Avancées et contradictions de la gauche au Brésil

Par Mis en ligne le 15 août 2010

En octobre pro­chain, le Brésil retourne aux urnes. Les élec­tions pré­si­den­tielles sont les plus impor­tantes (il y a aussi le renou­vel­le­ment de la moitié des par­le­men­taires au niveau fédé­ral et régio­nal (les États), ainsi que celui des gou­ver­neurs des États. Élu à la pré­si­dence en 2002, le popu­laire fon­da­teur du Parti des tra­vailleurs (PT), Luiz Inácio « Lula » da Silva, a, pen­dant huit ans, dominé le pays, au point où aujourd’hui, selon divers son­dages, il obtient l’approbation de 80 % des Brésiliens. Presque tout le monde, même à droite, admet qu’il est le pré­sident le plus popu­laire de l’histoire de la répu­blique. Il serait pro­ba­ble­ment réélu faci­le­ment, mais la consti­tu­tion inter­dit trois man­dats d’affilée.

Dilma contre José

La can­di­date du PT qui veut lui suc­cé­der à la pré­si­dence, Dilma Roussef, était, il n’y a pas si long­temps, une tech­no­crate assez peu connue. Au début de la cam­pagne offi­cielle qui vient de com­men­cer, elle reste cepen­dant en avance dans les son­dages devant le prin­ci­pal can­di­dat de la droite, José Serra (affi­lié au Parti social-démo­crate bré­si­lien, PSDB). Le PT lui-même pour­rait aug­men­ter ses man­dats au Congresso (il a pré­sen­te­ment 83 dépu­tés sur 513), deve­nant le pre­mier parti poli­tique du pays. L’élection de Dilma serait un deuxième « trem­ble­ment de terre » dans un pays où ont dominé pen­dant des siècles des hommes riches et blancs dans un pays pauvre et métissé.

Une campagne électorale polarisée

Dilma dis­pose d’un avan­tage impor­tant sur la droite du fait des chan­ge­ments qu’a connu le Brésil depuis huit ans. Le pre­mier chan­ge­ment, le plus visible et le plus fon­da­men­tal, est le fait que cin­quante mil­lions de Brésiliens (25 % de la popu­la­tion) sont sortis de la pau­vreté. En effet, un vaste pro­gramme d’assistance, « Foame zero » (Zéro faim) a permis à des mil­lions de familles de rece­voir jusqu’à 200 réais par mois (envi­ron $120 dol­lars). Les familles s’alimentent mieux, les enfants vont davan­tage à l’école et paral­lè­le­ment, une cer­taine dignité humaine a été réta­blie pour ceux et celles qui subis­saient la famine et la misère se per­pé­tuant au Brésil depuis la domi­na­tion colo­niale au XVIe siècle[1]. C’est, ni plus ou moins, une sorte de « révo­lu­tion » qui a changé bien des choses, notam­ment dans le vaste Nordeste, zone de grande pau­vreté, ter­ri­toire des anciens esclaves afri­cains et des com­mu­nau­tés autoch­tones, pour qui le pré­sident Lula est devenu une figure qua­si­ment mythique. Entre-temps, l’économie bré­si­lienne connaît une embel­lie, qui le fait bien paraître par rap­port aux pays capi­ta­listes du Nord affec­tés par la crise. Parallèlement, le Brésil de Lula s’est affirmé sur la scène inter­na­tio­nale, en arti­cu­lant un fais­ceau d’alliances qui fait en sorte de dimi­nuer la dépen­dance envers les États-Unis tout en ren­for­çant les capa­ci­tés de l’Amérique latine de s’affirmer dans le monde.

La droite déstabilisée

Devant autant de résul­tats, la droite est désta­bi­li­sée. Elle tente de dis­cré­di­ter Dilma en rap­pe­lant son passé d’ancienne gué­rilléra (elle a com­battu la dic­ta­ture mili­taire les armes à la main au début des années 1970). On la traite aussi de « faire valoir » de Lula, lais­sant croire que le pré­sident sor­tant va conti­nuer de régner « dans l’ombre ». La droite insiste aussi sur le fait que Lula a éla­boré une poli­tique inter­na­tio­nale qui indis­pose Washington, non seule­ment en Amérique latine, mais ailleurs dans le monde où le Brésil se retrouve avec Cuba, le Venezuela, voire l’Iran, des » États voyous » selon la droite bré­si­lienne qui adopte ainsi le lan­gage des néo­con­ser­va­teurs états-uniens. Pour le moment en tout cas, ce ne sont pas argu­ments qui passent bien pour la majo­rité des Brésiliens et qui reflète le désar­roi des élites tra­di­tion­nelles du pays.

