Mois de l’histoire des Noirs

Signification et impact de la révolution haïtienne sur le monde atlantique

Par Mis en ligne le 13 février 2011

Depuis plus de vingt ans, l’historiographie éta­su­nienne (en par­ti­cu­lier) déve­loppe une nou­velle approche et une nou­velle com­pré­hen­sion de ce qu’on appelle le « monde atlan­tique. »

À la fin de la pre­mière guerre mon­diale et durant la période qui suivit la deuxième guerre mon­diale, des ten­ta­tives ont été faites pour défi­nir ce monde comme une nou­velle réa­lité his­to­rique qui ser­vi­rait de pont entre l’Amérique (États Unis et Canada) et l’Europe. Ces approches, qui prirent dif­fé­rentes formes (articles de jour­naux, ouvrages impor­tants [2]), revê­taient une métho­do­lo­gie impré­gnée d’eurocentrisme, ce qui fina­le­ment ser­vait d’outils idéo­lo­giques dans le contexte de la guerre froide : l’objectif était de sou­li­gner les par­ti­cu­la­ri­tés de l’Occident vis-à-vis de l’Est com­mu­niste, par­ti­cu­la­ri­tés qui seraient fon­dées sur des dif­fé­rences insur­mon­tables liées aux tra­di­tions gréco-romaines et judéo-chré­tiennes.

Les his­to­riens Robert Palmer et Jacques Godechot [3]ont essayé de « théo­ri­ser » ces dif­fé­rences, et ont voulu expli­quer, du même coup, l’évolution his­to­rique et poli­tique de cette com­mu­nauté atlan­tique et ses par­ti­cu­la­ri­tés socio­po­li­tiques dans le monde contem­po­rain.

Il a fallu attendre le début des années 1980 pour pro­duire le concept du monde atlan­tique à partir de son his­to­ri­cité, c’est-à-dire en tenant compte des dif­fé­rentes réa­li­tés qui l’ont consti­tué, dans leur inter­re­la­tion et leur inter­dé­pen­dance. Ces réa­li­tés sont des évé­ne­ments his­to­riques qui ont marqué la nais­sance et l’évolution de ce monde : la conquête des Amériques, la colo­ni­sa­tion, l’esclavage et, certes, les révo­lu­tions fran­çaise et amé­ri­caine, mais aussi la révo­lu­tion haï­tienne et celles de l’Amérique latine.

Le monde atlan­tique, comme l’écrit David Armatage, a été certes une inven­tion euro­péenne, dans le sens que « les Européens ont été les pre­miers à relier ses quatre côtés [l’Europe, l’Afrique, l’Amérique du Nord et du Sud] dans une entité unique, à la fois comme un sys­tème et comme une repré­sen­ta­tion à carac­tère unique », mais son évo­lu­tion, sa consti­tu­tion et ses carac­té­ris­tiques dépassent le monde occi­den­tal. On ne peut plus, dès lors, envi­sa­ger son his­toire « comme une his­toire de la colo­ni­sa­tion carac­té­ri­sée par un trans­fert uni­di­rec­tion­nel de civi­li­sa­tion, où seul l’acteur euro­péen est pris en compte [mais plutôt comme une] ren­contre, par­fois bru­tale, entre les civi­li­sa­tions amé­rin­diennes, afri­caines et euro­péennes… [4] »

Une révo­lu­tion impen­sable

Dans l’histoire du monde atlan­tique, la révo­lu­tion haï­tienne se démarque des autres révo­lu­tions par sa radi­ca­lité et sa nou­veauté.

C’est une révo­lu­tion qui fait excep­tion, dans la mesure où elle est l’œuvre d’un groupe d’êtres humains consi­dé­rés à l’époque comme des sous-hommes, condam­nés à effec­tuer uni­que­ment des tra­vaux d’esclave. Comme le remarque Michel-Rolph Trouillot [5], cette révo­lu­tion est dans sa sin­gu­la­rité impen­sable, parce qu’elle se situe dans un monde qui la consi­dère exté­rieure à lui, un monde qui ne pou­vait pas la penser malgré sa réa­lité évi­dente.

