Echos du Forum des luttes féministes africaines

Par , , , , Mis en ligne le 14 février 2011

Le 4 février 2011, pas moins de 600 per­sonnes ont pris le chemin de Kaolack pour par­ti­ci­per au Forum des luttes fémi­nistes afri­caines orga­nisé par le CADTM Afrique, l’APROFES (Association pour la pro­mo­tion de la femme séné­ga­laise) et le Forum Social de Kaolack.
Réuni-e-s sous une grande bâche occu­pant toute une rue de Kaolack, femmes et hommes, jeunes et moins jeunes, immi­gré-e-s, migrant-e-s et « locaux », cita­din-e-s et ruraux/​ales venant des quatre coins de l’Afrique et d’autres conti­nents, des Caravanes des Mouvements sociaux en route pour le FSM de Dakar, de villes et vil­lages situés par­fois à l’autre bout du Sénégal, |1| ont toutes et tous affirmé d’une même voix : » Nous sommes là, pré­sent-e-s et mobi­lisé-e-s pour ensemble lutter contre les mul­tiples chaînes d’oppression qui entravent l’émancipation des femmes afri­caines et d’ailleurs « .

Binta Sarr, coor­ga­ni­sa­trice de l’évènement, a ancré la ren­contre dans la tra­di­tion d’accueil de la ville et dans l’héritage des luttes fémi­nistes séné­ga­laises. Elle a salué les femmes dans leurs luttes pour un monde plus juste, dénon­çant la sys­té­ma­ti­sa­tion des vio­lences contre elles, la fémi­ni­sa­tion de la pau­vreté, l’exclusion des femmes des sphères de déci­sions alors que » l’avenir de l’homme, c’est la femme ! « , que » le monde ne pourra évo­luer sans leur par­ti­ci­pa­tion effec­tive « . Binta a sou­li­gné l’importance de réin­ven­ter le fémi­nisme dans le contexte actuel de la mon­dia­li­sa­tion et la néces­sité pour les com­mu­nau­tés rurales et les ban­lieues de se le réap­pro­prier. Elle a appelé les femmes à la rejoindre dans son combat contre la dette illé­gi­time et odieuse qui » mar­gi­na­lise l’Afrique et la met sous tutelle du com­merce mon­dial « . Elle a conclut son propos en ren­dant hom­mage à deux héroïnes des luttes des femmes séné­ga­laises pour leur droits et liber­tés : Aline Sitö Diatta et Djemete Mbodj. Cette séance d’ouverture du Forum fut par­ache­vée par quelques mots de bien­ve­nue de quelques offi­ciel-le-s.

D’entrée de jeu, Solange Koné, de la Côte d’Ivoire (Forum natio­nal sur la Dette et la Pauvreté /FNDP et membre de la Coordination Afrique du CADTM) lança un appel fort à abolir la dette. Lorsqu’au micro, Solange débuta son inter­ven­tion par un toni­truant : » Annulez Annulez Annulez la dette ! Elle tue, elle pille, elle assas­sine ! « , toute la salle, convain­cue et enthou­siaste, repris spon­ta­né­ment ces mots. Ensuite, elle enchaîna en affir­mant haut et fort : » Nous ne devons RIEN, nous ne paye­rons RIEN ! « . Solange illus­tra ses propos en par­lant des effets dévas­ta­teurs du » Système dette » qui, par les pri­va­ti­sa­tions, et donc la mar­chan­di­sa­tion des ser­vices publics qu’il impose, empêche aux femmes, filles et enfants d’avoir accès à la santé et à l’éducation. Des pra­tiques, comme la rete­nue en otages des mamans au sein des mater­ni­tés jusqu’à ce qu’elles par­viennent à payer les soins gyné­co­lo­giques qui leur ont permis d’avoir un accou­che­ment dans de » bonnes condi­tions » sani­taires, se géné­ra­lisent. Sans assis­tance médi­cale, beau­coup de femmes afri­caines perdent la vie en vou­lant la donner…

