Pourquoi un parti ?

Par Mis en ligne le 10 juillet 2015

Les partis poli­tiques qui ont au cœur du projet socia­liste pen­dant des décen­nies sont ques­tion­nés par les mou­ve­ments popu­laires aujourd’hui. Sont-ils utiles encore ? Cela sera un des thèmes abor­dés par l’université popu­laire des NCS les 20-23 août pro­chains.

Aujourd’hui, pour plu­sieurs rai­sons, l’idée du parti qui avait ins­piré des géné­ra­tions de mou­ve­ments socia­listes appa­raît dans une large mesure comme obso­lète. Malgré les pré­ten­tions des Internationales, le « parti » n’est pas par­venu à diri­ger le mou­ve­ment social dans la voie d’une trans­for­ma­tion socia­liste. Pour autant, ce « parti » a été utile, dans des moments précis, et selon des ali­gne­ments de force par­ti­cu­liers. Il a agi sur les rap­ports de force, sur­tout dans des condi­tions où la mili­ta­ri­sa­tion et la vio­lence ont envahi l’espace poli­tique, donc dans des condi­tions « extrêmes » et où il a pu désta­bi­li­ser l’adversaire.

À son meilleur, le parti a été un chef de guerre, comme l’Armée rouge en Union sovié­tique 1918 ou plus tard, avec la guerre popu­laire pro­lon­gée en Chine dans les années 1930-40. Quand ces condi­tions n’existent pas et que celles de la lutte sont déter­mi­nées par un espace poli­tique et social com­plexe et enche­vê­tré, l’idée d’une force cen­tra­li­sée, mili­ta­ri­sée en quelque sorte, devient inopé­rante ou pire encore, nui­sible. Le « parti » en d’autres mots a été un vec­teur du chan­ge­ment, mais pas d’émancipation. Sa « science », sa « dis­ci­pline de fer », sa confiance dans la « marche irré­sis­tible de l’histoire », orga­niques au concept de parti moderne, ont été des obs­tacles se heur­tant à la com­plexité du réel.

Si l’idée du parti « dur comme l’acier » a été géné­ra­le­ment nui­sible (et excep­tion­nel­le­ment néces­saire) dans le passé, elle est encore plus fra­gile aujourd’hui. De prime abord, les luttes de classes dans toute leur mul­ti­di­men­sion­na­lité se sont « dis­per­sées » dans le tissu social en une myriade de conflic­tua­li­tés, de mou­ve­ments, de mobi­li­sa­tions. Le pro­lé­ta­riat de la classe ouvrière indus­trielle est devenu le « pro­lé­ta­riat-mul­ti­tude » ou le « pro­lé­ta­riat-pré­ca­riat », épar­pillé dans les dédales du capi­ta­lisme contem­po­rain. Fort et faible en même temps, cet ensemble de couches pro­lé­ta­ri­sées déve­loppe une multi-iden­tité à l’échelle locale, natio­nale et inter­na­tio­nale (« glo­cale »). Il se construit en micro et en macro résis­tances, via de nou­veaux modes orga­ni­sa­tion­nels, uti­li­sant la forme « réseau ». Ce mou­ve­ment invente de nou­veaux cir­cuits de com­mu­ni­ca­tion per­met­tant de déve­lop­per des for­mu­la­tions sur des ques­tions stra­té­giques et tac­tiques d’une haute com­plexité. L’idée du « parti dur comme l’acier » devient un non-sens au moment où des syn­thèses per­met­tant de relan­cer et de concen­trer les luttes sont effec­tuées sous une forme décen­tra­li­sée.

Revenons à l’idée ori­gi­nale, un peu ambi­guë, de « parti » tel qu’esquissé dans le Manifeste du parti com­mu­niste et qui nous appa­raît, para­doxa­le­ment, plus en phase avec le mou­ve­ment actuel. Le « parti-outil », une sorte de caisse de réson­nance, reste, contra­dic­toire à tout le moins, à la fois dans le mou­ve­ment popu­laire et à dis­tance du mou­ve­ment popu­laire. Il ne peut certes pas « com­man­der » aux masses, il ne peut pas agir à leur place, il ne peut se sub­sti­tuer. Il n’est pas, comme on le voyait à l’époque, le « sys­tème ner­veux » des masses en lutte ». Le parti aujourd’hui « com­mande en obéis­sant », selon l’expression du sous-com­man­dant Marcos. Dans le projet d’émancipation, ce sont les masses qui doivent non seule­ment trans­for­mer le monde, mais se trans­for­mer elles-mêmes, et cette trans­for­ma­tion n’est pos­sible qu’à tra­vers leur propre expé­rience, leurs propres vic­toires et leurs propres échecs.