À pre­mière vue, cette incom­pré­hen­sion de la révo­lu­tion haï­tienne peut paraître para­doxale : au XVIIIe siècle, grâce à la phi­lo­so­phie des Lumières, une nou­velle concep­tion de l’homme s’impose gra­duel­le­ment, l’emprise de la reli­gion dimi­nue de manière constante, les notions de citoyen­neté se déve­loppent et redé­fi­nissent le cadre juri­dique de la société, bref les vieilles idéo­lo­gies mil­lé­naires des anciens régimes perdent leur légi­ti­mité et dis­pa­raissent pour faire place à une concep­tion tout à fait nou­velle de la société.

Au contact des Lumières, la pensée huma­niste de la Renaissance prit une dimen­sion poli­tique : l’homme n’est plus en soi sim­ple­ment un être digne d’intérêt, il devient un sujet poli­tique, c’est-à-dire qu’il est désor­mais défini comme citoyen libre ayant des droits et des res­pon­sa­bi­li­tés. Cette idéo­lo­gie de la liberté, qui trouve son expres­sion poli­tique ultime dans la révo­lu­tion fran­çaise, se veut uni­ver­sa­liste. Rousseau parle de l’homme en géné­ral lorsqu’il déclare que « l’homme est né libre, et par­tout il est dans les fers. [6] »

Les notions de liberté et d’esclavage se trouvent à la base de la pensée des Lumières, et durant la der­nière partie du XVIIIe siècle, l’on ne parle de l’une sans faire réfé­rence à l’autre.

Or, cette pensée à pré­ten­tion uni­ver­sa­liste des Lumières se heurte à une réa­lité bru­tale : l’esclavage des Noirs dans les colo­nies, lequel est la base au cours du XVIe et du XVIIe de la richesse des grandes métro­poles euro­péennes.

Ce sys­tème atteint son apogée au XVIIIe siècle, lorsque le nombre d’esclaves aug­mente consi­dé­ra­ble­ment et l’économie des plan­ta­tions devient, plus que toute autre période, flo­ris­sante. Si l’on fait excep­tion d’hommes de grand cou­rage, comme l’abbé Grégoire et ceux appar­te­nant au « Club des amis des Noirs », le cou­rant intel­lec­tuel ori­gi­naire des Lumières ne remet pas en cause l’esclavage des Africains, du moins pen­dant le XVIIIe siècle et au cours d’une bonne moitié du XIXe siècle.

Cette indif­fé­rence, à l’égard du sort de l’esclave noir, n’est pas seule­ment intel­lec­tuelle, elle est éga­le­ment poli­tique. Les Etats-Unis, s’inspirant des Lumières, déclarent leur indé­pen­dance poli­tique et éco­no­mique vis-à-vis de la Grande Bretagne en pre­nant pour base la liberté et le refus de l’esclavage. Pourtant, aucune men­tion n’est faite du sys­tème escla­va­giste qui, à l’époque, consti­tue la base de l’économie du pays.

C’est dans ce contexte géné­ral de liberté et de remise en ques­tion de l’ordre ancien – remise en ques­tion radi­cale et totale – que la révo­lu­tion haï­tienne sur­vient.

Elle ne sur­vient pas ex nihilo, mais s’inscrit d’emblée dans le grand mou­ve­ment qui bou­le­verse le monde atlan­tique. Ce n’est donc pas un phé­no­mène qui doit être pensé hors contexte, une bizar­re­rie dépour­vue de réa­lité his­to­rique, inca­pable d’être un objet d’analyse, parce que dépourvu de sens. Au contraire, cette révo­lu­tion fait partie inté­grante de ce nou­veau souffle, elle contri­bue à la genèse du nou­veau monde atlan­tique, elle y met son empreinte.

Ce qui fait l’étran­geté de la révo­lu­tion haï­tienne, ce n’est pas sur­tout le fait qu’elle bou­le­verse de manière radi­cale un monde construit sur l’esclavage et le colo­nia­lisme, mais le fait qu’elle soit l’œuvre d’individus jugés pen­dant des siècles soumis dans leur essence même et inca­pables de révoltes.

Ce carac­tère étrange de cette révo­lu­tion lui confère para­doxa­le­ment une signi­fi­ca­tion sym­bo­lique puis­sante, malgré l’effort déployé pour la nier ou la défi­gu­rer.

