Au-delà du Printemps 2015

Critique de la mythologie lupine

Par Mis en ligne le 29 avril 2015

Visiblement, le Printemps 2015 aura été une grève menée sous l’égide de la mytho­lo­gie du Loup. Ce sym­bole, qui n’a rien d’anodin, repré­sente à la fois le modèle orga­ni­sa­tion­nel et l’idéologie sous-jacente du mou­ve­ment. Dans la culture euro­péenne, la figure du loup est liée à la fois à la fécon­dité, à la pro­tec­tion, à la des­truc­tion, à la puni­tion, au soleil et aux divi­ni­tés héroïques ; dans l’imaginaire autoch­tone, cet animal-totem sym­bo­lise la loyauté et la fidé­lité à la meute, qui repré­sente ici l’unité de base de mobi­li­sa­tion en groupes affi­ni­taires. La pro­tec­tion des inté­rêts de la bande s’accompagne d’affects comme la féro­cité, la fougue et l’impétuosité qui se mani­festent dans le voca­bu­laire et des images qui appellent la défiance, la contes­ta­tion, voire l’insurrection ou l’é-meute : « mon­trer les crocs », « hur­lons contre l’austérité », « l’austérité ne cou­pera pas notre révolte », « osons le prin­temps 2015 ».

« Comme les loups et les louves, nous agis­sons col­lec­ti­ve­ment et nous nous regrou­pons pour assu­rer notre survie et défendre nos inté­rêts com­muns. L’idée de col­lec­ti­vité est inti­me­ment liée à la survie face à l’adversité et au bien-être de la “meute”, voire de la société. La pré­ser­va­tion de nos habi­tats, de nos acquis sociaux et de notre avenir passe par la soli­da­rité. […] Si le gou­ver­ne­ment garde le cap, il aura devant lui un mou­ve­ment fort et uni. Nous lais­se­rons monter la grogne popu­laire et lan­ce­rons une GRÈVE SAUVAGE. Résistons au sac­cage social par la grève géné­rale ! Perturbons cet ordre éco­no­mique défaillant qui fait passer la popu­la­tion en der­nier. Grève inclu­sive, grève par tous les moyens : que les écoles ferment, que les bureaux ferment, que les villes inter­rompent toutes leurs acti­vi­tés jusqu’à ce que tous et toutes reçoivent ce qui est col­lec­ti­ve­ment dû. Que le gou­ver­ne­ment cesse de pri­va­ti­ser, de sabo­ter le bien commun, de détruire l’environnement et d’avantager les riches ! Faute de quoi, nous mor­drons. » [1]

Ce recours à l’imaginaire fait écho à la phi­lo­so­phie du syn­di­ca­liste révo­lu­tion­naire fran­çais George Sorel qui, au-delà de son rejet de l’État, de sa pro­mo­tion de l’action directe, de l’autonomie de la classe ouvrière et de la vio­lence comme force régé­né­ra­trice, insiste sur le rôle cen­tral et mobi­li­sa­teur du mythe. « La phi­lo­so­phie de Sorel – influen­cée par Nietzsche et aussi, en par­ti­cu­lier, par Bergson – est en fait une phi­lo­so­phie de l’action et de la volonté, dans laquelle le futur est impré­vi­sible et dépend de la volonté. De plus, le niveau auquel les forces en lutte trouvent leur unité est celui d’un ensemble d’images ou de “figures de lan­gage” qui annoncent la théo­rie du mythe. » [2] Désillusionné par la démo­cra­tie par­le­men­taire qui devient la prin­ci­pale cou­pable de la dis­per­sion des luttes sociales, Sorel cherche à recons­ti­tuer l’unité de la classe ouvrière en reje­tant la lutte poli­tique et en affir­mant le mythe de la grève géné­rale.

« Nous savons que la grève géné­rale est bien ce que j’ai dit : le mythe dans lequel le socia­lisme s’enferme tout entier, c’est-à-dire une orga­ni­sa­tion d’images capables d’évoquer ins­tinc­ti­ve­ment tous les sen­ti­ments qui cor­res­pondent aux diverses mani­fes­ta­tions de la guerre enga­gée par le socia­lisme contre la société moderne. Les grèves ont engen­dré dans le pro­lé­ta­riat les sen­ti­ments les plus nobles, les plus pro­fonds et les plus moteurs qu’il pos­sède ; la grève géné­rale les groupe tous dans un tableau d’ensemble, et, par leur rap­pro­che­ment, donne à chacun d’eux son maxi­mum d’intensité ; fai­sant appel à des sou­ve­nirs très cui­sants de conflits par­ti­cu­liers, elle colore d’une vie intense tous les détails de la com­po­si­tion pré­sen­tée à la conscience. Nous obte­nons ainsi cette intui­tion du socia­lisme que le lan­gage ne pou­vait pas donner d’une manière par­fai­te­ment claire – et nous l’obtenons dans un ensemble perçu ins­tan­ta­né­ment. » [3]

Or, « les sou­ve­nirs très cui­sants de conflits par­ti­cu­liers » issus de la der­nière grève étu­diante de 2012 ne peuvent être perçus ins­tan­ta­né­ment avec « un maxi­mum d’intensité » par l’ensemble de la popu­la­tion, mais seule­ment par les franges mili­tantes qui ont com­battu au front, dans la rue, les piquets de grève et les per­tur­ba­tions du congrès du Parti libé­ral, bref dans le feu de l’action. Le mythe de la « grève sociale » peut dès lors rejoindre ins­tinc­ti­ve­ment une partie du mou­ve­ment étu­diant, la plus consciente et la plus mobi­li­sée, mais non pas l’ensemble des « ami-es, col­lègues, voisin-es, tra­vailleur-ses, ouvrier-es, syn­di­qué-es, étu­diant-es, retraité-es, chô­meur-ses, assisté-es sociaux, sans-emploi, gens de la rue, sans-abris, mar­gi­naux, Autochtones, immi­grant-es, sans-papiers, familles ou mères mono­pa­ren­tales ». S’opère dès lors un déca­lage entre l’expérience vécue par les « meutes enra­gées » et le reste des étu­diant-es non-mobi­li­sés, sans parler des cen­trales syn­di­cales, du mou­ve­ment com­mu­nau­taire et des gens ordi­naires qui n’ont d’expérience concrète d’affrontement avec poli­ciers que les images qu’ils ont vues à la télé.

