Amérique latine

Pratiquer une solidarité active avec certains processus de transformation sans les fétichiser

Des dents vont grincer, peut-être. C’est que Marc Saint-Upéry, auteur d’un livre passionnant consacré aux gauches sud-américaines, "Le Rêve de Bolivar", ne prend pas de pincettes pour démonter les fantasmes politiques occidentaux sur l’Amérique latine. Ultra-documentées, ses analyses brillent par leur cohérence et leur objectivité. Entretien en deux parties.
Par Mis en ligne le 26 octobre 2009

La poli­tique latino-amé­ri­caine draine beau­coup de fan­tasmes « sauce Guevara/​Tapioca », sur­tout quand elle concerne la gauche. Pourquoi pro­jette-t-on tant d’irrationnel sur cette partie du monde et sur ses hommes poli­tiques (sur Chávez, par exemple) ?

C’est ce que j’appelle le pro­blème de l’« exo­tisme fami­lier ». Il y a entre l’Europe – notam­ment l’Europe de langue romane – et l’Amérique latine un mélange de dif­fé­rence exo­tique et de conti­nuité cultu­relle – entre autres en raison du sub­strat latin et catho­lique et de la proxi­mité lin­guis­tique – qui font de cette rela­tion un espace de pro­jec­tion pri­vi­lé­gié de tous les fan­tasmes idéo­lo­giques et de toutes les pul­sions uto­piques. Hier, Paris était la Mecque du pro­grès et de la culture pour toutes les élites latino-amé­ri­caines. Aujourd’hui, les expé­riences menées à Caracas ou à La Paz sont per­çues comme une des clés de l’émancipation uni­ver­selle par une partie de la gauche radi­cale euro­péenne. Les mêmes per­sonnes qui se gar­de­raient bien de se pro­non­cer sans enquête appro­fon­die sur la tra­jec­toire des maoïstes népa­lais, les pro­blèmes du gou­ver­ne­ment com­mu­niste indien au Bengale, la gué­rilla musul­mane en Thaïlande ou les conflits internes de l’ANC sud-afri­caine, n’hésiteront pas à émettre des pro­cla­ma­tions défi­ni­tives ou à s’engager dans des polé­miques féroces – et en géné­ral pas­sa­ble­ment sous-infor­mées – à propos des zapa­tistes, de Chávez ou des pique­te­ros argen­tins. Il n’est pas trop dif­fi­cile d’apprendre l’espagnol ou le por­tu­gais, il est encore plus facile de croire qu’on les com­prend bien et sur­tout, qu’on saisit par ce biais toutes les nuances d’une situa­tion sur le ter­rain – y com­pris quand on y exalte l’altérité sup­po­sée de l’Indien ou du Noir (qui semble conso­ler cer­tains de la gri­saille de leur moder­nité quo­ti­dienne). Bref, l’avantage de l’Amérique latine, du point de vue de l’imaginaire, c’est que c’est une sorte de Même qui est un peu Autre et un Autre qui est un peu le Même.

Vous refu­sez le mani­chéisme à l’œuvre chez beau­coup de com­men­ta­teurs poli­tiques. Pour vous, il n’y a pas deux gauches en Amérique du Sud, mais quatre ou cinq, voire plus. Pourquoi se refuse-t-on à admettre la com­plexité de ce pay­sage poli­tique ?

Je ne sais pas si on peut géné­ra­li­ser quant à un « refus » géné­ral d’admettre la com­plexité, mais ce qui est clair, c’est qu’il y a, à droite comme à gauche, bien des pré­ju­gés et des œillères idéo­lo­giques. Et je ne dis pas ça parce que je me consi­dère comme au-delà du bien et du mal : je m’inscris clai­re­ment a gauche et j’ai des acti­vi­tés mili­tantes qui seraient consi­dé­rées comme impar­don­nables par les jour­na­listes cen­sé­ment « objec­tifs », les­quels font sou­vent de la poli­tique et de l’agitation idéo­lo­gique sans le dire. Mais je crois que les mili­tants devraient essayer d’éviter de croire sys­té­ma­ti­que­ment à leur propre pro­pa­gande, parce que ça finit par leur jouer de mau­vais tours. Il me semble qu’on peut fort bien pra­ti­quer une soli­da­rité active avec cer­tains pro­ces­sus de trans­for­ma­tion sans les féti­chi­ser ni tomber dans la « mytho­lo­gie mili­tante », comme la dénonce jus­te­ment le socio­logue bour­dieu­sien Franck Poupeau [1].

« Je crois que les militants devraient essayer d’éviter de croire systématiquement à leur propre propagande, parce que ça finit par leur jouer de mauvais tours. »

Quant à la fameuse his­toire des soi-disant « deux gauches », cer­tains lec­teurs cri­tiques m’ont repro­ché une forme d’empirisme agnos­tique qui ten­drait à sug­gé­rer qu’il y aurait en fait autant de gauches que de pays, voire que de cou­rants de la gauche elle-même au sein de chaque pays. Si c’était là ce que je disais, ce serait effec­ti­ve­ment tau­to­lo­gique et ne nous avan­ce­rait pas beau­coup en termes d’analyse. Mais ce n’est pas ce que je dis. Il y a cer­tai­ne­ment des « res­sem­blances de famille » et des caté­go­ri­sa­tions pos­sibles, mais elles ne sont pas tou­jours celles qu’on croit. Par exemple, on parle sou­vent de l’axe Caracas-Quito-La Paz, et il est vrai qu’il y a des élé­ments com­muns entre ces gou­ver­ne­ments. D’une part, il y a ce qu’on peut appe­ler la « mys­tique refon­da­tion­nelle », l’idée qu’il fal­lait refon­der sym­bo­li­que­ment la répu­blique ou la nation sur de nou­velles bases ; c’est cette idée qui a jus­ti­fié dans ces trois pays la convo­ca­tion d’une Assemblée consti­tuante. D’autre part, il y a une cer­taine sen­si­bi­lité « natio­nal-popu­laire », un convo­ca­tion rhé­to­rique d’un « peuple » géné­rique et par­fois sacra­lisé contre une oli­gar­chie malé­fique et anti­pa­trio­tique. Cette sen­si­bi­lité existe dans une ver­sion légè­re­ment plus eth­ni­ci­sée en Bolivie, plus cau­dilliste au Venezuela, plus répu­bli­caine-jaco­bine en Équateur ; elle est en tout cas assez dif­fé­rente de la matrice réfor­miste d’origine mar­xiste-catho­lique, clas­siste et démo­cra­tique radi­cale du PT bré­si­lien, ou bien de la tra­di­tion social-démo­crate chi­lienne.