Pour l’historien David Brion Davis, « la révo­lu­tion haï­tienne [consti­tue] un tour­nant dans l’histoire. Comme la bombe d’Hiroshima, sa signi­fi­ca­tion peut être ratio­na­li­sée ou étouf­fée, mais elle ne peut réel­le­ment être oubliée, car elle montre le sort pos­sible de toutes les socié­tés escla­va­gistes du Nouveau Monde. [7] »

Mais, le carac­tère sym­bo­lique de cette révo­lu­tion prend toute sa signi­fi­ca­tion du fait, comme le dit Frederick Douglas, qu’elle est l’accomplissement d’une race « consi­dé­rée par le monde comme la plus abjecte, la plus dému­nie et la plus indigne de l’humanité. [8] » L’idéologie raciste, néces­saire pour jus­ti­fier l’exploitation outran­cière des Noirs, est mise à l’épreuve : sa repro­duc­tion n’est plus assu­rée, l’on doit désor­mais tenir compte, d’une manière ou d’une autre, des évé­ne­ments sur­ve­nus à Saint-Domingue.

La per­cep­tion du Noir, l’approche essen­tia­liste qui défi­nit son être comme une « chose », est remise en ques­tion. Les abo­li­tion­nistes pro­fitent de l’aspect « ico­no­claste » de la révo­lu­tion saint-domin­goise pour donner la preuve que les Noirs sont des êtres humains qui aspirent à la liberté.

« Hegel et Haïti »

Le sym­bo­lique de la révo­lu­tion est inter­prété éga­le­ment sur le plan phi­lo­so­phique.

Selon Susan Buck-Morss, Hegel « uti­lisa les for­mi­dables évé­ne­ments d’Haïti comme pivot de son argu­men­ta­tion dans la Phénoménologie de l’esprit. [9] ».

Dans un pre­mier temps, il y aborde la ques­tion de la rela­tion du maître et de l’esclave comme une « néces­sité abso­lue » de « recon­nais­sance mutuelle », dans le contexte d’une « lutte à mort » : l’esclave peut pro­fi­ter de la fai­blesse du maître pour prendre sa place et trans­for­mer ce der­nier en esclave. Dans ce cas, le mou­ve­ment dia­lec­tique de la rela­tion reste incom­plet, il tourne en rond et consti­tue un « mau­vais fini (du sys­tème mons­trueux) de la réci­pro­cité contrac­tuelle [10] ».

Dans un deuxième temps, Hegel sur­monte cette dif­fi­culté en consi­dé­rant que l’esclave, au moyen du labeur, trans­forme « la conscience non auto­nome, pour qui l’essence est la vie ou l’être pour un autre [11] » en une conscience de soi qui le rend apte à « trans­for­mer la nature maté­rielle ». Et cette « libé­ra­tion, qui sort l’individu de l’esclavage, ne peut avoir pour fin l’inversion du rap­port de sou­mis­sion, qui ferait d’elle une simple répé­ti­tion de l’impasse exis­ten­tielle du maître – mais plutôt l’éradication de l’esclavage en tant qu’institution. [12] »

Bien sûr, l’on sait que cette dia­lec­tique du maître et de l’esclave fut appro­priée ulté­rieu­re­ment par le mar­xisme pour rendre compte de la pro­blé­ma­tique de la « fausse conscience » dans le contexte de la lutte des classes à l’époque indus­trielle. Cela explique peut-être pour­quoi les prin­ci­paux phi­lo­sophes et intel­lec­tuels mar­xistes, qui se sont pen­chés sur la dia­lec­tique hégé­lienne (Georges Luckas, Herbert Marcuse, Alexandre Kojève, Roger Garaudy, etc.), ne se sont jamais inté­res­sés à situer cette dia­lec­tique dans le contexte his­to­rique global dans lequel Hegel écri­vit. Pour eux, l’esclavage est une ins­ti­tu­tion pré-moderne, dont l’existence fut éra­di­quée en Europe bien long­temps avant Hegel ; par consé­quent, celui-ci n’aurait pu penser à déve­lop­per une dia­lec­tique du maître et de l’esclave à partir de son époque.