Une domination séculaire remise en cause

Colonisé par les Européens il y a 500 ans, le Brésil est devenu alors le pays de l’esclavage et des plan­ta­tions de sucre, de café et de cacao, raconté si mer­veilleu­se­ment par le génial Jorge Amado. Les maîtres étaient les maîtres, géné­ra­tion après géné­ra­tion, dans des enclaves urbaines tour­nées vers l’Europe et plus tard, les États-Unis. Les domi­nés se révol­taient régu­liè­re­ment, mais la vio­lence extrême des domi­nants les remet­tait à « leur place », comme ce coup d’état mili­taire de 1964 qui a éla­boré une dic­ta­ture « effi­cace » sévis­sant pen­dant plus de 20 ans. Au centre de ce dis­po­si­tif se retrouvent plu­sieurs registres de pou­voir. Le pre­mier registre est évi­dem­ment éco­no­mique. Le Brésil, encore aujourd’hui, demeure le pays le plus inéga­li­taire au monde : à peine 1 % de la popu­la­tion concentre 50 % des richesses. Les quar­tiers riches des grandes villes, véri­tables « for­te­resses » médié­vales, emmu­rées et pro­té­gées par des armées pri­vées, se retrouvent devant les fameuses « favel­las » (bidon­villes) où s’entassent, dans des condi­tions misé­rables, des mil­lions de pauvres urbains qui fuient la famine struc­tu­relle du monde paysan.

Violence et manipulation

Le deuxième registre de la domi­na­tion est au niveau poli­tique. Traditionnellement, la scène poli­tique est domi­née par des « caciques », qui contrôlent des réseaux de pou­voir et de mani­pu­la­tion. Surtout au niveau local, ces caciques s’assurent par divers moyens que les gens votent du « bon côté ». Aux fraudes élec­to­rales pra­ti­quées sur une grande échelle ont suc­cédé des sys­tèmes plus sophis­ti­qués de finan­ce­ment opaque et de patro­nage impli­quant des ins­ti­tu­tions, des entre­prises, des groupes sociaux.

Lorsque ces réseaux sont mena­cés (cela était le cas dans les années 1950), les domi­nants s’appuient alors sur l’armée. Même lorsque l’armée est dans les casernes, la vio­lence éta­tique n’est jamais loin au Brésil. La bru­ta­lité poli­cière, les régimes d’incarcération et dis­ci­pli­naires moyen­âgeux, la pro­li­fé­ra­tion de milices pri­vées opé­rant en dehors de la loi et l’impunité dont béné­fi­cient les déten­teurs de l’autorité éta­tique sont autant de moyens pour contrô­ler les « classes dan­ge­reuses ». Jusqu’à récem­ment, cette « alter­nance » de pou­voir dic­ta­to­rial et de régime démo­cra­tique limité a réussi à main­te­nir les domi­nants au pou­voir.

La bataille des idées

Ceux-ci enfin opèrent sur un troi­sième registre, celui de l’idéologie. Les domi­nants repré­sentent la « civi­li­sa­tion », le pro­grès, la moder­nité. Les domi­nés sont au mieux des dému­nis qu’il faut « pro­té­ger », au pire « dis­ci­pli­ner ». L’Église catho­lique, du moins dans ses hau­teurs hié­rar­chiques, les Églises évan­gé­liques (en essor depuis une tren­taine d’année) répètent un mes­sage qui valo­rise la sou­mis­sion et qui encou­ragent les domi­nés d’espérer une meilleure vie après la vie. Pour com­plé­ter le tout, les grands conglo­mé­rats média­tiques, tous privés (comme le gigan­tesque Réseau Globo), pro­duisent et repro­duisent à l’infini un monde de rêve, où les bons triomphent des méchants, sans jamais en remettre en ques­tion les fon­de­ments d’une société construire sur la vio­lence et l’expropriation.

