Amérique latine

Pratiquer une solidarité active avec certains processus de transformation sans les fétichiser

Des dents vont grincer, peut-être. C’est que Marc Saint-Upéry, auteur d’un livre passionnant consacré aux gauches sud-américaines, "Le Rêve de Bolivar", ne prend pas de pincettes pour démonter les fantasmes politiques occidentaux sur l’Amérique latine. Ultra-documentées, ses analyses brillent par leur cohérence et leur objectivité. Entretien en deux parties.
Par Mis en ligne le 26 octobre 2009

La politique latino-américaine draine beaucoup de fantasmes « sauce Guevara/Tapioca », surtout quand elle concerne la gauche. Pourquoi projette-t-on tant d’irrationnel sur cette partie du monde et sur ses hommes politiques (sur Chávez, par exemple) ?

C’est ce que j’appelle le problème de l’« exotisme familier ». Il y a entre l’Europe – notamment l’Europe de langue romane – et l’Amérique latine un mélange de différence exotique et de continuité culturelle – entre autres en raison du substrat latin et catholique et de la proximité linguistique – qui font de cette relation un espace de projection privilégié de tous les fantasmes idéologiques et de toutes les pulsions utopiques. Hier, Paris était la Mecque du progrès et de la culture pour toutes les élites latino-américaines. Aujourd’hui, les expériences menées à Caracas ou à La Paz sont perçues comme une des clés de l’émancipation universelle par une partie de la gauche radicale européenne. Les mêmes personnes qui se garderaient bien de se prononcer sans enquête approfondie sur la trajectoire des maoïstes népalais, les problèmes du gouvernement communiste indien au Bengale, la guérilla musulmane en Thaïlande ou les conflits internes de l’ANC sud-africaine, n’hésiteront pas à émettre des proclamations définitives ou à s’engager dans des polémiques féroces – et en général passablement sous-informées – à propos des zapatistes, de Chávez ou des piqueteros argentins. Il n’est pas trop difficile d’apprendre l’espagnol ou le portugais, il est encore plus facile de croire qu’on les comprend bien et surtout, qu’on saisit par ce biais toutes les nuances d’une situation sur le terrain – y compris quand on y exalte l’altérité supposée de l’Indien ou du Noir (qui semble consoler certains de la grisaille de leur modernité quotidienne). Bref, l’avantage de l’Amérique latine, du point de vue de l’imaginaire, c’est que c’est une sorte de Même qui est un peu Autre et un Autre qui est un peu le Même.

Vous refusez le manichéisme à l’œuvre chez beaucoup de commentateurs politiques. Pour vous, il n’y a pas deux gauches en Amérique du Sud, mais quatre ou cinq, voire plus. Pourquoi se refuse-t-on à admettre la complexité de ce paysage politique ?

Je ne sais pas si on peut généraliser quant à un « refus » général d’admettre la complexité, mais ce qui est clair, c’est qu’il y a, à droite comme à gauche, bien des préjugés et des œillères idéologiques. Et je ne dis pas ça parce que je me considère comme au-delà du bien et du mal : je m’inscris clairement a gauche et j’ai des activités militantes qui seraient considérées comme impardonnables par les journalistes censément « objectifs », lesquels font souvent de la politique et de l’agitation idéologique sans le dire. Mais je crois que les militants devraient essayer d’éviter de croire systématiquement à leur propre propagande, parce que ça finit par leur jouer de mauvais tours. Il me semble qu’on peut fort bien pratiquer une solidarité active avec certains processus de transformation sans les fétichiser ni tomber dans la « mythologie militante », comme la dénonce justement le sociologue bourdieusien Franck Poupeau [1].

« Je crois que les militants devraient essayer d’éviter de croire systématiquement à leur propre propagande, parce que ça finit par leur jouer de mauvais tours. »

Quant à la fameuse histoire des soi-disant « deux gauches », certains lecteurs critiques m’ont reproché une forme d’empirisme agnostique qui tendrait à suggérer qu’il y aurait en fait autant de gauches que de pays, voire que de courants de la gauche elle-même au sein de chaque pays. Si c’était là ce que je disais, ce serait effectivement tautologique et ne nous avancerait pas beaucoup en termes d’analyse. Mais ce n’est pas ce que je dis. Il y a certainement des « ressemblances de famille » et des catégorisations possibles, mais elles ne sont pas toujours celles qu’on croit. Par exemple, on parle souvent de l’axe Caracas-Quito-La Paz, et il est vrai qu’il y a des éléments communs entre ces gouvernements. D’une part, il y a ce qu’on peut appeler la « mystique refondationnelle », l’idée qu’il fallait refonder symboliquement la république ou la nation sur de nouvelles bases ; c’est cette idée qui a justifié dans ces trois pays la convocation d’une Assemblée constituante. D’autre part, il y a une certaine sensibilité « national-populaire », un convocation rhétorique d’un « peuple » générique et parfois sacralisé contre une oligarchie maléfique et antipatriotique. Cette sensibilité existe dans une version légèrement plus ethnicisée en Bolivie, plus caudilliste au Venezuela, plus républicaine-jacobine en Équateur ; elle est en tout cas assez différente de la matrice réformiste d’origine marxiste-catholique, classiste et démocratique radicale du PT brésilien, ou bien de la tradition social-démocrate chilienne.

