Serge Paugam

Repenser la solidarité

L'apport des sciences sociales

Par Mis en ligne le 17 juillet 2011

Serge Paugam (dir.), Repenser la soli­da­rité. L’apport des sciences sociales, PUF, coll. « Quadrige Essais Débats », 2011.

Même en format « poche », l’ouvrage demeure impo­sant, au sens propre comme au sens figuré. Pas moins de 50 contri­bu­tions et près d’un mil­lier de pages com­posent en effet cette œuvre monu­men­tale, mais le sujet n’en méri­tait pas moins. Issu d’un col­loque orga­nisé en 2005-2006 à Paris, Repenser la soli­da­rité avait été publié une pre­mière fois en 2007. Malheureusement, le contexte actuel, illus­tré récem­ment par la sortie de Laurent Wauquiez – devenu depuis ministre de l’enseignement supé­rieur et de la recherche…- le 8 mai der­nier sur le « cancer de l’assistanat » alors même que le ren­floue­ment des banques était pré­senté comme une « néces­sité »- montre que, contrai­re­ment à ce que Serge Paugam écrit dans l’introduction inédite ajou­tée pour cette réédi­tion n’a sans doute pas été « lu par les can­di­dats à l’élection pré­si­den­tielle, les élus et les par­te­naires sociaux » et moins encore « éplu­ché dans les minis­tères, les admi­nis­tra­tions et les col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales » ; ce qui jus­ti­fie cette réédi­tion.

Car le projet, indi­qué par le titre, s’avère on ne peut plus ambi­tieux. Il ne s’agit rien moins que de reprendre le flam­beau des pion­niers du « soli­da­risme », récem­ment « exhu­més » par Serge Audier1 en rap­pe­lant aux membres de nos socié­tés les inter­dé­pen­dances qui existent de fait entre eux, tout en s’interrogeant sur la manière de les orga­ni­ser en ce début de siècle, face aux défis de l’époque contem­po­raine. Défis qui « n’ont pas changé » depuis les 6 ans qui séparent cette nou­velle publi­ca­tion de la pre­mière, mais que le contexte a rendu cepen­dant plus urgent. Reste que comme le pré­cise encore son direc­teur, l’ouvrage ne consti­tue pas un pro­gramme poli­tique mais « une invi­ta­tion à pro­lon­ger le débat dans toutes les couches de la société afin de ren­for­cer la conscience de ce qui consti­tue tou­jours le socle indis­pen­sable de toute vie sociale : la soli­da­rité ».

Il serait bien évi­dem­ment trop fas­ti­dieux de résu­mer ici l’ensemble des contri­bu­tions, et l’on se bor­nera à en donner quelques lignes géné­rales qui le tra­versent et confèrent, si l’on ose dire, une cer­taine soli­da­rité aux cinq dizaines de textes qui le consti­tue. Ceux-ci ne pré­sentent pour la plu­part pas de résul­tats de recherche inédits, mais davan­tage des syn­thèses sur des ques­tions spé­ci­fiques par des auteurs qui y ont consa­cré chaque fois la majeure partie de leurs tra­vaux. Ils sont ainsi ras­sem­blés en huit grandes thé­ma­tiques : la pre­mière est celle de la « jus­tice sociale ». Si sa défi­ni­tion est en elle-même un sinon l’enjeu de lutte poli­tique prin­ci­piel, et ne peut se déduire d’une simple logique comme le rap­pelle Jean-Pierre Dupuy et est indis­so­ciable de l’expérience vécue par chacun-e, elle peut cepen­dant être appro­chée par le modèle du « spec­ta­teur équi­table » comme le montre Michel Forsé à partir d’enquêtes d’opinion, et char­rie avec elle de nom­breuses autres ques­tions, non moins déli­cates à défi­nir et arti­cu­ler, à com­men­cer par l’égalité et la liberté. Leur arti­cu­la­tion est au fon­de­ment de « l’Etat-providence » – que d’aucuns pré­fèrent qua­li­fier d’Etat social pour éviter cer­taines conno­ta­tions lourdes de sens – ainsi que Philippe Van Parjis l’expose dans sa contri­bu­tion, où il plaide de nou­veau pour l’idée d’une allo­ca­tion uni­ver­selle, sorte de troi­sième terme « équi­table » ins­piré par Thomas Paine, entre les prin­cipes assu­ran­tiel et soli­daire, et qui pour­rait fonder selon lui « l’Etat-providence » du troi­sième mil­lé­naire.