Cela dit, il n’y a en Équateur ou en Bolivie rien qui res­semble à l’occupation mas­sive de l’appareil d’État par des mili­taires de car­rière telle qu’elle a lieu au Venezuela – et soit dit en pas­sant, rien qui soit com­pa­rable en termes quan­ti­ta­tifs à l’orgie ren­tière et au niveau de cor­rup­tion rou­ti­nière qui existe au pays de Chávez. Inversement, au Venezuela, l’écrasante majo­rité tant des couches intel­lec­tuelles créa­tives que des nou­velles classes moyennes tech­no­cra­tiques sont – ou sont deve­nues – radi­ca­le­ment anti­cha­vistes, alors qu’elles sou­tiennent assez lar­ge­ment le gou­ver­ne­ment en Équateur, par exemple. Et au niveau des poli­tiques publiques, les soi-disant dif­fé­rences entre « radi­caux » et « modé­rés » tiennent encore moins la route. Donnons quelques exemples. Le gou­ver­ne­ment d’Evo Morales, que d’aucuns per­çoivent comme un régime « radi­cal » et « issu des mou­ve­ments sociaux », a en fait com­plè­te­ment « blindé » la poli­tique finan­cière et moné­taire de l’État et l’a confiée aux mains de tech­no­crates qui mènent dans ce domaine une ges­tion très pru­dente et pas­sa­ble­ment « ortho­doxe ». Cela a même valu à la Bolivie l’éloge du FMI. (Notons que cette pru­dence et cette rela­tive ortho­doxie sont pour bonne part dues au sou­ve­nir trau­ma­tique de l’échec spec­ta­cu­laire du gou­ver­ne­ment de gauche de l’Union démo­cra­tique et popu­laire (UDP), en 1982-1985, qui fut lit­té­ra­le­ment ter­rassé par ses contra­dic­tions internes et par une ges­tion éco­no­mique désas­treuse débou­chant sur une hyper­in­fla­tion trau­ma­tique ; ce trauma fut d’ailleurs une des prin­ci­pales sources de légi­ti­ma­tion des réformes néo­li­bé­rales des gou­ver­ne­ments ulté­rieurs.) En Équateur, la réforme de l’enseignement supé­rieur, consi­dé­rée comme éli­tiste et tech­no­cra­tique par l’ultra-gauche locale, va dans un sens pas­sa­ble­ment divergent de la logique poli­tique et admi­nis­tra­tive des mis­sions édu­ca­tives et des « uni­ver­si­tés boli­va­riennes » du Venezuela. Une des mesures les plus notables du gou­ver­ne­ment de Rafael Correa est une réforme fis­cale qui ins­taure une impo­si­tion pro­gres­sive sem­blable à celle ins­ti­tuée par divers sys­tèmes euro­péens d’inspiration plus ou moins social-démo­crate, ce qui consti­tue une inno­va­tion rela­ti­ve­ment radi­cale dans le contexte latino-amé­ri­cain. Or, il vaut la peine d’observer qu’en plus de dix ans de « révo­lu­tion », le gou­ver­ne­ment boli­va­rien, tout « radi­cal » qu’il soit, a réussi à faire bais­ser le niveau d’évasion fis­cale mais n’a pas altéré la struc­ture injuste et régres­sive du sys­tème de taxa­tion véné­zué­lien. Pour sa part, le très « modéré » Tabaré Vázquez a mis en œuvre en Uruguay une réforme simi­laire à celle de l’Équateur qui ins­taure une plus grande équité face à l’impôt.

Il faut aussi com­prendre qu’un vote pour un man­da­taire cen­sé­ment de gauche, voire « révo­lu­tion­naire », n’exprime pas néces­sai­re­ment une ten­dance homo­gène de gauche ou pro­gres­siste au sein de l’électorat. Les enquêtes sur l’électorat cha­viste, par exemple, démontrent régu­liè­re­ment que ses membres tendent majo­ri­tai­re­ment à se per­ce­voir comme de centre, voire de droite pour une partie d’entre eux, et qu’ils ont une image plutôt posi­tive de la pro­priété privée et assez néga­tive du modèle cubain. Et dans tous ces pays, une confiance rela­tive dans l’économie de marché – et une culture mer­can­tile omni­pré­sente et très dyna­mique sur le ter­rain, comme chez les ayma­ras boli­viens qui votent pour­tant pour le MAS « socia­liste » par exemple, ou dans une bonne partie des sec­teurs popu­laires véné­zué­liens qui baignent dans une éco­no­mie infor­melle ultra-com­mer­çante et un ima­gi­naire consu­mé­riste exa­cerbé – peut par­fai­te­ment coexis­ter avec un fort atta­che­ment à un État pro­tec­teur des pauvres et une concep­tion du « socia­lisme » comme forme magni­fiée et ins­ti­tu­tion­na­li­sée de cha­rité chré­tienne.

« Il faut aussi comprendre qu’un vote pour un mandataire censément de gauche, voire ’révolutionnaire’, n’exprime pas nécessairement une tendance homogène de gauche ou progressiste au sein de l’électorat. »

Il faut donc consi­dé­ra­ble­ment rela­ti­vi­ser le poids des dis­cours et des repré­sen­ta­tions idéo­lo­giques offi­ciels. Seule une ana­lyse minu­tieuse des tra­jec­toires et des confi­gu­ra­tions ins­ti­tu­tion­nelles et poli­tiques des diverses forces en pré­sence et, bien entendu, de leurs rap­ports réels avec les divers inté­rêts éco­no­miques éta­blis, peuvent per­mettre d’identifier la « ten­dance » réelle de tel ou tel gou­ver­ne­ment. Cet amal­game d’intérêts, de tra­jec­toires et de confi­gu­ra­tions est beau­coup plus signi­fi­ca­tif que la ques­tion un peu idiote de savoir si le pré­sident Untel, le ministre Machin ou le député Chose sont « plus proches de Chávez » ou bien ont « plus d’affinités avec Lula ou Bachelet ».

Tout ça demande un tra­vail d’enquête un peu plus exi­geant que la simple lec­ture des com­mu­ni­qués gou­ver­ne­men­taux et des dia­tribes de la presse mili­tante. Or jus­te­ment, pour reve­nir à votre remarque sur « le refus de la com­plexité », au-delà des pré­ju­gés idéo­lo­giques des obser­va­teurs, il ne faut pas sous-esti­mer le poids de la simple paresse intel­lec­tuelle et jour­na­lis­tique. Essayer de vrai­ment com­prendre ce qui se passe, c’est dif­fi­cile, c’est fati­gant, et ce n’est pas tou­jours gra­ti­fiant pour votre confort mental et vos pré­ju­gés, quels qu’ils soient. Diversifier ses sources, penser à des inter­lo­cu­teurs inat­ten­dus (ce sont à peu près tou­jours les mêmes « auto­ri­tés » qui sont inter­viewées, et en cela la presse « alter­na­tive » n’est guère plus inno­vante que les médias domi­nants), savoir déchif­frer la rhé­to­rique des uns et des autres, mesu­rer le poids des dyna­miques socio­lo­giques infor­melles par rap­port aux dis­cours de bar­ri­cade et aux façades ins­ti­tu­tion­nelles, cela demande du temps, de la patience et une cer­taine dis­po­ni­bi­lité à se lais­ser sur­prendre par la réa­lité qui ne carac­té­rise guère le regard sur l’Amérique latine, pour les rai­sons que j’ai sug­géré en réponse à votre pre­mière ques­tion.

