Les impacts de l’austérité sur l’environnement du Québec

Mis en ligne le 22 avril 2015

Avant-propos : tandis que le Printemps 2015 bat son plein, il y a un mil­lier de sujets que je vou­drais abor­der… et je n’arrive pas à tout cou­vrir. Avant de retour­ner sur le ter­rain, je veux sur­tout sou­li­gner le cou­rage de vous tous et toutes qui vous levez pour la jus­tice sociale et envi­ron­ne­men­tale à tra­vers la pro­vince, c’est d’une beauté fra­cas­sante et le Réseau qué­bé­cois des groupes éco­lo­gistes [RQGE] est avec vous !

Ceci dit, il ne faudra pas oublier le pater­na­lisme dégueu­lasse de « nos » élus, la vio­lence éhon­tée d’une police mili­ta­ri­sée, la cruauté géné­ra­li­sée des radios pou­belles, la com­pli­cité des nou­veaux conser­va­teurs qué­bé­cois et merde, l’introduction de la loi C-51, la répres­sion poli­tique dans les uni­ver­si­tés ! Ouah !

Faisons donc abs­trac­tion du champ de bataille un moment pour essayer de rap­pe­ler, au fond, les enjeux de l’austérité. À cet effet, les cher­cheurs de l’IRIS viennent de dévoi­ler une com­pi­la­tion des com­pres­sions bud­gé­taires depuis le budget Leitao 2014. On voit l’ampleur des dégâts. Mais qu’en est-il pour l’environnement ?

L’austérité en envi­ron­ne­ment, ça ne date pas d’hier

D’abord, si on a entamé le débat de société sur l’austérité seule­ment au prin­temps der­nier lors du dépôt du budget Leitao 2014, force est de consta­ter qu’il n’y a vrai­ment rien de nou­veau pour le sec­teur de l’environnement. J’argumentais dans un billet pré­cé­dent que le minis­tère de l’Environnement et sa pierre angu­laire, la Loi sur la qua­lité de l’environnement (LQE), ont été dépouillés à plu­sieurs reprises depuis les trente der­nières années.

Le bal com­mence à l’entrée de Lucien Bouchard comme PM en 1996. Comme Couillard, il n’a pas peur des contor­sions séman­tiques. Le futur lob­byiste pétro­lier par­lait d’assainir » les finances publiques. Ah bon, vrai­ment ?

Ce qu’on a vu, c’est des coups de sabre dans ses ser­vices sociaux (ex. santé, édu­ca­tion) et des avan­tages fis­caux au sec­teur privé. Tous les gou­ver­ne­ments depuis ont main­tenu la logique néo­li­bé­rale. Ils sont res­pon­sables de la dimi­nu­tion des reve­nus de l’État qué­bé­cois, notam­ment en bais­sant les impôts pour les par­ti­cu­liers et les entre­prises et en refu­sant d’intervenir contre l’évasion fis­cale.

Cette stra­té­gie bien connue de la droite, Starve the Beast (affa­mer la « bête »), ne peut pas être plus claire : on baisse les reve­nus (taxes et impôts) et lorsqu’il y a un défi­cit, on joue les grands déci­deurs pater­nels en pro­cla­mant qu’il faut équi­li­brer le budget de la mai­son­née. Il faut faire notre part, hein ? Se serrer la cein­ture ? Possiblement autour du cou ?

Perte d’expertise, perte de contrôle

En envi­ron­ne­ment, on pro­cède depuis plu­sieurs années à un déman­tè­le­ment des méca­nismes de suivi et de régle­men­ta­tion en matière de pro­tec­tion. Empruntant une page au livre du gou­ver­ne­ment Harper, les normes envi­ron­ne­men­tales, et sur­tout notre capa­cité à les appli­quer, sont mena­cées.

Juste durant cette année, on a coupé 100 postes au minis­tère de la Faune, dont plu­sieurs agents de la faune res­pon­sables du suivi d’espèces mena­cées et de contrer le bra­con­nage. Attention, on était déjà en situa­tion de manque fla­grant de per­son­nel pour cou­vrir l’immense ter­ri­toire du Québec. Évidemment, lorsque le bra­con­nage va reprendre, il n’y aura plus per­sonne pour le rap­por­ter alors… no news, good news !

Autre cou­pure : un mil­lion de moins pour le Forestier en chef. Notre « ombuds­man de la forêt » consti­tué à la suite de la Commission Coulombe pour sur­veiller l’industrie fores­tière et inter­ve­nir en cas d’abus perd 15 per­sonnes de son équipe. En tant que tech­no­logue fores­tier, je peux vous confir­mer qu’il n’est pas simple d’aller cher­cher les don­nées pour cal­cu­ler la pos­si­bi­lité fores­tière (qui en soit, est une façon sur­sim­pli­fiée de consi­dé­rer les éco­sys­tèmes du Québec, mais ça, c’est une autre his­toire). Qu’à cela ne tienne, le Forestier en chef pourra tou­jours se fier uni­que­ment aux chiffres des com­pa­gnies fores­tières à l’avenir. What could pos­si­bly go wrong ?

