque de souci envi­ron­ne­men­tal et d’études d’impact envi­ron­ne­men­tal.

Depuis le sud remontent les mono­cul­tures de soja et de palme, en grands rec­tangles qui, vus d’avion, appa­raissent comme des plaies ouvertes dans le pay­sage. Le code fores­tier bré­si­lien men­tionne dans son intro­duc­tion que le pays veut pro­mou­voir « l’agriculture moderne », c’est-à-dire indus­trielle. Le « roi du soja » est le gou­ver­neur de l’état du Mato Grosso.

Les bar­rages hydro­élec­triques occupent prin­ci­pa­le­ment le centre de la forêt ama­zo­nienne, inon­dant des dizaines de mil­liers d’hectares de terres fores­tières. Au Brésil, le projet de la rivière Madeira dans l’État de Rondonia a contraint 10 000 per­sonnes à quit­ter leur habi­tat [8]. Le bar­rage hydro-élec­trique de Belo Monte sur le fleuve Xingu a inondé 500 km2, tou­chant 40 000 familles sans consul­ta­tion préa­lable [9]. Le réser­voir de Balbina, rien que pen­dant les trois pre­mières années de son exis­tence, a rejeté 23 750 tonnes de CO2 et 140 000 tonnes de méthane [10].

Malgré les mesures gou­ver­ne­men­tales, l’exploitation légale ou illé­gale du bois demeure agres­sive, sur toute la super­fi­cie de l’Amazonie. Les incen­dies, volon­taires ou acci­den­tels, détruisent de vastes zones de la forêt. La construc­tion de routes, de pipe­lines, de che­mins de fer, d’infrastructures flu­viales contri­bue éga­le­ment à la des­truc­tion éco­lo­gique.

Au centre de ces pro­blèmes envi­ron­ne­men­taux se trouvent des mil­lions de per­sonnes tou­chées par la trans­for­ma­tion de leurs moyens de vie, par l’expulsion de leurs terres ances­trales, par la colo­ni­sa­tion de leurs ter­ri­toires et par la cri­mi­na­li­sa­tion de leurs pro­tes­ta­tions. Or, les peuples autoch­tones qui n’acceptent pas la scis­sion entre nature et culture, sont les meilleurs défen­seurs de la forêt ama­zo­nienne, mais en même temps, ils sont les pre­mières vic­times de son exploi­ta­tion irra­tion­nelle. Beaucoup d’espèces vivantes, ani­males et végé­tales, paient éga­le­ment le prix de ce « pro­grès de la civi­li­sa­tion ».

Les oublis du dis­cours offi­ciel

Dans les dis­cours offi­ciels, on entend rare­ment parler des coûts de ces poli­tiques de déve­lop­pe­ment, c’est à dire des mil­lions de tonnes de CO2 reje­tées dans l’atmosphère, ni de l’usage qui est fait des miné­raux extraits ou des pro­duits de l’agriculture indus­trielle : or qui pour sa majo­rité vient s’entasser dans les réserves ban­caires pour garan­tir le fonc­tion­ne­ment du sys­tème finan­cier, le fer, entre autres pour fabri­quer des armes, le soja pour nour­rir le bétail, qui à son tour pro­duit plus de gaz à effet de serre que le trans­port, etc. La plus grande res­pon­sa­bi­lité revient au Nord, mais en adop­tant le même schéma de pro­duc­tion et de consom­ma­tion, le Sud repro­duit les mêmes consé­quences, ce qui n’est pas d’abord un pro­blème moral ou poli­tique, mais bien mathé­ma­tique.

Quelles solu­tions

De toute évi­dence, il ne s’agit pas de trans­for­mer l’Amazonie un jardin zoo­lo­gique ou les peuples autoch­tones en objet de musée, mais d’adopter une vision d’ensemble, c’est-à-dire sans seg­men­ter le réel. C’est une telle atti­tude de frac­tion­ne­ment qui permet au cri­tère de crois­sance éco­no­mique d’être le seul réfé­rent, sans prendre en compte les « exter­na­li­tés » envi­ron­ne­men­tales et sociales et de pour­suivre ainsi des poli­tiques de court terme qui obs­truent l’avenir. Changer de cap peut se tra­duire par des mesures très concrètes.

Il ne s’agit pas non plus, pour les pays latino-amé­ri­cains, de perdre leur sou­ve­rai­neté et de per­mettre à d’autres puis­sances de leur impo­ser des régle­men­ta­tions basées sur leurs propres inté­rêts. Mais on est en droit d’attendre que les diri­geants poli­tiques prennent des mesures en faveur de la pré­ser­va­tion de forêt ama­zo­nienne, en col­la­bo­ra­tion avec les peuples concer­nés. L’UNASUR (Union des Pays d’Amérique du Sud) pour­rait être l’endroit idéal pour mettre en œuvre une col­la­bo­ra­tion ins­ti­tu­tion­nelle afin d’atteindre cet objec­tif.

La crise qui affecte la région, la baisse du prix du pétrole et d’autres com­mo­di­tés peuvent être l’occasion de nou­velles ini­tia­tives. Les pays qui les pren­dront seront rete­nus dans l’histoire comme des vision­naires.

François Houtart

Professeur à l’Institut natio­nal des hautes études (IAEN), Équateur.

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[1] Réseau de l’Amazone pour le déve­lop­pe­ment socio-envi­ron­ne­men­tal géo­ré­fé­rencé (RAISG), 2014. [2] Andrés Jaramillo, El Comercio, 05/12/14. [3] Publié par Amazon régio­nal Articulation, San Pablo, octobre 2014. [4] Nohora Caledon, www.portofolio.col [5] Le Dr Rodrigo Perez Pallares (repré­sen­tant de Texaco), bref, 05.03.07. [6] Les don­nées du rap­port Sarah Kerremans à la Cour pour les droits de la nature, Lima, décembre 2014. [7] Maurel et Prom-Pacific Rubiales Energy. [8] www​.efe​verde​.com [9] www.facebook.com/aida.español. [10] Mongabay​.com

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