L’Etat renforcé, service public en danger ?

Par Mis en ligne le 21 décembre 2010
Couverture ouvrage

L’Etat démantelé

Laurent Bonelli, Willy Pelletier (dir)
Éditeur : La Découverte, 323 pages
Résumé : Une étude sur la vaste ques­tion de « Comment réfor­mer l’Etat ? » et ses consé­quences sur le ser­vice public.

A l’heure de la mise en œuvre de la Révision Générale des Politiques Publiques (la fameuse RGPP) et de la réforme ter­ri­to­riale, qui taillent sans comp­ter dans tous les bud­gets de l’Etat et des col­lec­ti­vi­tés, un retour sur leurs orien­ta­tions s’imposait. C’est à cette « révi­sion géné­rale » de la RGPP que s’attellent Laurent Bonelli, membre de la rédac­tion du Monde Diplomatique et maître de confé­rences en sciences poli­tiques, et Willy Pelletier, socio­logue et auteur de La Canonisation libé­rale de Tocqueville avec Claire Le Strat. La tâche s’annonçait fas­ti­dieuse, et le tra­vail col­lec­tif, mené sous leur direc­tion, est à la fois pas­sion­nant, contes­table et par­fois sal­va­teur. Tantôt précis et ter­ri­ble­ment effi­caces, tantôt idéo­logues aveu­glés et mécon­nais­sant une partie des sujets qu’ils traitent, les cher­cheurs qui ont œuvré à la rédac­tion de L’Etat déman­telé. Enquête sur une révo­lu­tion silen­cieuse ont tout de même réussi un livre foi­son­nant et rela­ti­ve­ment bien documenté.

Avec Laurent Bonelli à la barre et Serge Halimi à la rédac­tion de l’avant-propos, l’ouvrage est marqué par l’esprit Monde Diplomatique, à savoir cette pro­pen­sion à donner des leçons, à être à la fois le plus précis et le plus juste pos­sible sans tou­jours réus­sir à échap­per à une idéo­lo­gie qui pèse sur le tra­vail plus qu’elle ne le conforte… Ainsi les for­ma­tions repré­sen­tées chez les cher­cheurs par­ti­ci­pant à la rédac­tion du livre sont-elles peu diver­si­fiées. Pour abor­der un thème tou­chant des domaines aussi dif­fé­rents (bien que liés) que l’éducation, l’administration ter­ri­to­riale, les pro­blé­ma­tiques cultu­relles, la santé, etc., ne faire écrire que des socio­logues ou des poli­to­logues, à quelques excep­tions près (dont un jour­na­liste indé­pen­dant et une employée de France Telecom), s’avère légè­re­ment insuf­fi­sant. Certains cha­pitres (sur l’éducation et la culture, sur­tout) ne mènent donc qu’à des confron­ta­tions idéo­lo­giques sté­riles avec un gou­ver­ne­ment dont on sait qu’il doit être dure­ment cri­ti­qué sans que les auteurs ne nous le disent. Aucun ensei­gnant, aucun éco­no­miste, aucun péda­gogue, aucun méde­cin n’a été convié. Une seule syn­di­ca­liste, adhé­rente de SUD-Solidaires, a par­ti­cipé à la rédac­tion. Les fai­blesses ou les argu­ties de cer­tains articles viennent sans doute du manque de repré­sen­ta­tion de caté­go­ries pour­tant essen­tielles à la vie d’un ser­vice public. Néanmoins, de très judi­cieuses cita­tions de grands patrons, d’économistes libé­raux, de diri­geants fran­çais, amé­ri­cains et euro­péens, viennent ponc­tuer les inter­mèdes entre cha­pitres. Ces rap­pels his­to­riques sont utiles, ils per­mettent au lec­teur de situer l’ampleur de la tâche à accom­plir pour lutter contre des idéo­logues niant l’utilité du ser­vice public, de la soli­da­rité, et van­tant de manière cari­ca­tu­rale la toute-puis­sance du marché.