Or aujourd’hui, cet édi­fice de la domi­na­tion est lézardé. Il n’est certes pas détruit, mais l’initiative a changé de mains. Le pou­voir de Lula, sorte de révo­lu­tion bien tran­quille mar­quée de grands com­pro­mis est glo­ba­le­ment mena­çant pour les domi­nants bré­si­liens même si leurs pri­vi­lèges éco­no­miques n’ont pas été tou­chés, du moins jusqu’à date. Devant cela, les prin­ci­paux sec­teurs de la gauche bré­si­lienne, de même que les mou­ve­ments sociaux les plus impor­tants, affirment leur appui au gou­ver­ne­ment sor­tant et appellent la popu­la­tion à voter « contre la droite ». Comme l’affirme Joao Pedro Stedile, un des prin­ci­paux lea­ders du MST, une vic­toire de Dilma repré­sen­tera un ali­gne­ment des forces plus favo­rable aux mou­ve­ments sociaux, per­met­tant de lutter pour de nou­velles avan­cées sociales, y com­pris au niveau de la réforme agraire.

Hésitations des couches moyennes et populaires

En dépit d’une pola­ri­sa­tion qui semble favo­ri­ser le PT et Dilma, on ne peut pas dire que les jeux sont joués d’avance. La droite dis­pose encore de plu­sieurs atouts. Mais en paral­lèle, il n’est pas cer­tain que le PT puisse faire le plein des votes popu­laires. La situa­tion est en effet plus ambi­guë dans les grands centres urbains du sud du pays, et notam­ment dans la méga­pole de Sao Paulo (15 mil­lions et plus d’habitants). En réa­lité, les pro­grammes sociaux du gou­ver­ne­ment Lula ont sur­tout aidé les sec­teurs les plus défa­vo­ri­sés, et beau­coup moins les classes popu­laires et moyennes urbaines, dis­po­sant d’un emploi (rela­ti­ve­ment) stable et d’acquis sociaux. C’est le cas notam­ment des employés du sec­teur public, des « cols blancs » des entre­prises indus­trielles et de ser­vices et d’une vaste couche de Brésiliens qui n’ont pas « direc­te­ment » béné­fi­cié du gou­ver­ne­ment Lula même si, indi­rec­te­ment, ces sec­teurs ont pro­fité de l’embellie éco­no­mique géné­rale.

Parmi ces hési­tants, on compte aussi une partie de la classe ouvrière, qui a mal vécu la stag­na­tion, voire le déclin rela­tif de l’industrie. Les poli­tiques éco­no­miques de Lula en effet, ont misé sur la conso­li­da­tion du sec­teur finan­cier et des ser­vices, entre­te­nue par une poli­tique fis­cale aus­tère et des taux d’intérêts élevés, de même que sur l’expansion de l’agro-industrie sous toutes ses formes. En huit ans, le Brésil est devenu le prin­ci­pal expor­ta­teur de soja et de viande au monde, ce qui a bien sûr béné­fi­cié à la balance com­mer­ciale et à la valeur nomi­nale des taux de crois­sance. Dilma affirme cepen­dant que le bilan demeure « glo­ba­le­ment » posi­tif au niveau de la créa­tion d’emplois et de l’augmentation du salaire mini­mum (mul­ti­plié par 4), mais il est clair que la bonne per­for­mance éco­no­mique des huit der­nières années reste vul­né­rable.

Les limites de la « stabilité macro économique »

En fin de compte, les avan­cées sociales réa­li­sées sous le gou­ver­ne­ment Lula se sont faites, comme le Président l’avait lui-même annoncé, dans le res­pect des grandes poli­tiques macro-éco­no­miques des gou­ver­ne­ments pré­cé­dents, éga­le­ment dans le sillon des options « fon­da­men­tales » pré­co­ni­sées par la Banque mon­diale et le FMI. Dans un sens, le Brésil a bien tiré ses cartes du jeu, mais sans chan­ger la donne, et même en accen­tuant les vul­né­ra­bi­li­tés tra­di­tion­nelles d’un pays pro­duc­teur et expor­ta­teur de res­sources natu­relles. Bien que l’envolée des prix de ces matières ait permis une forte ren­ta­bi­li­sa­tion des inves­tis­se­ments dans l’agro-industrie et dans le sec­teur minier, on ne peut pas dire que l’économie bré­si­lienne s’en sorte struc­tu­rel­le­ment ren­for­cée, au contraire de ce qui s’est opéré dans d’autres pays dits « émer­gents », notam­ment la Chine et l’Inde.