« (…) Au-delà des préjugés idéologiques des observateurs, il ne faut pas sous-estimer le poids de la simple paresse intellectuelle et journalistique. »

Vous dési­gnez l’Amérique du Sud comme un par­fait « labo­ra­toire » des gauches. Pourquoi une telle effer­ves­cence des mou­ve­ments pro­gres­sistes depuis une dizaine d’années ? Est-ce appelé à durer ? Que pensez-vous de cette idée selon laquelle le « Socialisme du 21e siècle » aurait pris racine en Amérique du Sud ?

Je parle de labo­ra­toire du point de vue latino-amé­ri­cain. Cela vous sur­pren­dra peut-être, mais je ne crois pas que la gauche euro­péenne ait beau­coup à en apprendre, les dyna­miques socio­lo­giques et les contextes ins­ti­tu­tion­nels sont trop dif­fé­rents. Ce qui ne veut pas dire que ces expé­riences ne sont pas dignes d’intérêt, loin de là. Ce qui carac­té­rise les gauches latino-amé­ri­caines, c’est pour nombre d’entre elles la force des liens qu’elles conservent avec le sec­teurs popu­laires et les mou­ve­ments sociaux, même si ces rela­tions ne sont pas exemptes de fric­tions et de contra­dic­tions par­fois très fortes, et aussi la mise en oeuvre de cer­taines dyna­miques par­ti­ci­pa­tives, même s’il ne faut pas en sur­es­ti­mer la portée. En revanche, en ce qui concerne le contenu des poli­tiques publiques, les plus nova­trices et les plus effi­caces ne sont guère que des adap­ta­tions « déve­lop­pe­men­tistes » de l’arsenal répu­bli­cain pro­gres­siste ou social-démo­crate tra­di­tion­nel (ce qui peut tou­te­fois repré­sen­ter un pro­grès assez radi­cal dans les condi­tions de l’Amérique latine), avec sou­vent plus de dif­fi­cul­tés d’application qu’en Europe étant donné l’impéritie et la cor­rup­tion des appa­reils admi­nis­tra­tifs locaux.

« Ce qui caractérise les gauches latino-américaines, c’est pour nombre d’entre elles la force des liens qu’elles conservent avec le secteurs populaires et les mouvements sociaux, même si ces relations ne sont pas exemptes de frictions et de contradictions (…). »

Mais reve­nons à votre ques­tion. Je ne vais pas trop m’étendre sur les causes de l’ascension de la gauche. Elle s’explique notam­ment, bien entendu, parce que les pro­messes des modèles néo­li­bé­raux des années 1980 et 1990 en terme des crois­sance, d’équité, d’inclusion sociale, d’efficacité et d’accessibilité des ser­vices pri­va­ti­sés, etc., n’ont pas été tenues, y com­pris du propre point de vue des cri­tères et des indi­ca­teurs éco­no­miques et sociaux chers à leurs par­ti­sans. On assiste aussi dans presque toutes les socié­tés latino-amé­ri­caines à ce que le socio­logue boli­vien Álvaro García Linera, avant de deve­nir vice-pré­sident de son pays, décri­vait comme une « émer­gence plé­béienne » ayant sou­vent de fortes conno­ta­tions ethno-raciales, soit un effri­te­ment du colo­nia­lisme interne et de l’hégémonie sym­bo­lique et poli­tique qu’exerçaient les élites tra­di­tion­nelles sur la société. C’est un phé­no­mène qui ne pro­fite pas néces­sai­re­ment à la gauche – de fait, il a jadis favo­risé le fuji­mo­risme au Pérou – mais que la gauche a su capter au cours de ces der­nières années.

Cela peut-il durer ? C’est cer­tai­ne­ment un peu plus qu’un épi­sode éphé­mère, puisque la plu­part des nou­veaux man­da­taires plus ou moins pro­gres­sistes ont été réélus, ou bien que leurs suc­ces­seurs dési­gnés ont éga­le­ment été favo­ri­sés par les urnes. Cela dit, à moyen terme, on doit prendre en compte l’effet de l’usure du pou­voir et des pro­messes qui ne seront pas tenues ou mal tenues, et aussi des fac­teurs struc­tu­rels de fra­gi­lité comme la per­sis­tance, voire le ren­for­ce­ment, du modèle primo-expor­ta­teur et ren­tier (dépen­dance exces­sive du revenu natio­nal à l’égard des matières pre­mières), ou encore le déchaî­ne­ment de l’insécurité et de la vio­lence urbaine, qui affecte d’abord les pauvres et les rend sen­sibles à cer­tains dis­cours sécu­ri­taires réac­tion­naires. Ensuite, il y a la fra­gi­lité et la vola­ti­lité des iden­ti­fi­ca­tions idéo­lo­giques. Un exemple : au Brésil, tous les élec­teurs « lulistes » sont loin d’être « pétistes » (adeptes du PT), et malgré l’immense popu­la­rité de Lula et les indi­ca­teurs éco­no­miques et sociaux assez favo­rables de son gou­ver­ne­ment, il n’est pas exclu qu’une majo­rité de Brésiliens, y com­pris une frac­tion impor­tante des couches popu­laires, votent pour le can­di­dat d’opposition José Serra (PSDB, centre-droit) fin 2010.

Quant au socia­lisme, fran­che­ment, j’ai pu suivre de très près cer­tains des « débats » sur le « socia­lisme du XXIe siècle » au Venezuela et en Équateur, et j’ai été frappé par le carac­tère vague, incan­ta­toire, pure­ment émo­tion­nel ou abs­trait, et par­fois tout sim­ple­ment déli­rant, des dis­cours qui cir­culent à ce sujet. Sur le plan pra­tique, dans aucune des expé­riences plus ou moins pro­gres­sistes en cours, j’insiste, dans aucune d’entre elles, on n’observe des trans­for­ma­tions durables de la struc­ture éco­no­mique et sociale qui arrivent au niveau de celles mises en œuvre par les tra­vaillistes bri­tan­niques dans leur pays en 1945, par exemple. Par ailleurs, les par­ti­sans du « socia­lisme du XXIe siècle » eux-mêmes recon­naissent que tout ça n’est pas très clair. Lors d’une réunion offi­cielle d’intellectuels sym­pa­thi­sants de Hugo Chávez orga­nisé par le Centre inter­na­tio­nal Miranda – un orga­nisme de réflexion et de for­ma­tion financé par le gou­ver­ne­ment boli­va­rien – en juin 2009, les par­ti­ci­pants signa­laient ainsi que « le fait de ne pas le défi­nir [le socia­lisme du XXIe siècle] a un avan­tage qui implique que l’on n’est pas en train de répé­ter des modèles mais d’autre part, cela démontre aussi un manque de carac­tère concret qui le main­tient dans un trop grand flou. […] Où sont les docu­ments théo­riques de la révo­lu­tion boli­va­rienne ? Où sont les dif­fé­rentes sen­si­bi­li­tés idéo­lo­giques ? C’est un pro­blème ter­rible ». Et de s’interroger sur le peu de réa­lité de « la construc­tion d’un nou­veau modèle éco­no­mique pro­duc­tif qui assure une véri­table tran­si­tion au socia­lisme », sur les risques gran­dis­sants de la « logique ren­tière », du « cen­tra­lisme », du « mili­ta­risme », du « clien­té­lisme par­ti­diste », de la « cor­rup­tion et de l’inefficience », mais aussi sur le défi­cit démo­cra­tique au sein du Parti socia­liste unifié du Venezuela (PSUV), sur la confu­sion du Parti et de l’État et sur le phé­no­mène de l’« hiper­li­de­razgo » de Chávez – qu’on pour­rait tra­duire comme « l’hyperdirigisme du leader » – et les dan­gers d’un « césa­risme pro­gres­siste » qui « infan­ti­lise la société ». Comme on pou­vait s’y attendre, ces braves gens se sont aus­si­tôt fait ver­te­ment répri­man­der par le « com­man­dant en chef », qui leur a rétor­qué que « bais­ser le profil de son lea­der­ship était jus­te­ment ce que vou­lait l’ennemi » et a mis en doute leur statut d’intellectuels révo­lu­tion­naires, non sans ajou­ter qu’« il y a beau­coup de gens qui se pré­tendent cha­vistes et en réa­lité ne le sont pas ». À bon enten­deur, salut.[2]