La mise en pers­pec­tive his­to­rique est donc un des aspects les plus inté­res­sants de l’ouvrage. Le pre­mier cha­pitre (« Les réno­va­teurs du libé­ra­lisme » par le cher­cheur au CNRS François Denord) retrace une his­toire cri­tique du néo-libé­ra­lisme, sans lyrisme gau­chiste, sans vili­pen­der qui que ce soit, mais avec une ironie bien­ve­nue. Cela permet de défi­nir effi­ca­ce­ment la matrice d’une pensée sou­hai­tant mettre à l’index l’Etat, son rôle de régu­la­teur et de redis­tri­bu­teur des richesses. Tout le livre essaie de mon­trer quels sou­bas­se­ments idéo­lo­giques ont sou­tenu et fait abou­tir un affai­blis­se­ment consi­dé­rable du rôle de l’Etat-Providence dans la vie éco­no­mique et sociale des pays d’Europe de l’Ouest. L’ouvrage repose donc sur des bases solides, pro­blé­ma­ti­sées sur le plan his­to­rique. Entamé sur les bons rails, L’Etat déman­telé connaît pour­tant cer­tains ratés. Le déman­tè­le­ment des ser­vices publics est tel (et les témoi­gnages bien­ve­nus, même si trop peu impor­tants, des élus locaux éco­lo­giste et com­mu­niste ou de la syn­di­ca­liste le prouvent) qu’il est facile pour les socio­logues et poli­to­logues de s’opposer, de cri­ti­quer, de déplo­rer la poli­tique menée depuis le tour­nant de la rigueur socia­liste de 1983. Retracer l’histoire de ce car­nage néces­site une explo­ra­tion à fond des moyens et des acteurs, et le posi­tion­ne­ment poli­tique « à la gauche de la gauche » des cher­cheurs y aide, ceux-ci n’épargnant pas les choix, iden­tiques à ceux des libé­raux, des gou­ver­ne­ments socia­liste (1983-1986), de centre-gauche (1988-1993) ou de la gauche plu­rielle (1997-2002) en matière de réforme de l’Etat et des ser­vices publics.

On peut pour­tant se deman­der quelle est la véri­table visée du livre quand on constate la vio­lence des attaques menées par cer­tains cher­cheurs revê­tant les habits d’inquisiteurs de la gauche contre leur propre camp. Syndicalistes de tous bords, ensei­gnants, asso­cia­tions de parents d’élèves, cadres sont régu­liè­re­ment l’objet de reproches cas­sants de la part de don­neurs de leçons. Quand tous les articles dénoncent le manque de démo­cra­tie dans l’organisation et la défense des ser­vices publics fran­çais, où est la cohé­rence lorsque leurs auteurs font insulte au combat que les acteurs asso­cia­tifs, citoyens, pro­fes­sion­nels et syn­di­caux mènent chacun à leur échelle ? Où passe le débat tant réclamé par les socio­logues et les poli­to­logues ? Ni Le Monde Diplomatique, qui co-édite le livre, ni ce der­nier n’est un espace de dis­cus­sion et de confron­ta­tion. On aurait pu s’attendre à une inter­view croi­sée, à un compte-rendu de tables rondes, à des ren­contres retrans­crites, mais il n’en est rien : on n’aura droit qu’à des articles d’universitaires, résu­més ou extraits de thèses et de mémoires dont on ne contes­tera pas la qua­lité. Car le pro­blème ne réside pas dans la com­pé­tence des auteurs, ou dans la force de cer­taines de leurs démons­tra­tions et études, mais dans l’esprit qui pré­side à la rédac­tion de l’ouvrage.