La ten­dance actuelle semble cepen­dant davan­tage aller vers son rétré­cis­se­ment, que com­pen­se­rait avan­ta­geu­se­ment la pro­mo­tion des « soli­da­ri­tés fami­liales », notam­ment dans le contexte fran­çais marqué par un héri­tage d’Etat social « cor­po­ra­tiste », pour reprendre la fameuse typo­lo­gie de Gosta Esping-Andersen2. Ce sont donc à ces dites que sont consa­crées les contri­bu­tions de la deuxième partie, qui s’emploient cha­cune à en mon­trer les limites – pour ne pas dire les mirages. Chacun à leur manière, Irène Théry et Rémi Lenoir s’emploient ainsi à en retra­cer la généa­lo­gie et les impen­sés dans deux articles par­ti­cu­liè­re­ment éclai­rants3, tandis que Jean-Luc Déchaux montre que, loin de venir les atté­nuer, celles-ci viennent au contraire accen­tuer les inéga­li­tés de classe, ce que risque de ren­for­cer davan­tage à l’avenir la « détra­di­tio­na­li­sa­tion » de la famille alliée à une mar­chan­di­sa­tion tou­jours crois­sante. Face à la crise que ren­contre le sys­tème social « conser­va­teur » fran­çais – et en par­ti­cu­lier à ses dés­équi­libres géné­ra­tion­nels-, André Masson en appelle tou­te­fois pour sa part à consi­dé­rer à nou­veau les « soli­da­ri­tés inter­mé­diaires », entre les niveaux éta­tique et indi­vi­duel, « sur le mode méta­pho­rique des rela­tions fami­liales mais en évi­tant tout pater­na­lisme » (p.312). Bref, un « renou­veau de la pensée conser­va­trice » qui ne se limi­te­rait pas à la seule invo­ca­tion de la famille pour légi­ti­mer le déli­te­ment de la pro­tec­tion sociale : le débat n’est donc pas tran­ché, mais méri­te­rait d’être posé le plus lar­ge­ment pos­sible, tant les enjeux de la poli­tique fami­liale – rap­pe­lés ici par Julien Damon- et au-delà des rap­ports inter­gé­né­ra­tion­nels, qui font plus spé­ci­fi­que­ment l’objet de la troi­sième partie, sont aussi impor­tants que « dis­crets » dans le débat public actuel.

Plus que « la » famille, c’est en effet l’emploi sala­rié qui consti­tue le coeur du sys­tème social « cor­po­ra­tiste » fran­çais et qui serait aujourd’hui en crise. C’est au prin­cipe de cette « société sala­riale » et aux attaques qu’il subit aujourd’hui qu’est donc consa­cré la qua­trième partie, avec, bien entendu, une contri­bu­tion de Robert Castel qui revient sur l’installation d’un « pré­ca­riat », tandis que Serge Paugam revient sur ses propres tra­vaux sur la « dis­qua­li­fi­ca­tion » et que Margaret Maruani appelle à ne pas oublier de croi­ser la ques­tion de l’emploi avec celle du genre. Nicolas Duvoux met pour sa part à jour les impli­ca­tions pro­blé­ma­tiques de la logique de contrac­tua­li­sa­tion qu’a accom­pa­gné la mise en place du RMI – bien loin de repré­sen­ter une simple res­source plan­cher incon­di­tion­nelle-, et encore accen­tuée avec le RSA qui l’a rem­placé. Contre le mirage, qui s’est il est vrai aujourd’hui en partie éloi­gné, de la « flexi­cu­rité » danoise, que d’aucuns appe­laient à impor­ter en France, Jean-Claude Barbier revient sur les prin­cipes qui ont permis à ce sys­tème de fonc­tion­ner là-bas, ainsi que sur ses fra­gi­li­tés – incar­nées notam­ment par l’immigration et les refus indi­vi­duels de soli­da­rité. Là encore un diag­nos­tic assez pro­phé­tique au vu des déve­lop­pe­ments depuis la pre­mière publi­ca­tion de cette contri­bu­tion. Dans une veine proche, Bernard Gazier résume pour sa part le modèle des mar­chés tran­si­tion­nels du tra­vail, autre manière d’essayer de com­bi­ner un « besoin » de flexi­bi­lité accrue pour les employeurs, et celui d’une cer­taine pro­tec­tion pour les sala­riés.

