Entente de principe du Front commun

Réplique à Pierre Mouterne

Par Mis en ligne le 16 août 2010

Le cama­rade Pierre Mouterne de Gauche Socialiste pré­sen­tait der­niè­re­ment à Presse-toi à gauche un article très sévère sur la direc­tion donnée au Front commun du sec­teur non mar­chand. Je ne suis pas d’accord avec lui. Et je m’explique.

Tous les jours nous appre­nons. Je ne suis donc pas d’accord avec le bilan sombre et éco­no­miste du cama­rade Mouterne. Il sous-estime le rôle du poli­tique dans le combat syn­di­cal et natio­nal.

Je ne pense pas qu’il faille tirer un bilan si noir de la lutte du Front commun. D’abord à cause de la grande masse qui y a été remise sur les rails d’une forme de mili­tan­tisme inat­tendu après des années de vaches maigres et d’une atti­tude par trop défen­sive des lea­ders sociaux-démo­crates des syn­di­cats qué­bé­cois du sec­teur public. Pourtant la FTQ, dont je suis membre, en fait un bilan posi­tif. J’y sous­cris avec quelques nuances.

Cette lutte est un signe de reprise de la confiance dans les pos­si­bi­li­tés de gains. Minimum, ces gains ? Peut-être. Mais après des années d’hésitation tran­quille devant les poli­tiques néo­li­bé­rales, le mou­ve­ment syn­di­cal, grâce à un tra­vail anté­rieur de mobi­li­sa­tion autour des grands som­mets mon­diaux où s’affirment encore les poli­tiques du libé­ra­lisme éco­no­mique, le mou­ve­ment a été capable de lier le global et le local en mobi­li­sant rela­ti­ve­ment bien tout le sec­teur non mar­chand des tra­vailleur-euse-s des grandes cen­trales. Ces tra­vailleur-euse-s ont repris les mots d’ordre comme les concer­nant en propre. La lutte s’est donc déployée avec une bonne par­ti­ci­pa­tion qui montre bien que ces tra­vailleur-euse-s ont adhéré à l’idée que cette lutte était la leur.

Si le néo­li­bé­ra­lisme n’a pas été éra­di­qué, la confiance qu’il est pos­sible de le faire recu­ler est un acquis qu’il faut mettre au bilan posi­tif d’une social-démo­cra­tie qué­bé­coise qui, jusqu’alors, n’était pas cer­taine des gains rendus pos­sible par l’isolement poli­tique de Charest. Ce n’est pas seule­ment un signe que les syn­di­cats ne sont pas si cor­po­ra­tistes qu’on le dit, mais une élo­quente démons­tra­tion qu’ils peuvent s’adresser direc­te­ment à la popu­la­tion et gagner le res­pect de la société civile qui s’affiche main­te­nant plus clai­re­ment en faveur des ser­vices publics gra­tuits et acces­sibles. Ainsi, quand les syn­di­cats engagent le combat sur le ter­rain poli­tique, là où le pou­voir néo­li­bé­ral est lui-même mis en cause de façon pal­pable avec de bons argu­men­taires, il y a des bonnes chances de faire recu­ler la menace.

Il n’y a pas de meilleur rem­part contre le néo­li­bé­ra­lisme que les tra­vailleur-euse-s eux-elles-mêmes. En fin de compte, si le combat n’est pas fini, il semble s’ouvrir une page d’histoire où la contre-offen­sive est pos­sible et où elle peut mar­quer des points.

Un bilan nuancé s’avère donc néces­saire parce que la riposte éven­tuelle à d’autres attaques pas­sera par le renou­veau d’une social-démo­cra­tie plus en confiance. Bien sûr, on aime­rait plus d’ardeur, plus de com­ba­ti­vité, de la pug­na­cité et de l’audace. Mais il faut bien que ça com­mence quelque part.

La social-démo­cra­tie est une cou­rant poli­tique qui appelle les employeurs, ou le patro­nat en géné­ral, à plus de conces­sions pour éviter le pire : la révolte ouverte des ouvrièr-e-s contre le sys­tème. Mais le cou­vercle qu’elle veut mettre sur un capi­ta­lisme en ébul­li­tion pla­né­taire ne se referme jamais. Et tou­jours réap­pa­raissent les contra­dic­tions d’une société libé­rale : écart gran­dis­sant entre les pauvres et les riches, crises cycliques abou­tis­sant aux guerres, pres­sions à la baisse sur les salaires et appau­vris­se­ment du plus grand nombre, chô­mage alors qu’il y a tant de besoins à com­bler, … Ces phé­no­mènes condi­tionnent la vie des sala­rié-e-s et en font d’éternel-le-s insa­tis­fait-e-s. Le statu quo n’est plus pos­sible : on avance ou on recule. Et vient inévi­ta­ble­ment le temps où les tra­vailleur-euse-s n’ont plus rien à perdre … « que leurs chaînes ».