Coumba Touré (Forum fémi­niste afri­cain, ASHOKA/ Mali) atti­rera l’attention de la plé­nière sur l’extrême péni­bi­lité des condi­tions de vie des femmes rurales afri­caines. Elles n’ont accès à aucune sorte de source de revenu : la terre ne peut leur appar­te­nir, elles sont exclues de l’héritage et des moyens de pro­duc­tion. Alors que ce sont prin­ci­pa­le­ment ces femmes qui, par leur tra­vail, assurent la sécu­rité ali­men­taire de leur famille. Elles ne sont ni recon­nues, ni encore moins rétri­buées pour leur dur labeur. Afin qu’elles béné­fi­cient enfin des fruits de leurs efforts, Coumba appela les par­ti­ci­pant-e-s du Forum à rejoindre le combat du CADTM pour l’abolition de la dette, combat qui per­met­tra, entre autre, d’assurer l’autonomie finan­cière et éco­no­mique des femmes rurales afri­caines.

Après cette plé­nière intense et emplie d’émotions, les par­ti­ci­pant-e-s se répar­tirent au sein de cinq ate­liers qui, en raison de l’énorme retard pré­va­lant à l’ouverture des tra­vaux du Forum, furent les seuls, sur les neuf ini­tia­le­ment prévus, à avoir effec­ti­ve­ment lieu. Nous vous invi­tons à par­cou­rir quelques élé­ments clés de leurs inter­ven­tions et débats |2| :

Atelier 1 : Situations et luttes des femmes au Nord et au Sud

Intervenantes :

Penda Ndiaye (CERPAC – Centre de recherches popu­laires à l’action citoyenne – CADTM Sénégal)
Pauline Imbach (CADTM Belgique)

Penda attira l’attention des par­ti­ci­pant-e-s sur le fait que les luttes fémi­nistes en Afrique ne datent pas d’hier. Les fémi­nistes afri­caines se sont for­te­ment inves­ties dans les com­bats pour les indé­pen­dances de leurs pays. Leurs mou­ve­ments en sont res­sor­tis ren­for­cés, une nou­velle géné­ra­tion de lea­ders fémi­nistes en a émergé. Progressivement, d’un niveau natio­nal, les fémi­nistes séné­ga­laises ont inté­gré les mou­ve­ments inter­na­tio­naux de lutte des femmes. Au Sénégal, arra­chée de hautes luttes, l’application effec­tive de la loi sur la parité est un des enjeux actuels majeurs des mou­ve­ments fémi­nistes. Un autre défi pour les femmes séné­ga­laises sera la vul­ga­ri­sa­tion du Protocole Maputo de la Charte afri­caine des droits de l’Homme et des peuples rela­tif aux droits des femmes (2003).

La néces­sité pour les mou­ve­ments fémi­nistes, comme pour TOUS les autres mou­ve­ments sociaux d’articuler leurs luttes contre les trois sys­tèmes d’oppressions majeurs du patriar­cat, du capi­ta­lisme et du racisme, fut expli­ci­te­ment posée par les inter­ve­nantes. Elles accor­dèrent éga­le­ment une atten­tion par­ti­cu­lière à la déré­gu­la­tion du marché du tra­vail impo­sée par les IFI (Institutions Financières Internationales – Banque mon­diale et FMI), mesure néo­li­bé­rale à l’origine d’une dété­rio­ra­tion dras­tique des condi­tions de tra­vail des hommes mais sur­tout des femmes et ce par­tout sur cette pla­nète.

Afin de contrer le « sys­tème dette » et de stop­per le cercle vicieux de l’endettement, les inter­ve­nantes on appelé à la réa­li­sa­tion d’audits citoyens : ces audits, en per­met­tant aux citoyen-ne-s de contrô­ler acti­ve­ment la masse et sur­tout l’utilisation des « prêts » « octroyés », empêchent l’enrichissement illi­cite sur le dos des popu­la­tions des cor­rup­teurs, des diri­geant-e-s cor­rompu-e-s et des inté­rêts du capi­tal. Cette pra­tique de l’audit citoyen est tous béné­fices pour les popu­la­tions qui se réap­pro­prient ainsi la ges­tion de leurs propres finances publiques.