La ques­tion des dis­cri­mi­na­tions, notam­ment à l’égard des immi­grés et de leurs des­cen­dants fait quant à elle l’objet de la cin­quième partie, tandis que la sixième est plus spé­ci­fi­que­ment consa­crée à celle des ségré­ga­tions urbaines et sco­laires. On y retrouve de manière feu­trée le débat, mal­heu­reu­se­ment insuf­fi­sam­ment publi­cisé, sur l’ampleur de la ségré­ga­tion rési­den­tielle, que l’économiste Eric Maurin avait porté dans le débat public, via l’abondante publi­cité qu’avait reçue à sa paru­tion son ouvrage élo­quem­ment inti­tulé Le ghetto fran­çais4 et nuancé lar­ge­ment par d’autres tra­vaux mon­trant que la « mixité », et donc les espaces « moyens-mélan­gés » demeu­raient malgré tout la norme, y com­pris dans l’agglomération pari­sienne5. Si comme l’a éga­le­ment rap­pelé Eric Charmes6, long­temps après l’article « clas­sique » de Madeleine Lemaire et Jean-Luc Chamboredon7, il importe de se méfier de l’injonction à la « mixité », l’enjeu réside en effet sans doute moins dans l’habitat que dans l’école, ainsi que le sug­gèrent notam­ment ici Marco Oberti, Mathias Millet et Daniel Thin, ainsi qu’Agnès Van Zanten dans des pers­pec­tives quelque peu dis­tinctes.

À côté des soli­da­ri­tés natio­nales, la deuxième moitié du 20e siècle a éga­le­ment vu monter les entre­prises de prise en charge de la « souf­france à dis­tance », ainsi que Luc Boltanski a qua­li­fiée la morale huma­ni­taire8, incar­nées notam­ment par la figure des ONG. C’est à cette thé­ma­tique qu’est consa­crée la sep­tième partie, avec notam­ment un article par­ti­cu­liè­re­ment éclai­rant de François-Xavier Schweyer sur l’évolution des fonc­tions allouées à l’hôpital, ainsi que deux contri­bu­tions de Thierry Pech et Philippe Ryfman sur celle des « fron­tières » des ONG. Parmi les nom­breuses ques­tions que la place de ces der­nières dans l’espace public pose, d’aucuns ne manquent pas de mettre en paral­lèle leur montée avec la résorb­tion de l’Etat social. C’est à celle-ci -qui s’inscrit plus pro­fon­dé­ment dans un redé­ploie­ment, plutôt qu’un retrait pur et simple, des ins­ti­tu­tions éta­tiques9 – qu’est consa­crée la hui­tième et der­nière partie de l’ouvrage. On lira notam­ment avec atten­tion les contri­bu­tions de François-Xavier Merrien et Bruno Pallier qui reviennent chacun sur l’évolution des fon­de­ments de l’Etat social, où pour le pre­mier, au consen­sus bis­mar­ckien a suc­cédé celui de Philadelphie10 au sortir de la Seconde guerre mon­diale, avant de lais­ser aujourd’hui la place au consen­sus de Washington, por­teurs chacun d’une vision de la société, mais aussi des indi­vi­dus radi­ca­le­ment dif­fé­rente ; tandis que le second montre bien com­ment le sys­tème assu­ran­tiel perd pro­gres­si­ve­ment sa dimen­sion soli­daire pour donner même lieu en cer­tains cas à une redis­tri­bu­tion ver­ti­cale inver­sée. Frédéric Lebaron et Franz Schultheis ainsi qu’Anthony Atkinson posent la ques­tion d’une trans­po­si­tion des soli­da­ri­tés sociales vers le niveau euro­péen, en met­tant notam­ment en évi­dence pour les pre­miers les ambi­va­lences – pour ne pas dire plus- des poli­tiques insuf­flées par l’Union euro­péenne pour lutter contre le chô­mage des « jeunes » au tour­nant des années 200011.