Venons en à Hugo Chávez, jus­te­ment. Dans votre livre, vous refu­sez de tomber dans le mani­chéisme. Vous repous­sez les accu­sa­tions de dic­ta­ture tout en démon­trant que la « révo­lu­tion » boli­va­rienne n’a fina­le­ment pas grand chose de révo­lu­tion­naire.

Bon, d’abord il faut savoir que ce que je raconte sur le Venezuela ne me fait pas que des amis. Les anti­cha­vistes sont sou­ve­rai­ne­ment agacés par mon refus de faire de Chávez l’incarnation suprême du mal ou par mes sar­casmes sur le pré­tendu « tota­li­ta­risme » du régime boli­va­rien et la para­noïa clas­siste et raciste de tout un sec­teur de l’opposition véné­zué­lienne. Les philo-cha­vistes, pour leur part, sont indi­gnés parce que, selon eux, je tien­drais exac­te­ment « le même dis­cours que la presse d’opposition put­schiste ». Certains pauvres plu­mi­tifs sta­lino-boli­va­riens se sont même gen­ti­ment employés à essayer – sans trop de succès – de faire cen­su­rer mes propos sur le Venezuela dans tel ou tel forum. Notez que ma posi­tion n’est pas non plus celle de je ne sais quel « juste milieu », parce que j’ai hor­reur du « juste milieu ». Paradoxalement, je pense en fait qu’il y a des élé­ments de vérité dans cer­taines posi­tions extrêmes tant des cha­vistes que des anti­cha­vistes. Je ne sais pas si vous connais­sez cette blague sovié­tique du temps de la per­es­troïka, mais elle exprime assez bien, par ana­lo­gie, l’esprit de la chose. Deux bureau­crates du parti se ren­contrent et le pre­mier dit au second : « Tu sais Ivan, j’ai deux très mau­vaises nou­velles. » « Raconte, Boris. » « Eh bien la pre­mière, c’est qu’il paraît que toutes les mer­veilles qu’on nous a racon­tées sur le socia­lisme étaient fausses. » « Mince alors, rétorque Ivan, et la deuxième ? » « Oh, la deuxième, elle est peut-être encore pire : toutes les hor­reurs qu’on nous a racon­tées sur le capi­ta­lisme étaient vraies. »

Alors vu que ce que je raconte sur le Venezuela est sou­vent très contro­versé, je vais me livrer à un petit exer­cice diver­tis­sant en vous citant des propos qui viennent du camp boli­va­rien, et de sources média­tiques insoup­çon­nables d’un point de vue philo-cha­viste. Voilà ce que décla­rait un mili­tant cha­viste de base sur le site boli­va­rien Aporrea après la défaite du gou­ver­ne­ment lors du réfé­ren­dum sur la réforme consti­tu­tion­nel en décembre 2007 : « Au lieu d’expliquer et d’ouvrir le débat sur quelque chose d’aussi impor­tant, on a choisi d’imposer la réforme, d’obliger les gens à dire oui aveu­glé­ment ; […] on les a obli­gés à par­ti­ci­per à des mani­fes­ta­tions offi­cielles, on a mis en œuvre un pro­sé­ly­tisme gros­sier, on les a forcés à voter tous les amen­de­ments en bloc et on a sata­nisé tout ceux qui ont osé sou­levé la moindre objec­tion au cours des fausses dis­cus­sions qui ont été orga­ni­sées par les auto­ri­tés. […] Voilà le résul­tat : on se retrouve main­te­nant avec plus de trois mil­lions de “traîtres” (NdA : les élec­teurs cha­vistes qui se sont abs­te­nus) qui n’étaient pas néces­sai­re­ment en désac­cord avec le projet de réforme en soi, mais qui se sont fait l’écho de toute une série de dés­illu­sions et de déses­poirs […]. Il y a une espèce de ras-le-bol, de fatigue, d’écoeurement. […] Ce qu’il y a eu, c’est une sorte de vote sanc­tion contre ce cha­visme vain, sans prin­cipes, débor­dant de mots d’ordre creux, arro­gant, entêté, bureau­cra­tique, qui s’est enkysté dans les entrailles de l’État […]. Et si on veut vrai­ment savoir ce qui s’est passé […] on pour­rait conti­nuer à énu­mé­rer les causes : la déca­dence d’une nou­velle classe bureau­cra­tique puis­sante et opu­lente, le bavar­dage patrio­tard et bel­li­queux arti­fi­ciel, la dia­bo­li­sa­tion de la cri­tique, l’inefficience des orga­nismes publics, le fossé exis­tant entre le citoyen de base et ses repré­sen­tants, les appels à l’obéissance en lieu et place du débat, la rhé­to­rique gran­di­lo­quente et super­fi­cielle, l’incapacité mani­fes­tée par l’État de com­battre le pou­voir paral­lèle de la délin­quance sous toutes ses formes, le veto média­tique contre la pensée cri­tique, l’habitude de fuir ses res­pon­sa­bi­li­tés en cher­chant des cou­pables exté­rieurs, et un inter­mi­nable et cetera (…) [3] ».

