La longue marche de la droite conservatrice au Canada

Par Mis en ligne le 18 juillet 2015

L’élection des conser­va­teurs en 2006 ne repré­sen­tait pas en soi une montée de la droite au sens de la conscience poli­tique de la popu­la­tion au Canada ni cer­tai­ne­ment au Québec. C’était le résul­tat d’un chan­ge­ment poli­tique qui s’est opéré durant plu­sieurs années et qui a mené à l’affaiblissement puis au dis­cré­dit du Parti libé­ral du Canada et éga­le­ment la consé­quence de la fai­blesse des forces de gauche et du NPD à contrer les forces conser­va­trices qui se construi­saient afin de com­bler l’espace qui se pré­sen­tait.

La faillite des libé­raux et la montée des conser­va­teurs

Fait mar­quant, la ques­tion consti­tu­tion­nelle a été à deux reprises l’élément déter­mi­nant qui a fait dérailler les libé­raux. Le pre­mier concerne par­ti­cu­liè­re­ment le Québec. Le Parti libé­ral jouis­sait en 1980 d’une emprise quasi totale au Québec, il avait obtenu 74 sièges n’en concé­dant qu’un seul au Parti conser­va­teur. Mais la tra­hi­son des pro­messes de Pierre Elliott Trudeau lors du réfé­ren­dum de 1980 par la dimi­nu­tion en 1982 des pou­voirs lin­guis­tiques du seul gou­ver­ne­ment contrôlé par une majo­rité fran­co­phone au pays a marqué ce parti qui jamais depuis n’a été capable d’obtenir à nou­veau le suf­frage d’une majo­rité de fran­co­phones qué­bé­cois. L’échec des négo­cia­tions consti­tu­tion­nelles du lac Meech devait débou­cher par la suite sur la créa­tion du Bloc Québécois en 1991.

Le deuxième évé­ne­ment a été l’enquête de la com­mis­sion Gomery. Créée en 2004 sous le gou­ver­ne­ment de Paul Martin elle a révélé l’implication du gou­ver­ne­ment libé­ral de Jean Chrétien dans le scan­dale des com­man­dites lors du réfé­ren­dum qué­bé­cois de 1995. Le Bloc Québécois et le Parti conser­va­teur ten­te­ront une pre­mière fois de défaire les Libéraux de Paul Martin en 2005, mais l’appui du NPD de Jack Layton en échange de conces­sions au budget les en avait empê­chés. Stephen Harper arri­vera tout de même à ses fins et pren­dra la tête d’un gou­ver­ne­ment mino­ri­taire en 2006.

Issu de la réor­ga­ni­sa­tion de la droite conser­va­trice au sein du Reform Party qui comp­tait déjà 60 dépu­tés en 1997 puis de l’Alliance réfor­miste qui avala le Parti pro­gres­siste-conser­va­teur, Stephen Harper prit la tête du nou­veau Parti conser­va­teur et fit élire 99 dépu­tés lors des élec­tions de 2004. Comme le men­tion­nait Pierre Beaudet, « Il avait promis, à l’époque où il s’emparait du Parti “pro­gres­siste-conser­va­teur” de démo­lir les pierres angu­laires his­to­riques du fédé­ra­lisme cana­dien, notam­ment le concept des “deux peuples fon­da­teurs” et de leurs droits. Pour lui, le bilin­guisme repré­sente un ves­tige d’une époque révo­lue où le “vrai” Canada était forcé de faire des conces­sions à la “mino­rité fran­co­phone”. C’est dans ce sens qu’il faut inter­pré­ter les nomi­na­tions à la Cour suprême et dans la fonc­tion de Vérificateur géné­ral. »(1)

L’impact des poli­tiques conser­va­trices au Québec

Arrivés au pou­voir, les conser­va­teurs recom­mandent que le Québec soit reconnu comme nation. Manœuvre habile qui ten­tait de désa­mor­cer la fer­veur sou­ve­rai­niste au Québec, mais les expli­ca­tions de Stephen Harper indi­quaient bien le sens qu’il fal­lait donner à cette posi­tion : « La vraie ques­tion est simple, a lancé M. Harper en Chambre : est-ce que les Québécois forment une nation au sein d’un Canada uni ? La réponse est oui. Les Québécois forment-ils une nation indé­pen­dante du Canada ? La réponse est non, et elle sera tou­jours non. (2)

