L’Etat renforcé, service public en danger ?

Couverture ouvrage

L’Etat démantelé

Laurent Bonelli, Willy Pelletier (dir)
Éditeur : La Découverte, 323 pages
Résumé : Une étude sur la vaste question de « Comment réformer l’Etat ? » et ses conséquences sur le service public.

A l’heure de la mise en œuvre de la Révision Générale des Politiques Publiques (la fameuse RGPP) et de la réforme territoriale, qui taillent sans compter dans tous les budgets de l’Etat et des collectivités, un retour sur leurs orientations s’imposait. C’est à cette « révision générale » de la RGPP que s’attellent Laurent Bonelli, membre de la rédaction du Monde Diplomatique et maître de conférences en sciences politiques, et Willy Pelletier, sociologue et auteur de La Canonisation libérale de Tocqueville avec Claire Le Strat. La tâche s’annonçait fastidieuse, et le travail collectif, mené sous leur direction, est à la fois passionnant, contestable et parfois salvateur. Tantôt précis et terriblement efficaces, tantôt idéologues aveuglés et méconnaissant une partie des sujets qu’ils traitent, les chercheurs qui ont œuvré à la rédaction de L’Etat démantelé. Enquête sur une révolution silencieuse ont tout de même réussi un livre foisonnant et relativement bien documenté.

Avec Laurent Bonelli à la barre et Serge Halimi à la rédaction de l’avant-propos, l’ouvrage est marqué par l’esprit Monde Diplomatique, à savoir cette propension à donner des leçons, à être à la fois le plus précis et le plus juste possible sans toujours réussir à échapper à une idéologie qui pèse sur le travail plus qu’elle ne le conforte… Ainsi les formations représentées chez les chercheurs participant à la rédaction du livre sont-elles peu diversifiées. Pour aborder un thème touchant des domaines aussi différents (bien que liés) que l’éducation, l’administration territoriale, les problématiques culturelles, la santé, etc., ne faire écrire que des sociologues ou des politologues, à quelques exceptions près (dont un journaliste indépendant et une employée de France Telecom), s’avère légèrement insuffisant. Certains chapitres (sur l’éducation et la culture, surtout) ne mènent donc qu’à des confrontations idéologiques stériles avec un gouvernement dont on sait qu’il doit être durement critiqué sans que les auteurs ne nous le disent. Aucun enseignant, aucun économiste, aucun pédagogue, aucun médecin n’a été convié. Une seule syndicaliste, adhérente de SUD-Solidaires, a participé à la rédaction. Les faiblesses ou les arguties de certains articles viennent sans doute du manque de représentation de catégories pourtant essentielles à la vie d’un service public. Néanmoins, de très judicieuses citations de grands patrons, d’économistes libéraux, de dirigeants français, américains et européens, viennent ponctuer les intermèdes entre chapitres. Ces rappels historiques sont utiles, ils permettent au lecteur de situer l’ampleur de la tâche à accomplir pour lutter contre des idéologues niant l’utilité du service public, de la solidarité, et vantant de manière caricaturale la toute-puissance du marché.

La mise en perspective historique est donc un des aspects les plus intéressants de l’ouvrage. Le premier chapitre (« Les rénovateurs du libéralisme » par le chercheur au CNRS François Denord) retrace une histoire critique du néo-libéralisme, sans lyrisme gauchiste, sans vilipender qui que ce soit, mais avec une ironie bienvenue. Cela permet de définir efficacement la matrice d’une pensée souhaitant mettre à l’index l’Etat, son rôle de régulateur et de redistributeur des richesses. Tout le livre essaie de montrer quels soubassements idéologiques ont soutenu et fait aboutir un affaiblissement considérable du rôle de l’Etat-Providence dans la vie économique et sociale des pays d’Europe de l’Ouest. L’ouvrage repose donc sur des bases solides, problématisées sur le plan historique. Entamé sur les bons rails, L’Etat démantelé connaît pourtant certains ratés. Le démantèlement des services publics est tel (et les témoignages bienvenus, même si trop peu importants, des élus locaux écologiste et communiste ou de la syndicaliste le prouvent) qu’il est facile pour les sociologues et politologues de s’opposer, de critiquer, de déplorer la politique menée depuis le tournant de la rigueur socialiste de 1983. Retracer l’histoire de ce carnage nécessite une exploration à fond des moyens et des acteurs, et le positionnement politique « à la gauche de la gauche » des chercheurs y aide, ceux-ci n’épargnant pas les choix, identiques à ceux des libéraux, des gouvernements socialiste (1983-1986), de centre-gauche (1988-1993) ou de la gauche plurielle (1997-2002) en matière de réforme de l’Etat et des services publics.

