Quelques constats sur la crise en Grèce

Démocratie et rupture dans la lutte contre l’austérité

Par , Mis en ligne le 18 juillet 2015

Comme beau­coup de mili­tants et mili­tantes de la gauche anti-aus­té­rité par­tout dans le monde, nous avons suivi, d’heure en heure, la crise grecque depuis quelques semaines. Comme tout le monde, nous ne sommes pas heu­reux du dénoue­ment. Qu’une telle mise en tutelle sur le peuple grec soit mise en place par la com­mis­sion euro­péenne est une nou­velle triste. Cependant, nous voyons bien que la situa­tion n’est pas figée et que la lutte va se pour­suivre sur le plan idéo­lo­gique, éco­no­mique et poli­tique. L’histoire ne se ter­mine jamais, encore moins celle de la lutte des classes.

Nous vou­lons pro­fi­ter de ce moment pour tirer quelques constats de cette période qui va certes passer à l’histoire de la gauche dans le monde. Nous vou­lons tirer des leçons pour pour­suivre la lutte contre l’austérité, une lutte qui est deve­nue, par la force de choses, l’enjeu prin­ci­pal qui lie les dif­fé­rentes orga­ni­sa­tions de la nou­velle gauche radi­cale que ce soit en Allemagne, en Espagne, en Écosse au Portugal et aussi ici au Québec.

Certains diront que la stra­té­gie élec­to­rale emprun­tée par Syriza était une mau­vaise voie comme le démontre l’accord immonde que le gou­ver­ne­ment grec a été obligé d’adopter. Nous enten­dons gron­der les voix des Badiou ou de plu­sieurs anar­chistes qui répètent les varia­tions modernes du slogan « Élections, Pièges à con ». Nous croyons, au contraire, que la voie élec­to­rale était néces­saire pour un parti mul­ti­ten­dance de gauche radi­cale comme Syriza. Sans cette voie, le parti serait resté dans l’ombre et le gou­ver­ne­ment grec n’aurait pas réussi à faire trem­bler les banques cen­trales et les gou­ver­ne­ments euro­péens aussi long­temps. Et ces gou­ver­ne­ments vont avoir peur encore long­temps, car la lutte, nous l’avons dit n’est pas ter­mi­née. Nous repre­nons ici la mise en garde de Poulantzas dans son der­nier livre qui lui-même repre­nait les propos de Rosa Luxembourg. Cette mise en garde est la sui­vante : la démo­cra­tie directe ne peut se passer de la démo­cra­tie par­le­men­taire et l’inverse. Dans ce sens, l’opposition interne qu’a consti­tué la Plateforme de Gauche au sein de Syriza s’est avérée cru­ciale et son alliance stra­té­gique pos­sible avec Antarsya, ou d’autres cou­rants radi­caux et révo­lu­tion­naires, des plus impor­tantes pour l’avenir de la lutte de classes en Grèce. Car elle sort ces sec­teurs de gauche mili­tante de la démo­cra­tie par­le­men­taire pour les faire sauter de plain-pied dans la démo­cra­tie directe et faire le tra­vail poli­tique qui s’impose en Grèce et par­tout dans le monde : se battre contre l’austérité et forger une stra­té­gie de rup­ture avec le capi­ta­lisme.

Cette recom­po­si­tion, avec son lot inévi­table de scissions/​regroupements, qui peut appa­raitre néfaste pour la gauche ne l’est pas, car elle régé­nère la démo­cra­tie en géné­ral et elle permet de réac­ti­ver la lutte. Imaginons un ins­tant la situa­tion s’il y avait eu una­ni­mité chez les dépu­tés de Syriza au par­le­ment grec. Le parti au grand com­plet, se serait coupé des mou­ve­ments sociaux et aurait pu com­men­cer à se gan­gre­ner d’une manière assez rapide. Une vraie gauche mili­tante ne doit pas être fonc­tion­na­liste et cher­cher par tous les moyens néces­saires à éviter les débats pour main­te­nir les liens orga­ni­sa­tion­nels. La gauche doit être conflic­tuelle dans la mesure où elle doit mettre de l’avant le choc des idées sans conces­sion et au risque d’ébranler par­fois les orga­ni­sa­tions poli­tiques qui repré­sentent cette gauche. La Plateforme de Gauche est un exemple cou­ra­geux de cette volonté de pour­suivre la lutte par des moyens extra-par­le­men­taires en sym­biose avec les mou­ve­ments sociaux. En der­nière ins­tance, c’est la rue qui l’emporte sur les urnes, car c’est là que réside le réel poten­tiel de dépas­ser le sys­tème.