L’acharnement des conser­va­teurs à éli­mi­ner le registre des armes à feu a consti­tué à ce cha­pitre la pire insulte faite envers les luttes du peuple qué­bé­cois. Ce registre a été créé grâce au tra­vail des sur­vi­vantes de la tuerie sur­ve­nue à l’école Polytechnique de l’Université de Montréal en 1989 où 14 femmes avaient perdu la vie. Ces assas­si­nats posaient doré­na­vant la ques­tion du contrôle des armes à feu, mais nous ame­naient éga­le­ment à nous ques­tion­ner sur la pro­fon­deur que pou­vait atteindre la haine envers les femmes et les rai­sons qui la motivent. Le retrait du registre repré­sente en quelque sorte la fin de la volonté de lutte contre la vio­lence faite aux femmes.

En 2011, le ministre John Baird fai­sait reti­rer les deux toiles du peintre qué­bé­cois Alfred Pellan du hall d’entrée du minis­tère des Affaires étran­gères pour les rem­pla­cer par un por­trait de la reine Élisabeth II. Si Harper concé­dait que le Québec est une nation, il venait nous rap­pe­ler que nous sommes une nation colo­ni­sée dans un état monar­chique. Les cou­pures dans le milieu cultu­rel viennent ter­mi­ner ce sombre tableau. Les réduc­tions de 130 mil­lions de dol­lars à Radio-Canada ont pour consé­quence de sup­pri­mer 650 emplois dont près de la moitié soit 312 dans le sec­teur fran­co­phone seule­ment, d’ici 2 020 250 emplois de plus seront coupés. Sans comp­ter les cou­pures de 10,6 mil­lions de dol­lars à Téléfilm Canada et de 6,7 mil­lions à l’Office natio­nal du film deux autres ins­ti­tu­tions qui sou­tiennent la créa­ti­vité fran­co­phone. (3)

Les modi­fi­ca­tions appor­tées à la carte élec­to­rale vien­dront dimi­nuer la repré­sen­ta­tion du Québec au par­le­ment fédé­ral. À la pro­chaine élec­tion, il y a aura 3 sièges de plus au Québec, mais 15 de plus en Ontario, 6 de plus en Alberta, 6 de plus en Colombie-Britannique.

La réduc­tion du rôle de l’État au béné­fice des entre­prises

Le gou­ver­ne­ment Harper s’est donné comme tâche de dimi­nuer le rôle de l’État en ce qui concerne des domaines comme la recherche scien­ti­fique, laquelle peut per­mettre d’analyser les effets des poli­tiques d’expansion pétro­lière sur l’environnement, et les res­sources pour les per­sonnes dans le besoin en cou­pant les sub­ven­tions pour la plu­part des orga­nismes com­mu­nau­taires et de soli­da­rité. Mais il concentre les pou­voirs dis­cré­tion­naires comme la loi C-51 le pré­voit en ce qui concerne les don­nées per­son­nelles et le pou­voir d’enquête sur la vie privée en invo­quant la peur du ter­ro­risme et pro­pose des règles de rece­va­bi­lité qui ne s’appliquent qu’aux syn­di­cats afin de res­treindre leurs actions.

Il a modi­fié la loi de l’assurance-emploi en 2013 de façon à forcer les pres­ta­taires à accep­ter n’importe quel emploi indé­pen­dam­ment de leurs inté­rêts ou qua­li­fi­ca­tions, et ce, à des salaires infé­rieurs à ce qu’ils sont en droit d’espérer. Cela oblige les gens à accep­ter n’importe quelles condi­tions de tra­vail et n’importe quels salaires. Conséquemment, on crée une pres­sion à la baisse sur les salaires et les condi­tions de l’ensemble des tra­vailleurs et tra­vailleuses.