Par expé­rience, je peux vous dire que c’est là une excel­lente des­crip­tion du cha­visme vécu au quo­ti­dien, et que ça n’a pas changé depuis 2007, bien au contraire. Dans les semaines qui ont suivi la défaite, il y a eu des cen­taines, voire des mil­liers de cris du cœur de ce genre dans toute une série de forums publics liés au mou­ve­ment boli­va­rien. Après quoi, le leader et l’appareil ont mis le holà à ces débor­de­ments à tra­vers un mélange d’autocritiques rhé­to­riques, sans consé­quences pra­tiques, et de rap­pels mus­clés à la dis­ci­pline révo­lu­tion­naire. Maintenant, si on veut un diag­nos­tic moins vis­cé­ral et plus struc­tu­rel, tour­nons nous vers ce qu’en dit une autre source insoup­çon­nable, Roberto Viciano Pastor, un juriste pro­gres­siste espa­gnol proche de Izquierda Unida qui connaît très bien le pro­ces­sus véné­zué­lien, auquel il a prêté ses ser­vices, et qui a éga­le­ment par­ti­cipé au pro­ces­sus d’élaboration des nou­velles consti­tu­tions équa­to­rienne et boli­vienne. Dans un article publié en décembre 2008 par le quin­zo­ma­daire alter­na­tif espa­gnol Diagonal [4], Pastor met en lumière cinq menaces cen­trales. En pre­mier lieu, les pro­fondes carences admi­nis­tra­tives de la « révo­lu­tion », qui selon lui mettent radi­ca­le­ment en danger la fonc­tion­na­lité et la conti­nuité des pro­grammes sociaux les plus vantés par le gou­ver­ne­ment, notam­ment en matière de santé et d’éducation. En deuxième lieu, le niveau scan­da­leux de cor­rup­tion, qui mine la légi­ti­mité du régime. En troi­sième lieu, l’essor ver­ti­gi­neux de la délin­quance et de l’insécurité, qui trahit la per­sis­tance de graves pro­blèmes sociaux et dont les pre­mières vic­times sont les pauvres. Enfin, le juriste espa­gnol dénonce « l’incapacité du gou­ver­ne­ment à dépas­ser la dépen­dance à l’égard du pétrole ». À quoi il ajoute : « Le pari en faveur d’une éco­no­mie alter­na­tive pas­sant par le sou­tien aux entre­prises de taille moyenne de l’industrie natio­nale et la ten­ta­tive de créer un vaste réseau de coopé­ra­tives de pro­duc­tion et de ser­vices a échoué de façon spec­ta­cu­laire, don­nant lieu au gas­pillage de cen­taines de mil­lions de dol­lars parce que les auto­ri­tés n’ont pas lié la dis­tri­bu­tion des fonds des­ti­nés aux nou­velles coopé­ra­tives à un plan de via­bi­lité des nou­velles enti­tés finan­cées. Résultat, au bout d’un cer­tain temps, l’immense majo­rité des coopé­ra­tives se dis­solvent ou ne fonc­tionnent plus. » La cin­quième et der­nière menace sou­li­gnée par Pastor, c’est celle du « désen­chan­te­ment » : « Ce qui est grave, c’est la frus­tra­tion des espé­rances d’un peuple qui a parié pour le chan­ge­ment. Et cette frus­tra­tion risque d’entraîner la délé­gi­ti­ma­tion sociale de toute idée de chan­ge­ment pour au moins une géné­ra­tion. Et ce pas seule­ment dans le pays affecté direc­te­ment. La glo­ba­li­sa­tion de l’espérance qu’a repré­sen­tée pour beau­coup de gens la révo­lu­tion véné­zué­lienne risque de se trans­for­mer en glo­ba­li­sa­tion du désen­chan­te­ment. » Après des années d’enquête et de suivi du pro­ces­sus véné­zué­lien, je peux témoi­gner que tout cela est mal­heu­reu­se­ment vrai, et par­fois même en des­sous de la vérité. Et tous les obser­va­teurs hon­nêtes ayant passé un mini­mum de temps au Venezuela ailleurs que dans les agapes offi­cielles offertes aux intel­lec­tuels « amis du pro­ces­sus » ou les visites gui­dées des vil­lages Potemkine du régime vous diront la même chose.

Mais Chávez reste-t-il encore très popu­laire auprès de la popu­la­tion véné­zué­lienne ? Quels sont les pro­chains défis qu’il va devoir rele­ver ?

D’abord, il faut savoir que si Chávez conti­nue à gagner les élec­tions, il n’exprime nul­le­ment les vœux de la « majo­rité » des Vénézuéliens : il ne repré­sente en fait aujourd’hui qu’environ un tiers de l’électorat, soit 6 mil­lions sur 16,8 mil­lions d’électeurs (le score maxi­mum de Chávez étant les 7 mil­lions 300 000 voix engran­gées lors de l’élection pré­si­den­tielle de décembre 2006). De son côté, le score de l’opposition tourne autour de 5 mil­lions de voix et aug­mente len­te­ment mais sûre­ment à chaque scru­tin depuis deux ans. Au prix d’un volon­ta­risme spec­ta­cu­laire et sans ména­ger les res­sources de l’État, le « com­man­dant en chef » a réussi à remo­bi­li­ser une partie des abs­ten­tion­nistes de décembre 2007 pour faire enfin passer sa réforme consti­tu­tion­nelle en février 2009, mais le nombre de Non à la réforme a en réa­lité légè­re­ment aug­menté. Même s’il faut bien entendu prendre tous les son­dages, quelle que soit leur pro­ve­nance, avec des pin­cettes, les enquêtes d’opinion les plus sérieuses – soit celles effec­tuées par les ins­ti­tuts dont les pro­nos­tics élec­to­raux se sont géné­ra­le­ment véri­fiés et que le gou­ver­ne­ment lui-même n’a pas répu­gné à citer par le passé – confirment au cours de ces der­niers mois une nette éro­sion de la cré­di­bi­lité du régime boli­va­rien et de l’évaluation posi­tive de ses poli­tiques. Il s’agit d’ailleurs d’un phé­no­mène qui affecte aussi for­te­ment les milieux popu­laires. On l’a vu avec la perte de cer­tains bas­tions plé­béiens du cha­visme aux élec­tions muni­ci­pales et régio­nales de novembre 2008, comme la mythique zone de Petare, à l’est de Caracas, même si le pré­sident conti­nue à béné­fi­cier d’une base de sou­tien et d’identification émo­tion­nelle impor­tante dans ces sec­teurs.