Tous ces aspects déplai­sants ne gomment pas le tra­vail posi­tif effec­tué dans L’Etat déman­telé. L’ouvrage est néces­saire, mais il aurait pu se passer de l’aveuglement, de l’ignorance même, dont il fait par­fois preuve. On peut citer en exemple deux ou trois articles concer­nant l’éducation ou la culture. Ainsi telle socio­logue (Sandrine Garcia) aime-t-elle à citer quan­tité d’études qui lui donnent l’impression qu’elle détient la vérité abso­lue sur l’apprentissage de la lec­ture : elle s’autorise à balayer du revers de la main ceux qui ne fai­saient que contes­ter l’absurdité de la sup­pres­sion de la méthode glo­bale par le gou­ver­ne­ment Raffarin, en disant que les cher­cheurs ont prouvé que la méthode syl­la­bique reste la plus effi­cace en la matière, ce qui est sans doute vrai. Mais tout en s’insurgeant contre la tyran­nie du « ter­rain » qu’imposent les médias de masse contre les études socio­lo­giques et scien­ti­fiques, on peut contes­ter le cor­po­ra­tisme dont fait preuve Sandrine Garcia. Elle refuse de voir que les enfants apprennent natu­rel­le­ment la lec­ture par un mixte des deux méthodes, que les péda­gogues appellent « semi-glo­bale ». Au dog­ma­tisme des cita­tions de com­mu­ni­qués d’associations de parents d’élèves qu’elle pro­pose, elle oppose un autre sec­ta­risme idéo­lo­gique, qui repose sur la sacra­li­sa­tion d’études certes justes, mais dont elle dégage des véri­tés qui nient toute réa­lité. S’ajoutent à cela des phrases vides de sens, sur la pré­ten­due mécon­nais­sance par la FCPE1 et des syn­di­cats d’enseignants des impli­ca­tions de leurs cri­tiques (« oppo­ser des « méthodes d’apprentissage où l’enfant est cher­cheur à celles où l’enfant est dressé », c’est refu­ser de se poser des ques­tions salu­taires sur les concep­tions mêmes qui les sous-tendent »). S.Garcia finit par œuvrer en faveur des thu­ri­fé­raires du « ter­rain », pour qui on fait dire abso­lu­ment ce qu’on veut aux études de toutes sortes.

Un autre exemple par­lant est celui d’un texte cri­ti­quant la poli­tique cultu­relle des gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs depuis plus de 20 ans. Le maître de confé­rences en sciences poli­tiques (Sabine Rozier) qui le signe, mélange tout : la lit­té­ra­ture, les musées, le cinéma sont mis dans le même sac. L’auteur semble encore vivre dans le monde fictif qui oppose aux « indus­tries cultu­relles » (sans rele­ver le fait que ce terme ne com­prend qu’une partie de la réa­lité de cer­tains sec­teurs, comme celui du cinéma, et qu’il reste bien vague) un art pur à voca­tion sociale et éducative.

C’est frap­pant dans le cas du 7e art. Sabine Rozier semble igno­rer que le cinéma est une véri­table indus­trie régie par des ins­ti­tu­tions indé­pen­dantes de l’Etat, et que c’est avec son exploi­ta­tion com­mer­ciale que le cinéma est véri­ta­ble­ment né. Ce qui n’empêche pas, certes, de réflé­chir à la manière dont le cinéma peut inves­tir le champ du tra­vail, de l’école et des asso­cia­tions cultu­relles, sachant que cela se fera avec des sec­teurs de l’industrie du cinéma (dont font partie les asso­cia­tions régio­nales d’aide au déve­lop­pe­ment du cinéma, les conseils régio­naux, les orga­nismes d’aide et de sou­tien à la pro­duc­tion et à la dif­fu­sion), et non contre eux. Mais il semble clair que l’auteure pré­fère être contre et cri­ti­quer à tout-va. A la lire, tra­vailler à des solu­tions avec les ins­ti­tu­tions régu­la­trices et redis­tri­bu­trices comme le CNC n’est pas inté­res­sant. Elle ne voit pas non plus que le sys­tème fran­çais cor­res­pond à cer­taines des exi­gences qui sont les siennes et les nôtres.

On saluera pour­tant le décor­ti­cage métho­dique et le déman­tè­le­ment des sub­ti­li­tés idéo­lo­giques pré­si­dant à la moder­ni­sa­tion de l’Etat. La construc­tion du livre est remar­quable et les cher­cheurs res­tent soli­de­ment armés et com­pé­tents, à l’exception notable des cas cités plus haut, pour mener une excel­lente offen­sive d’utilité publique contre la dan­ge­ro­sité de l’opération libé­rale. Cette enquête pas­sion­née et enga­gée sur le dépe­çage du ser­vice public néces­si­tait peut-être la dose de mau­vaise foi et d’idéologie qui fait à la fois son défaut et sa puis­sance presque dra­ma­tique, voire tra­gique. La majo­rité des démons­tra­tions est édifiante.