Outre le mythe soré­lien de la grève sociale, les pra­tiques orga­ni­sa­tion­nelles du Printemps 2015 s’inspirent direc­te­ment de cou­rants comme l’anarchisme insur­rec­tion­na­liste et le mou­ve­ment auto­nome, qui luttent l’autonomie du pro­lé­ta­riat par rap­port au capi­ta­lisme et à l’État, mais aussi par rap­port aux partis et aux syn­di­cats. Ces ten­dances s’appuient sur une cri­tique des orga­ni­sa­tions révo­lu­tion­naires for­melles, même anar­chistes comme les fédé­ra­tions anar­chistes, les syn­di­cats ou les confé­dé­ra­tions (comme l’ASSÉ). La mise en place de petites struc­tures infor­melles, fon­dées sur la mise en commun des affi­ni­tés indi­vi­duelles, vise à éviter les écarts de conduite propres à n’importe quelle orga­ni­sa­tion de trop grande taille. Comme ces groupes affi­ni­taires ont pour but d’accomplir des actes de résis­tance, les meutes ou « comi­tés Printemps 2015 » rejettent le prin­cipe de repré­sen­ta­tion au nom d’une action sans média­tion.

« Ce qui relie ces comi­tés, c’est d’abord et avant tout la croyance dans le fait que le prin­temps 2015 sera un moment cru­cial pour lutter contre l’austérité et les hydro­car­bures. La seconde chose qui relie ces comi­tés, c’est le fait que les gens s’y pré­sentent en tant qu’individus, non pas en tant que repré­sen­tant-e-s d’autres orga­ni­sa­tions. Finalement, ces comi­tés se veulent inter­sec­to­riels, reliant les sala­rié-e-s de tous les milieux, les étu­diant-e-s et les sans-emplois. La struc­ture interne est hori­zon­tale, sans chefs, sans repré­sen­tant-es. La seule légi­ti­mité de ces comi­tés est celle qu’ils se donnent à eux-mêmes par leur action. Le pou­voir déci­sion­nel des comi­tés est limité à ce qu’ils font, ils n’ont pas d’autorité sur un autre groupe ou comité, ou sur des gens. La réa­lité des comi­tés est hété­ro­gène, ils s’organisent comme ils le dési­rent. Tous et toutes sont invité-e-s à s’organiser col­lec­ti­ve­ment et à prendre des ini­tia­tives contre l’austérité et les hydro­car­bures sous la ban­nière de Printemps 2015. » [4]

On pour­rait faci­le­ment remar­quer que ce modèle orga­ni­sa­tion­nel est utile pour mener des actions sur le ter­rain, faire des coups d’éclat, pro­té­ger nos cama­rades contre les arres­ta­tions, ripos­ter effi­ca­ce­ment aux attaques de la police, orga­ni­ser des occu­pa­tions, etc., mais que ces groupes affi­ni­taires demeurent somme toute non-repré­sen­ta­tifs, non-trans­pa­rents, non-élus et donc non rede­vables envers qui que ce soit. Néanmoins, cette objec­tion ignore le fait que l’objectif des comi­tés infor­mels est jus­te­ment de ne pas fonc­tion­ner comme des struc­tures offi­cielles, comme le sou­ligne à juste titre un membre ano­nyme de l’Institut de lou­ve­tisme prin­ta­nier :

« Ce type d’organisation non repré­sen­ta­tif, s’il nous semble sau­grenu au Québec, n’est pas né d’hier. La Révolution fran­çaise a été ini­tiée et mise en mou­ve­ment par une mul­ti­pli­cité de clubs, dont la riva­lité interne et externe contri­buait au foi­son­ne­ment. Il en va de même pour toutes les révo­lu­tions euro­péennes du XIXe siècle, menées à tra­vers d’obscures socié­tés secrètes comme la Charbonnerie de Blanqui, la Société des Droits de l’Homme de Büchner, etc. En 1968 encore, le Mouvement du 22 mars ne repré­sen­tait pas qui que ce soit. Cela ne l’empêchait pas de coexis­ter avec des groupes repré­sen­ta­tifs, nom­mé­ment les syn­di­cats, pour des objec­tifs com­muns. […] Et à l’éternelle objec­tion que le fonc­tion­ne­ment affi­ni­taire non repré­sen­ta­tif mène­rait néces­sai­re­ment à “la tyran­nie de l’informel”, il faut répli­quer que chaque mode de fonc­tion­ne­ment vient avec sa tyran­nie. La “tyran­nie du for­ma­lisme démo­cra­tique” n’est pas plus enviable. L’important est que chacun de ces modes d’organisation est asso­cié à une stra­té­gie de contre-pou­voir. On conteste un pou­voir bureau­crate par les alliances et le vote, on conteste une ten­dance poli­tique par le dis­cours et les influences. » [5]

Si les « meutes » du prin­temps 2015 contes­tèrent le « pou­voir bureau­crate » de l’ancien exé­cu­tif de l’ASSÉ par les alliances et le vote d’une « des­ti­tu­tion sym­bo­lique », il s’avère néces­saire de contes­ter, par le dis­cours et l’influence, l’idéologie insur­rec­tion­na­liste qui mine l’unité et la légi­ti­mité du mou­ve­ment étu­diant, en plus de mener à une impasse stra­té­gique. Tout d’abord, bien que les groupes affi­ni­taires et les struc­tures démo­cra­tiques ne soient pas des modèles mutuel­le­ment exclu­sifs et qu’ils puissent coexis­ter de manière inté­res­sante dans cer­tains contextes, il faut pré­ser­ver une ten­sion dyna­mique entre la spon­ta­néité et l’organisation afin que la lutte puisse s’étendre à des couches plus vastes de la popu­la­tion. Sans une coor­di­na­tion conflic­tuelle du pôle repré­sen­ta­tif et de l’auto-organisation à la base, du tra­vail média­tique-dis­cur­sif et de la mobi­li­sa­tion de masse dans les cégeps et les uni­ver­si­tés, le mou­ve­ment étu­diant est condamné à une divi­sion des­truc­trice.