Cette approche, impli­ci­te­ment tein­tée de racisme, ne put, comme l’explique Buck-Morss, conce­voir que Hegel fai­sait réfé­rence à une réa­lité qui se pro­dui­sait hors du ter­ri­toire euro­péen, qu’elle pré­fère plutôt trou­ver le fon­de­ment d’une telle dia­lec­tique dans la raison abs­traite. Selon Buck-Morss, Hegel (qui écri­vit les pre­mières pages de La Phénoménologie entre 1806 et 1807) ne pou­vait pas, par la seule raison abs­traite, arri­ver à une telle conclu­sion, il avait sans doute connais­sance des luttes des esclaves à Saint-Domingue, et il prit pour base de son argu­men­ta­tion la révo­lu­tion haï­tienne pour sortir « la phi­lo­so­phie des confins de la théo­rie » et récon­ci­lier le ration­nel d’avec le réel.

L’impact sur les plans poli­tique et éco­no­mique

Mais, si la signi­fi­ca­tion sym­bo­lique de la révo­lu­tion haï­tienne contri­bue idéo­lo­gi­que­ment à pro­mou­voir la lutte abo­li­tion­niste et anti­ra­ciste, l’impact de cette révo­lu­tion sur les plans poli­tique et éco­no­mique est encore plus consi­dé­rable.

Par exemple, l’idéologie répu­bli­caine fut le moteur de la révo­lu­tion amé­ri­caine. Elle reflé­tait un cer­tain radi­ca­lisme et revê­tait un carac­tère uni­ver­sa­liste, tou­chant sur­tout les valeurs liées à la lutte pour la liberté et l’aspiration au bon­heur. Cette idéo­lo­gie connaît une cer­taine inflexion par­ti­cu­liè­re­ment au début du XIXe siècle.

Selon Simon P. Newman, « au moment où Jefferson entra à la Maison Blanche en 1801, les Républicains renon­cèrent au fon­de­ment de leur foi dans le pro­grès humain et la pro­messe de la révo­lu­tion radi­cale. Les révo­lu­tions étran­gères, par­ti­cu­liè­re­ment les évé­ne­ments sur­ve­nus à Saint-Domingue, explique Newman, ont joué un rôle cru­cial dans le chan­ge­ment de l’idéologie poli­tique répu­bli­caine, fai­sant voler en éclats les convic­tions opti­mistes sur le pro­grès et la per­fec­ti­bi­lité du genre humain en mon­trant la poten­tia­lité révo­lu­tion­naire de ceux qui ne détiennent pas le pou­voir et la richesse, incluant les esclaves afro-amé­ri­cains. [13] »

Dans un monde dominé par l’esclavagisme et la traite négrière, la révo­lu­tion haï­tienne ne pou­vait pas passer inaper­çue : elle était essen­tiel­le­ment sub­ver­sive, dans la mesure où elle remet­tait en ques­tion, de manière radi­cale, les fon­de­ments même de la société escla­va­giste, à savoir le racisme, en détrui­sant le mythe de l’infériorité insur­mon­table du Noir, ainsi que le colo­nia­lisme, en fon­dant une République indé­pen­dante, plus la struc­ture éco­no­mique escla­va­giste, en mon­trant la pos­si­bi­lité d’établir de nou­veaux rap­ports de pro­duc­tion. Ces trois piliers de l’esclavagisme furent ébran­lés et les réper­cus­sions de cet ébran­le­ment sur le monde escla­va­giste furent impor­tantes.

Actuellement, on com­mence à connaître et à mieux com­prendre l’importance de l’impact de la révo­lu­tion haï­tienne sur le monde atlan­tique. Comme l’écrit David Brian Davis, « la révo­lu­tion haï­tienne eut un impact, d’une façon ou d’une autre, sur tous les débats au sujet de l’abolition, de la déci­sion du par­le­ment bri­tan­nique d’abolir la traite en 1792 à la déci­sion finale du Brésil d’abolir l’esclavage quatre-vingt-dix ans plus tard. [14] »

En 1794, lorsque le gou­ver­ne­ment révo­lu­tion­naire fran­çais pro­mulgue la loi de l’émancipation de tous les esclaves des colo­nies, ce fut après que l’abolition de l’esclavage eut été pro­cla­mée par Sonthonax à Saint-Domingue, lequel était gran­de­ment influencé par les évé­ne­ments dans la colo­nie. En ce sens, on peut affir­mer « sans la pres­sion de Saint-Domingue [par­ti­cu­liè­re­ment la révolte des esclaves en 1791] …la révo­lu­tion fran­çaise n’aurait pas embrassé la poli­tique éman­ci­pa­trice » [15]

Sur le plan éco­no­mique, la révo­lu­tion haï­tienne eut deux effets oppo­sés.