Cela dit, il n’y a en Équateur ou en Bolivie rien qui ressemble à l’occupation massive de l’appareil d’État par des militaires de carrière telle qu’elle a lieu au Venezuela – et soit dit en passant, rien qui soit comparable en termes quantitatifs à l’orgie rentière et au niveau de corruption routinière qui existe au pays de Chávez. Inversement, au Venezuela, l’écrasante majorité tant des couches intellectuelles créatives que des nouvelles classes moyennes technocratiques sont – ou sont devenues – radicalement antichavistes, alors qu’elles soutiennent assez largement le gouvernement en Équateur, par exemple. Et au niveau des politiques publiques, les soi-disant différences entre « radicaux » et « modérés » tiennent encore moins la route. Donnons quelques exemples. Le gouvernement d’Evo Morales, que d’aucuns perçoivent comme un régime « radical » et « issu des mouvements sociaux », a en fait complètement « blindé » la politique financière et monétaire de l’État et l’a confiée aux mains de technocrates qui mènent dans ce domaine une gestion très prudente et passablement « orthodoxe ». Cela a même valu à la Bolivie l’éloge du FMI. (Notons que cette prudence et cette relative orthodoxie sont pour bonne part dues au souvenir traumatique de l’échec spectaculaire du gouvernement de gauche de l’Union démocratique et populaire (UDP), en 1982-1985, qui fut littéralement terrassé par ses contradictions internes et par une gestion économique désastreuse débouchant sur une hyperinflation traumatique ; ce trauma fut d’ailleurs une des principales sources de légitimation des réformes néolibérales des gouvernements ultérieurs.) En Équateur, la réforme de l’enseignement supérieur, considérée comme élitiste et technocratique par l’ultra-gauche locale, va dans un sens passablement divergent de la logique politique et administrative des missions éducatives et des « universités bolivariennes » du Venezuela. Une des mesures les plus notables du gouvernement de Rafael Correa est une réforme fiscale qui instaure une imposition progressive semblable à celle instituée par divers systèmes européens d’inspiration plus ou moins social-démocrate, ce qui constitue une innovation relativement radicale dans le contexte latino-américain. Or, il vaut la peine d’observer qu’en plus de dix ans de « révolution », le gouvernement bolivarien, tout « radical » qu’il soit, a réussi à faire baisser le niveau d’évasion fiscale mais n’a pas altéré la structure injuste et régressive du système de taxation vénézuélien. Pour sa part, le très « modéré » Tabaré Vázquez a mis en œuvre en Uruguay une réforme similaire à celle de l’Équateur qui instaure une plus grande équité face à l’impôt.

Il faut aussi comprendre qu’un vote pour un mandataire censément de gauche, voire « révolutionnaire », n’exprime pas nécessairement une tendance homogène de gauche ou progressiste au sein de l’électorat. Les enquêtes sur l’électorat chaviste, par exemple, démontrent régulièrement que ses membres tendent majoritairement à se percevoir comme de centre, voire de droite pour une partie d’entre eux, et qu’ils ont une image plutôt positive de la propriété privée et assez négative du modèle cubain. Et dans tous ces pays, une confiance relative dans l’économie de marché – et une culture mercantile omniprésente et très dynamique sur le terrain, comme chez les aymaras boliviens qui votent pourtant pour le MAS « socialiste » par exemple, ou dans une bonne partie des secteurs populaires vénézuéliens qui baignent dans une économie informelle ultra-commerçante et un imaginaire consumériste exacerbé – peut parfaitement coexister avec un fort attachement à un État protecteur des pauvres et une conception du « socialisme » comme forme magnifiée et institutionnalisée de charité chrétienne.

« Il faut aussi comprendre qu’un vote pour un mandataire censément de gauche, voire ’révolutionnaire’, n’exprime pas nécessairement une tendance homogène de gauche ou progressiste au sein de l’électorat. »

Il faut donc considérablement relativiser le poids des discours et des représentations idéologiques officiels. Seule une analyse minutieuse des trajectoires et des configurations institutionnelles et politiques des diverses forces en présence et, bien entendu, de leurs rapports réels avec les divers intérêts économiques établis, peuvent permettre d’identifier la « tendance » réelle de tel ou tel gouvernement. Cet amalgame d’intérêts, de trajectoires et de configurations est beaucoup plus significatif que la question un peu idiote de savoir si le président Untel, le ministre Machin ou le député Chose sont « plus proches de Chávez » ou bien ont « plus d’affinités avec Lula ou Bachelet ».

Tout ça demande un travail d’enquête un peu plus exigeant que la simple lecture des communiqués gouvernementaux et des diatribes de la presse militante. Or justement, pour revenir à votre remarque sur « le refus de la complexité », au-delà des préjugés idéologiques des observateurs, il ne faut pas sous-estimer le poids de la simple paresse intellectuelle et journalistique. Essayer de vraiment comprendre ce qui se passe, c’est difficile, c’est fatigant, et ce n’est pas toujours gratifiant pour votre confort mental et vos préjugés, quels qu’ils soient. Diversifier ses sources, penser à des interlocuteurs inattendus (ce sont à peu près toujours les mêmes « autorités » qui sont interviewées, et en cela la presse « alternative » n’est guère plus innovante que les médias dominants), savoir déchiffrer la rhétorique des uns et des autres, mesurer le poids des dynamiques sociologiques informelles par rapport aux discours de barricade et aux façades institutionnelles, cela demande du temps, de la patience et une certaine disponibilité à se laisser surprendre par la réalité qui ne caractérise guère le regard sur l’Amérique latine, pour les raisons que j’ai suggéré en réponse à votre première question.