De plus, l’auto-organisation des groupes affi­ni­taires semble être un élé­ment néces­saire, mais non suf­fi­sant, pour mener une lutte effi­cace, d’autant plus que leur modèle non repré­sen­ta­tif sert davan­tage à orches­trer des actions par­ti­cu­lières qu’à donner une direc­tion géné­rale au mou­ve­ment. En pre­nant l’analogie du feu de camp, les struc­tures syn­di­cales repré­sentent les bûches et le bois d’allumage, alors la spon­ta­néité mili­tante cor­res­pond au sapi­nage, au papier jour­nal ou à l’essence qu’on jette sur le feu pour l’alimenter. Sans struc­ture qui permet au feu de durer, les flammes peuvent être vives, mais éphé­mères, faute de matière à brûler. Souffler sur les braises de 2012 ne suffit pas non plus ; il faut de nou­veaux mor­ceaux, bien agen­cés par une dose de savoir-faire, la grève géné­rale n’étant pas autre chose qu’une stra­té­gie d’incendie social.

À titre d’exemple, l’ASSÉ témoi­gna d’un lea­der­ship intel­lec­tuel et moral lors de la grève géné­rale de 2012, son succès étant basé sur un patient tra­vail de mobi­li­sa­tion dans les régions, des reven­di­ca­tions claires appuyées sur un argu­men­taire étoffé, une coa­li­tion large réunis­sant de nom­breuses asso­cia­tions (CLASSE), des porte-paroles effi­caces, une cer­taine « bonne entente » tac­tique avec les fédé­ra­tions étu­diantes qui don­naient l’impression d’une unité du mou­ve­ment, un dis­cours radi­cal, mais acces­sible à l’entendement commun, puis des pra­tiques démo­cra­tiques exem­plaires ; le mou­ve­ment étu­diant était irré­pro­chable dans son ensemble et réus­sit à contes­ter l’hégémonie néo­li­bé­rale dif­fu­sée dans les médias de masse en sus­ci­tant un cer­tain appui popu­laire, lequel venait appuyer des actions de masse. La répres­sion poli­tique et poli­cière fut de mise par l’adoption de lois spé­ciales et de règle­ments anti-manif, mais le rap­port de force était clai­re­ment du côté étu­diant, du moins sur le plan de la lutte idéo­lo­gique.

À l’inverse, les comi­tés Printemps 2015 déci­dèrent consciem­ment de se mobi­li­ser à l’extérieur des struc­tures de l’ASSÉ, afin de pous­ser le mou­ve­ment étu­diant à décré­ter direc­te­ment une grève sociale, sans réflexion préa­lable. La lutte contre l’austérité et les hydro­car­bures, nobles objec­tifs qui se décli­nèrent par des reven­di­ca­tions vagues et sous-théo­ri­sées, ne semblent être qu’un pré­texte pour une revanche de 2012. Or, la répres­sion poli­tique et poli­cière déve­lop­pée lors des contes­ta­tions pré­cé­dentes a bien pré­paré le coup avec des outils juri­diques et des dis­po­si­tifs de contrôle sécu­ri­taire afin de ficher les « lea­ders mili­tants », bâillon­ner les mani­fes­ta­tions et faire avor­ter le mou­ve­ment sans trop d’efforts. À l’heure où la rue devient un ter­rain d’action lar­ge­ment limité, il n’est pas judi­cieux de mettre tous nos œufs dans le même panier de la confron­ta­tion avec les flics. Sans un dis­cours arti­culé contre l’austérité, sans rap­pro­che­ments orga­niques avec d’autres syn­di­cats et mou­ve­ments sociaux, com­ment serait-il pos­sible de faire débor­der immé­dia­te­ment une grève étu­diante en grève sociale ? Qui plus est, Rosa Luxembourg rap­pelle que la grève sociale ne peut pas être décré­tée arbi­trai­re­ment par les syn­di­cats, car elle sur­vient par un ensemble com­plexe de fac­teurs, de conflits, de luttes éco­no­miques et poli­tiques qui se croisent à l’intérieur d’un contexte socio­his­to­rique déter­miné.

« Ce n’est donc pas par des spé­cu­la­tions abs­traites sur la pos­si­bi­lité ou l’impossibilité, sur l’utilité ou le danger de la grève de masse, c’est par l’étude des fac­teurs et de la situa­tion sociale qui pro­voquent la grève de masse dans la phase actuelle de la lutte des classes qu’on résou­dra le pro­blème ; ce pro­blème, on ne le com­pren­dra pas et on ne pourra pas le dis­cu­ter à partir d’une appré­cia­tion sub­jec­tive de la grève géné­rale en consi­dé­rant ce qui est sou­hai­table ou non, mais à partir d’un examen objec­tif des ori­gines de la grève de masse, et en se deman­dant si elle est his­to­ri­que­ment néces­saire. […] En fait que pou­vait obte­nir de plus la grève géné­rale [ce prin­temps]? Il fal­lait être incons­cient pour s’attendre à ce que l’absolutisme fût écrasé d’un coup par une seule grève géné­rale “pro­lon­gée” selon le modèle anar­chiste. C’est par le [peuple] que l’absolutisme doit être ren­versé [au Québec]. Mais le [peuple] a besoin pour cela d’un haut degré d’éducation poli­tique, de conscience de classe et d’organisation. Il ne peut apprendre tout cela dans les bro­chures ou dans les tracts, mais cette édu­ca­tion, il l’acquerra à l’école poli­tique vivante, dans la lutte et par la lutte, au cours de la révo­lu­tion en marche. D’ailleurs, l’absolutisme ne peut pas être ren­versé n’importe quand, à l’aide sim­ple­ment d’une dose suf­fi­sante “d’efforts” et de “per­sé­vé­rance”. La chute de l’absolutisme n’est qu’un signe exté­rieur de l’évolution inté­rieure des classes dans la société [qué­bé­coise]. » [6]