On peut pourtant se demander quelle est la véritable visée du livre quand on constate la violence des attaques menées par certains chercheurs revêtant les habits d’inquisiteurs de la gauche contre leur propre camp. Syndicalistes de tous bords, enseignants, associations de parents d’élèves, cadres sont régulièrement l’objet de reproches cassants de la part de donneurs de leçons. Quand tous les articles dénoncent le manque de démocratie dans l’organisation et la défense des services publics français, où est la cohérence lorsque leurs auteurs font insulte au combat que les acteurs associatifs, citoyens, professionnels et syndicaux mènent chacun à leur échelle ? Où passe le débat tant réclamé par les sociologues et les politologues ? Ni Le Monde Diplomatique, qui co-édite le livre, ni ce dernier n’est un espace de discussion et de confrontation. On aurait pu s’attendre à une interview croisée, à un compte-rendu de tables rondes, à des rencontres retranscrites, mais il n’en est rien : on n’aura droit qu’à des articles d’universitaires, résumés ou extraits de thèses et de mémoires dont on ne contestera pas la qualité. Car le problème ne réside pas dans la compétence des auteurs, ou dans la force de certaines de leurs démonstrations et études, mais dans l’esprit qui préside à la rédaction de l’ouvrage.

Tous ces aspects déplaisants ne gomment pas le travail positif effectué dans L’Etat démantelé. L’ouvrage est nécessaire, mais il aurait pu se passer de l’aveuglement, de l’ignorance même, dont il fait parfois preuve. On peut citer en exemple deux ou trois articles concernant l’éducation ou la culture. Ainsi telle sociologue (Sandrine Garcia) aime-t-elle à citer quantité d’études qui lui donnent l’impression qu’elle détient la vérité absolue sur l’apprentissage de la lecture: elle s’autorise à balayer du revers de la main ceux qui ne faisaient que contester l’absurdité de la suppression de la méthode globale par le gouvernement Raffarin, en disant que les chercheurs ont prouvé que la méthode syllabique reste la plus efficace en la matière, ce qui est sans doute vrai. Mais tout en s’insurgeant contre la tyrannie du « terrain » qu’imposent les médias de masse contre les études sociologiques et scientifiques, on peut contester le corporatisme dont fait preuve Sandrine Garcia. Elle refuse de voir que les enfants apprennent naturellement la lecture par un mixte des deux méthodes, que les pédagogues appellent « semi-globale ». Au dogmatisme des citations de communiqués d’associations de parents d’élèves qu’elle propose, elle oppose un autre sectarisme idéologique, qui repose sur la sacralisation d’études certes justes, mais dont elle dégage des vérités qui nient toute réalité. S’ajoutent à cela des phrases vides de sens, sur la prétendue méconnaissance par la FCPE1 et des syndicats d’enseignants des implications de leurs critiques (« opposer des « méthodes d’apprentissage où l’enfant est chercheur à celles où l’enfant est dressé », c’est refuser de se poser des questions salutaires sur les conceptions mêmes qui les sous-tendent »). S.Garcia finit par œuvrer en faveur des thuriféraires du « terrain », pour qui on fait dire absolument ce qu’on veut aux études de toutes sortes.

Un autre exemple parlant est celui d’un texte critiquant la politique culturelle des gouvernements successifs depuis plus de 20 ans. Le maître de conférences en sciences politiques (Sabine Rozier) qui le signe, mélange tout : la littérature, les musées, le cinéma sont mis dans le même sac. L’auteur semble encore vivre dans le monde fictif qui oppose aux « industries culturelles » (sans relever le fait que ce terme ne comprend qu’une partie de la réalité de certains secteurs, comme celui du cinéma, et qu’il reste bien vague) un art pur à vocation sociale et éducative.

