Québec solidaire doit rester une coalition arc-en-ciel

Les succès réalisés par QS pour prendre place sur la scène politique au Québec doivent être applaudis. Particulièrement, il faut noter la remarquable et remarquée performance de son député qui a su rayonner autour des aspects centraux de la conjoncture : contrôle des ressources naturelles, lutte à la corruption, soutien aux salariés-es en négociation etc.

Pourquoi un parti politique ?

Après tout, l’idée de mettre en place un parti politique de gauche ne fait aucun sens si une telle insertion, dans le champ politique tel qu’il est (et non comme on voudrait qu’il soit), ne fonctionne pas. On ne construit pas un tel parti pour dupliquer ce que d’autres (les mouvements sociaux notamment) font, mais pour faire quelque chose d’autre : en l’occurrence, faire de la politique concrètement et immédiatement, lutter pour des changements immédiats, réalisables dans le cadre de l’État et du système capitaliste actuel, tout en ancrant ces luttes immédiates dans une perspective à long terme ! Dans ce contexte, il nous semble important de rappeler la dimension inclusive de QS, sa capacité à construire un grand pôle d’attraction pour tous ceux et celles qui veulent que ça change sur ce terrain politique. Cette orientation, qui s’alimente du pluralisme interne, de la diversité  de ses courants internes, renvoie à l’essence même d’un grand parti populaire : une coalition permanente capable de procéder aux compromis et aux arbitrages nécessaires tant sur le plan du programme que de l’équilibre interne de ses réseaux.

Constituer un pôle

Un parti politique de gauche et de masse (en devenir) se développe selon une dynamique qui a peu à voir avec celle d’un groupe de pression idéologique, mais s’apparente à une sorte de fédérations de réseaux qui, au gré des conjonctures, négocient en permanence leur espace réciproque, mais réalisent une synthèse  de leur prise de parole publique nécessairement commune. Dans le contexte actuel de triple crise (économique, écologique et politique –la déperdition de légitimité des élites politiques), la parole socialiste à réinventer doit apprendre à composer avec d’autres courants, sur papier plus modérés, mais qui inscrivent leur action dans le cadre de la tâche essentielle de l’heure : s’opposer aux reculs généralisés porté par le vent de droite…

S’opposer au vent de droite

Car aujourd’hui au Québec, le monde politique est bien ancré à droite. Tous les partis, y compris le Parti Québécois, préconisent à peu près la même vision néolibérale, à quelques nuances près. Certes, le PQ a une «histoire» et une certaine capacité de se présenter comme l’alternance face à un Parti libéral qui est le porte-parole, depuis tellement longtemps, des élites politiques et économiques. Il est vrai que dans le bilan que le PQ peut tracer de ses années au pouvoir, il y a eu des mesures populaires, d’inspiration social-démocrate (la mise sur pied des CPE par exemple).

Le virage à droite du PQ

Mais cette situation a changé. Les stratèges péquistes désespèrent de retourner au pouvoir le plus vite possible, et pour cela, électoralement parlant, la voie la plus sûre est de capter le vote accordé aux dernières élections à l’Action démocratique du Québec (ADQ). Effectivement, ce parti est en profonde dislocation et en virant à droite, le PQ peut espérer gagner cette portion de l’électorat. Pour y arriver, il faut dans une large mesure «liquider» l’héritage à moitié social-démocrate et «recentrer» le parti, comme l’affirme d’ailleurs Pauline Marois, vers les «valeurs de la classe moyenne». Qu’est-ce que cela veut dire concrètement ? En clair et en moins poli, adopter le programme préconisé par la droite à peu près partout dans le monde : diminution concurrente des taxes et des programmes sociaux, privatisation du secteur public, alignement des politiques québécoises sur celle de l’OCDE, mise au pas du syndicalisme, etc. Cette évolution mène à la «réinvention» du PQ, un «néo-PQ», un peu comme l’a fait en Angleterre il y a quelques années Tony Blair, qui a réussi à liquider le Parti travailliste. Au bout de cette évolution, le PQ, s’il agissait sur la scène fédérale, ressemblerait davantage au Parti libéral du Canada qu’au NPD, ce qui n’est pas peu dire, considérant le fait que le NPD s’est lui aussi et depuis longtemps relocalisé au centre plutôt qu’à gauche.

Une opportunité ?

Dans un sens, cette situation ouvre une fenêtre d’opportunités pour Québec solidaire. Un grand nombre de citoyens et de citoyennes, dont beaucoup sont traditionnellement des électeurs péquistes (par conviction ou par défaut), ne sont pas d’accord avec cela. Ils se désengagent (abstentionnisme) ou ils cherchent quelque chose d’autre. Et voilà que QS apparaît dans le décor. D’emblée, QS est une coalition, qui regroupe un vaste éventail politique, de la gauche social-démocrate aux socialistes en passant par un grand nombre d’identités progressistes peu définies. Citoyens et citoyennes voient dans QS un rempart contre cette dérive réactionnaire et pourquoi pas, un véhicule concret et utile pour gagner certaines batailles essentielles. Dans cette optique, le programme de QS doit demeurer dans le cadre d’une approche inclusive, progressiste, et éviter de se confiner sur un terrain trop restreint. En clair, QS ne doit pas être la «gauche de la gauche». On ne peut pas effectivement être la «gauche» d’une «gauche» qui n’existe plus (le PQ étant redéfini à droite). D’autre part, il est nécessaire d’unir tous ceux et celles qui veulent s¹opposer au néolibéralisme et à la réaction, même s’ils et elles ne se considèrent pas à «gauche», du moins dans la définition socialiste du terme.

Les socialistes ont une longue côte à remonter

Il y a aussi une autre raison pour appeler à une certaine modestie. C’est une erreur de penser que l’optique socialiste, même dans ses développements récents les plus intéressants (l’écosocialisme par exemple), constitue déjà une alternative au Québec. Il faut l’avouer, elle ne l’est pas. À la fois pour des raisons structurelles (compte tenu de l’échec des projets socialistes d’un passé récent). À la fois pour des raisons conjoncturelles, liées au peu d’enracinement des idées et des pratiques socialistes au sein du peuple. Cette réalité n’est certes pas déterminée une fois pour toutes. Mais il faudra du temps et des efforts de longue haleine pour reconstruire une perspective de transformation socialiste qui devienne un véritable pôle politique. En attendant que cela soit le cas, les socialistes doivent œuvrer au sein de la coalition arc-en-ciel qui est QS, sans chercher à la «radicaliser» de manière exacerbée, ce qui aboutirait à le dévoyer de ses potentialités et à l’isoler. QS doit se center sur son mandat.

Penser l’impensable

Cette orientation, modeste et patiente, s’applique également aux alliances ponctuelles que nous dicte la nécessité, en l’occurrence aujourd’hui, la lutte à la corruption. Demain – qui sait ?- il faudra penser des alliances larges pour isoler la droite et proposer une recomposition des forces anti-néolibérales autour du projet de QS. Bref, faire du projet de QS un pôle anti-hégémonique, capable de proposer à la société, à commencer par les secteurs populaires, une véritable alternative, à la fois pertinente et réaliste. On le sait mais on ne le sait pas assez, faire de la politique à gauche est un chemin parsemé d’embûches. Il faut naviguer vers un horizon lointain vers la construction d’une société post-capitaliste. Mais pour cela, il faut avancer à petits pas, sans se noyer dans le marasme d’une gestion à courte-vue. En d’autres mots, avoir le goût et la détermination de penser l’impensable : VAINCRE.