Si nous repla­çons le mou­ve­ment étu­diant dans le contexte de la société qué­bé­coise au prin­temps 2015, il faut évi­dem­ment remar­quer que le peuple n’a pas un haut degré d’éducation poli­tique, de conscience sociale et d’organisation. Évidemment, c’est par la lutte qu’il peut déve­lop­per ses capa­ci­tés d’action, mais pour cela il faut encore que la grève s’élargisse au-delà de quelques meutes étu­diantes. À l’inverse de l’idéologie insur­rec­tion­na­liste et néo-blan­quiste du Comité invi­sible, telle que for­mu­lée phi­lo­so­phi­que­ment dans les fou­gueux essais L’insurrection qui vient (2007) et À nos amis (2014), il est temps d’aller au-delà d’affirmations élo­quentes, mais creuses qui s’attachent à l’immédiateté des sen­ti­ments de révolte comme : « s’attacher à ce que l’on éprouve comme vrai », « ne rien attendre des orga­ni­sa­tions, se défier de tous les milieux exis­tants », « mul­ti­plier les zones d’opacité », « fuir la visi­bi­lité, tour­ner l’anonymat en posi­tion offen­sive », « orga­ni­ser l’autodéfense », « sabo­ter toute ins­tance de repré­sen­ta­tion, géné­ra­li­ser la palabre, abolir les assem­blées géné­rales », « libé­rer le ter­ri­toire de l’occupation poli­cière ». Comme le sou­ligne Charles Gagnon dans son livre À la croi­sée des siècles. Réflexions sur la gauche qué­bé­coise :

« Si la gauche n’accepte pas d’avoir comme prin­ci­pal objec­tif la satis­fac­tion, la gri­se­rie d’avoir brûlé trois autos de police, casser vingt-cinq vitrines et décro­cher la mâchoire à quelques oppo­sants, des flics si pos­sible ; si la gauche doit plutôt se lais­ser guider par les inté­rêts des couches défa­vo­ri­sées, c’est-à-dire mener la lutte sur le ter­rain de leurs prin­ci­pales reven­di­ca­tions dans le but d’obtenir des vic­toires, le choix à faire me semble assez lim­pide. Sans exclure a priori aucune forme d’intervention, elle doit d’abord pou­voir miser sur une mobi­li­sa­tion régu­lière, crois­sante, durable, qui exerce une véri­table pres­sion sur le pou­voir et le pousse dans ses der­niers retran­che­ments aussi sou­vent que pos­sible. Une telle mobi­li­sa­tion n’est envi­sa­geable que si cette gauche se regroupe sur des bases larges, avec ouver­ture d’esprit, à l’abri le plus pos­sible de tout esprit de clan, de secte, de “petite gang de chums” qui ont raison, tou­jours et contre tout le monde. » [7]

Esquisse d’une nou­velle stra­té­gie

Aller au-delà du Printemps 2015 signi­fie non seule­ment dépas­ser le féti­chisme orga­ni­sa­tion­nel des groupes affi­ni­taires, mais rem­pla­cer la concep­tion évé­ne­men­tielle de la grève géné­rale en envi­sa­geant celle-ci comme un moment situé au sein d’un pro­ces­sus his­to­rique plus grand. Il ne s’agit pas ici de faire une cri­tique morale de l’idéologie insur­rec­tion­na­liste, mais de sur­mon­ter les contra­dic­tions théo­riques et pra­tiques du mou­ve­ment étu­diant. Si la grève géné­rale de 2012 fut menée dans une pers­pec­tive de syn­di­ca­lisme de combat et de mobi­li­sa­tion de masse, mais limi­tée aux reven­di­ca­tions étu­diantes, et que le Printemps 2015 fut animée par une logique affi­ni­taire dans une visée de grève sociale, une nou­velle voie stra­té­gique consiste à opter pour un syn­di­ca­lisme com­ba­tif élargi par l’organisation d’une grève de masse du milieu de l’éducation.

En repre­nant l’analogie des ani­maux totems de la mytho­lo­gie autoch­tone, il ne s’agit pas de rem­pla­cer l’imaginaire du Loup par celui de la Tortue, sym­bo­li­sant une démarche lente, pru­dente et diplo­ma­tique, mais de s’appuyer sur la figure de l’Ours. Celle-ci repré­sente la puis­sance brute, l’introspection, la force d’âme et le cou­rage, prêt à mener un long combat après une période d’hibernation. Nul besoin ici de reprendre l’iconographie de l’Ours par des slo­gans et des images à contenu per­for­ma­tif sans portée stra­té­gique réelle, mais de réflé­chir sérieu­se­ment aux condi­tions sociales et aux moda­li­tés d’organisation d’une mobi­li­sa­tion popu­laire effec­tive. Cela signi­fie de rompre avec l’idée mythique de la grève sociale sus­cep­tible de surgir par l’excitation des sen­ti­ments révo­lu­tion­naires, et de com­bi­ner le pes­si­misme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté en reve­nant à la concep­tion de la poli­tique comme art stra­té­gique.

Pour ce faire, il faut arti­cu­ler les capa­ci­tés orga­ni­sa­tion­nelles des asso­cia­tions syn­di­cales (mobi­li­sa­tion des res­sources), le contexte de com­pres­sion bud­gé­taire dans l’ensemble du milieu de l’éducation (struc­ture d’opportunité poli­tique) et une défi­ni­tion de reven­di­ca­tions col­lec­tives sus­cep­tibles de ral­lier plu­sieurs types d’acteurs et de sus­ci­ter un large appui de la popu­la­tion (cadrage des enjeux). En effet, la média­tion entre l’organisation, l’opportunité et l’action s’opère à tra­vers les signi­fi­ca­tions et les défi­ni­tions com­munes que les acteurs donnent à leur situa­tion. Une mobi­li­sa­tion mas­sive dans un contexte socio­his­to­rique donné doit d’abord répondre clai­re­ment à une ques­tion toute simple : pour­quoi faire la grève ? La réponse : l’intégrité du sys­tème d’éducation est direc­te­ment mena­cée par l’austérité.

