Québec solidaire doit rester une coalition arc-en-ciel

Par , Mis en ligne le 15 juin 2010

Les succès réa­li­sés par QS pour prendre place sur la scène poli­tique au Québec doivent être applau­dis. Particulièrement, il faut noter la remar­quable et remar­quée per­for­mance de son député qui a su rayon­ner autour des aspects cen­traux de la conjonc­ture : contrôle des res­sources natu­relles, lutte à la cor­rup­tion, sou­tien aux sala­riés-es en négo­cia­tion etc.

Pourquoi un parti politique ?

Après tout, l’idée de mettre en place un parti poli­tique de gauche ne fait aucun sens si une telle inser­tion, dans le champ poli­tique tel qu’il est (et non comme on vou­drait qu’il soit), ne fonc­tionne pas. On ne construit pas un tel parti pour dupli­quer ce que d’autres (les mou­ve­ments sociaux notam­ment) font, mais pour faire quelque chose d’autre : en l’occurrence, faire de la poli­tique concrè­te­ment et immé­dia­te­ment, lutter pour des chan­ge­ments immé­diats, réa­li­sables dans le cadre de l’État et du sys­tème capi­ta­liste actuel, tout en ancrant ces luttes immé­diates dans une pers­pec­tive à long terme ! Dans ce contexte, il nous semble impor­tant de rap­pe­ler la dimen­sion inclu­sive de QS, sa capa­cité à construire un grand pôle d’attraction pour tous ceux et celles qui veulent que ça change sur ce ter­rain poli­tique. Cette orien­ta­tion, qui s’alimente du plu­ra­lisme interne, de la diver­sité de ses cou­rants internes, ren­voie à l’essence même d’un grand parti popu­laire : une coa­li­tion per­ma­nente capable de pro­cé­der aux com­pro­mis et aux arbi­trages néces­saires tant sur le plan du pro­gramme que de l’équilibre interne de ses réseaux.

Constituer un pôle

Un parti poli­tique de gauche et de masse (en deve­nir) se déve­loppe selon une dyna­mique qui a peu à voir avec celle d’un groupe de pres­sion idéo­lo­gique, mais s’apparente à une sorte de fédé­ra­tions de réseaux qui, au gré des conjonc­tures, négo­cient en per­ma­nence leur espace réci­proque, mais réa­lisent une syn­thèse de leur prise de parole publique néces­sai­re­ment com­mune. Dans le contexte actuel de triple crise (éco­no­mique, éco­lo­gique et poli­tique –la déper­di­tion de légi­ti­mité des élites poli­tiques), la parole socia­liste à réin­ven­ter doit apprendre à com­po­ser avec d’autres cou­rants, sur papier plus modé­rés, mais qui ins­crivent leur action dans le cadre de la tâche essen­tielle de l’heure : s’opposer aux reculs géné­ra­li­sés porté par le vent de droite…

S’opposer au vent de droite

Car aujourd’hui au Québec, le monde poli­tique est bien ancré à droite. Tous les partis, y com­pris le Parti Québécois, pré­co­nisent à peu près la même vision néo­li­bé­rale, à quelques nuances près. Certes, le PQ a une « his­toire » et une cer­taine capa­cité de se pré­sen­ter comme l’alternance face à un Parti libé­ral qui est le porte-parole, depuis tel­le­ment long­temps, des élites poli­tiques et éco­no­miques. Il est vrai que dans le bilan que le PQ peut tracer de ses années au pou­voir, il y a eu des mesures popu­laires, d’inspiration social-démo­crate (la mise sur pied des CPE par exemple).

Le virage à droite du PQ

Mais cette situa­tion a changé. Les stra­tèges péquistes déses­pèrent de retour­ner au pou­voir le plus vite pos­sible, et pour cela, élec­to­ra­le­ment par­lant, la voie la plus sûre est de capter le vote accordé aux der­nières élec­tions à l’Action démo­cra­tique du Québec (ADQ). Effectivement, ce parti est en pro­fonde dis­lo­ca­tion et en virant à droite, le PQ peut espé­rer gagner cette por­tion de l’électorat. Pour y arri­ver, il faut dans une large mesure « liqui­der » l’héritage à moitié social-démo­crate et « recen­trer » le parti, comme l’affirme d’ailleurs Pauline Marois, vers les « valeurs de la classe moyenne ». Qu’est-ce que cela veut dire concrè­te­ment ? En clair et en moins poli, adop­ter le pro­gramme pré­co­nisé par la droite à peu près par­tout dans le monde : dimi­nu­tion concur­rente des taxes et des pro­grammes sociaux, pri­va­ti­sa­tion du sec­teur public, ali­gne­ment des poli­tiques qué­bé­coises sur celle de l’OCDE, mise au pas du syn­di­ca­lisme, etc. Cette évo­lu­tion mène à la « réin­ven­tion » du PQ, un « néo-PQ», un peu comme l’a fait en Angleterre il y a quelques années Tony Blair, qui a réussi à liqui­der le Parti tra­vailliste. Au bout de cette évo­lu­tion, le PQ, s’il agis­sait sur la scène fédé­rale, res­sem­ble­rait davan­tage au Parti libé­ral du Canada qu’au NPD, ce qui n’est pas peu dire, consi­dé­rant le fait que le NPD s’est lui aussi et depuis long­temps relo­ca­lisé au centre plutôt qu’à gauche.