Cette réforme place aussi des familles et des régions entières devant le choix de deve­nir pres­ta­taires de l’aide sociale, ou de chan­ger de région afin de pou­voir sur­vivre. À la pré­ca­rité sala­riale, Harper ajoute un deuxième impact majeur : la mobi­lité d’une main-d’œuvre à bon marché, vers des sec­teurs où il veut pro­mou­voir l’expansion : l’Alberta est toute dési­gnée. Pendant ce temps, si le choix des tra­vailleurs et tra­vailleuses est de chan­ger de région, qui occu­pera les emplois sai­son­niers dans nos régions ?

Les modi­fi­ca­tions appor­tées dans la même année à la for­ma­tion de la main-d’œuvre par le ministre des Finances Jim Flaherty venaient bou­cler la boucle. Il affir­mait vou­loir jume­ler les Canadiens aux emplois dis­po­nibles. “Au Canada, la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle n’est pas suf­fi­sam­ment liée aux com­pé­tences dont les employeurs ont besoin ou aux emplois dis­po­nibles. […] Pour ren­ver­ser cette ten­dance, il est essen­tiel d’assurer la concor­dance entre les besoins des employeurs et la for­ma­tion que reçoivent les Canadiens”. (4)

Le but avoué, selon la secré­taire par­le­men­taire Kellie Leitch était de reti­rer les déci­sions concer­nant la for­ma­tion de la main-d’œuvre des mains des gou­ver­ne­ments pour les remettre à l’entreprise privée. La for­ma­tion de la main-d’œuvre deve­nait donc un domaine pri­va­tisé, 300 des 500 mil­lions prévus pour ce fonds sont doré­na­vant condi­tion­nels à la contri­bu­tion des pro­vinces, mais sur­tout des entre­prises. La nou­velle loi ren­dait donc impé­ra­tive l’adhésion des pro­vinces à ce modèle de pri­va­ti­sa­tion de la for­ma­tion pour avoir droit aux sub­ven­tions fédé­rales. Le gou­ver­ne­ment Harper fait en sorte que le privé (et plus seule­ment le gou­ver­ne­ment) dicte ses choix en matière de for­ma­tion pro­fes­sion­nelle.

La fin du ser­vice postal à domi­cile quant à lui est un pré­lude à la pri­va­ti­sa­tion et à la fin du ser­vice postal uni­ver­sel.

La poli­tique fédé­rale nous concerne

Nous n’avons plus le droit de prendre ces ques­tions à la légère. Gilles Duceppe pré­tend qu’on peut faire alliance avec n’importe qui même Harper s’il s’agit de l’intérêt du Québec. Évidemment avec seule­ment cinq dépu­tés au Québec les conser­va­teurs ne sont peut-être pas une menace pour le Bloc Québécois, mais le main­tien des conser­va­teurs au pou­voir en est cer­tai­ne­ment une pour la popu­la­tion qué­bé­coise autant que pour la popu­la­tion cana­dienne et les pre­mières nations.

La sou­ve­rai­neté du Québec sera déci­dée par les citoyens et citoyennes du Québec, mais pour l’instant et tant que nous n’aurons pas réussi à entre­prendre cette démarche, la poli­tique fédé­rale nous concerne et doit être prise au sérieux.

L’alternative reste à construire, si la droite a réussi à prendre cette place c’est qu’il y a un vide poli­tique à gauche. On ne peut se conten­ter de voter NPD, il faut construire des liens de soli­da­rité entre la société civile du Québec et du Reste du Canada, il faut prendre notre des­ti­née en main et com­battre la droite sur le ter­rain.

André Frappier

Mardi 30 juin 2015

Notes

(1) La conster­nante per­for­mance du NPD, Pierre Beaudet, Presse-toi à gauche, 8 novembre 2011

(2) Le Devoir 23 novembre 2006

(3) Regroupement des artistes en arts visuels du Québec

(4) Communiqué de presse du ministre des Finances

Les commentaires sont fermés.