Quelle est la dif­fé­rence avec les reven­di­ca­tions de la pré­sente grève ? D’une part, les prin­ci­pales reven­di­ca­tions du Printemps 2015 sont d’une portée trop géné­rale : la grève s’inscrit dans une lutte glo­bale contre l’austérité en santé, en édu­ca­tion et dans les ser­vices sociaux (cou­pures, gel des embauches, hausses de frais, pri­va­ti­sa­tion et mar­chan­di­sa­tion), contre les pro­jets d’exploitation et de trans­ports des hydro­car­bures, contre le pro­fi­lage et la répres­sion poli­tique et pour la défense des droits syn­di­caux (lutte contre la réou­ver­ture des conven­tions col­lec­tives, l’attaque contre les régimes de retraite et contre les lois spé­ciales, etc.). Comment décli­ner des larges demandes comme l’abandon com­plet des mesures d’austérité du Parti libé­ral et la ces­sa­tion des acti­vi­tés d’extraction et de trans­port d’hydrocarbures sur le ter­ri­toire qué­bé­cois, par des reven­di­ca­tions concrètes sus­cep­tibles de négo­cia­tion pou­vant débou­cher sur des gains ? En lais­sant aux asso­cia­tions locales le soin de for­mu­ler leur liste per­son­nelle de demandes ? Par exemple, une pro­po­si­tion de grève du Cégep du Vieux-Montréal « reven­di­quait entre autres la fin des mesures d’austérité “pour tou­jours”, l’abolition de la loi 3 sur les régimes de retraite et l’abolition du règle­ment P-6 dans la métro­pole. » [8]. De son côté, tandis l’Association facul­taire des étu­diant-es en sciences humaines de l’UQAM exige :

« La fin immé­diate des basses manœuvres juri­diques de l’administration de l’UQAM (injonc­tion et pour­suites contre des étu­diant-es mili­tant-es); la réad­mis­sion à la maî­trise de René Delvaux, expulsé en cati­mini pour l’écarter du C.A.; que les 22 arrêté-es du mer­credi 8 avril ne soient pas pour­suivi-es et ne soient les cibles d’aucune sanc­tion admi­nis­tra­tive ; la fin du recours aux ser­vices du SPVM, et l’interdiction de leur inter­ven­tion et de leur cir­cu­la­tion dans les espaces phy­siques de l’UQAM ; la rup­ture du contrat avec l’agence de répres­sion pro­fes­sion­nelle Gardium ; le renvoi des fier-es-à-bras embau­ché-es par l’administration de l’UQAM en tant qu’“agent-es de sécu­rité” pour semer la peur ; le retrait des camé­ras de répres­sion ins­tal­lées depuis 2012 ; le réin­ves­tis­se­ment immé­diat des fonds de sécu­rité dans l’enseignement, la recherche et les ser­vices à la com­mu­nauté uni­ver­si­taire ; la démis­sion, sans indem­nité de départ, du rec­teur Robert Proulx, du secré­taire géné­ral Normand Petitclair, de la direc­trice des ser­vices à la vie étu­diante Manon Vaillancourt, de la vice-rec­trice et des vice-rec­teurs Diane Demers, Marc Turgeon et René Côté, de la pré­si­dente du C.A. Lise Bissonnette, de même que de Marcus Morin, mer­ce­naire affecté au ren­for­ce­ment de la répres­sion du Service de la pré­ven­tion et de la sécu­rité, etc. » [9]

Bien que nous puis­sions être d’accord avec chaque reven­di­ca­tion prise iso­lé­ment, cette liste d’épicerie marque le pas­sage d’une géné­ra­lité exces­sive à un par­ti­cu­la­risme extrême. La grève sociale espé­rée s’est trans­for­mée en une série de luttes frag­men­tées pour le droit de mani­fes­ter. Bien que la lutte contre la répres­sion poli­tique soit abso­lu­ment essen­tielle (nous y revien­drons plus loin), il est dif­fi­cile d’établir un rap­port de force suf­fi­sant vis-à-vis des auto­ri­tés admi­nis­tra­tives et publiques dans un contexte de dis­per­sion des éner­gies et d’improvisation. Indépendamment des résul­tats concrets des féroces luttes actuelles (dont nous devrons faire un sérieux bilan cri­tique une fois la grève du prin­temps ter­mi­née), il faut réflé­chir dès main­te­nant à la pour­suite de la mobi­li­sa­tion au-delà du Printemps 2015. Pour ce faire, il faut éla­bo­rer un espace de reven­di­ca­tions qui trouve un équi­libre déli­cat entre le géné­ral et le par­ti­cu­lier, afin d’éviter le double piège des demandes abs­traites (lutter contre le capi­ta­lisme ou le néo­li­bé­ra­lisme) et des reven­di­ca­tions sec­to­rielles qui limitent le poten­tiel de géné­ra­li­sa­tion.

Comme il n’est pas pos­sible de miser sur une hausse sub­stan­tielle des droits de sco­la­rité pour déclen­cher une grève, la stra­té­gie consiste à blo­quer les cou­pures mas­sives dans le sys­tème d’éducation, l’augmentation famé­lique de 0,2 % lors du der­nier budget Leitao repré­sen­tant les pires com­pres­sions depuis 20 ans. Comme le budget du Ministère de l’Éducation, de l’Enseignement supé­rieur et de la Recherche repré­sente 15,8 mil­liards $, et que l’augmentation des coûts (incluant l’inflation) repré­sente envi­ron 3 %, le sys­tème d’éducation dans sa glo­ba­lité doit com­po­ser avec une hausse de seule­ment 31,6 M$, alors que l’augmentation des coûts sup­po­se­rait un inves­tis­se­ment d’au moins 474 M$, en plus du sous-finan­ce­ment chro­nique accu­mulé depuis 20 ans à cause de la loi sur l’équilibre bud­gé­taire adop­tée par Lucien Bouchard en 1996. Dans un contexte de faible crois­sance éco­no­mique, l’esprit du défi­cit zéro, érigé en dogme, devient la prin­ci­pale jus­ti­fi­ca­tion de l’austérité.

Ainsi, ce n’est pas seule­ment les étu­diant-es, mais l’ensemble des écoles pri­maires et secon­daires, les com­mis­sions sco­laires, les cégeps et les uni­ver­si­tés, les élèves, les pro­fes­seur-es, les employé-es, les chargé-es de cours, et les admi­nis­tra­tions d’établissement qui seront direc­te­ment tou­chés par ces cou­pures. Pour récla­mer quelque chose d’unificateur, il faut deman­der un réin­ves­tis­se­ment massif dans le sys­tème d’éducation par une pro­po­si­tion claire : l’injection immé­diate d’un mil­liard de dol­lars sup­plé­men­taires dans le sys­tème d’éducation. L’objection facile, « on n’a pas d’argent », pourra faci­le­ment être réfu­tée par la cam­pagne de la Coalition oppo­sée à la tari­fi­ca­tion et la pri­va­ti­sa­tion des ser­vices publics, 10 mil­liards $ de solu­tions. L’alternative à l’austérité se résume à une idée simple, la jus­tice fis­cale : 1 G$ par l’ajout de 10 paliers d’imposition, 1,2 G$ en aug­men­tant l’impôt des entre­prises à 15 %, 600 M$ en réta­blis­sant la taxe sur les ins­ti­tu­tions finan­cières, 1,3 G$ en lut­tant contre l’évasion fis­cale et la cor­rup­tion et la mau­vaise ges­tion dans l’octroi des contrats gou­ver­ne­men­taux, 1 G$ en contrô­lant le coût des médi­ca­ments et en ins­tau­rant un régime public d’assurance médi­ca­ments, etc.

