Pourquoi un parti?

Les partis politiques qui ont au cœur du projet socialiste pendant des décennies sont questionnés par les mouvements populaires aujourd’hui. Sont-ils utiles encore? Cela sera un des thèmes abordés par l’université populaire des NCS les 20-23 août prochains.

Aujourd’hui, pour plusieurs raisons, l’idée du parti qui avait inspiré des générations de mouvements socialistes apparaît dans une large mesure comme obsolète. Malgré les prétentions des Internationales, le « parti » n’est pas parvenu à diriger le mouvement social dans la voie d’une transformation socialiste. Pour autant, ce « parti » a été utile, dans des moments précis, et selon des alignements de force particuliers. Il a agi sur les rapports de force, surtout dans des conditions où la militarisation et la violence ont envahi l’espace politique, donc dans des conditions « extrêmes » et où il a pu déstabiliser l’adversaire.

À son meilleur, le parti a été un chef de guerre, comme l’Armée rouge en Union soviétique 1918 ou plus tard, avec la guerre populaire prolongée en Chine dans les années 1930-40. Quand ces conditions n’existent pas et que celles de la lutte sont déterminées par un espace politique et social complexe et enchevêtré, l’idée d’une force centralisée, militarisée en quelque sorte, devient inopérante ou pire encore, nuisible. Le « parti » en d’autres mots a été un vecteur du changement, mais pas d’émancipation. Sa « science », sa « discipline de fer », sa confiance dans la « marche irrésistible de l’histoire », organiques au concept de parti moderne, ont été des obstacles se heurtant à la complexité du réel.

Si l’idée du parti « dur comme l’acier » a été généralement nuisible (et exceptionnellement nécessaire) dans le passé, elle est encore plus fragile aujourd’hui. De prime abord, les luttes de classes dans toute leur multidimensionnalité se sont « dispersées » dans le tissu social en une myriade de conflictualités, de mouvements, de mobilisations. Le prolétariat de la classe ouvrière industrielle est devenu le « prolétariat-multitude » ou le « prolétariat-précariat », éparpillé dans les dédales du capitalisme contemporain. Fort et faible en même temps, cet ensemble de couches prolétarisées développe une multi-identité à l’échelle locale, nationale et internationale (« glocale »). Il se construit en micro et en macro résistances, via de nouveaux modes organisationnels, utilisant la forme « réseau ». Ce mouvement invente de nouveaux circuits de communication permettant de développer des formulations sur des questions stratégiques et tactiques d’une haute complexité. L’idée du « parti dur comme l’acier » devient un non-sens au moment où des synthèses permettant de relancer et de concentrer les luttes sont effectuées sous une forme décentralisée.

Revenons à l’idée originale, un peu ambiguë, de « parti » tel qu’esquissé dans le Manifeste du parti communiste et qui nous apparaît, paradoxalement, plus en phase avec le mouvement actuel. Le « parti-outil », une sorte de caisse de résonnance, reste, contradictoire à tout le moins, à la fois dans le mouvement populaire et à distance du mouvement populaire. Il ne peut certes pas « commander » aux masses, il ne peut pas agir à leur place, il ne peut se substituer. Il n’est pas, comme on le voyait à l’époque, le « système nerveux » des masses en lutte ». Le parti aujourd’hui « commande en obéissant », selon l’expression du sous-commandant Marcos. Dans le projet d’émancipation, ce sont les masses qui doivent non seulement transformer le monde, mais se transformer elles-mêmes, et cette transformation n’est possible qu’à travers leur propre expérience, leurs propres victoires et leurs propres échecs.

L’intelligence du parti, c’est qu’il aide les masses à synthétiser ce qu’elles sont prêtes à accomplir, ce qu’elles peuvent faire dans un moment particulier pour faire avancer la cause de l’émancipation. Le « parti », en fin de compte, « doit être construit sur la base des capacités d’auto-organisation de la société ». On est donc ici à des années-lumière des partis « marxistes-léninistes », mais aussi des partis dans la tradition de la Deuxième Internationale. Autre trait caractéristique, dans la conception du « parti » qui émerge des luttes actuelles, l’outil n’est plus « étanche ». Les frontières entre le parti et les autres composantes des mouvements populaires sont poreuses, changeantes. Le parti est utile parce qu’il participe, avec d’autres entités, à la fabrication d’un consensus, qui par définition est temporaire, multiple, précaire, tente de tisser les liens entre les énergies et les consciences de l’émancipation et essaie, comme le disait Gramsci, d’extraire l’unité de la multiplicité.

Parti « réseau », parti « mouvement », faisceau d’initiatives, point de rencontre entre plusieurs composantes du mouvement populaire, capable d’amalgamer, d’interrelier les multiples « bonnes idées » qui émergent et les transformer en stratégies; le parti doit être un combattant infatigable de la démocratie. Il n’est ni unique, ni mené par une structure pyramidale (le « centralisme démocratique »). Celui-ci défend une démocratie qui met de l’avant la multipolarité des lieux de pouvoir et d’élaboration des stratégies. Il préconise la confrontation des idées, mais aussi la patience, l’écoute, la tolérance. Il se construit sur l’idée fondamentale qu’il y a plusieurs vérités et non pas une seule, que dans les cultures diverses et composites de l’humanité existent des appréhensions du monde distinctes, tout aussi significatives les unes que les autres, tout aussi capables de produire des connaissances. Le « parti » installe alors des « coupe-feux », empêchant la centralisation excessive du pouvoir, tant en son sein qu’entre lui-même et les autres structures organisationnelles et culturelles des dominés. Il réinscrit les intuitions de la Commune : rotation obligatoire des dirigeants, révocabilité en tout temps des élus, adoption d’un code de conduite strict empêchant dirigeants et élus de vivre « en dehors » et encore moins « au-dessus » du peuple.

Cela dit, le parti ne doit pas confondre la démocratie du peuple avec celle des dominants, avec ses simulacres de libertés enfermés dans des processus aliénants et opaques, ainsi que dans des institutions dont le premier mandat est d’insulariser le pouvoir des élites. L’exercice d’une véritable démocratie exige de sortir de la fiction d’individus atomisés, désocialisés, désencrés de leur condition de classe. Une réelle démocratie impose une négociation permanente, en même temps qu’elle doit permettre des conclusions, certes temporaires, mais qui constituent (pour changer un « représentant ») des avancées réelles pour les mouvements populaires. Ces conclusions représentent une synthèse d’expériences et de connaissances dispersées, transformées dans le cours de la lutte et des efforts pour développer des praxis conséquentes.

Alors faut-il un « parti » aujourd’hui? Bien évidemment que oui. Est-ce un parti sous la forme existant à l’époque de Lénine? Bien évidemment que non. Est-ce qu’on voit cela? Peut-être que oui. Cela s’appelle le Mouvement pour le socialisme (Bolivie), Syriza (Grèce), Québec Solidaire et d’autres projets en cours, tous fragiles, tous précaires, tous curieux. Comme ceux qui, avec d’autres mots et d’autres références, ont tenté de monter à « l’assaut du ciel » il y a 90 ans!

Juin 2015