Enfin, Pauline et Penda sou­li­gnèrent que ce sont bien les femmes les véri­tables créan­cières. De fait, sans leur tra­vail gra­tuit de pro­duc­tion et de repro­duc­tion, nos socié­tés péri­cli­te­raient tout sim­ple­ment. Les femmes n’ont, dès lors, à payer aucune dette de quelque nature soit-elle ! Lors des débats, les par­ti­cipent-e-s ont par­tagé quelques unes de leurs pré­oc­cu­pa­tions : trop sou­vent sub­siste une absence ou, pour le moins, une insuf­fi­sance d’échanges entre les dif­fé­rentes orga­ni­sa­tions popu­laires et citoyennes qui freine toute dyna­mique d’action com­mune ; l’inégalité quant à la liberté de cir­cu­la­tion ENTRE toutes les femmes fut dénon­cée : « pour­quoi les femmes d’Afrique qui assurent le tra­vail domes­tique de cer­taines femmes du Nord n’ont-elles pas la pos­si­bi­lité de voya­ger aussi libre­ment qu’elles ? ». « Sont-elles à ce point des citoyennes de seconde zone ? » ; les textes reli­gieux et les cou­tumes ne sont pas vues par les par­ti­ci­pant-e-s comme étant sys­té­ma­ti­que­ment néfastes pour les femmes ; ce n’est pas parce qu’on est femme qu’on sera néces­sai­re­ment en faveur de l’émancipation des femmes (cf. beau­coup de dis­cri­mi­na­tions sexistes sont repro­duites par les femmes elles-mêmes, exemple : cer­taines belles-mères n’acceptent pas de confier leurs petits-enfants à leurs gendres, etc.)

Quelques pro­po­si­tions furent émises pour sou­te­nir les luttes des femmes du Sud comme du Nord : à l’instar de la Marche mon­diale des femmes, il faut ren­for­cer les mises en réseaux des grou­pe­ments de femmes et des asso­cia­tions fémi­nistes aux niveaux régio­naux, natio­naux et inter­na­tio­naux afin, entre autre, d’améliorer la com­mu­ni­ca­tion entre ces orga­ni­sa­tions ; en com­bat­tant les sté­réo­types sexistes, on per­met­tra aux femmes de prendre conscience qu’elles aussi elles peuvent accé­der à des postes de tra­vail qui ne sont pas néces­sai­re­ment la conti­nua­tion de leur rôles domes­tiques, qu’elles aussi peuvent s’orienter vers des filières scien­ti­fiques, tech­niques, éco­no­miques, déci­sion­nelles, etc. Il n’existe pas que la soli­da­rité entre les femmes comme fac­teur de pres­sion. D’autres types d’actions comme les grèves sont effi­caces (cf. grèves du tra­vail ména­ger, grèves du sexe, grèves de…)

Atelier 2 : Impact de la dette sur la vie des femmes afri­caines

Intervenantes :

Yvonne Ngoyi (Union des femmes pour la dignité humaine/​UFDH RDC – CADTM Afrique) _ Audrey Dye (CADTM Belgique)

Après avoir bien campé le thème de la dette illé­gi­time et odieuse, Yvonne rap­pela que sans le pillage sys­té­ma­tique des res­sources de la RDC orches­tré par la colo­ni­sa­tion et per­pé­tué par le méca­nisme de la dette, les jeunes afri­cains et afri­caines n’auraient pas à prendre le chemin de l’exil éco­no­mique pour assu­rer leur propre survie ainsi que celle de leur famille et par­fois celle de tout leur vil­lage. L’une des pre­mières mesures impo­sées par les Plans d’ajustements struc­tu­rels (PAS), par les Institutions finan­cières inter­na­tio­nales aux pays endet­tés pour s’assurer le recou­vre­ment de leurs créances, fut la pri­va­ti­sa­tion des entre­prises publiques et l’application de coupes bud­gé­taires des plus sévères dans les domaines sociaux (édu­ca­tion, santé, infra­struc­tures, trans­ports publics, élec­tri­cité, etc.). Pour les femmes, les effets de ces poli­tiques furent immé­diats.