Sans pré­tendre faire « le tour de la ques­tion », cet impres­sion­nant volume apporte moins de solu­tions qu’il n’ouvre de pistes de réflexion et d’interrogation. Telle est pré­ci­sé­ment la tâche des sciences sociales, et on ne peut qu’espérer que le plus grand nombre se sai­sisse de telle ou telle syn­thèse ici pré­sen­tée, sans être effrayé par la taille de l’ensemble. Le style rela­ti­ve­ment clair dans lequel la plu­part est en effet rédi­gée le rend en effet acces­sible, et si l’on peut for­mu­ler un seul regret, indé­pen­dam­ment des désac­cords que cer­taines ana­lyses peuvent sus­ci­ter, c’est que les textes n’aient pas été actua­li­sés par leurs auteurs depuis la pre­mière publi­ca­tion, alors même que cer­tains l’auraient ample­ment mérité au vu des évo­lu­tions inter­ve­nues depuis concer­nant cer­tains des sujets trai­tés. Là encore, la tâche aurait demandé un tra­vail tita­nesque, dont le défaut illustre éga­le­ment cer­taines des fra­gi­li­tés du monde édi­to­rial comme aca­dé­mique.

Notes

1. Voir Serge Audier, La pensée soli­da­riste. Aux sources du modèle social répu­bli­cain, Paris, PUF, 2010. http://​lec​tures​.revues​.org/1240

2. Voir Gosta Esping-Andersen, Les trois mondes de l’Etat-providence, Paris, PUF, 1999.

3. A l’instar de celui que la pre­mière avait écrit au coeur de la sur­mé­dia­ti­sée « affaire DSK » : « La femme de chambre et le finan­cier », Le Monde, 23 mai 2011 : http://​www​.lemonde​.fr/​i​d​e​e​s​/​a​r​t​i​c​l​e​/​2​0​1​1​/​0​5​/​2​3​/​l​a​-​f​e​m​m​e​-​d​e​-​c​h​a​m​b​r​e​-​e​t​-​l​e​-​f​i​n​a​n​c​i​e​r​_​1​5​2​5​9​5​3​_​3​2​3​2​.html

4. Paris, Seuil, « La République des idées », 2004.

5. Voir notam­ment Edmond Préteceille, « La ségré­ga­tion sociale a-t-elle aug­menté ? La métro­pole pari­sienne entre pola­ri­sa­tion et mixité », Sociétés contem­po­raines, n°62, 2006, pp. 69-93

6. Voir « Pour une approche cri­tique de la mixité sociale », La Vie des idées, 10 mars 2009 : http://​www​.lavie​de​si​dees​.fr/​P​o​u​r​-​u​n​e​-​a​p​p​r​o​c​h​e​-​c​r​i​t​i​q​u​e​-​d​e​-​l​a​.html

7. « Proximité spa­tiale et dis­tance sociale. Les grands ensembles et leur peu­ple­ment », Revue Française de Sociologie, vol.11, n°1, 1970, pp.3-33 : http://​www​.persee​.fr/​w​e​b​/​r​e​v​u​e​s​/​h​o​m​e​/​p​r​e​s​c​r​i​p​t​/​a​r​t​i​c​l​e​/​r​f​s​o​c​_​0​0​3​5​-​2​9​6​9​_​1​9​7​0​_​n​u​m​_​1​1​_​1​_1610

8. La souf­france à dis­tance, Paris, Métaillié, 1993.

9. Voir notam­ment sur ce pro­ces­sus Laurent Bonnelli et Willy Pelletier (dir.), L’Etat déman­telé, Paris, La Découverte, 2010.

10. Auquel Alain Supiot a éga­le­ment consa­cré un ouvrage sti­mu­lant récem­ment : L’Esprit de Philadelphie, Paris, Seuil, 2010.

11. Sur l’évacuation dès l’origine de toute dimen­sion « sociale » réelle dans la construc­tion euro­péenne, voir François Denord et Antoine Schwartz, L’Europe sociale n’aura pas lieu, Paris, Raisons d’Agir, 2009.

Pour citer cet article

Référence électronique

Igor Martinche, « Serge Paugam, Repenser la soli­da­rité. L’apport des sciences sociales », Lectures [En ligne], Les comptes rendus, 2011, mis en ligne le 13 juillet 2011, consulté le 17 juillet 2011. URL : http://​lec​tures​.revues​.org/6015

Les commentaires sont fermés.