Ils sont, ils étaient, ils seront des cen­taines, des mil­liers, des cen­taines de mil­liers à partir pour ne jamais arri­ver. Et comme d’habitude, après le temps de l’émotion et de l’indignation vien­dra celui de l’oubli et de l’indifférence. Ils sont, ils étaient, ils seront tous oubliés parce que des poli­tiques éco­no­miques inéga­li­taires et assas­sines conti­nue­ront à secré­ter le chô­mage et la pau­vreté de masse, les conflits armés et le réchauf­fe­ment cli­ma­tique. Au cours des vingt der­nières années, presque 30 000 per­sonnes ont péri aux portes de l’Europe. Depuis le début de 2015 que l’Europe a pro­clamé « l’année du déve­lop­pe­ment », on estime à 1 700 le nombre de morts, voire plus, car cette com­pa­ti­bi­lité macabre est hasar­deuse.

Qui est res­pon­sable ?

Plus que les migrants et leurs par­cours, les filières, la situa­tion des pays d’origine et de tran­sit, ce sont les poli­tiques de l’Europe qui sont en ques­tion. En plus des rap­ports de domi­na­tion qu’elle entre­tient avec l’Afrique à qui elle impose son modèle de déve­lop­pe­ment, l’Europe se bar­ri­cade, devient for­te­resse et aussi prison. La ques­tion n’est pas seule­ment de savoir si elle fait assez et com­ment elle s’y prend pour sauver des vies humaines en Méditerranée. Mais qu’a-t-elle fait dans les pays d’origine des can­di­dats au départ ? Entre-temps, on accé­lère la construc­tion de centres de réten­tion admi­nis­tra­tive à l’intérieur des­quels on bafoue à la fois le droit inter­na­tio­nal de l’asile et la Déclaration uni­ver­selle des droits de 1948, qui sti­pule « le droit de toute per­sonne à quit­ter libre­ment tout pays, y com­pris le sien ». Au lieu de sortir de cette voie sans issue, les États euro­péens pré­fèrent parler de cor­ri­dors huma­ni­taires, de règles sécu­ri­taires, de Frontex, de sur­veillance aux fron­tières, de pré­sence mili­taire et d’arraisonnement des bateaux le long des côtes afri­caines et d’intervention à la « source » en Libye.

La Libye ? Parlons-en !

Lors du Troisième sommet Afrique-Union Africaine en novembre 2010 en Libye, Mouammar Kadhafi avait accueilli en grande pompe les diri­geants de 80 pays afri­cains et euro­péens. Les par­ti­ci­pants s’étaient mis d’accord pour un par­te­na­riat orienté vers la créa­tion d’emplois, l’augmentation des inves­tis­se­ments, la crois­sance éco­no­mique, la paix, la sta­bi­lité et des mesures concrètes pour faire face aux consé­quences des chan­ge­ments cli­ma­tiques tout en iden­ti­fiant la néces­sité de régu­ler et l’organiser les migra­tions. Qu’est-ce qu’on a vu à la place de ces belles paroles ? La Libye a été dis­lo­quée et Kadhafi tué. Par la suite et jusqu’à aujourd’hui, on assiste à la pro­li­fé­ra­tion des milices sur­ar­mées qui contrôlent des par­ties du pays, ainsi que l’exode de dizaines de mil­liers de tra­vailleurs ori­gi­naires de l’Afrique sub­sa­ha­rienne et du Maghreb. Selon l’ancien ministre fran­çais de la Défense Jean Pierre Chevènement, la Libye post – Kadhafi est un champ de ruines. La des­truc­tion de cet État a été causée par l’Europe qui « a violé une réso­lu­tion des Nations unies qui man­da­tait une inter­ven­tion selon le droit de pro­té­ger les popu­la­tions de Benghazi pour pro­vo­quer un chan­ge­ment de régime ». Aujourd’hui, on arrête les pas­seurs. Qui tra­duira devant la Cour pénale inter­na­tio­nale les fau­teurs de la guerre en Libye dont le Mali est la pre­mière vic­time col­la­té­rale en Afrique sub­sa­ha­rienne ?

Quelle mon­dia­li­sa­tion ?

« Nous sommes mena­cés par un géno­cide, une catas­trophe d’une ampleur telle qu’elle fera plus de vic­times que le bilan cumulé de toutes les guerres et les catas­trophes natu­relles que l’histoire a connues » pré­vient Samir Amin du fait des poli­tiques que l’Organisation mon­diale du com­merce tente d’imposer. En Afrique, la main­mise des socié­tés trans­na­tio­nales sur les terres agri­coles exclura davan­tage de pay­sans et de pay­sannes de la pro­duc­tion. Un tra­vailleur agri­cole bien équipé pour­rait rem­pla­cer 2 000 pay­sans pauvres. Trois mil­liards de per­sonnes ne pour­ront pas être absor­bées par l’industrie, même avec une crois­sance fan­tas­tique. Agriculteurs, éle­veurs, pêcheurs, com­mer­çants, arti­sans sont mena­cés. Les migrants sont com­po­sés de tous ceux-là. Les Accords de par­te­na­riat éco­no­miques (APE) impo­sés aux États afri­cains ne sont pas faits pour arran­ger cette situa­tion. Pas plus que le TAFTA, qui se tra­duira lui aussi par la sup­pres­sion des bar­rières tari­faires et doua­nières entre les États-Unis et l’Europe ! Au regard de cette réa­lité, une soli­da­rité de combat s’impose entre les peuples du monde.

Nous ne bais­sons pas les bras

De Thiaroye au Sénégal, les mères et les veuves des migrants dis­pa­rus en mer avec à leur tête la cou­ra­geuse Yayi Bayam Diouf sont venues à nous à Bamako au Mali. Ensuite, avec des mères et des veuves de migrants maliens dis­pa­rus dans les mêmes condi­tions, nous nous sommes ren­dues à notre tour à Thiaroye où au bord de la mer glou­tonne qui avale nos enfants, nous nous sommes recueillies. Nous avons prié pour ceux qui ne sont plus et pour les res­ca­pés. Parce que nous sommes ces mères inquiètes et pen­santes, parce que nos enfants sont en danger, parce que notre monde vacille, apeuré, mais aveugle et sourd à leur dou­leur, nous res­tons vigi­lantes et refu­sons qu’ils soient sacri­fiés sur l’autel du marché roi.

Aminata Dramane Traoré et Nathalie M’Dela-Mounier

(Militantes afri­caines et auteures de L’Afrique muti­lée)

Les commentaires sont fermés.