« (…) Au-delà des préjugés idéologiques des observateurs, il ne faut pas sous-estimer le poids de la simple paresse intellectuelle et journalistique. »

Vous désignez l’Amérique du Sud comme un parfait « laboratoire » des gauches. Pourquoi une telle effervescence des mouvements progressistes depuis une dizaine d’années ? Est-ce appelé à durer ? Que pensez-vous de cette idée selon laquelle le « Socialisme du 21e siècle » aurait pris racine en Amérique du Sud ?

Je parle de laboratoire du point de vue latino-américain. Cela vous surprendra peut-être, mais je ne crois pas que la gauche européenne ait beaucoup à en apprendre, les dynamiques sociologiques et les contextes institutionnels sont trop différents. Ce qui ne veut pas dire que ces expériences ne sont pas dignes d’intérêt, loin de là. Ce qui caractérise les gauches latino-américaines, c’est pour nombre d’entre elles la force des liens qu’elles conservent avec le secteurs populaires et les mouvements sociaux, même si ces relations ne sont pas exemptes de frictions et de contradictions parfois très fortes, et aussi la mise en oeuvre de certaines dynamiques participatives, même s’il ne faut pas en surestimer la portée. En revanche, en ce qui concerne le contenu des politiques publiques, les plus novatrices et les plus efficaces ne sont guère que des adaptations « développementistes » de l’arsenal républicain progressiste ou social-démocrate traditionnel (ce qui peut toutefois représenter un progrès assez radical dans les conditions de l’Amérique latine), avec souvent plus de difficultés d’application qu’en Europe étant donné l’impéritie et la corruption des appareils administratifs locaux.

« Ce qui caractérise les gauches latino-américaines, c’est pour nombre d’entre elles la force des liens qu’elles conservent avec le secteurs populaires et les mouvements sociaux, même si ces relations ne sont pas exemptes de frictions et de contradictions (…). »

Mais revenons à votre question. Je ne vais pas trop m’étendre sur les causes de l’ascension de la gauche. Elle s’explique notamment, bien entendu, parce que les promesses des modèles néolibéraux des années 1980 et 1990 en terme des croissance, d’équité, d’inclusion sociale, d’efficacité et d’accessibilité des services privatisés, etc., n’ont pas été tenues, y compris du propre point de vue des critères et des indicateurs économiques et sociaux chers à leurs partisans. On assiste aussi dans presque toutes les sociétés latino-américaines à ce que le sociologue bolivien Álvaro García Linera, avant de devenir vice-président de son pays, décrivait comme une « émergence plébéienne » ayant souvent de fortes connotations ethno-raciales, soit un effritement du colonialisme interne et de l’hégémonie symbolique et politique qu’exerçaient les élites traditionnelles sur la société. C’est un phénomène qui ne profite pas nécessairement à la gauche – de fait, il a jadis favorisé le fujimorisme au Pérou – mais que la gauche a su capter au cours de ces dernières années.

Cela peut-il durer ? C’est certainement un peu plus qu’un épisode éphémère, puisque la plupart des nouveaux mandataires plus ou moins progressistes ont été réélus, ou bien que leurs successeurs désignés ont également été favorisés par les urnes. Cela dit, à moyen terme, on doit prendre en compte l’effet de l’usure du pouvoir et des promesses qui ne seront pas tenues ou mal tenues, et aussi des facteurs structurels de fragilité comme la persistance, voire le renforcement, du modèle primo-exportateur et rentier (dépendance excessive du revenu national à l’égard des matières premières), ou encore le déchaînement de l’insécurité et de la violence urbaine, qui affecte d’abord les pauvres et les rend sensibles à certains discours sécuritaires réactionnaires. Ensuite, il y a la fragilité et la volatilité des identifications idéologiques. Un exemple : au Brésil, tous les électeurs « lulistes » sont loin d’être « pétistes » (adeptes du PT), et malgré l’immense popularité de Lula et les indicateurs économiques et sociaux assez favorables de son gouvernement, il n’est pas exclu qu’une majorité de Brésiliens, y compris une fraction importante des couches populaires, votent pour le candidat d’opposition José Serra (PSDB, centre-droit) fin 2010.

Quant au socialisme, franchement, j’ai pu suivre de très près certains des « débats » sur le « socialisme du XXIe siècle » au Venezuela et en Équateur, et j’ai été frappé par le caractère vague, incantatoire, purement émotionnel ou abstrait, et parfois tout simplement délirant, des discours qui circulent à ce sujet. Sur le plan pratique, dans aucune des expériences plus ou moins progressistes en cours, j’insiste, dans aucune d’entre elles, on n’observe des transformations durables de la structure économique et sociale qui arrivent au niveau de celles mises en œuvre par les travaillistes britanniques dans leur pays en 1945, par exemple. Par ailleurs, les partisans du « socialisme du XXIe siècle » eux-mêmes reconnaissent que tout ça n’est pas très clair. Lors d’une réunion officielle d’intellectuels sympathisants de Hugo Chávez organisé par le Centre international Miranda – un organisme de réflexion et de formation financé par le gouvernement bolivarien – en juin 2009, les participants signalaient ainsi que « le fait de ne pas le définir [le socialisme du XXIe siècle] a un avantage qui implique que l’on n’est pas en train de répéter des modèles mais d’autre part, cela démontre aussi un manque de caractère concret qui le maintient dans un trop grand flou. […] Où sont les documents théoriques de la révolution bolivarienne ? Où sont les différentes sensibilités idéologiques ? C’est un problème terrible ». Et de s’interroger sur le peu de réalité de « la construction d’un nouveau modèle économique productif qui assure une véritable transition au socialisme », sur les risques grandissants de la « logique rentière », du « centralisme », du « militarisme », du « clientélisme partidiste », de la « corruption et de l’inefficience », mais aussi sur le déficit démocratique au sein du Parti socialiste unifié du Venezuela (PSUV), sur la confusion du Parti et de l’État et sur le phénomène de l’« hiperliderazgo » de Chávez – qu’on pourrait traduire comme « l’hyperdirigisme du leader » – et les dangers d’un « césarisme progressiste » qui « infantilise la société ». Comme on pouvait s’y attendre, ces braves gens se sont aussitôt fait vertement réprimander par le « commandant en chef », qui leur a rétorqué que « baisser le profil de son leadership était justement ce que voulait l’ennemi » et a mis en doute leur statut d’intellectuels révolutionnaires, non sans ajouter qu’« il y a beaucoup de gens qui se prétendent chavistes et en réalité ne le sont pas ». À bon entendeur, salut.[2]