Une opportunité ?

Dans un sens, cette situa­tion ouvre une fenêtre d’opportunités pour Québec soli­daire. Un grand nombre de citoyens et de citoyennes, dont beau­coup sont tra­di­tion­nel­le­ment des élec­teurs péquistes (par convic­tion ou par défaut), ne sont pas d’accord avec cela. Ils se désen­gagent (abs­ten­tion­nisme) ou ils cherchent quelque chose d’autre. Et voilà que QS appa­raît dans le décor. D’emblée, QS est une coa­li­tion, qui regroupe un vaste éven­tail poli­tique, de la gauche social-démo­crate aux socia­listes en pas­sant par un grand nombre d’identités pro­gres­sistes peu défi­nies. Citoyens et citoyennes voient dans QS un rem­part contre cette dérive réac­tion­naire et pour­quoi pas, un véhi­cule concret et utile pour gagner cer­taines batailles essen­tielles. Dans cette optique, le pro­gramme de QS doit demeu­rer dans le cadre d’une approche inclu­sive, pro­gres­siste, et éviter de se confi­ner sur un ter­rain trop res­treint. En clair, QS ne doit pas être la « gauche de la gauche ». On ne peut pas effec­ti­ve­ment être la « gauche » d’une « gauche » qui n’existe plus (le PQ étant redé­fini à droite). D’autre part, il est néces­saire d’unir tous ceux et celles qui veulent s¹op­po­ser au néo­li­bé­ra­lisme et à la réac­tion, même s’ils et elles ne se consi­dèrent pas à « gauche», du moins dans la défi­ni­tion socia­liste du terme.

Les socialistes ont une longue côte à remonter

Il y a aussi une autre raison pour appe­ler à une cer­taine modes­tie. C’est une erreur de penser que l’optique socia­liste, même dans ses déve­lop­pe­ments récents les plus inté­res­sants (l’écosocialisme par exemple), consti­tue déjà une alter­na­tive au Québec. Il faut l’avouer, elle ne l’est pas. À la fois pour des rai­sons struc­tu­relles (compte tenu de l’échec des pro­jets socia­listes d’un passé récent). À la fois pour des rai­sons conjonc­tu­relles, liées au peu d’enracinement des idées et des pra­tiques socia­listes au sein du peuple. Cette réa­lité n’est certes pas déter­mi­née une fois pour toutes. Mais il faudra du temps et des efforts de longue haleine pour recons­truire une pers­pec­tive de trans­for­ma­tion socia­liste qui devienne un véri­table pôle poli­tique. En atten­dant que cela soit le cas, les socia­listes doivent œuvrer au sein de la coa­li­tion arc-en-ciel qui est QS, sans cher­cher à la « radi­ca­li­ser » de manière exa­cer­bée, ce qui abou­ti­rait à le dévoyer de ses poten­tia­li­tés et à l’isoler. QS doit se center sur son mandat.

Penser l’impensable

Cette orien­ta­tion, modeste et patiente, s’applique éga­le­ment aux alliances ponc­tuelles que nous dicte la néces­sité, en l’occurrence aujourd’hui, la lutte à la cor­rup­tion. Demain – qui sait ?- il faudra penser des alliances larges pour isoler la droite et pro­po­ser une recom­po­si­tion des forces anti-néo­li­bé­rales autour du projet de QS. Bref, faire du projet de QS un pôle anti-hégé­mo­nique, capable de pro­po­ser à la société, à com­men­cer par les sec­teurs popu­laires, une véri­table alter­na­tive, à la fois per­ti­nente et réa­liste. On le sait mais on ne le sait pas assez, faire de la poli­tique à gauche est un chemin par­semé d’embûches. Il faut navi­guer vers un hori­zon loin­tain vers la construc­tion d’une société post-capi­ta­liste. Mais pour cela, il faut avan­cer à petits pas, sans se noyer dans le marasme d’une ges­tion à courte-vue. En d’autres mots, avoir le goût et la déter­mi­na­tion de penser l’impensable : VAINCRE.

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