Parmi ces der­nières, on trouve la très juste cri­tique du jour­na­lisme éco­no­mique par le pro­fes­seur de sciences sociales en classes pré­pa­ra­toires Philippe Riutort (« L’expansion du jour­na­lisme éco­no­mique et la cri­tique de l’Etat », cha­pitre 4). Son article prend d’autant plus de force qu’il est au cœur de l’actualité de la crise éco­no­mique. Il démonte les res­sorts du sui­visme des médias éco­no­miques face aux poli­tiques menées : plus inté­res­sés au len­de­main de la guerre par les pro­blèmes macro-éco­no­miques, les inéga­li­tés et le chô­mage parce que plus indé­pen­dants des grands patrons et indus­triels qui les ont acquis plus tard, les titres de presse ont bas­culé vers le culte de l’entreprise privée avec la récon­ci­lia­tion entre les socia­listes fran­çais et l’économie de marché. N’étant plus des forces d’analyse cri­tique mais des com­men­ta­teurs pas­sifs de la dérive fatale de l’économie libé­rale, les jour­na­listes pré­fèrent aujourd’hui favo­ri­ser les inté­rêts de leurs patrons (Bernard Arnault, par exemple, suc­ces­si­ve­ment pro­prié­taire des deux grands quo­ti­diens éco­no­miques fran­çais, La Tribune puis Les Echos, et acces­soi­re­ment pre­mière for­tune de France et PDG de LVMH). On ne man­quera pas de pro­lon­ger la réflexion de Riutort en insis­tant sur l’absence de grand quo­ti­dien éco­no­mique indé­pen­dant de gauche. On s’étonne aussi de l’omerta dont sont frap­pés les jour­na­listes de la presse sociale et syn­di­cale par les grands médias et par les res­pon­sables politiques.

Heureusement, le titre de l’ouvrage n’est pas repré­sen­ta­tif de la thèse affi­chée. L’Etat est en réa­lité ren­forcé à son sommet, c’est-à-dire sur son ver­sant tech­no­cra­tique et anti-démo­cra­tique, par les déci­sions arbi­traires que prennent les hauts fonc­tion­naires des dif­fé­rents minis­tères. Il eût été plus habile de parler de ser­vice public déman­telé. D’ailleurs cela trans­pire dans chaque article, mais les auteurs semblent se refu­ser à la mise en valeur de cette sorte de sous-texte. Ils pré­fèrent défendre avec un achar­ne­ment aveugle l’idée selon laquelle pour détruire les ser­vices publics, ou en tout cas les rendre inutiles et inef­fi­caces, il faut affai­blir et déman­te­ler l’Etat. Or, leurs écrits montrent à quel point il faut que l’Etat et ceux qui sont à sa tête se sentent forts pour détruire ce qui crée du lien social, pro­tège et unit les citoyens. Ce qui repose la ques­tion de la par­ti­ci­pa­tion de ces der­niers à la vie de l’Etat et des ser­vices publics : des rédac­teurs qui pré­tendent que c’est l’Etat qui doit être déman­telé pour que les ser­vices publics soient détruits peuvent-ils vrai­ment appe­ler à une consul­ta­tion et une par­ti­ci­pa­tion active des citoyens dans les choix de poli­tiques publiques ?.

rédac­teur : Aleksander JOUSSELIN, Etudiant
Illustration : google image

Notes :
1 – Fédération des conseils d’élèves des écoles publiques

Titre du livre : L’Etat démantelé
Auteur : Laurent Bonelli, Willy Pelletier (dir)
Éditeur : La Découverte
Titre ori­gi­nal : Enquête sur une contre-révo­lu­tion silencieuse
Date de publi­ca­tion : 20/12/10
N° ISBN : 2707160199

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