Venons en à Hugo Chávez, justement. Dans votre livre, vous refusez de tomber dans le manichéisme. Vous repoussez les accusations de dictature tout en démontrant que la « révolution » bolivarienne n’a finalement pas grand chose de révolutionnaire.

Bon, d’abord il faut savoir que ce que je raconte sur le Venezuela ne me fait pas que des amis. Les antichavistes sont souverainement agacés par mon refus de faire de Chávez l’incarnation suprême du mal ou par mes sarcasmes sur le prétendu « totalitarisme » du régime bolivarien et la paranoïa classiste et raciste de tout un secteur de l’opposition vénézuélienne. Les philo-chavistes, pour leur part, sont indignés parce que, selon eux, je tiendrais exactement « le même discours que la presse d’opposition putschiste ». Certains pauvres plumitifs stalino-bolivariens se sont même gentiment employés à essayer – sans trop de succès – de faire censurer mes propos sur le Venezuela dans tel ou tel forum. Notez que ma position n’est pas non plus celle de je ne sais quel « juste milieu », parce que j’ai horreur du « juste milieu ». Paradoxalement, je pense en fait qu’il y a des éléments de vérité dans certaines positions extrêmes tant des chavistes que des antichavistes. Je ne sais pas si vous connaissez cette blague soviétique du temps de la perestroïka, mais elle exprime assez bien, par analogie, l’esprit de la chose. Deux bureaucrates du parti se rencontrent et le premier dit au second : « Tu sais Ivan, j’ai deux très mauvaises nouvelles. » « Raconte, Boris. » « Eh bien la première, c’est qu’il paraît que toutes les merveilles qu’on nous a racontées sur le socialisme étaient fausses. » « Mince alors, rétorque Ivan, et la deuxième ? » « Oh, la deuxième, elle est peut-être encore pire : toutes les horreurs qu’on nous a racontées sur le capitalisme étaient vraies. »

Alors vu que ce que je raconte sur le Venezuela est souvent très controversé, je vais me livrer à un petit exercice divertissant en vous citant des propos qui viennent du camp bolivarien, et de sources médiatiques insoupçonnables d’un point de vue philo-chaviste. Voilà ce que déclarait un militant chaviste de base sur le site bolivarien Aporrea après la défaite du gouvernement lors du référendum sur la réforme constitutionnel en décembre 2007 : « Au lieu d’expliquer et d’ouvrir le débat sur quelque chose d’aussi important, on a choisi d’imposer la réforme, d’obliger les gens à dire oui aveuglément ; […] on les a obligés à participer à des manifestations officielles, on a mis en œuvre un prosélytisme grossier, on les a forcés à voter tous les amendements en bloc et on a satanisé tout ceux qui ont osé soulevé la moindre objection au cours des fausses discussions qui ont été organisées par les autorités. […] Voilà le résultat : on se retrouve maintenant avec plus de trois millions de “traîtres” (NdA : les électeurs chavistes qui se sont abstenus) qui n’étaient pas nécessairement en désaccord avec le projet de réforme en soi, mais qui se sont fait l’écho de toute une série de désillusions et de désespoirs […]. Il y a une espèce de ras-le-bol, de fatigue, d’écoeurement. […] Ce qu’il y a eu, c’est une sorte de vote sanction contre ce chavisme vain, sans principes, débordant de mots d’ordre creux, arrogant, entêté, bureaucratique, qui s’est enkysté dans les entrailles de l’État […]. Et si on veut vraiment savoir ce qui s’est passé […] on pourrait continuer à énumérer les causes : la décadence d’une nouvelle classe bureaucratique puissante et opulente, le bavardage patriotard et belliqueux artificiel, la diabolisation de la critique, l’inefficience des organismes publics, le fossé existant entre le citoyen de base et ses représentants, les appels à l’obéissance en lieu et place du débat, la rhétorique grandiloquente et superficielle, l’incapacité manifestée par l’État de combattre le pouvoir parallèle de la délinquance sous toutes ses formes, le veto médiatique contre la pensée critique, l’habitude de fuir ses responsabilités en cherchant des coupables extérieurs, et un interminable et cetera (…) [3] ».