Auparavant gra­tuits, ou très lar­ge­ment sub­ven­tion­nés par l’Etat, les soins de santé devinrent inac­ces­sibles pour les femmes qui repré­sentent 70% des per­sonnes pauvres. Au point où en RDC sou­vent on dit : « Mieux vaut ache­ter le lin­ceul que d’aller à l’hôpital, cela coûte moins cher ! ». « L’Etat pré­fère voir mourir ses enfants que de les prendre en charge dans un sys­tème social et sani­taire digne de ce nom ». La RDC occupe la sinistre troi­sième place des pays les plus tou­chés par la mor­ta­lité infan­tile et mater­nelle de par le monde. « Parce qu’on cherche à satis­faire le FMI et la Banque mon­diale, si une future mère n’est pas en mesure de payer les soins pour l’accouchement, on la lais­sera mourir avec son enfant aux portes de l’hôpital ! » Aucun pro­gramme réel pour le « déve­lop­pe­ment » des femmes n’a été éla­boré. Non seule­ment les femmes congo­laises conti­nuent à passer l’essentiel de leur temps à assu­rer le tra­vail domes­tique (non payé) mais, de plus, lorsqu’elles ont l’occasion d’avoir une acti­vité géné­ra­trice de revenu, elles sont de plus en plus relé­guées au sec­teur infor­mel où règne l’exploitation à outrance dans le déni le plus total de toute pro­tec­tion sociale. Le sys­tème capi­ta­liste n’a jamais voulu trans­for­mer les tâches domes­tiques en pro­fes­sions rému­né­rées par un salaire et/​ou en ser­vices à vendre sur le marché. Cette divi­sion sexuelle du tra­vail, qui confine les femmes au sec­teur repro­duc­tif (tra­vail gra­tuit et invi­sible) et permet aux hommes d’occuper la sphère pro­duc­tive qui elle, permet la for­ma­tion d’un revenu, d’un capi­tal, est un véri­table tour de force du sys­tème patriar­cal. Sous son influence, les socié­tés ont inté­rio­risé et déve­loppé la convic­tion selon laquelle les femmes auraient de par leur « nature » une pré­dis­po­si­tion à l’accomplissement des tâches domes­tiques, tâches qui, en les empê­chant d’accéder à un revenu, leur inter­dit de sortir du cercle vicieux et dégra­dant de la pau­vreté.

Un autre des sec­teurs clés atta­qués par les PAS est celui de l’éducation. Les gou­ver­ne­ments prennent de moins en moins en charge les frais liés à la sco­la­ri­sa­tion des jeunes (frais d’inscription, de four­ni­tures sco­laires, can­tines sco­laires, loge­ments pour les étu­diant-e-s, etc.). Les filles sont les pre­mières à faire les frais de cette pri­va­ti­sa­tion forcée : sou­vent elles sont obli­gées de quit­ter l’école fort tôt pour aider leurs parents dans les tâches ména­gères et agri­coles ou garder leurs frères, sœurs, aîné-e-s, per­sonnes malades de la famille, etc. Ce manque d’instruction atté­nue for­te­ment les pos­si­bi­li­tés futures des jeunes filles à pou­voir accé­der à l’autonomie éco­no­mique et aux infor­ma­tions rela­tives à leurs droits ainsi qu’aux pro­cé­dures à suivre pour se battre pour leur appli­ca­tion effec­tive. Notons qu’en RDC, comme dans de trop nom­breux pays, les femmes, parce qu’elles sont les plus pauvres, ont un accès très limité à la jus­tice. L’analphabétisme des jeunes filles (80% des filles sont anal­pha­bètes en RDC et 52% au Sénégal) rend tout le tra­vail de sen­si­bi­li­sa­tion sur la thé­ma­tique de la dette plus ardu et les éloigne des alter­na­tives et des luttes qu’elles pour­raient porter contre l’oppression spé­ci­fique de la dette.