Ainsi, la grève de masse n’aurait pas pour but de défendre les inté­rêts par­ti­cu­liers des étu­diant-es, des pro­fes­seur-es, etc., mais l’intérêt géné­ral, l’intégralité du sys­tème d’éducation, en prô­nant des mesures poli­tiques qui pour­raient per­mettre de finan­cer l’ensemble des ser­vices publics (santé, gar­de­ries, trans­ports, etc.) et de réduire le far­deau fiscal des classes moyennes et popu­laires. Autrement dit, la lutte pas­se­rait de la phase éco­no­mique-cor­po­ra­tive à la phase éthico-poli­tique. 1 G$ pour­rait sus­ci­ter l’adhésion des étu­diant-es, chargé-es de cours, pro­fes­seur-es et même des rec­teurs qui militent depuis long­temps contre le sous-finan­ce­ment du sys­tème uni­ver­si­taire. Évidemment, nous ne devons pas nous achar­ner à convaincre les diri­geant-es des admi­nis­tra­tions publiques qui sont situés dans une posi­tion de classe contra­dic­toire en s’octroyant des salaires fara­mi­neux et des indem­ni­tés de départ indé­centes, mais la reven­di­ca­tion d’un réin­ves­tis­se­ment massif dans le réseau de l’éducation les met­trait face à leurs contra­dic­tions en fai­sant jouer la dis­so­nance cog­ni­tive contre eux dans le cas où ils appuie­raient le gou­ver­ne­ment libé­ral.

Par ailleurs, la reven­di­ca­tion prin­ci­pale d’1 G$ jume­lée aux mesures de jus­tice fis­cale (10 G$ de solu­tions) pour­rait s’accompagner d’une reven­di­ca­tion visant à répondre au pro­blème de la dette : un audit citoyen sur la dette publique. Il s’agit d’un outil péda­go­gique for­mi­dable pour contes­ter l’idéologie aus­té­ri­taire, en per­met­tant « aux citoyens de se réap­pro­prier la ques­tion de la dette publique, et à partir de là les grandes ques­tions de poli­tique éco­no­mique, comme des enjeux démo­cra­tiques. Il s’agit d’engager un examen public appro­fondi de quelques ques­tions clés. D’où vient la dette publique – celle de l’État, des col­lec­ti­vi­tés locales, des éta­blis­se­ments publics ? Quelle est la part du coût du sau­ve­tage des banques ? De la crise éco­no­mique et finan­cière, des plans de relance ? Des niches et cadeaux fis­caux suc­ces­sifs ? Des taux d’intérêts abu­sifs ? De l’évasion et de la fraude fis­cales ? Des dépenses ou inter­ven­tions mili­taires nui­sibles ? Une partie, et laquelle, peut-elle être consi­dé­rée comme illé­gi­time, c’est-à-dire contrac­tée au mépris de l’intérêt géné­ral et à ce titre faire l’objet d’une annu­la­tion ? Qui détient les titres de la dette ? Comment allé­ger sa charge sans spo­lier les petits épar­gnants ? Qui spé­cule sur elle ? Par quels méca­nismes la dette publique est-elle aujourd’hui ins­tru­men­ta­li­sée pour détruire l’État social ? Quelles leçons tirer des récentes expé­riences (Argentine, Équateur, Islande…) où la dette publique a été en partie répu­diée ? Quelles alter­na­tives mettre en place, au plan local, natio­nal et fédé­ral ? » [10]

À l’instar d’une ini­tia­tive citoyenne simi­laire en France, un col­lec­tif natio­nal pour un audit citoyen de la dette publique pour­rait être créé afin de ras­sem­bler toutes les orga­ni­sa­tions et tous les citoyen-nes qui par­tagent ses objec­tifs, les partis poli­tiques qui sou­tiennent sa démarche y par­ti­ci­pant en tant qu’observateurs, et pou­vant, avec son accord, s’associer à ses ini­tia­tives. Ce col­lec­tif pour­rait consti­tuer une base docu­men­taire ras­sem­blant les don­nées et ana­lyses per­ti­nentes pour com­prendre et mettre en débat l’origine, l’état actuel et l’instrumentalisation de la dette publique ; sti­mu­ler la réflexion sur les alter­na­tives à l’austérité ; exiger des pou­voirs publics qu’ils mettent à la dis­po­si­tion du col­lec­tif l’ensemble des infor­ma­tions éco­no­miques et finan­cières per­ti­nentes pour l’établissement d’un diag­nos­tic précis de la situa­tion ; publier des docu­ments – écrits et audio­vi­suels, syn­thé­tiques et acces­sibles à tous, expli­quant les enjeux et méca­nismes à l’œuvre, y com­pris par le biais d’un site web auto­nome ; impul­ser la créa­tion de comi­tés locaux d’audit de la dette publique, orga­ni­ser des débats publics et des actions citoyennes à l’échelle locale et natio­nale, etc.

