Tergiversation autour de la grève sociale

Quand la direction et la base ne se rencontrent pas !

Par Mis en ligne le 27 avril 2015

« Il faut faire preuve d’une déter­mi­na­tion sans faille et d’un grand cou­rage pour en arri­ver à faire la grève. » nous dit Jacques Létourneau, pré­sident de la CSN dans son édi­to­rial du maga­zine Perspectives CSN. 1 Il nous apprend éga­le­ment que le recours à la grève ne s’exerce qu’après avoir tout tenté. Mais devant l’intransigeance des patrons, le tra­vail doit cesser afin que ces der­niers entendent raison. Nous devons remer­cier le pré­sident de la CSN, une des cen­trales les plus com­ba­tive dans l’histoire du mou­ve­ment ouvrier qué­bé­cois, de nous rap­pe­ler ces prin­cipes. Mais peut-être aussi est-il néces­saire d’inscrire ces prin­cipes dans la réa­lité concrète des luttes sociales qui ont cours au Québec aujourd’hui.

La ques­tion de la grève est une pré­oc­cu­pa­tion impor­tante dans les rangs des syn­di­cats locaux de la CSN. Des dis­cus­sions for­melles et infor­melles ont été ini­tiées dans les syn­di­cats à partir du moment où le gou­ver­ne­ment libé­ral a entamé son plan d’austérité. Il était tout à fait normal d’agir ainsi quand on sait que le mou­ve­ment étu­diant vou­lait répé­ter le prin­temps de 2012 et qu’un bon nombre de syn­di­cats ne vou­laient pas le lais­ser seul encore une fois. Par ailleurs, les attaques intenses dans le domaine de la santé et des ser­vices sociaux ainsi que dans le milieu de l’éducation, des centres de la petite enfance et com­bien d’autres milieux lais­saient entendre qu’une réac­tion spé­ci­fi­que­ment syn­di­cale était de mise. Les cen­trales syn­di­cales étaient éga­le­ment pré­oc­cu­pées par ces attaques gou­ver­ne­men­tales et elles ont mise en place le col­lec­tif anti-aus­té­rité qui a orga­nisé la grande mani­fes­ta­tion du 29 novembre qui se devait d’être le fer de lance de la lutte géné­rale contre l’austérité.

Fait étrange, peu de temps après la mani­fes­ta­tion du 29 novembre, l’appareil syn­di­cal observe et assiste aux dis­cus­sions sur la grève sociale sans vrai­ment inter­ve­nir si ce n’est de dire « que la CSN les appuiera dans le res­pect des règles qui gou­vernent notre fonc­tion­ne­ment démo­cra­tique. »2, comme le dit le pré­sident de la CSN dans son édi­to­rial. Le pré­sident de la FSSS (Fédération de la santé et des ser­vices sociaux [CSN], Jeff Bigley dit essen­tiel­le­ment la même chose aux syn­di­cats com­ba­tifs de sa fédé­ra­tion. Et ces propos sont enté­ri­nés aussi par le Conseil cen­tral du Montréal Métropolitain. Partout, le dis­cours est le même : Les syn­di­cats locaux peuvent faire la grève. Il n’y a aucun pro­blème et ils seront appuyés par l’appareil syn­di­cal dans la mesure où ils auront droit aux ser­vices de la CSN comme le fond de défenses pro­fes­sion­nelles et les ser­vices juri­diques.

Cet appui de l’appareil de la CSN aux syn­di­cats com­ba­tifs devrait nous réjouir, mais il ne réus­sit pas à camou­fler un malaise. Non seule­ment un nombre appré­ciable de syn­di­cats locaux ont fait le débat sur la ques­tion de la grève sociale et plu­sieurs ont obtenu un mandat d’une grève d’une jour­née le 1er mai. Ce qui aurait pu lais­ser pré­sa­ger une réac­tion posi­tive des direc­tions syn­di­cales. La réponse du pré­sident : « il n’y a pas de mot d’ordre natio­nal de grève sociale des cen­trales syn­di­cales. » Pourquoi ? « Parce qu’une grève sociale revêt un carac­tère poli­tique qui implique l’ensemble des tra­vailleurs et des tra­vailleuses au Québec. »3

Autrement dit, une grève sociale requiert un front le plus large pos­sible. Soit, mais nous devons poser une ques­tion au pré­sident ainsi qu’à l’ensemble de l’appareil CSN : Comment peut-on déve­lop­per un front large s’il n’y a pas d’appel à un ral­lie­ment au sein du mou­ve­ment ouvrier autour de la grève sociale ? Il ne faut pas oublier ici un autre prin­cipe dans les luttes sociales et syn­di­cales : un ral­lie­ment large dépend à la fois des orien­ta­tions pro­po­sées par la direc­tion d’un mou­ve­ment et de la volonté de la base de s’inscrire dans ce mou­ve­ment. Nous devons sou­hai­ter une conjonc­tion entre la direc­tion et la base. On se trouve plutôt dans une situa­tion étrange et insup­por­table dans laquelle la direc­tion de la CSN pres­crit la néces­sité d’un front large sans en faire la pro­mo­tion et en indi­quant, sans vrai­ment le dire, que les mobi­li­sa­tions dans les syn­di­cats de la FNEEQ et la FSSS, par exemple, sont insuf­fi­santes pour le moment. Mais la pra­tique de l’appareil oblige, ils auront l’appui admi­nis­tra­tif et juri­dique qu’ils méritent.