Sur d’autres plans, le gou­ver­ne­ment Lula n’a pas réa­lisé de grandes réformes struc­tu­relles qui auraient réor­ga­nisé la société ou l’économie bré­si­liennes. Cette rete­nue est la plus fla­grante au niveau de la réforme agraire, pour­tant pro­mise par le PT tout au long de ses luttes depuis le début des années 1980. Certes, une cer­taine redis­tri­bu­tion des terres s’est faite, mais elle est restée confi­née dans des limites très étroites. Les agro-indus­tries ont pen­dant ce temps ren­forcé leurs posi­tions et leurs capa­ci­tés. Pour le MST, le bilan est assez néga­tif, même si le mou­ve­ment recon­naît avoir ren­forcé ses posi­tions dans un contexte où l’État fédé­ral a limité la répres­sion contre les ini­tia­tives d’occupations de terres et appuyé les mou­ve­ments agraires via divers pro­jets sociaux et éco­no­miques.

Quelles alternatives ?

Le débat n’est pas tel­le­ment sur ces constats qui appar­tiennent aux faits plutôt qu’aux inter­pré­ta­tions. La vraie ques­tion est plutôt de savoir si Lula aurait pu faire autre­ment. Selon Frei Betto, un com­pa­gnon du PT de la pre­mière heure, le Brésil était mûr pour des chan­ge­ments plus cou­ra­geux. Le PT a cédé trop rapi­de­ment et trop faci­le­ment aux pres­sions des milieux finan­ciers et a eu peur de se retrou­ver isolé. Le gou­ver­ne­ment Lula a été « plus catho­lique » que le Pape dans la ges­tion finan­cière, déga­geant des sur­plus énormes, offi­ciel­le­ment pour réduire la dette, mais en fin de compte pour signa­ler aux domi­nants qu’il n’y aurait pas de restruc­tu­ra­tion majeure de l’économie ni de redis­tri­bu­tion de la richesse. Une fois dit cela, Betto pense qu’il faut conti­nuer avec le PT, quitte à mieux orga­ni­ser la pres­sion venant de l’extérieur (des mou­ve­ments sociaux) et à relan­cer les débats internes dans un parti qui garde une tra­di­tion d’ouverture[2].

Ce n’est pas le point de vue de porter Plinio Sampaio, can­di­dat pré­si­den­tiel au nom du Parti Socialisme et Liberté (P-SOL), une dis­si­dence de gauche du PT créée lors du pre­mier mandat de Lula. Sampaio, un vieux rou­tier du PT et des luttes sociales, à l’âge véné­rable de 80 ans, tente avec de grandes dif­fi­cul­tés de cri­ti­quer Lula sur sa gauche. Son parti, le P-SOL, qui avait eu un score hono­rable lors des der­nières élec­tions de 2006, est cepen­dant en perte de vitesse[3].

Changer pas à pas ?

Les par­ti­sans de Lula répliquent à cela qu’il était impos­sible de trans­for­mer 500 ans d’histoire de domi­na­tion en quelques années et qu’il faut tout sim­ple­ment « donner du temps au temps ». Depuis 2002, la plu­part des grands mou­ve­ments sociaux, notam­ment les syn­di­cats regrou­pés au sein de la puis­sante confé­dé­ra­tion CUT, se sont retrou­vés avec le gou­ver­ne­ment Lula[4]. Une très grande quan­tité de cadres syn­di­caux et popu­laires ont été absor­bés par l’appareil de l’État à tous les niveaux, dans le gou­ver­ne­ment direc­te­ment ou à titre de res­pon­sables poli­tiques de plu­sieurs grands dos­siers[5]. Cette inti­mité avec le pou­voir a certes réduit les capa­ci­tés cri­tiques des mou­ve­ments, tout en bous­cu­lant les classes tra­di­tion­nelles qui géraient ’État et ses appa­reils.