D’un côté, elle encou­ra­gea l’expansion des plan­ta­tions et en sti­mula leur exploi­ta­tion. Pour Davis, « la des­truc­tion de l’esclavage à Saint-Domingue occa­sionna une sti­mu­la­tion immense d’autres plan­ta­tions [dans la région] de pays proches comme Cuba aux pays loin­tains comme le Brésil [16] ». La Caroline du Sud en pro­fita éga­le­ment en réta­blis­sant la traite, abolie anté­rieu­re­ment. Elle « impor­tait dans les quatre années [qui sui­virent la révo­lu­tion de Saint-Domingue] qua­rante mille Africains [17] ». La révo­lu­tion ouvrit la voie aussi à la vente de la Louisiane par les Américains, ce qui permit une expan­sion des plan­ta­tions vers « l’ouest sans craindre une inter­ven­tion étran­gère dans la basse plaine du Mississipi. [18] »

D’un autre côté, par contre, la révo­lu­tion saint-domin­goise eut un effet dis­sua­sif sur l’expansion et la conti­nua­tion de la traite et « ren­força l’argumentation poli­tique pour abolir la traite en 1808 [19] ». Pour Davis, la révolte de Saint-Domingue influença la déci­sion bri­tan­nique « de limi­ter l’expansion d’une plan­ta­tion à Trinidad » et de consi­dé­rer d’autres formes d’exploitation agri­cole dans le but de limi­ter l’importation d’esclaves.

Certes, il est dif­fi­cile de mesu­rer toute l’ampleur de l’impact de la révo­lu­tion haï­tienne sur les socié­tés escla­va­gistes du monde atlan­tique, et même de com­prendre l’importance de cet impact, comme d’ailleurs le sou­tient Seymour Drescher [20].

Dans son enthou­siasme à mettre l’accent sur la signi­fi­ca­tion de la révo­lu­tion haï­tienne, à une époque où le sys­tème escla­va­giste est à son apogée, David B. Davis peut-être sur­es­time-t-il trop l’impact de cette révo­lu­tion. Mais, ce qui est cer­tain, c’est que ce monde escla­va­giste dans lequel sur­vient la révo­lu­tion haï­tienne est pris, comme l’explique Robin Blackburn [21], dans un para­doxe qui parait insur­mon­table.

D’une part, l’esclavage est inac­cep­table dans l’imaginaire euro­péen et des colons sur­tout à la fin du XVIIIe siècle, il était « la méta­phore de tout le mal inhé­rent aux rela­tions de pou­voir [22] ». On l’identifiait à la sou­mis­sion, à l’avilissement de l’homme.

D’autre part, dans la réa­lité, l’esclavage consti­tuait un sys­tème sur lequel repo­saient tous les pou­voirs sociaux et éco­no­miques des colons et d’une bonne partie de la bour­geoi­sie mar­chande euro­péenne.

Ce para­doxe ne pou­vait pas être sur­monté à coups d’arguments à l’intérieur même du sys­tème, cela malgré la lutte effi­cace des abo­li­tion­nistes. Il a fallu un exemple concret pour saper l’idéologie de base de l’esclavagisme, le racisme, et mon­trer, du même coup, la pos­si­bi­lité de fonder un autre rap­port de pro­duc­tion.

La révo­lu­tion haï­tienne four­nit cet exemple. Par consé­quent, on peut ima­gi­ner que cet exemple, par son radi­ca­lisme et sa nou­veauté, eut un impact consi­dé­rable sur le monde escla­va­giste.