L’intelligence du parti, c’est qu’il aide les masses à syn­thé­ti­ser ce qu’elles sont prêtes à accom­plir, ce qu’elles peuvent faire dans un moment par­ti­cu­lier pour faire avan­cer la cause de l’émancipation. Le « parti », en fin de compte, « doit être construit sur la base des capa­ci­tés d’auto-organisation de la société ». On est donc ici à des années-lumière des partis « mar­xistes-léni­nistes », mais aussi des partis dans la tra­di­tion de la Deuxième Internationale. Autre trait carac­té­ris­tique, dans la concep­tion du « parti » qui émerge des luttes actuelles, l’outil n’est plus « étanche ». Les fron­tières entre le parti et les autres com­po­santes des mou­ve­ments popu­laires sont poreuses, chan­geantes. Le parti est utile parce qu’il par­ti­cipe, avec d’autres enti­tés, à la fabri­ca­tion d’un consen­sus, qui par défi­ni­tion est tem­po­raire, mul­tiple, pré­caire, tente de tisser les liens entre les éner­gies et les consciences de l’émancipation et essaie, comme le disait Gramsci, d’extraire l’unité de la mul­ti­pli­cité.

Parti « réseau », parti « mou­ve­ment », fais­ceau d’initiatives, point de ren­contre entre plu­sieurs com­po­santes du mou­ve­ment popu­laire, capable d’amalgamer, d’interrelier les mul­tiples « bonnes idées » qui émergent et les trans­for­mer en stra­té­gies ; le parti doit être un com­bat­tant infa­ti­gable de la démo­cra­tie. Il n’est ni unique, ni mené par une struc­ture pyra­mi­dale (le « cen­tra­lisme démo­cra­tique »). Celui-ci défend une démo­cra­tie qui met de l’avant la mul­ti­po­la­rité des lieux de pou­voir et d’élaboration des stra­té­gies. Il pré­co­nise la confron­ta­tion des idées, mais aussi la patience, l’écoute, la tolé­rance. Il se construit sur l’idée fon­da­men­tale qu’il y a plu­sieurs véri­tés et non pas une seule, que dans les cultures diverses et com­po­sites de l’humanité existent des appré­hen­sions du monde dis­tinctes, tout aussi signi­fi­ca­tives les unes que les autres, tout aussi capables de pro­duire des connais­sances. Le « parti » ins­talle alors des « coupe-feux », empê­chant la cen­tra­li­sa­tion exces­sive du pou­voir, tant en son sein qu’entre lui-même et les autres struc­tures orga­ni­sa­tion­nelles et cultu­relles des domi­nés. Il réins­crit les intui­tions de la Commune : rota­tion obli­ga­toire des diri­geants, révo­ca­bi­lité en tout temps des élus, adop­tion d’un code de conduite strict empê­chant diri­geants et élus de vivre « en dehors » et encore moins « au-dessus » du peuple.

Cela dit, le parti ne doit pas confondre la démo­cra­tie du peuple avec celle des domi­nants, avec ses simu­lacres de liber­tés enfer­més dans des pro­ces­sus alié­nants et opaques, ainsi que dans des ins­ti­tu­tions dont le pre­mier mandat est d’insulariser le pou­voir des élites. L’exercice d’une véri­table démo­cra­tie exige de sortir de la fic­tion d’individus ato­mi­sés, déso­cia­li­sés, désen­crés de leur condi­tion de classe. Une réelle démo­cra­tie impose une négo­cia­tion per­ma­nente, en même temps qu’elle doit per­mettre des conclu­sions, certes tem­po­raires, mais qui consti­tuent (pour chan­ger un « repré­sen­tant ») des avan­cées réelles pour les mou­ve­ments popu­laires. Ces conclu­sions repré­sentent une syn­thèse d’expériences et de connais­sances dis­per­sées, trans­for­mées dans le cours de la lutte et des efforts pour déve­lop­per des praxis consé­quentes.

Alors faut-il un « parti » aujourd’hui ? Bien évi­dem­ment que oui. Est-ce un parti sous la forme exis­tant à l’époque de Lénine ? Bien évi­dem­ment que non. Est-ce qu’on voit cela ? Peut-être que oui. Cela s’appelle le Mouvement pour le socia­lisme (Bolivie), Syriza (Grèce), Québec Solidaire et d’autres pro­jets en cours, tous fra­giles, tous pré­caires, tous curieux. Comme ceux qui, avec d’autres mots et d’autres réfé­rences, ont tenté de monter à « l’assaut du ciel » il y a 90 ans !

Juin 2015

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