Finalement le libé­ra­lisme, nou­veau ou ancien, ren­contre tou­jours sur son chemin la résis­tance et la contre-offen­sive du mou­ve­ment ouvrier. C’est pour ça qu’il faut garder confiance qu’il sera vaincu.

Il suffit qu’émerge de nos rangs des lea­ders du type d’Amir Khadir pour que les tra­vailleur-euse-s mani­festent à nou­veau des vel­léi­tés de s’opposer col­lec­ti­ve­ment au néo­li­bé­ra­lisme. Et Amir le leur rend bien en expri­mant à l’Assemblée natio­nale la jus­tesse de leurs doléances. Amir est allé camper sur la col­line par­le­men­taire avec les infir­mières, le der­nier et le plus résolu des bas­tions de la résis­tance aux poli­tiques néo­li­bé­rales. Et cela a été appré­cié à sa juste mesure par la base enga­gée.

La montée de Québec soli­daire est sûre­ment le signe qu’une partie de l’intelligentsia qué­bé­coise a repris confiance dans la lutte des sala­rié-e-s (qui sont eux-elles-mêmes de retour dans la lutte poli­tique) et l’appuie ouver­te­ment. C’est donc aussi un bel acquis, et pour la lutte natio­nale du Québec, et pour celle des sala­rié-e-s qui se retrouvent toutes deux avec une voix poli­tique que l’on croyait éteinte avec le PQ : la leur propre, avec leurs syn­di­cats, et celle de Québec soli­daire, avec un Amir sym­pa­thique à leur cause.

Des alliances se créent qui augurent bien pour la prise en main de notre destin col­lec­tif de peuple tra­vailleur.

Il faut main­te­nant apprendre ensemble à conso­li­der tout ça et à œuvrer à la plus grande unité de vue des deux mou­ve­ments. Ce n’est qu’ainsi que l’on vien­dra à bout de cette droite amo­chée et fédé­ra­liste qui s’est mon­trée sous son vrai jour et a perdu beau­coup de plumes aux yeux de la popu­la­tion.

Enfin, la démar­ca­tion gauche droite, et les inté­rêts qu’elle sous-tend, est à nou­veau appa­rue bien plus claire dans le pay­sage poli­tique qué­bé­cois. Les tra­vailleur-euse-s ont retrouvé à nou­veau une voix à l’Assemblée natio­nale. Ce qui pour­rait influen­cer beau­coup leur confiance dans leur capa­cité de défendre leurs inté­rêts. Les révé­la­tions d’Amir sus­citent beau­coup de pas­sion pour cette nou­velle façon de faire de la poli­tique et le cynisme pour­rait bien recu­ler.

Avec la montée de Québec soli­daire, asso­ciée à un mou­ve­ment ouvrier et popu­laire à l’offensive, on pour­rait bien voir s’accélérer l’histoire au Québec comme par­tout dans le monde grâce à l’implication des tra­vailleur-euse-s au ser­vice de leur propre cause et celle de ser­vices publics acces­sibles et gra­tuits.

Je ne pense pas qu’il faille rester les yeux rivés sur les seuls inté­rêts trop immé­diats du monde du tra­vail pour éva­luer le combat du Front commun : le pas­sage au poli­tique a permis d’assurer une cer­taine péren­nité des ser­vices publics qui à leur tour génèrent de rela­ti­ve­ment bons emplois … appré­ciés sub­sé­quem­ment par les citoyen-ne-s tra­vailleur-euse-s, « ces payeur-euse-s de taxe » dont on ne pourra encore long­temps évo­quer les votes pour jus­ti­fier les sac­cages du bien commun. Amir et les syn­di­cats conti­nue­ront de veiller au grain. La donne a changé et l’espoir a retrouvé ses acteur-trice-s poli­tiques : une masse cri­tique de tra­vailleur-euse-s mobi­lisé-e-s et un porte-parole au cœur de l’institution d’un pou­voir trop habi­tuée à la tran­quillité de ses révo­lu­tions.

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