La tota­lité des pays endet­tés accordent une part géné­ra­le­ment trois fois plus éle­vées au rem­bour­se­ment de leur dette illé­gi­time et odieuse qu’au finan­ce­ment de leurs ser­vices sociaux. Les femmes, pour contrer la dis­pa­ri­tion des ser­vices publics, sont obli­gées de les prendre elles-mêmes en charge en aug­men­tant la part de leur tra­vail gra­tuit et invi­sible. C’est pour­quoi, en RDC (et mal­heu­reu­se­ment à bien d’autres endroits au Sud…), pour assu­rer l’approvisionnement en eau potable de leur famille, les congo­laises doivent de plus en plus aller cher­cher l’eau sur leur tête et par­cou­rir de longues dis­tances pour accé­der aux puits. La géné­ra­li­sa­tion de ce phé­no­mène amène les fémi­nistes congo­laises à dénon­cer le fait que « la tête des femmes soit désor­mais devenu le tuyau de rac­cor­de­ment de la famille ». Ce tra­vail de pui­sage infé­rio­rise les femmes et les jeunes filles, les empêche de s’instruire tout en accen­tuant leur expo­si­tion à de mul­tiples vio­lences et viols.

Yvonne rap­pelle que, non seule­ment le poids de la dette repose sur les épaules des femmes, accen­tue les inéga­li­tés entre les hommes et les femmes, mais ren­force éga­le­ment la divi­sion sexuelle du tra­vail.

En fin d’exposé, elle invite les par­ti­ci­pant-e-s à s’intéresser à la ques­tion des emprunts publics, à contrô­ler la manière dont ils sont contrac­tés, à être vigi­lant-e-s quant à la manière dont l’argent de ces prêts est uti­lisé et à exer­cer une pres­sion sur les gou­ver­ne­ment afin de lutter contre les pots-de-vin et la cor­rup­tion qui entourent géné­ra­le­ment la ges­tion de la dette. Elle invite toutes et tous à adhé­rer au CADTM et clô­ture son exposé en repre­nant une cita­tion de Thomas Sankara : « Si nous payons la dette nous mou­rons, si nous ne payons pas la dette, les créan­ciers ne mour­ront pas ! » « L’Afrique sans dette c’est pos­sible, le Congo Kinshasa sans dette c’est pos­sible, le Sénégal sans dette c’est aussi pos­sible ! »

Audrey décor­ti­qua plus spé­ci­fi­que­ment les effets des prin­ci­pales mesures macroé­co­no­miques au menu des pro­grammes d’ajustement struc­tu­rel sur les femmes avec un focus sur les femmes afri­caines. Elle expli­qua pour­quoi les femmes sont les pre­mières à porter le far­deau de la dette. Comme à cause de la culture patriar­cale, les femmes sont res­pon­sables du bien-être de la famille, lorsque les PAS impo­se­ront des cou­pures dans les bud­gets de la santé et de l’éducation, ce seront bien elles qui assu­re­ront désor­mais ces ser­vices. On passe ainsi du concept de l’ « Etat social » à celui de la « mère sociale ». Ensuite, elle expli­qua les consé­quences de la dérè­gle­men­ta­tion du marché du tra­vail sur les femmes. De plus en plus, les femmes sont relé­guées au sec­teur infor­mel, sec­teur de la survie pour ne pas dire de la sous-vie. Enfin, elle ana­lysa les liens entre la libé­ra­li­sa­tion du com­merce mon­dial, tou­jours impo­sée par les PAS, la dis­pa­ri­tion de reve­nus pour les femmes et la des­truc­tion de l’économie locale.

S’il est fort dif­fi­cile de syn­thé­ti­ser les débats consé­cu­tifs à ces expo­sés tant ils étaient diver­si­fiés, riches et témoi­gnant d’un inté­rêt fort pour la dette, ses méca­nismes et consé­quences spé­ci­fi­que­ment pour les femmes, nous pou­vons tou­te­fois pré­ci­ser qu’à plu­sieurs reprises furent dis­cu­tées les rela­tions entre la dette et les conflits, la dette et la cor­rup­tion, la dette et toutes les régres­sions socio-éco­no­mique qu’elle impose aux femmes afri­caines. Le micro­cré­dit – tel que celui sou­tenu par la Banque mon­diale – fut éner­gi­que­ment dénoncé. Il asser­vit et appau­vrit les femmes qui, à cause des cré­dits dont elles doivent seules assu­rer le rem­bour­se­ment, ne dorment plus, ne mangent plus et par­fois même se sui­cident.