En termes de réa­li­sa­tions, les syn­di­ca­listes qui font main­te­nant partie de l’appareil du pou­voir pré­tendent que le gou­ver­ne­ment Lula est en train de chan­ger le Brésil. Des ini­tia­tives comme le Programa de Aceleração do Crescimento (inves­tis­se­ments dans les infra­struc­tures) non seule­ment créent des mil­liers d’emplois, mais visent aussi la moder­ni­sa­tion de l’économie ainsi créant un « cercle ver­tueux » de nature simi­laire à celui qui a dominé pen­dant les trente glo­rieuses dans les pays capi­ta­listes avan­cés[6].Cette opi­nion est par­ta­gée par les autres partis de la gauche qui œuvrent avec le PT au sein d’une alliance élec­to­rale[7].

Recomposition du politique

L’expérience des deux gou­ver­ne­ments Lula, certes limi­tée dans le temps, ouvre de nou­veaux espaces pour la recon­fi­gu­ra­tion du poli­tique au Brésil. Le projet de Lula, lar­ge­ment hégé­mo­nique au sein du PT, est de refon­der le Parti « des tra­vailleurs » en une vaste alliance centre-gauche, capable de ral­lier la majo­rité de la popu­la­tion autour de trans­for­ma­tions se fai­sant dans la sta­bi­lité, et non dans la confron­ta­tion. Encore récem­ment, Lula affir­mait que les riches n’ont jamais été aussi confor­tables au Brésil et il le disait sérieu­se­ment. La grande revue « fai­seuse d’opinion », Carta Capital, pour­tant si proche des élites, conclut qu’il faut assu­rer la conti­nuité en fai­sant élire Dilma lors des élec­tions d’octobre. De l’autre côté de l’équation, ce projet mise à ral­lier les couches popu­laires les plus défa­vo­ri­sées (béné­fi­ciaires des pro­grammes sociaux) tout en assu­rant aux couches moyennes des espaces d’avancement à tra­vers la moder­ni­sa­tion de l’État où sont conviés les « cadres et com­pé­tents », soit les intel­lec­tuels, ani­ma­teurs des mou­ve­ments sociaux, jeunes entre­pre­neures publics et privés, etc.

Le péril d’une alliance arc-en-ciel

Cette alliance « arc-en-ciel » implique de « diluer » le PT dans une archi­tec­ture com­plexe d’alliances avec plu­sieurs sec­teurs poli­tiques. À court terme, l’enjeu est de ral­lier, voire d’absorber le PMDB (Parti du mou­ve­ment démo­cra­tique bré­si­lien), un parti fourre-tout ancré dans les élites locales[8]. Le tour­nant est clair puisque le can­di­dat à la vice-pré­si­dence asso­cié à Dilma est Michel Tener, chef nomi­nal de ce parti qui est en fait une sorte de constel­la­tion » de caciques qui sont autant de cham­pions du sys­tème de magouilles et de patro­nage qui sévit au niveau local. Le pro­blème à ce niveau est qu’une alliance struc­tu­relle avec le PMDB, voire la fusion dans un grand parti de centre-gauche, pour­rait tirer le PT « vers le bas », notam­ment en termes de pra­tiques de ges­tion. Déjà en 2005, le PT avait subi de durs revers suite au scan­dale des com­mis­sions illé­gales et cachées ver­sées aux par­le­men­taires, « ache­tant leur vote » en quelque sorte. Le coup avait été dur pour un parti qui s’était tou­jours réclamé de l’éthique, de la lutte contre la cor­rup­tion, de la trans­pa­rence.

Entre-temps, la recom­po­si­tion pose un sérieux défi à la droite. Le PSDB en tant que repré­sen­tant de la couche « moderne » des domi­nants peine à ral­lier l’ensemble des domi­nants. Pour les uns, mieux vaut miser sur une cer­taine « sta­bi­lité » avec le PT, quitte à accep­ter cer­taines réformes sociales. Pour les autres, il faut tout faire au contraire pour désta­bi­li­ser le PT, quitte à mettre en péril l’économie du pays, et ce pour éviter un dépla­ce­ment plus fon­da­men­tal du centre de gra­vité du pou­voir vers une nou­velle élite non tra­di­tion­nelle.