Le pré­sident de la CSN indique, dans son édi­to­rial, qu’à deux reprises un mandat de grève sociale a été adopté par les syn­di­cats de la CSN : en 1976 et en 2004. Ce qu’il oublie de noter, c’est qu’en 2004, le mot d’ordre est venu rapi­de­ment de la direc­tion de la CSN et qu’une tour­née de l’exécutif s’est amor­cée rapi­de­ment afin de deman­der aux membres d’aller cher­cher un mandat de grève sociale dans les syn­di­cats locaux. Ce fut un échec, mais est-ce de la faute de la direc­tion de la CSN ? Nous ne croyons pas. Il y avait clai­re­ment une ébauche de conjonc­tion entre la direc­tion et la base de la CSN en qui concerne le recours à la grève sociale en 2004.

Aujourd’hui, nous pou­vons consta­ter que la grève sociale a été ins­crite comme sujet à débat dans le plan d’action du col­lec­tif contre l’austérité, la Fédération de la santé et des ser­vices sociaux et au Conseil cen­tral du Montréal Métropolitain, pour ne nommer que ceux-ci et qu’à partir du mois de jan­vier 2015, cette pré­oc­cu­pa­tion ait été absente des débats ? Pourquoi ? C’est l’autre ques­tion que nous pou­vons adres­ser à la direc­tion actuelle de la CSN.

Une autre cita­tion du pré­sident de la CSN dans son édi­to­rial nous laisse dubi­ta­tifs. « Depuis 35 ans, le Québec est soumis à la logique néo­li­bé­rale […] La ques­tion de la grève, qu’elle soit éco­no­mique ou sociale, demeu­rera au cœur de nos débats au cours de ce mandat libé­ral. »4, nous dit le pré­sident. Pourquoi parler encore au futur ? Pourquoi ne pas enta­mer tout de suite un dia­logue avec la base pour éva­luer sa déter­mi­na­tion à lutter contre l’austérité et trou­ver aussi les res­sorts pour pré­ve­nir ou contour­ner les décrets juri­diques qui seront uti­li­sés par le gou­ver­ne­ment libé­ral ?

Bref, pour­quoi ne pas amor­cer un véri­table dia­logue stra­té­gique sur les pers­pec­tives de lutte contre l’austérité.

Il est pour­tant clair qu’un véri­table débat sur la grève sociale, c’est-à-dire un dia­logue entre la direc­tion de l’appareil et la base aurait pu géné­rer un mou­ve­ment plus impor­tant que celui auquel on assiste et que le mou­ve­ment étu­diant aurait été moins seul dans la lutte actuelle. Et ce malgré les désac­cords que nous pou­vons avoir avec le mou­ve­ment étu­diant sur le plan orga­ni­sa­tion­nel et stra­té­gique.

Le l er mai, il y aura plu­sieurs syn­di­cats en grève et il faut les féli­ci­ter, car ils n’ont pas attendu les mots d’ordre pour faire ce qu’il faut faire : lutter dans la rue contre les mesures d’austérité. Ce que les direc­tions syn­di­cales ne voient pas poindre aujourd’hui, c’est la pos­si­bi­lité de plus en plus grande de voir s’accentuer une rup­ture, une scis­sion entre une base syn­di­cale déter­mi­née à mener la lutte contre l’austérité et un appa­reil syn­di­cal qui ne voit que la néces­sité de se repro­duire malgré les inéga­li­tés sociales gran­dis­santes et une inter­ven­tion éta­tique de plus en plus auto­ri­taire. Il importe pour­tant de trou­ver les moyens adé­quats pour conso­li­der un mou­ve­ment social et syn­di­cal qui seront les leviers vers une trans­for­ma­tion sociale. Et la conjonc­tion entre les orien­ta­tions des direc­tions syn­di­cales et la volonté de la base du mou­ve­ment syn­di­cal d’en finir avec l’austérité est un de ces leviers. Il serait, par ailleurs, sou­hai­table que cette conjonc­tion existe lors de la mobi­li­sa­tion dans le cadre de la négo­cia­tion du sec­teur public qui va com­men­cer bien­tôt.

René Charest, mili­tant CSN

Notes

1 La grève, Le mot du pré­sident, Perspectives CSN, avril 2015, p.2

2 Ibid.

3 Ibid.

4 Ibid.

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