Atelier 3 : Diversité des fémi­nismes

Trois mili­tantes ont pré­senté ce qu’est le fémi­nisme dans leur région d’origine.

Codou Bop (Forum fémi­niste Sénégalais, Groupe de Recherche sur Femme et droit musul­man, Charte des Féministes Africaines) a pré­senté les ana­lyses du fémi­nisme afri­cain, un fémi­nisme radi­cal défini comme » fémi­nisme sans mais ni si « . Ce fémi­nisme est une lutte des femmes et des hommes contre le patriar­cat, sys­tème social et poli­tique qui empêche l’égalité entre les sexes, les géné­ra­tions et les classes sociales. Le patriar­cat est bien un sys­tème de domi­na­tion fondé sur le contrôle du corps des femmes (mariages d’enfants, muti­la­tions géni­tales, gros­sesses nom­breuses et for­cées), la vio­lence contre les femmes et la pri­va­tion d’accès aux res­sources, légi­ti­mée par les tra­di­tions et les reli­gions. Codou Bop pré­cise que le fémi­nisme est autant une lutte pour l’émancipation indi­vi­duelle qu’une lutte poli­tique puisqu’elle vise une trans­for­ma­tion radi­cale des struc­tures de socié­tés. En cela, selon l’intervenante, la lutte fémi­niste se dif­fé­ren­cie des mou­ve­ments fémi­nins qui se limitent à l’amélioration des condi­tions de vie des femmes dans leurs aspects maté­riels sans remettre en ques­tion les struc­tures sociales. Le fémi­nisme afri­cain a comme objec­tif actuel de démas­quer l’utilisation des tra­di­tions et des reli­gions pour jus­ti­fier l’oppression des femmes, de lutter pour l’accès des femmes aux sphères de déci­sions (empo­werment) ainsi que pour leur accès aux richesses et res­sources (terre, moyens de pro­duc­tion, pou­voir poli­tique).

Monika Karbowska (CADTM Coordination Europe, Réseau Femmes de l’Est et des Balkans) et Maria Elena Saludas (ATTAC Argentine et CADTM Abya Yala Nuestra América) ont ensuite retracé l’histoire des luttes fémi­nistes et de leurs acquis dans deux régions dif­fé­rentes : l’Europe de l’Est, en par­ti­cu­lier la Pologne, et l’Argentine. Monika Karbowska a sou­li­gné com­bien en Europe de l’Est, partie pauvre et domi­née de l’Europe, les mou­ve­ments fémi­nistes furent partie pre­nante des luttes sociales et poli­tiques qui per­mirent d’aboutir à des trans­for­ma­tions amé­lio­rant radi­ca­le­ment la vie des femmes. Ainsi, le sys­tème com­mu­niste a ins­tauré un code de la famille éga­li­taire en 1960. Les femmes ont pu béné­fi­cier mas­si­ve­ment de l’éducation, du plein emploi et de ser­vices publics maté­riels et cultu­rels. Elles ont éga­le­ment lutté et obtenu le droit à l’avortement et à la contra­cep­tion. Tous ces acquis sont mena­cés de des­truc­tion depuis le retour du capi­ta­lisme consé­cu­tif à la crise de la dette des années 80 et au retour en force des natio­na­lismes et des fon­da­men­ta­lismes reli­gieux. Ainsi, les femmes ont subi des vio­lences ter­ribles dans les guerres en Yougoslavie, les polo­naises ont perdu le droit à l’IVG et toutes les femmes de la région ont été appau­vries par les stra­té­gies poli­tiques et éco­no­miques néo­li­bé­rales sup­pri­mant les emplois et les ser­vices publics. Selon Monika, l’enjeu actuel en Europe de l’Est est la construc­tion d’un fémi­nisme popu­laire capable d’inverser ces ten­dances et de recon­qué­rir les acquis perdus.