C’est frappant dans le cas du 7e art. Sabine Rozier semble ignorer que le cinéma est une véritable industrie régie par des institutions indépendantes de l’Etat, et que c’est avec son exploitation commerciale que le cinéma est véritablement né. Ce qui n’empêche pas, certes, de réfléchir à la manière dont le cinéma peut investir le champ du travail, de l’école et des associations culturelles, sachant que cela se fera avec des secteurs de l’industrie du cinéma (dont font partie les associations régionales d’aide au développement du cinéma, les conseils régionaux, les organismes d’aide et de soutien à la production et à la diffusion), et non contre eux. Mais il semble clair que l’auteure préfère être contre et critiquer à tout-va. A la lire, travailler à des solutions avec les institutions régulatrices et redistributrices comme le CNC n’est pas intéressant. Elle ne voit pas non plus que le système français correspond à certaines des exigences qui sont les siennes et les nôtres.

On saluera pourtant le décorticage méthodique et le démantèlement des subtilités idéologiques présidant à la modernisation de l’Etat. La construction du livre est remarquable et les chercheurs restent solidement armés et compétents, à l’exception notable des cas cités plus haut, pour mener une excellente offensive d’utilité publique contre la dangerosité de l’opération libérale. Cette enquête passionnée et engagée sur le dépeçage du service public nécessitait peut-être la dose de mauvaise foi et d’idéologie qui fait à la fois son défaut et sa puissance presque dramatique, voire tragique. La majorité des démonstrations est édifiante.

Parmi ces dernières, on trouve la très juste critique du journalisme économique par le professeur de sciences sociales en classes préparatoires Philippe Riutort (« L’expansion du journalisme économique et la critique de l’Etat », chapitre 4). Son article prend d’autant plus de force qu’il est au cœur de l’actualité de la crise économique. Il démonte les ressorts du suivisme des médias économiques face aux politiques menées : plus intéressés au lendemain de la guerre par les problèmes macro-économiques, les inégalités et le chômage parce que plus indépendants des grands patrons et industriels qui les ont acquis plus tard, les titres de presse ont basculé vers le culte de l’entreprise privée avec la réconciliation entre les socialistes français et l’économie de marché. N’étant plus des forces d’analyse critique mais des commentateurs passifs de la dérive fatale de l’économie libérale, les journalistes préfèrent aujourd’hui favoriser les intérêts de leurs patrons (Bernard Arnault, par exemple, successivement propriétaire des deux grands quotidiens économiques français, La Tribune puis Les Echos, et accessoirement première fortune de France et PDG de LVMH). On ne manquera pas de prolonger la réflexion de Riutort en insistant sur l’absence de grand quotidien économique indépendant de gauche. On s’étonne aussi de l’omerta dont sont frappés les journalistes de la presse sociale et syndicale par les grands médias et par les responsables politiques.

Heureusement, le titre de l’ouvrage n’est pas représentatif de la thèse affichée. L’Etat est en réalité renforcé à son sommet, c’est-à-dire sur son versant technocratique et anti-démocratique, par les décisions arbitraires que prennent les hauts fonctionnaires des différents ministères. Il eût été plus habile de parler de service public démantelé. D’ailleurs cela transpire dans chaque article, mais les auteurs semblent se refuser à la mise en valeur de cette sorte de sous-texte. Ils préfèrent défendre avec un acharnement aveugle l’idée selon laquelle pour détruire les services publics, ou en tout cas les rendre inutiles et inefficaces, il faut affaiblir et démanteler l’Etat. Or, leurs écrits montrent à quel point il faut que l’Etat et ceux qui sont à sa tête se sentent forts pour détruire ce qui crée du lien social, protège et unit les citoyens. Ce qui repose la question de la participation de ces derniers à la vie de l’Etat et des services publics : des rédacteurs qui prétendent que c’est l’Etat qui doit être démantelé pour que les services publics soient détruits peuvent-ils vraiment appeler à une consultation et une participation active des citoyens dans les choix de politiques publiques ?.

rédacteur : Aleksander JOUSSELIN, Etudiant
Illustration : google image

Notes :
1 – Fédération des conseils d’élèves des écoles publiques

Titre du livre : L’Etat démantelé
Auteur : Laurent Bonelli, Willy Pelletier (dir)
Éditeur : La Découverte
Titre original : Enquête sur une contre-révolution silencieuse
Date de publication : 20/12/10
N° ISBN : 2707160199