Si les trois pre­mières reven­di­ca­tions (1 G$ dans le sys­tème d’éducation, 10 G$ de jus­tice fis­cale et audit citoyen de la dette) ren­voient à la répar­ti­tion de la richesse sociale et au finan­ce­ment des ser­vices publics en atta­quant l’austérité à la source, il reste que le réseau uni­ver­si­taire s’engouffre dans une logique uti­li­ta­riste de mar­chan­di­sa­tion, de com­pé­ti­tion, de dépenses immo­bi­lières et publi­ci­taires crois­santes, de construc­tion de campus satel­lites et de cours à dis­tance afin de maxi­mi­ser la ren­ta­bi­lité des orga­ni­sa­tions au détri­ment de la qua­lité de l’éducation. Il ne suffit pas de deman­der plus d’argent, il faut encore assu­rer une allo­ca­tion des res­sources en fonc­tion des besoins. Cela implique d’abolir le finan­ce­ment par tête de pipe ins­tauré au tour­nant des années 2000 par le ministre de l’Éducation de l’époque, François Legault, qui rem­plaça la for­mule de finan­ce­ment his­to­rique en fonc­tion des besoins des ins­ti­tu­tions avec des ajus­te­ments par­ti­cu­liers, par un sys­tème de finan­ce­ment basé exclu­si­ve­ment sur le volume et la nature de l’effectif étu­diant en équi­va­lence au temps plein (EEETP). « Actuellement, on finance à 100 % selon le nombre d’étudiants, par tête de pipe. Il y en a qui com­mencent à dire que ça amène des effets per­vers, que c’est une course à la clien­tèle, une sur­mul­ti­pli­ca­tion de pro­grammes ou de déploie­ments de délo­ca­li­sa­tions, et oui, peut-être qu’il faut songer à remettre ça en ques­tion », a affirmé le ministre Pierre Duchesne en jan­vier 2013. [11]

À ce finan­ce­ment injuste et peu effi­cient, il faut éga­le­ment veiller à la ges­tion des res­sources finan­cières non seule­ment par une caste de mana­gers pri­vi­lé­giés au sein des conseils d’administration, mais par l’ensemble de la com­mu­nauté uni­ver­si­taire. Il s’agit d’éviter des situa­tions absurdes où des hauts diri­geants gras­se­ment payés (le rec­teur de l’Université Laval gagne 355 000 $ par année) se votent des pro­lon­ga­tions de salaire à 90 % pen­dant six ans après la fin de leur mandat, tout en impo­sant des abo­li­tions de pro­grammes et des com­pres­sions dans les Facultés et la biblio­thèque (800 000 $ dans le budget de la biblio­thèque) [12]. L’idée est d’instituer des bud­gets par­ti­ci­pa­tifs dans l’ensemble des ins­ti­tu­tions d’éducation, du pri­maire à l’université en pas­sant par les com­mis­sions sco­laires, afin d’assurer la démo­cra­ti­sa­tion du budget, la trans­pa­rence et l’efficience dans la ges­tion des finances publiques, et l’allocation équi­table des res­sources en fonc­tion des besoins expri­més. Si une ville de 1,5 mil­lion d’habitants comme Porto Alegre au Brésil peut faire fonc­tion­ner un budget par­ti­ci­pa­tif, pour­quoi ne pas intro­duire de tels dis­po­si­tifs démo­cra­tiques dans la ges­tion des uni­ver­si­tés afin de per­mettre aux étu­diant-es, employé-es, chargé-es de cours, et pro­fes­seur-es d’avoir leur mot à dire dans le déve­lop­pe­ment de leur com­mu­nauté ?

À l’heure où les élec­tions dans les com­mis­sions sco­laires seront abo­lies, pour­quoi ne pas s’inspirer de l’expérience de Poitou-Charentes en France, où « la réor­ga­ni­sa­tion d’ensemble de l’administration régio­nale char­gée des éta­blis­se­ments sco­laires sous une direc­tion unique issue du “budget par­ti­ci­pa­tif des lycées”, opérée au prin­temps 2008, est la preuve que la démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive peut contri­buer à la moder­ni­sa­tion de l’administration » ? [13] Ainsi, il faut dès main­te­nant contri­buer à rendre légi­time l’idée d’une coges­tion des éta­blis­se­ments sco­laires à toutes les échelles, tout comme la « gra­tuité sco­laire » fut lancée dans l’espace public et rendue cré­dible à force de débats, même si la reven­di­ca­tion ini­tiale était d’abord de blo­quer la hausse des frais de sco­la­rité.

Il faut saisir la fenêtre d’opportunité de la lutte contre l’austérité pour reven­di­quer, non pas plus de finan­ce­ment pour des ins­ti­tu­tions gérées par un modèle tech­no­cra­tique, mais une démo­cra­ti­sa­tion radi­cale et une meilleure ges­tion des fonds publics pour assu­rer la qua­lité de l’éducation, la trans­pa­rence, l’équité, etc. Le dis­cours anti­cor­rup­tion et anti-bureau­cra­tie, géné­ra­le­ment mono­po­lisé par la droite qui prône les pri­va­ti­sa­tions, pour­rait ainsi être retourné en faveur de l’instauration d’un régime de démo­cra­tie par­ti­ci­pa­tive, lequel pour­rait être géné­ra­lisé dans le réseau de la santé et les autres ser­vices publics, les muni­ci­pa­li­tés, etc. Le slogan, sur­pre­nant pour un mou­ve­ment de gauche, pour­rait être : « à bas la bureau­cra­tie, vive la démo­cra­tie ! »

Enfin, le der­nier groupe de reven­di­ca­tions doit être la défense du droit de contes­ta­tion, qui repré­sente le pilier de l’autonomie de la société civile et de la liberté poli­tique. Il est abso­lu­ment essen­tiel de défendre les droits fon­da­men­taux (liberté d’expression, d’association, de réunion publique) en reven­di­quant l’abrogation immé­diate des lois anti-mani­fes­ta­tions à l’échelle muni­ci­pale et natio­nale (règle­ment P-6 à Montréal, règle­ment « sur la paix et le bon ordre » à Québec, article 500.1 du code de la sécu­rité rou­tière, etc.), la fin de la judi­cia­ri­sa­tion des conflits (retrait des injonc­tions), la fin du pro­fi­lage et de la répres­sion poli­tique, etc. Par ailleurs, la ques­tion déli­cate du « droit de grève » du mou­ve­ment étu­diant doit être remise en avant-plan. Alors que cer­tains réclament l’encadrement légal, d’autres affirment tout bon­ne­ment qu’il n’existe pas, l’éducation étant ainsi réduite à un « don » des auto­ri­tés, un pro­duit, une mar­chan­dise. Il s’agit d’abord d’assurer la recon­nais­sance des droits col­lec­tifs et de décri­mi­na­li­ser le mou­ve­ment étu­diant. Cela n’implique pas néces­sai­re­ment la léga­li­sa­tion et l’encadrement juri­dique du droit de grève, mais au moins une réelle recon­nais­sance du droit d’usage des pra­tiques étu­diantes qui ne doivent plus être bafouée par les impé­ra­tifs admi­nis­tra­tifs et l’opinion des diri­geants poli­tiques.