Maria Elena nous révéla qu’en Amérique latine, le modèle capi­ta­liste patriar­cal d’accumulation et de pro­duc­tion prive les êtres humains des biens natu­rels, cultures et sym­bo­liques et ne cesse de se ren­for­cer. Le mou­ve­ment fémi­niste en Argentine se struc­ture autour de plu­sieurs acti­vi­tés annuelles phares (cf. les Rencontres natio­nales des femmes) et orga­ni­sa­tions. Il com­prend des thé­ma­tiques variées : droits sexuels et repro­duc­tifs, vio­lences faites aux femmes, traite des per­sonnes à des fins d’exploitation sexuelle, cam­pagne natio­nale pour le droit à un avor­te­ment légal, sûr et gra­tuit, « bud­gets sen­sibles au genre », etc.
En Argentine, les com­bats fémi­nistes bien sou­vent s’articulent avec les mili­tances contre le libre-échange, la dette, la mili­ta­ri­sa­tion et le sou­tien aux alter­na­tives (ALBA, Sucre, Banque du Sud, etc.). Parce qu’il est néces­saire de s’acheminer vers un autre monde, et vite !

Le débat a révélé une forte exi­gence des femmes jeunes d’aller de l’avant : cer­taines ont réclamé des pro­po­si­tions inno­vantes et un agenda d’actions inter­na­tio­nales à l’issu de l’atelier. Cependant la ques­tion de la tra­di­tion est reve­nue sur le devant de la scène : d’autres femmes de cette géné­ra­tion ont assuré que les pra­tiques tra­di­tion­nelles et reli­gieuses telles que le port du voile, la poly­ga­mie ou la dot, pou­vaient être vécues posi­ti­ve­ment en tant que choix. Cependant, de nom­breux-es mili­tant-e-s ont rap­pelé que les tra­di­tions étaient des construc­tions sociales qui pou­vaient dès lors être modi­fiées et que chaque jour, nos pra­tiques créent des tra­di­tions ! Codou Bop, en par­ti­cu­lier, a insisté sur la liberté d’interpréter les textes reli­gieux et de faire du res­pect des droits des femmes de nou­velles tra­di­tions en Afrique. Elle a exhorté de façon émou­vante les jeunes mili­tantes à faire preuve d’audace et de liberté. La ques­tion du rap­port Nord-Sud entre femmes a éga­le­ment été évo­quée notam­ment par l’injustice res­sen­tie par les femmes sans-papiers du Sud qui, par leur tra­vail en tant que tra­vailleuses domes­tiques, per­mettent aux femmes du Nord de « faire car­rière » et éven­tuel­le­ment d’être actives sur la scène poli­tique. Une telle éman­ci­pa­tion indi­vi­duelle exploi­tant les inéga­li­tés Nord-Sud est pré­ju­di­ciable à la soli­da­rité inter­na­tio­nale des femmes et au mou­ve­ment fémi­niste dans son ensemble. Enfin, des expé­riences de lutte ont été échan­gées : la lutte des femmes du Sud sans-papiers en France, la lutte des polo­naises pour le droit à l’IVG et la lutte actuelle des tuni­siennes contre la dic­ta­ture et l’oligarchie néo­li­bé­rale. Clairement, un fémi­nisme poli­tique mon­dial est néces­saire contre les poli­tiques néo­li­bé­rales qui ravagent tous les conti­nents. Cette vision exige la créa­tion d’un calen­drier poli­tique commun et le déve­lop­pe­ment des échanges d’expériences Nord /​Sud et Sud/​Sud afin de construire ensemble nos savoirs et nos pra­tiques, parce que, comme l’a dit Codou Bop, en ce qui concerne l’effectivité de nos droits : « nous vou­lons tout ! ».

Atelier 4 : Atelier Droits des femmes et leurs accès à la jus­tice

Intervenantes :

Rokaya GAYE (RADI – Réseau afri­cain pour le déve­lop­pe­ment inté­gré) GF2D (Groupe de réflexion et d’action Femmes, Démocratie et Développement – Togo)

Il existe au Sénégal, comme encore par­tout ailleurs, une jus­tice de classe : les plus pauvres (et donc pour l’essentiel, les femmes) n’ont pas accès à la jus­tice.

