Quand le marché fait le monde

Geoffrey Mercier, introduction à son ouvrage paru chez L’Harmattan en 2011

 

Le monde va mal ; phrase trop banale – mais terriblement juste. Chacun y va de son analyse pour expliquer d’où vient ce « mal » qui ronge le monde. Depuis des décennies, sans doute une paire de siècles, la tradition socialiste a identifié un processus qui, prévoyait-elle, ferait courir les hommes à leur ruine ; ce processus, elle l’a nommé : capitalisme, libéralisme. Nous pressentons que l’époque en cours est, à tous égard, cruciale dans l’avenir de – osons le terme, au risque de la grandiloquence – l’humanité. Jamais nous n’avons eu à affronter tant de périls conjoints : économique, social, démocratique, technologique… et, pour le plus massif : écologique (climatique, écosystémique, biologique). C’est de la puissance des analyses socialistes, dont nous ne faisons que (re)découvrir l’acuité, que l’on doit partir, en reprenant le fardeau de la critique du libéralisme. C’est à cette œuvre collective que Ce que le marché fait au monde entend apporter sa contribution, théorique et « pratique ».

La première partie est consacrée à une étude du libéralisme qui défait le monde. Dans une perspective historique, philosophique et anthropologique, j’essaie de comprendre ce qu’est le libéralisme, comment il agit et sur quoi il jette ses maléfices. Cependant, plutôt que « du » libéralisme, il vaut mieux parler de « l’hégémonie libérale », car celle-ci est diffractée en ultra et néo libéralisme, des tendances parfois contraires qui participent du même mouvement. Ma préoccupation constante est de décrire ce que le marché fait au monde, elle donne pour cette raison son titre au livre.

Je tâche de montrer que le fond commun à toutes les sortes de libéralismes n’est point la liberté ni l’individu, mais le marché qui, plus qu’une forme économique, est aussi et surtout un mode d’organisation sociale qui vise l’atomisation des intérêts individuels, donc une métaphysique et une anthropologie. C’est tout cela qu’il faut avoir en tête lorsque l’on parle du marché.  Je pars à la recherche de cette anthropologie, celle de l’homo oeconomicus mû par la seule défense de ses intérêts bien compris, et de cette métaphysique, celle de la « liberté de marché ». J’analyse en profondeur ces deux moments de la pensée libérale (intérêt et liberté) pour les dépasser. Faire du marché – point de convergence de tous les libéralismes – le fond de la pensée libérale permet d’analyser ses mutations en ultra et néo libéralisme. Je consacre de nombreuses pages au néolibéralisme, dominant en France et largement en Europe, qui marque une rupture, suite aux crises des XIXème et XXème siècles, avec le libéralisme classique : désormais, le laissez-faire ne suffit plus, il faut un Etat interventionniste pour créer un « cadre » et imposer le marché partout et toujours.

Si le marché défait le monde, c’est que d’autres structures l’avaient auparavant « fait ». Il faut donc comprendre ce qui est en train d’être pulvérisé, voir d’où l’on vient afin de mettre au jour les structures sur lesquelles s’appuyer afin de « réencastrer » (Polanyi) le marché. Le libéralisme n’a pas toujours fait la loi en ce bas monde, le marché n’est pas inhérent à l’être humain, l’argent ni le commerce n’ont rien de « naturel ». Il faut se mettre à l’école des anthropologues pour tordre le cou à ces poncifs. Les sociétés humaines s’articulent autour de ce que Marcel Mauss dévoile dans son célèbre Essai sur le don. Ce que le marché fait au monde est consacré à montrer en quoi le paradigme du don maussien est fécond pour bâtir une pensée non libérale et surtout, pour comprendre le monde tel qu’il est en dehors du marché hégémonique. Le don, qui n’a rien à voir avec la gratuité ni avec la charité, est le politique même, c’est par ses logiques concrètes et ancrées que se tissent les rapports à la base des sociétés. J’étudie, avec Michéa, la place de la common decency dans ces rapports tissés par le don. Cet essai fait une très grande place théorique au don pour bâtir une pensée politique radicalement nouvelle. Notamment, en montrant comme la notion de « peuple », sur laquelle s’adosse la démocratie, est intrinsèquement structurée par le don – que je mets en perspective avec les analyses de Bernard Stiegler.

L’idée centrale de l’essai est simple, d’elle procèdent toutes les conséquences du libéralisme : le libéralisme nie la réalité du pharmakon, au sens de Bernard Stiegler, c’est-à-dire le fait que tout objet technique soit à la fois poison et remède (ambivalent). La métaphysique libérale est basée sur le dualisme, l’opposition : le bien contre le mal, la liberté contre la contrainte, l’aliénation contre l’autonomie… Au contraire, le pharmakon fait voir qu’il n’y a pas opposition mais composition (le remède est le poison), autrement dit que l’autonomie assume une part d’aliénation, que la liberté surgit d’un certain type de contrainte etc… C’est aussi la leçon du socialisme et du paradigme du don : le monde social, donc le monde humain, est fondamentalement paradoxal. J’essaie de dégager les implications de cette idée tout au long de l’essai. Métaphysique dualiste, le libéralisme rejette le « mal », il est donc en fait un élan vers l’unité, la réduction du monde à un terme unique ; et ce terme, ce à quoi il faut tout réduire doit s’insérer intégralement dans le marché : c’est la marchandise et en fin de compte l’argent. Autrement dit, ce que le marché fait au monde, c’est de tout transformer en en argent. J’appelle ce mouvement la zombification, et j’examine comment elle s’applique à certains domaines : savoir, apprentissage, langue…

Pour ne pas en rester à l’analyse, la seconde partie est une proposition politique qui incarne les idées formulées en première partie. Articuler théorie et pratique d’une certaine manière, pour lutter contre la misère et recréer du lien. Cette proposition, c’est la Garantie Inconditionnelle de Subsistance. Contrairement au revenu de base, il s’agit pour moi de décorréler la subsistance et l’argent. Pour cela, il faut élargir la belle notion de services publics, en créant un service public alimentaire – qui s’appuie sur des coopératives agricoles publiques – ainsi qu’un service culturel public – l’accès à la culture tout au long de la vie. Un projet qui développe les circuits courts, l’agriculture biologique et locale, la culture indépendante, et soutient les territoires périphériques. Mais le don suppose le contre-don : un service citoyen obligatoire de quelques jours par an mis à la disposition de la collectivité par chacun. La Garantie Inconditionnelle de Subsistance met les principes socialistes – inspirés de Marcel Mauss – au centre de la vie collective.