L’imprévisible dans le prévisible

Il est pro­bable que le projet initié par Lula se repro­duise dans les pro­chaines années, avec la « Présidente » Dilma ou même sans elle. La plu­part des acteurs en conviennent, le « modèle » mis en place est « gagnant » et il serait périlleux de chan­ger de voie. Pourtant comme cela est la norme, plu­sieurs fac­teurs entrent en compte et peuvent chan­ger la donne « fon­da­men­tale ». Au sein même du PT, des diver­gences sub­sistent, pas tel­le­ment sur le fond, mais sur le rythme et les moda­li­tés des trans­for­ma­tions en cours. Une cer­taine « radi­ca­li­sa­tion » n’est pas impen­sable, même si, sur le fond, il serait illu­soire de penser à une réorien­ta­tion stra­té­gique. Par exemple, la ges­tion publique pour­rait être un plus auda­cieuse au niveau de la macro-éco­no­mie, en dimi­nuant, par exemple, l’importance du sec­teur finan­cier (carac­té­risé par ses ten­dances spé­cu­la­tives) par une plus grande régu­la­tion par l’État.

Il serait par contre sur­pre­nant de voir l’alliance du PT bouger plus radi­ca­le­ment sur la réforme agraire. Le sec­teur de l’agro busi­ness étant tel­le­ment au centre de la crois­sance éco­no­mique, le gou­ver­ne­ment post Lula aurait fort à faire pour lais­ser beau­coup d’espace aux pay­sans pauvres et moyens, ce qui ne veut pas dire pour autant que des pro­grammes de revi­ta­li­sa­tion de l’agriculture fami­liale sont impen­sables[9]. Par ailleurs, le MST est la cible numéro un des domi­nants tous confon­dus, y com­pris à cer­tains qui sont proches du PT. On reproche au Mouvement des sans terre ses pra­tiques « illé­gales » et des actes « vio­lents » qui découlent de cer­tains déra­pages au sein de l’organisation, mais qui servent d’excuses à la droite pour appe­ler à la cri­mi­na­li­sa­tion du MST. Entre-temps, le MST reste au cœur du mou­ve­ment social résis­tant.

L’énigme Marina

À l’extérieur du PT, d’autres ini­tia­tives peuvent avoir un impact. Parmi celles-ci se trouve le projet de Marina Silva, l’ex-ministre de l’environnement de Lula, aujourd’hui can­di­date du Parti Vert. Marina joue sur deux tableaux en même temps, ce qui fra­gi­lise sa posi­tion. D’une part, elle veut capter une partie des « mécon­tents » du PT, en fai­sant une cri­tique du gou­ver­ne­ment dont elle a été partie pre­nante jusqu’à 2008, et en fai­sant la pro­mo­tion des inté­rêts des couches popu­laires, pay­sannes et autoch­tones dont elle est issue. D’autre part, elle veut atti­rer une clien­tèle de classes moyennes atti­rées par la ques­tion envi­ron­ne­men­tale et qui peuvent être séduits par un dis­cours « éco capi­ta­liste » (comme le pro­meut Fernando Gabeira, can­di­dat du PV au poste de gou­ver­neur de l’État de Rio). Le pari est risqué, car les deux ter­rains ne sont pas com­plé­men­taires, au contraire. Néanmoins, la per­son­na­lité ori­gi­nale et sym­pa­thique de Marina peut débou­cher sur un pour­cen­tage de vote impor­tant et une influence à long terme.

La lutte pour l’intégration régionale

Restent les fac­teurs externes. Jusqu’à date, Lula a béné­fi­cié d’une assez grande marge de manœuvre. Le projet des États-Unis et du Canada d’imposer une zone de libre-échange est mort au feuille­ton en 2004, lais­sant la place pour des ini­tia­tives régio­nales de divers types. L’intégration latino-amé­ri­caine, un projet mille fois annoncé, avance, len­te­ment, face à de grandes dif­fi­cul­tés et des conflits entre divers pôles qui aspirent à une cer­taine hégé­mo­nie (le Brésil, l’Argentine, le Venezuela, etc.). Parallèlement, Lula a pro­fité de l’affaiblissement de l’hégémonie des États-Unis et de l’Union euro­péenne sur l’échiquier inter­na­tio­nal, tant face aux négo­cia­tions de nature éco­no­mique (l’OMC) que sur des dos­siers poli­tiques comme celui du Moyen-Orient. Mais ces cir­cons­tances faci­li­tantes pour­raient chan­ger.