« Au prix d’un volontarisme spectaculaire et sans ménager les ressources de l’État, le ’commandant en chef’ a réussi à remobiliser une partie des abstentionnistes de décembre 2007 pour faire enfin passer sa réforme constitutionnelle en février 2009, mais le nombre de Non à la réforme a en réalité légèrement augmenté. »

Quant aux défis que Chávez affronte, ils sont en gros ceux iden­ti­fiés par les cri­tiques que j’ai cités pré­cé­dem­ment. À quoi il faut ajou­ter depuis au moins fin 2008 la dété­rio­ra­tion notable de la situa­tion éco­no­mique, le ralen­tis­se­ment spec­ta­cu­laire de la crois­sance, le ren­de­ment décrois­sant des pro­grammes sociaux, la montée des conflits du tra­vail, les pro­blèmes créés par la sur­éva­lua­tion du boli­var et l’orgie d’importations, le déclin constant du sec­teur pro­duc­tif non pétro­lier et le grave défi­cit de ges­tion et de pro­duc­ti­vité de la com­pa­gnie natio­nale PDVSA, vais­seau amiral et poule aux œufs d’or de l’État véné­zué­lien. Enfin, le Venezuela souffre d’une infla­tion à deux chiffres – la plus élevée du conti­nent, puisque le gou­ver­ne­ment lui-même pré­voit qu’elle attein­dra au moins 26 % pour l’année 2009 – qui gri­gnote les réels mais fra­giles pro­grès accom­plis aux cours des der­nières années en matière de redis­tri­bu­tion de revenu. Bref, mon impres­sion géné­rale, c’est que s’il est vrai que le régime de Chávez a sti­mulé une espèce d’empo­werment sym­bo­lique des sec­teurs mar­gi­na­li­sés, poli­tisé la ques­tion sociale et mis en œuvre des trans­ferts mas­sifs (et pas tou­jours très effi­caces) de reve­nus pétro­liers, sur le fond il semble bien que la « révo­lu­tion boli­va­rienne » se soit limi­tée à passer une couche de pein­ture rouge sur le modèle de capi­ta­lisme d’État ren­tier, gas­pilleur et clien­té­liste-para­si­taire typique du « Venezuela saou­dite » pen­dant ses phases de pros­pé­rité. Et cette couche de pein­ture est en train de s’écailler de façon de plus en plus voyante.

Alors atten­tion, expo­ser les graves défi­ciences du régime boli­va­rien ne revient nul­le­ment à vali­der les délires de cer­tains sur la « dic­ta­ture » de Chávez ou à exiger son ren­ver­se­ment. Hugo Chávez est le pré­sident légi­ti­me­ment élu du Venezuela et, en termes diplo­ma­tiques, toute forme de désta­bi­li­sa­tion orga­ni­sée du gou­ver­ne­ment véné­zué­lien par la « com­mu­nauté inter­na­tio­nale » à la demande de Washington et sous pré­texte de défi­cits démo­cra­tiques réels (il y en a) ou ima­gi­naires (il y en a aussi) serait une mons­trueuse hypo­cri­sie. Car on ne verra jamais aux États-Unis ou en Europe ce même genre de cam­pagne poli­tico-média­tique sys­té­ma­tique et sou­te­nue contre le gou­ver­ne­ment du pré­sident égyp­tien Moubarak, par exemple, un régime à façade pseudo-démo­cra­tique qui, pour le coup, est cent fois plus auto­ri­taire et répres­sif – sauf qu’il s’agit bien entendu d’un allié docile et dis­cret de l’Occident. Je ne suis pas non plus en train de dire que Chávez est « fini ». Le leader véné­zué­lien est un for­mi­dable animal poli­tique, il a du temps devant lui et plus d’un tour dans son sac, sans comp­ter qu’il dis­pose évi­dem­ment de res­sources éner­gé­tiques et finan­cières excep­tion­nelles. Il a lui même avoué publi­que­ment, et avec une can­deur hal­lu­ci­nante, qu’il était tout à fait conscient en 2003 qu’il allait perdre le réfé­ren­dum révo­ca­toire réclamé par l’opposition (et qui fut fina­le­ment convo­qué en août 2004) et que, sur les conseils et avec l’aide de Fidel Castro, il avait mis le paquet pour retour­ner la situa­tion grâce au lan­ce­ment des fameuses « mis­sions » boli­va­riennes [5]. Par ailleurs, son parti est celui qui a le plus fort taux de péné­tra­tion au sein des masses popu­laires, tandis que l’opposition est divi­sée, géné­ra­le­ment médiocre et dénuée d’idées por­teuses et de per­son­na­li­tés cha­ris­ma­tiques cré­dibles. Simplement, ce que je veux dire, c’est que la révo­lu­tion boli­va­rienne ne fait plus trop rêver, ni au Venezuela ni ailleurs, qu’il y a d’excellentes rai­sons à ce désen­chan­te­ment et qu’on a là les pré­misses d’une crise de légi­ti­mité dont les pre­miers symp­tômes sont déjà mani­festes depuis au moins fin 2007.

« Ce que je veux dire, c’est que la révolution bolivarienne ne fait plus trop rêver, ni au Venezuela ni ailleurs (et) qu’il y a d’excellentes raisons à ce désenchantement. »

Le pro­blème c’est qu’effectivement, entre les dénon­cia­tions libé­rales hys­té­riques de la menace « tota­li­taire » cha­viste dans la presse domi­nante et les fables enchan­tées sur la hui­tième mer­veille auto­ges­tion­naire du monde qu’on ren­contre dans cer­tains médias de gauche ou alter­na­tifs, vous aurez du mal à trou­ver des ana­lyses sérieuses et infor­mées de ce pro­ces­sus com­plexe. Pour conclure sur ce point, je vou­drais aussi ajou­ter une chose. S’il est vrai qu’on aime­rait bien entendre les obsé­dés de l’antichavisme dépen­ser autant de bile contre cer­tains satrapes amis de l’Occident et net­te­ment plus anti­dé­mo­cra­tiques que Chávez, il faut bien dire que la mau­vaise foi géo­po­li­tique et le regard hémi­plé­gique ne sont nul­le­ment le mono­pole de la droite ou de la gauche molle sociale-libé­rale. Un exemple : j’imagine que les incon­di­tion­nels fran­çais de Chávez trouvent, comme beau­coup de gens, que la nomi­na­tion du fils de Sarkozy à la tête de l’EPAD est pathé­tique et répu­gnante (elle l’est) ; mais je me demande pour­quoi ils gardent silence sur les exploits du père de Chávez, un ins­ti­tu­teur démo­crate-chré­tien qui n’est pas plus « socia­liste » que mon arrière-grand-père (un sym­pa­thique gen­darme à cheval, paix à son âme…) et a été pen­dant dix ans – 1998-2008 – gou­ver­neur de l’état de Barinas, qu’il s’est employé gaillar­de­ment à mettre en coupe réglée avec tout le reste de sa petite famille [6]. Je sup­pose que tout ça est excu­sable parce que c’est au nom de la « révo­lu­tion ». On pour­rait citer des dizaines d’exemples de ce genre de pan­ta­lon­nades « boli­va­riennes ». Je ne sais pas non plus ce que pen­se­raient les syn­di­ca­listes de lutte fran­çais d’un gou­ver­ne­ment boli­va­rien qui favo­rise la flexi­bi­li­sa­tion du tra­vail à tra­vers une infla­tion de « coopé­ra­tives » lar­ge­ment fac­tices ou sous per­fu­sion, se refuse a répondre aux demandes de rené­go­cia­tion de plu­sieurs dizaines de conven­tions col­lec­tives de tra­vailleurs du sec­teur public, et dont le chef menace ouver­te­ment les ouvriers des entre­prises d’État mobi­li­sés pour leurs reven­di­ca­tions de leur lancer aux trousses la police poli­tique du régime . [7]