Par expérience, je peux vous dire que c’est là une excellente description du chavisme vécu au quotidien, et que ça n’a pas changé depuis 2007, bien au contraire. Dans les semaines qui ont suivi la défaite, il y a eu des centaines, voire des milliers de cris du cœur de ce genre dans toute une série de forums publics liés au mouvement bolivarien. Après quoi, le leader et l’appareil ont mis le holà à ces débordements à travers un mélange d’autocritiques rhétoriques, sans conséquences pratiques, et de rappels musclés à la discipline révolutionnaire. Maintenant, si on veut un diagnostic moins viscéral et plus structurel, tournons nous vers ce qu’en dit une autre source insoupçonnable, Roberto Viciano Pastor, un juriste progressiste espagnol proche de Izquierda Unida qui connaît très bien le processus vénézuélien, auquel il a prêté ses services, et qui a également participé au processus d’élaboration des nouvelles constitutions équatorienne et bolivienne. Dans un article publié en décembre 2008 par le quinzomadaire alternatif espagnol Diagonal [4], Pastor met en lumière cinq menaces centrales. En premier lieu, les profondes carences administratives de la « révolution », qui selon lui mettent radicalement en danger la fonctionnalité et la continuité des programmes sociaux les plus vantés par le gouvernement, notamment en matière de santé et d’éducation. En deuxième lieu, le niveau scandaleux de corruption, qui mine la légitimité du régime. En troisième lieu, l’essor vertigineux de la délinquance et de l’insécurité, qui trahit la persistance de graves problèmes sociaux et dont les premières victimes sont les pauvres. Enfin, le juriste espagnol dénonce « l’incapacité du gouvernement à dépasser la dépendance à l’égard du pétrole ». À quoi il ajoute : « Le pari en faveur d’une économie alternative passant par le soutien aux entreprises de taille moyenne de l’industrie nationale et la tentative de créer un vaste réseau de coopératives de production et de services a échoué de façon spectaculaire, donnant lieu au gaspillage de centaines de millions de dollars parce que les autorités n’ont pas lié la distribution des fonds destinés aux nouvelles coopératives à un plan de viabilité des nouvelles entités financées. Résultat, au bout d’un certain temps, l’immense majorité des coopératives se dissolvent ou ne fonctionnent plus. » La cinquième et dernière menace soulignée par Pastor, c’est celle du « désenchantement » : « Ce qui est grave, c’est la frustration des espérances d’un peuple qui a parié pour le changement. Et cette frustration risque d’entraîner la délégitimation sociale de toute idée de changement pour au moins une génération. Et ce pas seulement dans le pays affecté directement. La globalisation de l’espérance qu’a représentée pour beaucoup de gens la révolution vénézuélienne risque de se transformer en globalisation du désenchantement. » Après des années d’enquête et de suivi du processus vénézuélien, je peux témoigner que tout cela est malheureusement vrai, et parfois même en dessous de la vérité. Et tous les observateurs honnêtes ayant passé un minimum de temps au Venezuela ailleurs que dans les agapes officielles offertes aux intellectuels « amis du processus » ou les visites guidées des villages Potemkine du régime vous diront la même chose.

Mais Chávez reste-t-il encore très populaire auprès de la population vénézuélienne ? Quels sont les prochains défis qu’il va devoir relever ?

D’abord, il faut savoir que si Chávez continue à gagner les élections, il n’exprime nullement les vœux de la « majorité » des Vénézuéliens : il ne représente en fait aujourd’hui qu’environ un tiers de l’électorat, soit 6 millions sur 16,8 millions d’électeurs (le score maximum de Chávez étant les 7 millions 300 000 voix engrangées lors de l’élection présidentielle de décembre 2006). De son côté, le score de l’opposition tourne autour de 5 millions de voix et augmente lentement mais sûrement à chaque scrutin depuis deux ans. Au prix d’un volontarisme spectaculaire et sans ménager les ressources de l’État, le « commandant en chef » a réussi à remobiliser une partie des abstentionnistes de décembre 2007 pour faire enfin passer sa réforme constitutionnelle en février 2009, mais le nombre de Non à la réforme a en réalité légèrement augmenté. Même s’il faut bien entendu prendre tous les sondages, quelle que soit leur provenance, avec des pincettes, les enquêtes d’opinion les plus sérieuses – soit celles effectuées par les instituts dont les pronostics électoraux se sont généralement vérifiés et que le gouvernement lui-même n’a pas répugné à citer par le passé – confirment au cours de ces derniers mois une nette érosion de la crédibilité du régime bolivarien et de l’évaluation positive de ses politiques. Il s’agit d’ailleurs d’un phénomène qui affecte aussi fortement les milieux populaires. On l’a vu avec la perte de certains bastions plébéiens du chavisme aux élections municipales et régionales de novembre 2008, comme la mythique zone de Petare, à l’est de Caracas, même si le président continue à bénéficier d’une base de soutien et d’identification émotionnelle importante dans ces secteurs.

« Au prix d’un volontarisme spectaculaire et sans ménager les ressources de l’État, le ’commandant en chef’ a réussi à remobiliser une partie des abstentionnistes de décembre 2007 pour faire enfin passer sa réforme constitutionnelle en février 2009, mais le nombre de Non à la réforme a en réalité légèrement augmenté. »

