Réplique à Pierre Mouterne

Le camarade Pierre Mouterne de Gauche Socialiste présentait dernièrement à Presse-toi à gauche un article très sévère sur la direction donnée au Front commun du secteur non marchand. Je ne suis pas d’accord avec lui. Et je m’explique.

Tous les jours nous apprenons. Je ne suis donc pas d’accord avec le bilan sombre et économiste du camarade Mouterne. Il sous-estime le rôle du politique dans le combat syndical et national.

Je ne pense pas qu’il faille tirer un bilan si noir de la lutte du Front commun. D’abord à cause de la grande masse qui y a été remise sur les rails d’une forme de militantisme inattendu après des années de vaches maigres et d’une attitude par trop défensive des leaders sociaux-démocrates des syndicats québécois du secteur public. Pourtant la FTQ, dont je suis membre, en fait un bilan positif. J’y souscris avec quelques nuances.

Cette lutte est un signe de reprise de la confiance dans les possibilités de gains. Minimum, ces gains ? Peut-être. Mais après des années d’hésitation tranquille devant les politiques néolibérales, le mouvement syndical, grâce à un travail antérieur de mobilisation autour des grands sommets mondiaux où s’affirment encore les politiques du libéralisme économique, le mouvement a été capable de lier le global et le local en mobilisant relativement bien tout le secteur non marchand des travailleur-euse-s des grandes centrales. Ces travailleur-euse-s ont repris les mots d’ordre comme les concernant en propre. La lutte s’est donc déployée avec une bonne participation qui montre bien que ces travailleur-euse-s ont adhéré à l’idée que cette lutte était la leur.

Si le néolibéralisme n’a pas été éradiqué, la confiance qu’il est possible de le faire reculer est un acquis qu’il faut mettre au bilan positif d’une social-démocratie québécoise qui, jusqu’alors, n’était pas certaine des gains rendus possible par l’isolement politique de Charest. Ce n’est pas seulement un signe que les syndicats ne sont pas si corporatistes qu’on le dit, mais une éloquente démonstration qu’ils peuvent s’adresser directement à la population et gagner le respect de la société civile qui s’affiche maintenant plus clairement en faveur des services publics gratuits et accessibles. Ainsi, quand les syndicats engagent le combat sur le terrain politique, là où le pouvoir néolibéral est lui-même mis en cause de façon palpable avec de bons argumentaires, il y a des bonnes chances de faire reculer la menace.

Il n’y a pas de meilleur rempart contre le néolibéralisme que les travailleur-euse-s eux-elles-mêmes. En fin de compte, si le combat n’est pas fini, il semble s’ouvrir une page d’histoire où la contre-offensive est possible et où elle peut marquer des points.

Un bilan nuancé s’avère donc nécessaire parce que la riposte éventuelle à d’autres attaques passera par le renouveau d’une social-démocratie plus en confiance. Bien sûr, on aimerait plus d’ardeur, plus de combativité, de la pugnacité et de l’audace. Mais il faut bien que ça commence quelque part.

La social-démocratie est une courant politique qui appelle les employeurs, ou le patronat en général, à plus de concessions pour éviter le pire : la révolte ouverte des ouvrièr-e-s contre le système. Mais le couvercle qu’elle veut mettre sur un capitalisme en ébullition planétaire ne se referme jamais. Et toujours réapparaissent les contradictions d’une société libérale : écart grandissant entre les pauvres et les riches, crises cycliques aboutissant aux guerres, pressions à la baisse sur les salaires et appauvrissement du plus grand nombre, chômage alors qu’il y a tant de besoins à combler, … Ces phénomènes conditionnent la vie des salarié-e-s et en font d’éternel-le-s insatisfait-e-s. Le statu quo n’est plus possible : on avance ou on recule. Et vient inévitablement le temps où les travailleur-euse-s n’ont plus rien à perdre … « que leurs chaînes».

Finalement le libéralisme, nouveau ou ancien, rencontre toujours sur son chemin la résistance et la contre-offensive du mouvement ouvrier. C’est pour ça qu’il faut garder confiance qu’il sera vaincu.

Il suffit qu’émerge de nos rangs des leaders du type d’Amir Khadir pour que les travailleur-euse-s manifestent à nouveau des velléités de s’opposer collectivement au néolibéralisme. Et Amir le leur rend bien en exprimant à l’Assemblée nationale la justesse de leurs doléances. Amir est allé camper sur la colline parlementaire avec les infirmières, le dernier et le plus résolu des bastions de la résistance aux politiques néolibérales. Et cela a été apprécié à sa juste mesure par la base engagée.

La montée de Québec solidaire est sûrement le signe qu’une partie de l’intelligentsia québécoise a repris confiance dans la lutte des salarié-e-s (qui sont eux-elles-mêmes de retour dans la lutte politique) et l’appuie ouvertement. C’est donc aussi un bel acquis, et pour la lutte nationale du Québec, et pour celle des salarié-e-s qui se retrouvent toutes deux avec une voix politique que l’on croyait éteinte avec le PQ : la leur propre, avec leurs syndicats, et celle de Québec solidaire, avec un Amir sympathique à leur cause.

Des alliances se créent qui augurent bien pour la prise en main de notre destin collectif de peuple travailleur.

Il faut maintenant apprendre ensemble à consolider tout ça et à œuvrer à la plus grande unité de vue des deux mouvements. Ce n’est qu’ainsi que l’on viendra à bout de cette droite amochée et fédéraliste qui s’est montrée sous son vrai jour et a perdu beaucoup de plumes aux yeux de la population.

Enfin, la démarcation gauche droite, et les intérêts qu’elle sous-tend, est à nouveau apparue bien plus claire dans le paysage politique québécois. Les travailleur-euse-s ont retrouvé à nouveau une voix à l’Assemblée nationale. Ce qui pourrait influencer beaucoup leur confiance dans leur capacité de défendre leurs intérêts. Les révélations d’Amir suscitent beaucoup de passion pour cette nouvelle façon de faire de la politique et le cynisme pourrait bien reculer.

Avec la montée de Québec solidaire, associée à un mouvement ouvrier et populaire à l’offensive, on pourrait bien voir s’accélérer l’histoire au Québec comme partout dans le monde grâce à l’implication des travailleur-euse-s au service de leur propre cause et celle de services publics accessibles et gratuits.

Je ne pense pas qu’il faille rester les yeux rivés sur les seuls intérêts trop immédiats du monde du travail pour évaluer le combat du Front commun : le passage au politique a permis d’assurer une certaine pérennité des services publics qui à leur tour génèrent de relativement bons emplois … appréciés subséquemment par les citoyen-ne-s travailleur-euse-s, « ces payeur-euse-s de taxe » dont on ne pourra encore longtemps évoquer les votes pour justifier les saccages du bien commun. Amir et les syndicats continueront de veiller au grain. La donne a changé et l’espoir a retrouvé ses acteur-trice-s politiques : une masse critique de travailleur-euse-s mobilisé-e-s et un porte-parole au cœur de l’institution d’un pouvoir trop habituée à la tranquillité de ses révolutions.