La vérité, c’est que s’ils avaient à les vivre dans leur propre pays au jour le jour, la plu­part des thu­ri­fé­raires fran­çais ou euro­péens de Chávez ne sup­por­te­raient pas plus de deux ou trois mois l’écrasante ubi­quité poli­tico-média­tique et la logor­rhée par­fois pit­to­resque mais bien sou­vent ignare et insul­tante du « com­man­dant en chef ». L’histrionisme et le capo­ra­lisme nar­cis­siques du leader suprême seraient cer­tai­ne­ment perçus de ce côté de l’Atlantique par la base de la « gauche de la gauche » comme tout à la fois clai­re­ment auto­ri­taires et de fort mau­vais goût ; mais sans doute d’aucuns estiment-ils que tout cela est par­fai­te­ment sup­por­table par ces braves habi­tants du tiers monde, qui ne sont pas comme nous, n’est-ce pas ? C’est vrai, quoi, eux ils font la « révo­lu­tion », et nous on s’ennuie ferme dans la Sarkozie et le NPA n’arrive même pas à vrai­ment décol­ler pour nous conso­ler. Alors voilà ce que j’ai envie de dire à tous les boli­va­riens par pro­cu­ra­tion de France et de Navarre, qui sont cer­tai­ne­ment au fond des gens fort bien inten­tion­nés : « révo­lu­tion », que de fan­tasmes exo­tiques com­pen­sa­toires et d’hypocrisie idéo­lo­gique on laisse se déployer en ton nom !

« L’histrionisme et le capo­ra­lisme nar­cis­siques du leader suprême seraient cer­tai­ne­ment perçus de ce côté de l’Atlantique par la base de la ’gauche de la gauche’ comme tout à la fois clai­re­ment auto­ri­taires et de fort mau­vais goût. »

Passons au pays de Lula qui, de manière glo­bale, semble haus­ser le ton sur la scène régio­nale comme mon­diale. Le Brésil cherche-t-il à se posi­tion­ner comme la puis­sance domi­nante du conti­nent ? Est-il en concur­rence de « lea­der­ship » poli­tique avec le Venezuela, voire l’Argentine ou le Chili ?

La montée en puis­sance du Brésil n’est pas nou­velle, mais ce qui est nou­veau c’est qu’au cours des der­niers mois, elle s’est affi­chée de façon assez voyante, alors que ce qui carac­té­rise d’habitude la diplo­ma­tie bré­si­lienne est plutôt une cer­taine dis­cré­tion. Cette visi­bi­lité est bien entendu liée à l’accélération du calen­drier diplo­ma­tique, avec une conjonc­ture assez dense et cri­tique (crise inter­na­tio­nale, conso­li­da­tion du G 20, bases colom­biennes, Honduras, etc.). Mais je crois aussi que si Brasilia se permet de s’affirmer avec tant de force sur la scène inter­na­tio­nale, c’est en raison d’un sen­ti­ment de confiance lié à la situa­tion inté­rieure. Jusqu’à il y a à peine quelques mois, le choc de la crise éco­no­mique et finan­cière inter­na­tio­nale lais­sait redou­ter le pire pour le pays de Lula. De fait, le qua­trième tri­mestre 2008 avait mis un sérieux coup d’arrêt à une crois­sance qui flir­tait avec les 6 %. En trois mois, l’activité avait chuté de près de 4 % et pro­vo­qué une hausse bru­tale du chô­mage. Mais un an plus tard, les indi­ca­teurs sont au beau fixe et le Brésil paraît avoir dompté à la crise grâce à une série de fac­teurs externes, comme la rela­tive rapi­dité de la reprise chi­noise, mais aussi grâce à la soli­dité des para­mètres internes, le dyna­misme de son marché inté­rieur, la mise en œuvre de mesures contra-cycliques adé­quates et le ren­for­ce­ment de la poli­tique sociale. Avec 1,5 mil­lions de postes de tra­vail créés en 2009, non seule­ment il est prévu que le défi­cit d’emplois accu­mulé fin 2008 soit entiè­re­ment comblé, mais tous les sec­teurs de l’économie, de l’industrie aux ser­vices sont en train de cor­ri­ger leurs pré­vi­sions à la hausse et le pays anti­cipe une crois­sance de 5 % pour 2010. Sans comp­ter la décou­verte récente d’immenses réserves mari­times de pétrole dans les eaux ter­ri­to­riales bré­si­liennes (on les estime entre 60 et 100 mil­liards de barils, soit au moins près de six fois le mon­tant des réserves anté­rieures).

Bien entendu, non seule­ment le Brésil reste encore un pays marqué par de très pro­fondes inéga­li­tés et par un taux de vio­lence urbaine inquié­tant, mais cer­taines carac­té­ris­tiques struc­tu­relles de son éco­no­mie, comme la dépen­dance exces­sive à l’égard d’un sec­teur agro-expor­ta­teur hau­te­ment concen­tré et capi­ta­lis­tique – une dépen­dance dont le Mouvement des Paysans sans Terre cri­tique vigou­reu­se­ment la logique et les consé­quences sociales – sont por­teurs de menaces et de dés­équi­libres graves. Cela dit, les pro­grès réa­li­sés en huit ans de mandat de Lula res­tent notables. Des pro­grammes sociaux comme la fameuse « Bolsa Família », mais aussi des mesures d’amélioration des infra­struc­tures éco­no­miques et sociales moins connues a l’étranger comme le Programme d’Accélération de la Croissance (PAC) ou le plan Territórios da Cidadania (Territoires de la Citoyenneté), ont eu un impact très impor­tant dans le niveau et la qua­lité de vie de dizaines de mil­lions de bré­si­liens. Outre la très forte iden­ti­fi­ca­tion sociale et émo­tion­nelle qui existe entre pré­sident métallo et les couches popu­laires, cela explique que Lula soit aujourd’hui de loin le chef d’État le plus aimé du conti­nent sud-amé­ri­cain : entre 70 % et 84 % d’indice de popu­la­rité selon les enquêtes.

« Lula est aujourd’hui de loin le chef d’État le plus aimé du continent sud-américain. »

Alors oui, le Brésil se permet de « haus­ser le ton ». Cela se mani­feste sur le plan éco­no­mique, avec des mesures de repré­sailles com­mer­ciales contre les États-Unis, à qui Brasilia reproche la concur­rence déloyale que consti­tuent les sub­ven­tions (illé­gales d’après les règles de l’OMC) ver­sées à leur sec­teur agri­cole coton­nier. En août der­nier, les Brésiliens ont annoncé qu’ils enten­daient auto­ri­ser leurs entre­prises phar­ma­ceu­tiques à contour­ner les bre­vets amé­ri­cains et à pro­duire des médi­ca­ments géné­riques moins coû­teux. Il faut dire qu’en mars 2009, la Chine a pour la pre­mière fois rem­placé les États-Unis comme pre­mier par­te­naire com­mer­cial du Brésil et que des contrats majeurs ont été signés récem­ment entre les deux pays (avec la Banque natio­nale de Développement social bré­si­lienne [BNDES], avec la com­pa­gnie pétro­lière natio­nale Petrobras, etc.). Ce qui aide pro­ba­ble­ment au moment d’affronter – poli­ment mais fer­me­ment – telle ou telle orien­ta­tion de Washington.