Quant aux défis que Chávez affronte, ils sont en gros ceux identifiés par les critiques que j’ai cités précédemment. À quoi il faut ajouter depuis au moins fin 2008 la détérioration notable de la situation économique, le ralentissement spectaculaire de la croissance, le rendement décroissant des programmes sociaux, la montée des conflits du travail, les problèmes créés par la surévaluation du bolivar et l’orgie d’importations, le déclin constant du secteur productif non pétrolier et le grave déficit de gestion et de productivité de la compagnie nationale PDVSA, vaisseau amiral et poule aux œufs d’or de l’État vénézuélien. Enfin, le Venezuela souffre d’une inflation à deux chiffres – la plus élevée du continent, puisque le gouvernement lui-même prévoit qu’elle atteindra au moins 26 % pour l’année 2009 – qui grignote les réels mais fragiles progrès accomplis aux cours des dernières années en matière de redistribution de revenu. Bref, mon impression générale, c’est que s’il est vrai que le régime de Chávez a stimulé une espèce d’empowerment symbolique des secteurs marginalisés, politisé la question sociale et mis en œuvre des transferts massifs (et pas toujours très efficaces) de revenus pétroliers, sur le fond il semble bien que la « révolution bolivarienne » se soit limitée à passer une couche de peinture rouge sur le modèle de capitalisme d’État rentier, gaspilleur et clientéliste-parasitaire typique du « Venezuela saoudite » pendant ses phases de prospérité. Et cette couche de peinture est en train de s’écailler de façon de plus en plus voyante.

Alors attention, exposer les graves déficiences du régime bolivarien ne revient nullement à valider les délires de certains sur la « dictature » de Chávez ou à exiger son renversement. Hugo Chávez est le président légitimement élu du Venezuela et, en termes diplomatiques, toute forme de déstabilisation organisée du gouvernement vénézuélien par la « communauté internationale » à la demande de Washington et sous prétexte de déficits démocratiques réels (il y en a) ou imaginaires (il y en a aussi) serait une monstrueuse hypocrisie. Car on ne verra jamais aux États-Unis ou en Europe ce même genre de campagne politico-médiatique systématique et soutenue contre le gouvernement du président égyptien Moubarak, par exemple, un régime à façade pseudo-démocratique qui, pour le coup, est cent fois plus autoritaire et répressif – sauf qu’il s’agit bien entendu d’un allié docile et discret de l’Occident. Je ne suis pas non plus en train de dire que Chávez est « fini ». Le leader vénézuélien est un formidable animal politique, il a du temps devant lui et plus d’un tour dans son sac, sans compter qu’il dispose évidemment de ressources énergétiques et financières exceptionnelles. Il a lui même avoué publiquement, et avec une candeur hallucinante, qu’il était tout à fait conscient en 2003 qu’il allait perdre le référendum révocatoire réclamé par l’opposition (et qui fut finalement convoqué en août 2004) et que, sur les conseils et avec l’aide de Fidel Castro, il avait mis le paquet pour retourner la situation grâce au lancement des fameuses « missions » bolivariennes [5]. Par ailleurs, son parti est celui qui a le plus fort taux de pénétration au sein des masses populaires, tandis que l’opposition est divisée, généralement médiocre et dénuée d’idées porteuses et de personnalités charismatiques crédibles. Simplement, ce que je veux dire, c’est que la révolution bolivarienne ne fait plus trop rêver, ni au Venezuela ni ailleurs, qu’il y a d’excellentes raisons à ce désenchantement et qu’on a là les prémisses d’une crise de légitimité dont les premiers symptômes sont déjà manifestes depuis au moins fin 2007.

« Ce que je veux dire, c’est que la révolution bolivarienne ne fait plus trop rêver, ni au Venezuela ni ailleurs (et) qu’il y a d’excellentes raisons à ce désenchantement. »

Le problème c’est qu’effectivement, entre les dénonciations libérales hystériques de la menace « totalitaire » chaviste dans la presse dominante et les fables enchantées sur la huitième merveille autogestionnaire du monde qu’on rencontre dans certains médias de gauche ou alternatifs, vous aurez du mal à trouver des analyses sérieuses et informées de ce processus complexe. Pour conclure sur ce point, je voudrais aussi ajouter une chose. S’il est vrai qu’on aimerait bien entendre les obsédés de l’antichavisme dépenser autant de bile contre certains satrapes amis de l’Occident et nettement plus antidémocratiques que Chávez, il faut bien dire que la mauvaise foi géopolitique et le regard hémiplégique ne sont nullement le monopole de la droite ou de la gauche molle sociale-libérale. Un exemple : j’imagine que les inconditionnels français de Chávez trouvent, comme beaucoup de gens, que la nomination du fils de Sarkozy à la tête de l’EPAD est pathétique et répugnante (elle l’est) ; mais je me demande pourquoi ils gardent silence sur les exploits du père de Chávez, un instituteur démocrate-chrétien qui n’est pas plus « socialiste » que mon arrière-grand-père (un sympathique gendarme à cheval, paix à son âme…) et a été pendant dix ans – 1998-2008 – gouverneur de l’état de Barinas, qu’il s’est employé gaillardement à mettre en coupe réglée avec tout le reste de sa petite famille [6]. Je suppose que tout ça est excusable parce que c’est au nom de la « révolution ». On pourrait citer des dizaines d’exemples de ce genre de pantalonnades « bolivariennes ». Je ne sais pas non plus ce que penseraient les syndicalistes de lutte français d’un gouvernement bolivarien qui favorise la flexibilisation du travail à travers une inflation de « coopératives » largement factices ou sous perfusion, se refuse a répondre aux demandes de renégociation de plusieurs dizaines de conventions collectives de travailleurs du secteur public, et dont le chef menace ouvertement les ouvriers des entreprises d’État mobilisés pour leurs revendications de leur lancer aux trousses la police politique du régime . [7]