On coupe 5 mil­lions de dol­lars au minis­tère du Développement durable, de l’Environnement et Lutte contre les chan­ge­ments cli­ma­tiques (MDDELCC), qui passe à 148,5 M$, soit moins de 0,2 % du budget total du gou­ver­ne­ment.

En paral­lèle, on annonce une « moder­ni­sa­tion » de la LQE dans une pers­pec­tive de « sim­pli­fi­ca­tion et d’allègement régle­men­taire ». Le ministre Heurtel nous assure que la révi­sion ne va pas réduire les exi­gences envi­ron­ne­men­tales, mais vous com­pren­drez pour­quoi nous sommes sur la défen­sive. Ce n’est pas la pre­mière fois que la LQE est affai­blie et la ten­dance au gou­ver­ne­ment ne va que dans un sens : on passe d’une pro­tec­tion ferme et non négo­ciable à une ligne abs­traite de déve­lop­pe­ment durable où chaque com­pa­gnie reçoit l’obligation morale de faire mieux, hors de toute consé­quence ou res­tric­tion (voir la Loi sur le déve­lop­pe­ment durable).

Les régions prises en otage

Pendant ce temps, le filet de sécu­rité sociale qui a fait la fierté du Québec depuis la Révolution tran­quille com­mence à avoir de gros, gros trous. Les com­pres­sions récentes font par­ti­cu­liè­re­ment mal aux régions et com­mu­nau­tés éloi­gnées : on vient de couper 15 M$ à l’aide sociale, 300M $ aux muni­ci­pa­li­tés, on abolit les Centres locaux de déve­lop­pe­ment (CLD) et les Conférences régio­nales des élus (CRÉ), on coupe la quasi-tota­lité du finan­ce­ment de Solidarité rurale du Québec, 16.8 M$ au pro­gramme RénoVillage, 9M $ au pro­gramme Alternative jeu­nesse… et j’en passe.

Le grand jeu de rou­lette russe conti­nue et chacun-e se demande s’il sera le pro­chain à être éjecté. Considérant que le filet de sécu­rité sociale s’est aussi désa­grégé, l’idée de perdre son emploi est effrayante. Il faut ren­trer dans les rangs, bais­ser la tête, se taire si on ne veut pas y passer.

Les régions du Québec, qui avaient déjà été pas­sa­ble­ment aban­don­nées du temps de Charest, se retrouvent entre le mar­teau et l’enclume. Sous ces condi­tions, il devient dif­fi­cile de refu­ser des pro­jets extrac­tifs (miniers, pétro­liers, éner­gé­tiques) débiles et des­truc­teurs. Le gou­ver­ne­ment a coupé les vivres aux autres méca­nismes d’autodétermination, aux leviers de prise en charge démo­cra­tique de la com­mu­nauté. Et si votre com­mu­nauté se lève pour main­te­nir sa dignité et son ter­ri­toire, comme Ristigouche Sud-est, vous affron­tez direc­te­ment les com­pa­gnies et Québec vous aban­donne.

Mais l’austérité, ce n’est pas pour tout le monde ! Pendant ce temps, on inves­tit 425 M$ pour le Plan Nord, 1, 5 mil­liard pour la Stratégie mari­time, près d’un mil­liard pour la cimen­te­rie de Port-Daniel et la mine Arnaud. Mais quel est ce modèle de déve­lop­pe­ment, sinon que du néo­co­lo­nia­lisme pur et dur ? Couillard était on ne peut plus clair en cam­pagne élec­to­rale en pro­met­tant qu’aucune job en forêt ne serait perdue à cause du cari­bou fores­tier. Parce que le cari­bou est une espèce pro­té­gée et que sa pré­sence est un frein à l’industrie fores­tière. Alors c’est simple, fuck le cari­bou. En voilà, une logique.

Et merde, on n’a pas enterré Duplessis assez pro­fond, il faut croire. Parce qu’en fin de compte, cette nou­velle époque d’austérité nous promet un grand retour en arrière : le déman­tè­le­ment lent, mais cer­tain du modèle de l’État pro­vi­dence pour un retour au « bon vieux temps » où la classe moyenne n’existait pas, il n’y avait pas de syn­di­cats, les com­pa­gnies fai­saient la Loi et les riches étaient comme des dieux sur terre, tous les autres pou­vaient crever de froid, manger du char­bon et aller se tuer à l’usine pour des miettes.

Nostalgie, quand tu nous tiens !

Les commentaires sont fermés.