Néanmoins, le nouvel État haï­tien fondé au len­de­main de l’indépendance com­por­tait éga­le­ment un para­doxe : les nou­velles classes domi­nantes, malgré leur rhé­to­rique anti­es­cla­va­giste et indé­pen­dan­tiste, ne purent éla­bo­rer une poli­tique inclu­sive en vue de la construc­tion d’une nation véri­table. La dyna­mique du pou­voir fut domi­née par les luttes intes­tines de ces classes et la ques­tion de la citoyen­neté n’est jamais posée sur des consi­dé­ra­tions tenant le peuple pour un regrou­pe­ment d’individus ayant des droits et des res­pon­sa­bi­li­tés. L’État fit ses pre­miers pas dans une double pers­pec­tive : a) défendre le ter­ri­toire contre le danger d’une inva­sion réelle et b) recher­cher la recon­nais­sance dans le but de briser l’isolement dans lequel se trou­vait le pays. Par une « ironie » tra­gique, ce che­mi­ne­ment ver la recon­nais­sance, pour laquelle le peuple haï­tien paya le prix fort et qui a siphonné l’économie haï­tienne, condui­sit tout droit le pays vers la domi­na­tion néo­co­lo­niale.

Les dif­fé­rentes formes, que prirent les gou­ver­ne­ments haï­tiens après l’indépendance, sont en grande partie les résul­tats de l’héritage colo­nial. Depuis Toussaint, ce qui carac­té­rise la dyna­mique poli­tique haï­tienne, c’est la lutte entre les classes domi­nantes pour le contrôle de l’État, ce qui n’empêche pas pour autant l’existence de luttes de reven­di­ca­tions venant prin­ci­pa­le­ment de la pay­san­ne­rie (la révolte de Goman, celle d’Acaau, etc.) Les contra­dic­tions et les conflits entre les dif­fé­rents sec­teurs de cette classe diri­geante – que ce soit entre les anciens et nou­veaux libres ou plus tard entre natio­naux et libé­raux ou encore dans les années 1950 entre le camp des Mulâtres et celui des Noirs -, ces luttes n’ont jamais permis de remettre véri­ta­ble­ment et concrè­te­ment en ques­tion le modèle d’exploitation et d’exclusion des masses haï­tiennes, modèle sur lequel la société haï­tienne s’est repro­duite tout au long de son his­toire.

Alain Saint-Victor

cabral_​asv@​hotmail.​com

[1] Cet article uti­lise force cita­tions d’auteurs qui ont ana­lysé l’impact de la révo­lu­tion haï­tienne.

[2] Voir notam­ment Palmer, R (1959) The Age Of The Democratic Revolution, Princeton University Press [3] Godechot, J. Histoire d’Atlantique, Paris 1947 [4] Armitage, D. Three Concepts of Atlantic History, in The British Atlantic World, 1500-1800 New York, 2002 [5] Trouillot, M. R. 1995, Silencing the past. Power and the pro­duc­tion of his­tory, Beacon Press. [6] Cité dans Susan Buck-Morss Hegel et Haïti, p20. Éditions Lignes Leo Scheer, 2006 [7] David Brian Davis, Impact of the French and Haitian revo­lu­tions in The impact of the Haitian revo­lu­tion in the atlan­tic World, ed. D. Geggus South Carolina Press, 2001 [8] Cité dans David Brian Davis, Impact of the French and Haitian revo­lu­tions [9] Susan Buck-Morss Hegel et Haïti, p64. [10] Ibid., p.52 [11] Cité dans Susan Buck-Morss (p.54) [12] Ibid. p.55 [13] Simon P. Newman, American poli­ti­cal culture and the French and Haitian revo­lu­tions p. 83 in revo­lu­tions in The impact of the Haitian revo­lu­tion in the atlan­tic World, ed. D. Geggus [14] David Brian Davis, Impact of the French and Haitian revo­lu­tions (p.4) [15] Robin Blackburn, The force of example (p. 17) in The impact of the Haitian revo­lu­tion in the atlan­tic World, ed. D. Geggus [16] David Brian Davis, Impact of the French and Haitian revo­lu­tions (p. 4) [17] Ibid. p.4 [18] Ibid. p.4 [19] Ibid. p.6 [20] Seymour Drecher, The limits of exeample in The impact of the Haitian revo­lu­tion in the atlan­tic World, ed. D. Geggus [21] Robin Blackburn, The force of example (p. 15) [22] Susan Buck-Morss Hegel et Haïti, p1

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