La vérité, c’est que s’ils avaient à les vivre dans leur propre pays au jour le jour, la plupart des thuriféraires français ou européens de Chávez ne supporteraient pas plus de deux ou trois mois l’écrasante ubiquité politico-médiatique et la logorrhée parfois pittoresque mais bien souvent ignare et insultante du « commandant en chef ». L’histrionisme et le caporalisme narcissiques du leader suprême seraient certainement perçus de ce côté de l’Atlantique par la base de la « gauche de la gauche » comme tout à la fois clairement autoritaires et de fort mauvais goût ; mais sans doute d’aucuns estiment-ils que tout cela est parfaitement supportable par ces braves habitants du tiers monde, qui ne sont pas comme nous, n’est-ce pas ? C’est vrai, quoi, eux ils font la « révolution », et nous on s’ennuie ferme dans la Sarkozie et le NPA n’arrive même pas à vraiment décoller pour nous consoler. Alors voilà ce que j’ai envie de dire à tous les bolivariens par procuration de France et de Navarre, qui sont certainement au fond des gens fort bien intentionnés : « révolution », que de fantasmes exotiques compensatoires et d’hypocrisie idéologique on laisse se déployer en ton nom !

« L’histrionisme et le caporalisme narcissiques du leader suprême seraient certainement perçus de ce côté de l’Atlantique par la base de la ’gauche de la gauche’ comme tout à la fois clairement autoritaires et de fort mauvais goût. »

Passons au pays de Lula qui, de manière globale, semble hausser le ton sur la scène régionale comme mondiale. Le Brésil cherche-t-il à se positionner comme la puissance dominante du continent ? Est-il en concurrence de « leadership » politique avec le Venezuela, voire l’Argentine ou le Chili ?

La montée en puissance du Brésil n’est pas nouvelle, mais ce qui est nouveau c’est qu’au cours des derniers mois, elle s’est affichée de façon assez voyante, alors que ce qui caractérise d’habitude la diplomatie brésilienne est plutôt une certaine discrétion. Cette visibilité est bien entendu liée à l’accélération du calendrier diplomatique, avec une conjoncture assez dense et critique (crise internationale, consolidation du G 20, bases colombiennes, Honduras, etc.). Mais je crois aussi que si Brasilia se permet de s’affirmer avec tant de force sur la scène internationale, c’est en raison d’un sentiment de confiance lié à la situation intérieure. Jusqu’à il y a à peine quelques mois, le choc de la crise économique et financière internationale laissait redouter le pire pour le pays de Lula. De fait, le quatrième trimestre 2008 avait mis un sérieux coup d’arrêt à une croissance qui flirtait avec les 6 %. En trois mois, l’activité avait chuté de près de 4 % et provoqué une hausse brutale du chômage. Mais un an plus tard, les indicateurs sont au beau fixe et le Brésil paraît avoir dompté à la crise grâce à une série de facteurs externes, comme la relative rapidité de la reprise chinoise, mais aussi grâce à la solidité des paramètres internes, le dynamisme de son marché intérieur, la mise en œuvre de mesures contra-cycliques adéquates et le renforcement de la politique sociale. Avec 1,5 millions de postes de travail créés en 2009, non seulement il est prévu que le déficit d’emplois accumulé fin 2008 soit entièrement comblé, mais tous les secteurs de l’économie, de l’industrie aux services sont en train de corriger leurs prévisions à la hausse et le pays anticipe une croissance de 5 % pour 2010. Sans compter la découverte récente d’immenses réserves maritimes de pétrole dans les eaux territoriales brésiliennes (on les estime entre 60 et 100 milliards de barils, soit au moins près de six fois le montant des réserves antérieures).

Bien entendu, non seulement le Brésil reste encore un pays marqué par de très profondes inégalités et par un taux de violence urbaine inquiétant, mais certaines caractéristiques structurelles de son économie, comme la dépendance excessive à l’égard d’un secteur agro-exportateur hautement concentré et capitalistique – une dépendance dont le Mouvement des Paysans sans Terre critique vigoureusement la logique et les conséquences sociales – sont porteurs de menaces et de déséquilibres graves. Cela dit, les progrès réalisés en huit ans de mandat de Lula restent notables. Des programmes sociaux comme la fameuse « Bolsa Família », mais aussi des mesures d’amélioration des infrastructures économiques et sociales moins connues a l’étranger comme le Programme d’Accélération de la Croissance (PAC) ou le plan Territórios da Cidadania (Territoires de la Citoyenneté), ont eu un impact très important dans le niveau et la qualité de vie de dizaines de millions de brésiliens. Outre la très forte identification sociale et émotionnelle qui existe entre président métallo et les couches populaires, cela explique que Lula soit aujourd’hui de loin le chef d’État le plus aimé du continent sud-américain : entre 70 % et 84 % d’indice de popularité selon les enquêtes.

« Lula est aujourd’hui de loin le chef d’État le plus aimé du continent sud-américain. »

Alors oui, le Brésil se permet de « hausser le ton ». Cela se manifeste sur le plan économique, avec des mesures de représailles commerciales contre les États-Unis, à qui Brasilia reproche la concurrence déloyale que constituent les subventions (illégales d’après les règles de l’OMC) versées à leur secteur agricole cotonnier. En août dernier, les Brésiliens ont annoncé qu’ils entendaient autoriser leurs entreprises pharmaceutiques à contourner les brevets américains et à produire des médicaments génériques moins coûteux. Il faut dire qu’en mars 2009, la Chine a pour la première fois remplacé les États-Unis comme premier partenaire commercial du Brésil et que des contrats majeurs ont été signés récemment entre les deux pays (avec la Banque nationale de Développement social brésilienne [BNDES], avec la compagnie pétrolière nationale Petrobras, etc.). Ce qui aide probablement au moment d’affronter – poliment mais fermement – telle ou telle orientation de Washington.