Partant de ce constat, les inter­ve­nantes par­ta­gèrent leurs expé­riences en termes d’initiatives mises en place pour assu­rer un réel accès des femmes (et tout par­ti­cu­liè­re­ment des femmes rurales) aux Cours et Tribunaux. Trop sou­vent dému­nies et n’ »osant » ou ne trou­vant pas d’interlocuteurs/trices vers les­quel-le-s se tour­ner lorsqu’elles sont vic­times de faits que la loi condamne, les femmes se taisent, gardent en elles leurs souf­frances et trau­ma­tismes.

Il a été remar­qué et dénoncé que sou­vent les femmes ne font pas spon­ta­né­ment appel à la jus­tice suite à des vio­lences, abus et mal­trai­tances, car elles ignorent tout sim­ple­ment que des lois les « pro­té­geant » contre ces fléaux existent. On voit à ce niveau com­bien il est impor­tant de per­mettre aux femmes d’avoir accès aux infor­ma­tions rela­tives à leurs droits. Tout un tra­vail de vul­ga­ri­sa­tion des textes de loi favo­rables aux droits et liber­tés des femmes sur­tout auprès des femmes anal­pha­bètes et/​ou vivant dans des zones excen­trées est essen­tiel.

Quand bien même les femmes connaissent leurs droits, il reste tout un combat à mener pour assu­rer leur effec­ti­vité.

D’autres thèmes furent abor­dés, tels que la dis­cri­mi­na­tion au niveau des trai­te­ments sala­riaux, les dif­fi­cul­tés à trou­ver des preuves pour les vio­lences morales ou encore le silence quasi-per­ma­nent observé au niveau des familles des vic­times de vio­lences (sexuelles et autres). Bref, un moment de par­tage d’expériences, et sur­tout un appel à ne pas bais­ser les bras.

Atelier 5 : Accès des femmes aux res­sources pro­duc­tives, fon­cières, finan­cières…

Le non accès au crédit, à la terre, aux moyens de pro­duc­tion et, très dif­fi­ci­le­ment, à l’héritage, furent iden­ti­fiés comme étant parmi les prin­ci­paux obs­tacles à l’autonomie éco­no­mique et finan­cière des femmes afri­caines. Lorsqu’elles peuvent pos­sé­der quelques terres ce sont, pour la plu­part, les terres les moins fer­tiles qu’on leur « concède ».

Un ren­for­ce­ment de la soli­da­rité entre les femmes ainsi que du lea­der­ship fémi­nin en Afrique per­met­tra d’accroître les pos­si­bi­li­tés pour les femmes afri­caines d’avoir enfin accès à des res­sources leur per­met­tant de gagner un revenu sus­cep­tible de contri­buer à leur éman­ci­pa­tion. Si cet ate­lier fut riche d’autres contri­bu­tions et apports, n’ayant pas, jusqu’à pré­sent, pu rece­voir de syn­thèses écrites, nous ne vous pré­sen­tons qu’un résumé des tra­vaux qui y furent réa­li­sés.

La lec­ture en plé­nière de la » Déclaration du Forum des luttes fémi­nistes afri­caines de Kaolack » clô­tura cette intense jour­née d’échanges, de mobi­li­sa­tions, de pro­po­si­tions et d’espoirs portés par des femmes et des hommes d’horizons très divers mais uni-e-s dans la même volonté de com­battre toute forme d’oppression avec une atten­tion par­ti­cu­lière pour celle qui contraint plus de la moitié de notre huma­nité : le patriar­cat.

Soyons bien cer­tain-e-s qu’en dif­fé­rents lieux et acti­vi­tés du FSM de Dakar, réson­ne­ront les échos des tra­vaux de ce » Forum des luttes fémi­nistes afri­caines « .

Notes

|1| Ont afflué vers Kaolack des asso­cia­tions de Louga, de Saint-Louis, de la Casamance, de Dakar, de Mbour, etc.

|2| Un tout grand merci à Aurélie Dumortier et Pierre Edouart pour leurs contri­bu­tions à la cen­tra­li­sa­tion des syn­thèses de ces ate­liers.

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