Faut-il cepen­dant accu­ser d’une manière lapi­daire l’autre cou­rant de Syriza repré­senté par Tsipras et ses col­lègues ? Nous devons le cri­ti­quer parce qu’il a trop fait confiance à une ten­dance cen­triste pro-euro­péenne qui cher­chait plus un accord qu’une véri­table amé­lio­ra­tion des condi­tions de vie de la popu­la­tion grecque. Il a commis une erreur fatale en refu­sant de se donner un plan B et a lit­té­ra­le­ment gas­pillé la vic­toire écla­tante du « non » au refe­ren­dum. Mais nous ne pou­vons reje­ter entiè­re­ment ce cou­rant et le tra­vail qu’il a accom­pli pen­dant ces der­niers cinq mois au pou­voir y com­pris durant la cam­pagne réfé­ren­daire. Nous croyons qu’une partie de la gauche inter­na­tio­nale est trop portée sur l’anathème. Ce n’est pas nou­veau sur­tout lorsque la gauche est portée au pou­voir. Lula, Chavez et aujourd’hui Morales se sont tous fait tirer à bou­lets rouges, et avec raison très sou­vent. Cependant, les cri­tiques mêmes les plus acerbes contre des lea­ders, des gou­ver­ne­ments ou des partis n’éjectent pas auto­ma­ti­que­ment les des­ti­na­taires de ces cri­tiques du camp large de la gauche dans lequel nous mili­tons. Nous sommes pour une soli­da­rité inter­na­tio­na­liste active, mais elle se doit d’être aussi cri­tique. Au final, c’est la pra­tique poli­tique qui déci­dera qui est ou non dans le camp de la gauche authen­ti­que­ment anti-néo­li­bé­rale.

Plus que tout, nous devons nous soli­da­ri­ser avec le peuple grec qui n’aura pas d’autre choix que de se battre contre le nou­veau mémo­ran­dum. Il s’agit de l’enjeu prin­ci­pal. Nous devons nous soli­da­ri­ser avec les popu­la­tions de l’Europe qui sont aux prises avec des mesures scan­da­leuses d’austérité. Ces luttes, nous devons l’espérer aussi, pour­raient porter d’autres partis poli­tiques de gauche mili­tante au pou­voir ou dans l’opposition quasi offi­cielle.

Mais la meilleure manière de se soli­da­ri­ser, c’est de mener la lutte qui s’impose au Québec contre les gou­ver­ne­ments néo-libé­raux à Québec et à Ottawa. Par ailleurs, nous avons les mêmes enjeux qu’en Europe : com­ment com­bi­ner la voie élec­to­rale et les mobi­li­sa­tions de masse, com­ment éta­blir le lien stra­té­gique entre les orga­ni­sa­tions poli­tiques et les mou­ve­ments sociaux, com­ment déve­lop­per une stra­té­gie de rup­ture appuyée par les classes popu­laires. Par ailleurs, la ques­tion de la sou­ve­rai­neté popu­laire est un déter­mi­nant très impor­tant de nos déci­sions poli­tiques comme nous venons de le voir avec le gou­ver­ne­ment grec et son rap­port avec l’Europe. Et, la gauche qué­bé­coise connait très bien cette réa­lité !

2015/07/17

René Charest

Roger Rashi

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