Ce ton plus ferme se manifeste aussi sur le plan géopolitique et militaire. Lors de la réunion de l’UNASUR (Union des nations sud-américaines) à Bariloche, fin août 2009, Brasilia a exprimé de façon assez vigoureuse son extrême irritation face à l’annonce par la Colombie de l’installation des sept bases américaines sur son territoire. De fait, à Bariloche, selon les témoins, c’est Chávez qui fournissait le spectacle, comme d’habitude, mais c’est le Brésil qui rédigeait et contrôlait un scénario peu encourageant pour Bogotá et Washington. Une semaine plus tard, Brasilia signait avec la France le contrat d’armement le plus important de son histoire : 36 avions de chasse Rafale (près d’un quart de sa flotte actuelle) et, en perspective, sous-marins, frégates, hélicoptères, missiles, etc. Bien entendu, ce contrat n’est pas tombé du ciel : il est l’aboutissement de plusieurs années de dures négociations où le Brésil a exigé, et obtenu, que Paris ne mette aucune limite aux transferts de technologie, collabore dans la construction d’une usine de fabrication de Rafale brésiliens, concède à Brasilia le droit de les commercialiser en Amérique latine et s’engage à acheter les avions de transport militaire KC-390 produits par la firme Embraer (Entreprise brésilienne d’Aéronautique). Les Brésiliens se sont aussitôt fait un plaisir d’insister sur le fait que, malgré leurs intentions totalement pacifiques, il était temps pour leur pays de se faire respecter, en allusion directe et transparente au contentieux avec la Colombie et son parrain étatsunien. Et la position de Brasilia à propos du Honduras est assez nette – elle s’est manifestée sans ambiguïtés dans l’intervention de Lula à l’Assemblée générale des Nations Unies – et vise clairement à forcer la main à Washington.

Plus globalement, à l’occasion de la visite de Sarkozy à Brasilia, le ministre des Affaires étrangères Celso Amorim a expliqué que son pays partageait avec la France des « intérêts similaires au niveau de la géopolitique mondiale », dont la « vocation de défendre le multilatéralisme ». Quant à l’alliance trilatérale Sud-Sud avec l’Inde et l’Afrique du Sud (dite IBSA), elle répond, toujours selon Amorim, à une « affinité de conditions économiques et de valeurs » entre « trois grandes démocraties multiculturelles » qui souhaitent rompre « les paradigmes traditionnels de la politique internationale ». Y a-t-il par ailleurs concurrence de leadership dans le cadre latino-américain lui-même ? Le Chili, obnubilé par son développement économique et plutôt tourné vers le Pacifique et les États-Unis, est un pays de seulement 17 millions d’habitants qui n’a aucune prétention de ce côté-là. L’Argentine en a près de 40 millions, mais elle est considérablement affaiblie et partiellement désindustralisée depuis la crise du tournant du siècle et se résigne à contre-cœur à ne plus guère nourrir d’ambitions internationales substantielles. Et franchement, entre le Venezuela, pays mono-producteur de 26 millions d’habitants, et le géant brésilien (186 millions d’habitants, neuvième économie mondiale), qui représente la moitié de la population et du PIB de l’Amérique du Sud et fabrique des avions et des ordinateurs, il n’y a pas photo – et ce quel que soit le degré d’agitation de Chávez sur la scène internationale. De toutes façons, vous savez, politiquement, Chávez a besoin de Lula, qui a contribué à lui sauver la mise en l’approvisionnant pendant la grève pétrolière de 2002-2003 et joue un peu le rôle d’« amortisseur » – dans les deux sens – entre Caracas et Washington. Lula, pour sa part, n’a nullement besoin de Chávez

Notes

[1] Franck Poupeau, Carnets boliviens 1999-2007. Un goût de poussière, Aux Lieux d’être, Montreuil, 2008

[2] « Les partisans du ’socialisme du XXIe siècle’ eux-mêmes reconnaissent que tout ça n’est pas très clair. »

[3] Luis Ángel Barreto, « No más arrogancias. Miremos hacia adentro, por favor », 6-12-2007, article disponible (en espagnol)

[4] Roberto Viciano Pastor, « Venezuela y sus contradicciones », Diagonal, n. 91, 11-12-2008.

[5] Je cite cette confession assez stupéfiante aux pages 111 et 112 de mon livre. Un extrait : « On est venu me dire : ‘Président, si le référendum avait lieu aujourd’hui, vous perdriez.’ Ça a fait sur moi l’effet d’une bombe… C’est à ce moment-là que nous avons commencé à travailler avec les missions, nous avons conçu la première et j’ai demandé son aide à Fidel. Je lui ai dit : ‘Ecoute, j’ai une idée, attaquer par en bas de toutes nos forces.’ »

[6] L’état de Barinas est la terre natale de Hugo Chávez, au sud-ouest du pays. Quatre des cinq frères du président, Argenis, Aníbal, Adleis et Narciso, occupaient également pendant cette même période des postes clés dans l’administration ou l’économie locale. Quant au cinquième frère Adán, ex ministre de l’éducation, il a succédé à son père au poste de gouverneur suite à sa nomination fort opportune comme candidat local du PSUV

[7] « Les propos du président Chávez sont une déclaration de guerre contre les travailleurs », s’indignait ainsi en mars 2009 Orlando Chirino, vieux combattant du syndicalisme de luttes de classes au Venezuela et animateur de l’Union nationale des Travailleurs (UNT). Cf. cet article

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