Ce ton plus ferme se mani­feste aussi sur le plan géo­po­li­tique et mili­taire. Lors de la réunion de l’UNASUR (Union des nations sud-amé­ri­caines) à Bariloche, fin août 2009, Brasilia a exprimé de façon assez vigou­reuse son extrême irri­ta­tion face à l’annonce par la Colombie de l’installation des sept bases amé­ri­caines sur son ter­ri­toire. De fait, à Bariloche, selon les témoins, c’est Chávez qui four­nis­sait le spec­tacle, comme d’habitude, mais c’est le Brésil qui rédi­geait et contrô­lait un scé­na­rio peu encou­ra­geant pour Bogotá et Washington. Une semaine plus tard, Brasilia signait avec la France le contrat d’armement le plus impor­tant de son his­toire : 36 avions de chasse Rafale (près d’un quart de sa flotte actuelle) et, en pers­pec­tive, sous-marins, fré­gates, héli­co­ptères, mis­siles, etc. Bien entendu, ce contrat n’est pas tombé du ciel : il est l’aboutissement de plu­sieurs années de dures négo­cia­tions où le Brésil a exigé, et obtenu, que Paris ne mette aucune limite aux trans­ferts de tech­no­lo­gie, col­la­bore dans la construc­tion d’une usine de fabri­ca­tion de Rafale bré­si­liens, concède à Brasilia le droit de les com­mer­cia­li­ser en Amérique latine et s’engage à ache­ter les avions de trans­port mili­taire KC-390 pro­duits par la firme Embraer (Entreprise bré­si­lienne d’Aéronautique). Les Brésiliens se sont aus­si­tôt fait un plai­sir d’insister sur le fait que, malgré leurs inten­tions tota­le­ment paci­fiques, il était temps pour leur pays de se faire res­pec­ter, en allu­sion directe et trans­pa­rente au conten­tieux avec la Colombie et son par­rain état­su­nien. Et la posi­tion de Brasilia à propos du Honduras est assez nette – elle s’est mani­fes­tée sans ambi­guï­tés dans l’intervention de Lula à l’Assemblée géné­rale des Nations Unies – et vise clai­re­ment à forcer la main à Washington.

Plus glo­ba­le­ment, à l’occasion de la visite de Sarkozy à Brasilia, le ministre des Affaires étran­gères Celso Amorim a expli­qué que son pays par­ta­geait avec la France des « inté­rêts simi­laires au niveau de la géo­po­li­tique mon­diale », dont la « voca­tion de défendre le mul­ti­la­té­ra­lisme ». Quant à l’alliance tri­la­té­rale Sud-Sud avec l’Inde et l’Afrique du Sud (dite IBSA), elle répond, tou­jours selon Amorim, à une « affi­nité de condi­tions éco­no­miques et de valeurs » entre « trois grandes démo­cra­ties mul­ti­cul­tu­relles » qui sou­haitent rompre « les para­digmes tra­di­tion­nels de la poli­tique inter­na­tio­nale ». Y a-t-il par ailleurs concur­rence de lea­der­ship dans le cadre latino-amé­ri­cain lui-même ? Le Chili, obnu­bilé par son déve­lop­pe­ment éco­no­mique et plutôt tourné vers le Pacifique et les États-Unis, est un pays de seule­ment 17 mil­lions d’habitants qui n’a aucune pré­ten­tion de ce côté-là. L’Argentine en a près de 40 mil­lions, mais elle est consi­dé­ra­ble­ment affai­blie et par­tiel­le­ment dés­in­dus­tra­li­sée depuis la crise du tour­nant du siècle et se résigne à contre-cœur à ne plus guère nour­rir d’ambitions inter­na­tio­nales sub­stan­tielles. Et fran­che­ment, entre le Venezuela, pays mono-pro­duc­teur de 26 mil­lions d’habitants, et le géant bré­si­lien (186 mil­lions d’habitants, neu­vième éco­no­mie mon­diale), qui repré­sente la moitié de la popu­la­tion et du PIB de l’Amérique du Sud et fabrique des avions et des ordi­na­teurs, il n’y a pas photo – et ce quel que soit le degré d’agitation de Chávez sur la scène inter­na­tio­nale. De toutes façons, vous savez, poli­ti­que­ment, Chávez a besoin de Lula, qui a contri­bué à lui sauver la mise en l’approvisionnant pen­dant la grève pétro­lière de 2002-2003 et joue un peu le rôle d’« amor­tis­seur » – dans les deux sens – entre Caracas et Washington. Lula, pour sa part, n’a nul­le­ment besoin de Chávez

Notes

[1] Franck Poupeau, Carnets boli­viens 1999-2007. Un goût de pous­sière, Aux Lieux d’être, Montreuil, 2008

[2] « Les par­ti­sans du ’socia­lisme du XXIe siècle’ eux-mêmes recon­naissent que tout ça n’est pas très clair. » [3] Luis Ángel Barreto, « No más arro­gan­cias. Miremos hacia aden­tro, por favor », 6-12-2007, article dis­po­nible (en espa­gnol) [4] Roberto Viciano Pastor, « Venezuela y sus contra­dic­ciones », Diagonal, n. 91, 11-12-2008. [5] Je cite cette confes­sion assez stu­pé­fiante aux pages 111 et 112 de mon livre. Un extrait : « On est venu me dire : ‘Président, si le réfé­ren­dum avait lieu aujourd’hui, vous per­driez.’ Ça a fait sur moi l’effet d’une bombe… C’est à ce moment-là que nous avons com­mencé à tra­vailler avec les mis­sions, nous avons conçu la pre­mière et j’ai demandé son aide à Fidel. Je lui ai dit : ‘Ecoute, j’ai une idée, atta­quer par en bas de toutes nos forces.’ » [6] L’état de Barinas est la terre natale de Hugo Chávez, au sud-ouest du pays. Quatre des cinq frères du pré­sident, Argenis, Aníbal, Adleis et Narciso, occu­paient éga­le­ment pen­dant cette même période des postes clés dans l’administration ou l’économie locale. Quant au cin­quième frère Adán, ex ministre de l’éducation, il a suc­cédé à son père au poste de gou­ver­neur suite à sa nomi­na­tion fort oppor­tune comme can­di­dat local du PSUV [7] « Les propos du pré­sident Chávez sont une décla­ra­tion de guerre contre les tra­vailleurs », s’indignait ainsi en mars 2009 Orlando Chirino, vieux com­bat­tant du syn­di­ca­lisme de luttes de classes au Venezuela et ani­ma­teur de l’Union natio­nale des Travailleurs (UNT). Cf. cet article

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