Le retour des tensions ?

Washington, dans une posi­tion de repli, regarde d’un œil atten­tif cette situa­tion et entend l’heure pour des inter­ven­tions plus vigou­reuses, comme cela a été le cas au Honduras l’an passé où les mili­taires ont arra­ché le pou­voir aux élus, en bonne partie grâce à l’appui des États-Unis et du Canada. Les ten­sions régio­nales (notam­ment avec la Colombie) peuvent être exa­cer­bées. Ces conflits pour­raient s’envenimer, ten­sion, sur­tout si les diverses ten­ta­tives de désta­bi­li­sa­tion du gou­ver­ne­ment d’Hugo Chavez s’intensifient, pla­çant le Brésil dans une posi­tion incon­for­table. À l’échelle inter­na­tio­nale, en dépit des avan­cés sus­men­tion­nées, le Brésil et les autres pays dits « émer­gents » res­tent dans un posi­tion­ne­ment fra­gile, que les alliés occi­den­taux veulent uti­li­ser pour ver­rouiller à leur avan­tage des crises comme celle de l’Iran, où le Brésil a voulu jouer dans la « cour des grands » en court-cir­cui­tant l’offensive états-unienne qui se pré­pare. Washington a averti Lula qu’il y avait des limites dans ces « inter­fé­rences », ce qui a d’ailleurs été repris par la droite bré­si­lienne qui accuse Lula de pac­ti­ser avec les « ter­ro­ristes ». Ce sont en tout cas des ten­sions qui pour­raient faire bas­cu­ler le Brésil d’une manière ou d’une autre.


[1] En 1978, moins de 8 % de la popu­la­tion bré­si­lienne rece­vait des sub­sides de l’État. En 2008, cette pro­por­tion est de 58 %.

[2] Entrevue avec Frei Betto, Caros Amigos, juillet 2010.

[3] Les diverses fac­tions de la gauche radi­cale, dont le P-SOL, le PSTU et le PCB, n’ont pas réussi à s’entendre sur une pla­te­forme mini­male et à côté de Sampaio, il y a deux autres can­di­dats se pré­sen­tant au nom d’un pro­gramme cri­tique face à Lula.

[4] La CUT repré­sente 38% des sala­riés syn­di­qués et 20 mil­lions de sala­riés.

[5] À lui seul, le Président de la répu­blique contrôle plus de 22 000 postes « poli­tiques ».

[6] Selon l’Instituto de Pesquisa Econômica Aplicada (Ipea), on note une crois­sance de 7,2% par an des reve­nus des 10% les plus pauvres et de 2,4% pour les 50% les plus pauvres. Dans le même temps, le revenu moyen des 50% les plus riches a été réduit de 1,4%

[7] Notamment le Parti Communiste du Brésil (PCdB), le Parti socia­liste bré­si­lien (PSB), le Parti démo­cra­tique du tra­vail (PDT).

[8] Le PMDB hérite du MDB, parti d’opposition toléré par les mili­taires dans les années 1970 et dont le rôle était de donner une façade démo­cra­tique à la dic­ta­ture. Première force poli­tique au niveau muni­ci­pal, le PMDB a éga­le­ment le plus grand nombre de dépu­tés dans le Congresso (89). Sous le gou­ver­ne­ment Lula, plu­sieurs ministres appar­te­nant au PMDB ont fait leur marque.

[9] En 2006, l’État a sub­ven­tionné l’agriculture com­mer­ciale à la hau­teur de 50 mil­liards de réais contre 10 mil­liards versés à l’agriculture fami­liale. Voir à ce sujet Damien Larrouqué, Lula et la réforme agraire timo­rée, Observatoire poli­tique de l’Amérique latine et des Caraïbes, juin 2010.

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