Voilà donc quelques pro­po­si­tions pour assu­rer la suite des choses au-delà du Printemps 2015. Elles devront être débat­tues plus lar­ge­ment au sein du mou­ve­ment étu­diant et du milieu de l’éducation en géné­ral, afin que les graines semées ce prin­temps soient récol­tées à l’automne. Si la mobi­li­sa­tion intem­pes­tive des « meutes », les mul­tiples grèves à durées variables, les grandes mani­fes­ta­tions et l’appel large à la grève sociale ont eu le mérite d’introduire le débat sur l’austérité dans l’espace public et de contes­ter direc­te­ment l’autorité du gou­ver­ne­ment, il faut faire en sorte que l’« éven­tuel retour en classe ne marque pas l’essoufflement de notre mou­ve­ment, mais s’inscrive bien plutôt dans une stra­té­gie à part entière, par laquelle notre contes­ta­tion à grande échelle des poli­tiques d’austérité gagnera en force et en nombre. » [14]

Résumé des reven­di­ca­tions d’une éven­tuelle grève de masse du milieu de l’éducation :

  1. Plus d’argent pour tout le monde : 1 G$ en édu­ca­tion, 10 G$ de solu­tions fis­cales, audit citoyen de la dette.
  2. Des fonds mieux gérés par nous : abo­li­tion du finan­ce­ment par tête de pipe, bud­gets par­ti­ci­pa­tifs dans l’ensemble des ins­ti­tu­tions sco­laires.
  3. On a le droit de contes­ter : abo­li­tion des règle­ments anti-mani­fes­ta­tion, fin de la répres­sion poli­tique, recon­nais­sance du droit de grève.

lundi 20 avril 2015

[1] http://​prin​temps2015​.org/​f​r​/​p​r​e​s​e​n​t​a​tion/ [2] Ernesto Laclau, Chantal Mouffe, Hégémonie et stra­té­gie socia­liste. Vers une poli­tique démo­cra­tique radi­cale, Les soli­taires intem­pes­tifs, Besançon, 2009, p.99-100 [3] Georges Sorel, Réflexions sur la vio­lence, Le Seuil, Paris, 1990, p.120-121 [4] http://​prin​temps2015​.org/​f​r​/​q​u​i​-​s​o​m​m​e​s​-​nous/ [5] http://​www​.littor​.al/​2​0​1​5​/​0​4​/​m​i​s​e​-​a​u​-​p​o​i​n​t​-​e​n​-​f​a​v​e​u​r​-​d​u​-​p​r​i​n​t​e​m​p​s​-​2015/ [6] Rosa Luxembourg, Réforme sociale ou révo­lu­tion ? Grève de masse, parti & syn­di­cats, La Découverte, Paris, 2001, p.66, 75 [7] Charles Gagnon, À la croi­sée des siècles, La gauche qué­bé­coise, Écosociété, Montréal, 2015, p.125 [8] http://​www​.lapresse​.ca/​a​c​t​u​a​l​i​t​e​s​/​e​d​u​c​a​t​i​o​n​/​2​0​1​5​0​4​/​0​7​/​0​1​-​4​8​5​9​0​0​6​-​l​e​-​c​e​g​e​p​-​d​u​-​v​i​e​u​x​-​m​o​n​t​r​e​a​l​-​r​e​j​e​t​t​e​-​l​a​-​g​r​e​v​e​-​p​u​i​s​-​l​a​-​r​e​c​o​n​d​u​i​t.php [9] https://​www​.face​book​.com/​p​e​r​m​a​l​i​n​k​.​p​h​p​?​s​t​o​r​y​_​f​b​i​d​=​1​0​1​5​3​2​0​7​7​2​6​0​2​8​3​6​0​&​i​d​=​3​2​2​7​1​8​7​73359 [10] http://​www​.audit​-citoyen​.org/​?​p​a​g​e​_​id=18 [11] Jessica Nadeau, Universités : Duchesne prêt à revoir le mode de finan­ce­ment, Le Devoir, 18 jan­vier 2013.

http://​www​.lede​voir​.com/​s​o​c​i​e​t​e​/​e​d​u​c​a​t​i​o​n​/​3​6​8​7​2​1​/​u​n​i​v​e​r​s​i​t​e​s​-​d​u​c​h​e​s​n​e​-​p​r​e​t​-​a​-​r​e​v​o​i​r​-​l​e​-​m​o​d​e​-​d​e​-​f​i​n​a​n​c​ement

[12] Compressions à l’Université Laval : la biblio­thèque et des pro­grammes tou­chés, Radio-Canada, 5 février 2015.

http://​ici​.radio​-canada​.ca/​r​e​g​i​o​n​s​/​q​u​e​b​e​c​/​2​0​1​5​/​0​2​/​0​5​/​0​1​0​-​c​o​m​p​r​e​s​s​i​o​n​-​u​n​i​v​e​r​s​i​t​e​-​b​i​b​l​i​o​t​h​e​q​u​e​.​shtml

[13] Yves Sintomer, Anja Röcke et Julien Talpin, « Démocratie par­ti­ci­pa­tive ou démo­cra­tie de proxi­mité ? Le budget par­ti­ci­pa­tif des lycées du Poitou-Charentes », L’Homme et la société, no. 172-173, 2009, p.303-320.

http://​www​.cairn​.info/​r​e​v​u​e​-​l​-​h​o​m​m​e​-​e​t​-​l​a​-​s​o​c​i​e​t​e​-​2​0​0​9​-​2​-​p​a​g​e​-​3​0​3.htm

[14] http://​www​.lapresse​.ca/​l​e​-​s​o​l​e​i​l​/​o​p​i​n​i​o​n​s​/​p​o​i​n​t​s​-​d​e​-​v​u​e​/​2​0​1​5​0​4​/​1​8​/​0​1​-​4​8​6​2​3​8​7​-​c​e​-​q​u​o​n​-​s​e​m​e​-​a​u​-​p​r​i​n​t​e​m​p​s​-​s​e​-​r​e​c​o​l​t​e​-​a​-​l​a​u​t​o​m​n​e​-​p​o​r​t​r​a​i​t​-​d​u​n​e​-​d​i​s​s​i​d​e​n​c​e.php

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