Pourquoi Harper se retrouve à la droite du FMI

Mis en ligne le 18 mai 2010

Pierre Beaudet

Le gou­ver­ne­ment Harper bloque les négo­cia­tions actuelles au sein du G8 et du G20 entre les prin­ci­paux joueurs qui vou­draient à peu près tous, quoiqu’avec bien des nuances, impo­ser de nou­veaux méca­nismes fis­caux aux grandes ins­ti­tu­tions finan­cières mon­diales, qui sont domi­nées par une poi­gnée de grandes banques états-uniennes, japo­naises, euro­péennes et cana­diennes. Ces ins­ti­tu­tions sont domi­nées par deux grands pôles qui donnent le ton aux autres, celui de Wall Street d’une part, celui de la City de Londres d’autre part. Le dis­po­si­tif inclut les grands prê­teurs, les banques d’affaires, les mar­chés bour­siers, de même que les agences de cota­tion qui déter­minent qui doit payer com­bien sur les mar­chés finan­ciers. Tous ces acteurs sont inter-reliés et inter­chan­geables, de même qu’ils sont régu­liè­re­ment coop­tés par les prin­ci­paux gou­ver­ne­ments dans leurs minis­tères des finances et dans les banques cen­trales. Avec tout cela s’est érigé une for­mi­dable éco­no­mie finan­cia­ri­sée qui tente de s’imposer aux couches moyennes et popu­laires, en redi­ri­gant les pro­fits vers la petite mino­rité de « voleurs en cra­vate » domi­nant Wall Street, Bay Street et tous les autres.

Mais cette voyou­cra­tie trop vorace a voulu tout détruire par l’économie-casino qui a mené une grande partie du monde capi­ta­liste à la ruine en 2008, et qui depuis exerce un chan­tage éhonté sur les gou­ver­ne­ments pour être ren­floués, aux frais des citoyens. Elle est donc for­te­ment délé­gi­ti­mées et plus encore, les pro­grammes de « relance » qu’elle a imposé ici et là s’avèrent catas­tro­phiques, d’où la per­sis­tance et l’aggravation du chô­mage et des faillites per­son­nelles, sans comp­ter le crash de plu­sieurs pays en Europe comme la Grèce.

Plusieurs voix s’élèvent contre cette situa­tion. Une partie de l’establishment capi­ta­liste, impulsé par des intel­lec­tuels key­né­siens comme Paul Krugman, estime qu’il faut chan­ger d’orientation et reve­nir à une véri­table poli­tique de régu­la­tion et de par­tage des reve­nus. À l’échelle mon­diale, des pays qu’on dit « émer­gents » comme la Chine ou le Brésil en ont éga­le­ment marre de sou­te­nir les diverses bulles de Wall Street. Enfin il y a des mul­ti­tudes un peu par­tout qui n’est pas prête à payer les pots cassés et qui résiste. Tout cela abou­tit à une forte pres­sion pour chan­ger, sinon la sub­stance, au moins les moda­li­tés du sys­tème et c’est de cela dont il est ques­tion au G8/G20. Le projet piloté par le FMI n’aurait bien sûr rien de révo­lu­tion­naire, mais per­met­trait de réim­po­ser le col­lier à l’économie-casino, sans la briser pour autant.

Devant ces « réformes», y a cepen­dant des « résis­tants ». Les grandes ins­ti­tu­tions finan­cières concer­nées, de même que des sec­teurs qui leur sont inti­me­ment reliés, notam­ment l’énergie et l’armement, veulent conti­nuer comme avant, quitte à repein­tu­rer l’édifice qui tombe en mor­ceaux. Des gou­ver­ne­ments et des partis poli­tiques obtus, de droite obs­ti­née ou aveu­glés par l’idéologie à la Disneyland de la « main invi­sible du marché » sont éga­le­ment sur la ligne de front pour blo­quer les réformes. Comme par exemple la droite du Parti répu­bli­cain aux États-Unis.

Ici au Canada, nous avons une situa­tion par­ti­cu­lière. Il est vrai que les ins­ti­tu­tions finan­cières ont mieux résisté à la crise, en partie parce que leurs demandes insis­tantes à déré­gu­ler les mar­chés finan­ciers ont été refu­sées par les gou­ver­ne­ments pré­cé­dents. Nous avons aussi une situa­tion où le sec­teur finan­cier est extrê­me­ment concen­tré, donc moins soumis aux aléas d’une concur­rence désta­bi­li­sante. Enfin, l’économie cana­dienne est menée par le sec­teur éner­gé­tique et finan­cier, d’où une sorte d’axe Toronto (capi­tale finan­cière) – Calgary (pétro État par excel­lence). C’est donc là où Harper trouve sa force. Certes, il peut conti­nuer à régner parce que le prin­ci­pal d’opposition, le Parti Libéral fédé­ral, est à peu près sur la même ligne, quoiqu’avec des désac­cords ici et là.

À court terme, cette oppo­si­tion de Harper aux « réformes » s’ajoute aux autres poli­tiques par les­quelles le Canada se ridi­cu­lise à la face du monde (contre le pro­to­cole de Kyoto, sou­tien mili­tant à toutes les aven­tures guer­rières et à l’expansion de l’OTAN, etc.). À moyen terme, elle reflète une évo­lu­tion très dan­ge­reuse, une sorte de révo­lu­tion de droite poten­tielle qui menace de déstruc­tu­rer en pro­fon­deur l’économie et la société cana­dienne. Pour autant, à part des résis­tances par­tielles et épi­so­diques, le mou­ve­ment social reste rela­ti­ve­ment passif. Les grands syn­di­cats cana­dien-anglais sont gelés (depuis long­temps) et les mou­ve­ments popu­laires inca­pables de se coa­li­ser d’une manière stra­té­gique. Plus encore, ces mou­ve­ments sont inca­pables de fran­chir le pas et de pro­po­ser au mou­ve­ment popu­laire qué­bé­cois une réelle alliance stra­té­gique. Cette impuis­sance risque de s’aggraver, avec toutes les consé­quences que l’on peut ima­gi­ner.

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