Perspectives

Pour relancer les perspectives anti-impérialistes

Par , Mis en ligne le 05 avril 2019

Depuis 2016, la situa­tion mon­diale évolue sous l’impact du lea­der­ship de Donald Trump. Parmi les effets saillants :

L’assaut pra­tique et expli­cite contre ce qui reste de mul­ti­la­té­ra­lisme (l’ONU);

Les efforts pour « restruc­tu­rer » les règles régis­sant le com­merce et les inves­tis­se­ments (dont les accords de libre-échange). La ten­dance est davan­tage sur les moda­li­tés que sur les fina­li­tés, de façon à trans­fé­rer des coûts et des res­pon­sa­bi­li­tés aux alliés-subal­ternes et aux pays dits « émer­gents » ;

Le dis­cours bel­li­queux contre l’Iran et la Corée du Nord, mais aussi contre la Chine et la Russie, pays consi­dé­rés comme des « adver­saires », ce qui débouche sur des aug­men­ta­tions sub­stan­tielles des bud­gets mili­taires, y com­pris dans le domaine nucléaire ;

Des trans­for­ma­tions aux États-Unis, telles d’immenses coupes dans les fonc­tions sociales de l’État cou­plées à des baisses sub­stan­tielles d’impôts, mise en place d’un dis­po­si­tif encore plus répres­sif contre les immi­grantes, les immi­grants, les réfu­giés-e-s, les syn­di­cats et les groupes envi­ron­ne­men­ta­listes, aggra­va­tion du dis­cours raciste, etc.

Tout cela pour­rait s’accentuer si la ten­dance « Trump » réus­sit à conso­li­der son emprise sur le Congrès et à pro­cé­der à d’autres trans­for­ma­tions du sys­tème judi­ciaire et légal. Ce néo­fas­cisme en émer­gence est encore for­te­ment contesté dans plu­sieurs bas­tions urbains et sus­cite de l’opposition du côté du duo­pole Wall Street/​Silicon Valley.

Le bâton

Le dis­cours de la mon­dia­li­sa­tion « heu­reuse » laisse penser que les admi­nis­tra­tions pré­cé­dentes aspi­raient à refon­der le monde selon les prin­cipes d’une archi­tec­ture géo­po­li­tique et géoé­co­no­mique plus équi­table. En réa­lité, l’administration Trump s’avère en conti­nuité de bien des manières. Clinton a tenté de res­ser­rer le pou­voir des États-Unis en impo­sant au reste du monde les prin­cipes et règles du néo­li­bé­ra­lisme, notam­ment dans les Amériques. Obama a conti­nué la « guerre sans fin » au Moyen-Orient, quitte à une cer­taine déses­ca­lade avec l’Iran, en phase avec l’option euro­péenne de réin­té­grer « en douce » ce pays dans le « giron » occi­den­tal. C’est Obama qui a accé­léré les expul­sions des immi­grantes et immi­grants dits « illé­gaux », aggra­vant le chaos meur­trier qui sévit au sud du Rio Grande. Les admi­nis­tra­tions pré­cé­dentes ont saboté les négo­cia­tions sur les chan­ge­ments cli­ma­tiques, main­te­nant les pos­tures d’une éco­no­mie qui vit sur le pillage de la pla­nète. Sur tous les grands dos­siers, on constate donc que c’est davan­tage la rhé­to­rique que les actions et les stra­té­gies qui ont changé à Washington.

Certes, les États-Unis n’occupent plus la même place qu’ils avaient construite au len­de­main de la Seconde Guerre mon­diale. Des adver­saires existent, à com­men­cer par la Chine qui, si elle réus­sit à conso­li­der une alliance stra­té­gique avec la Russie, pour­rait repré­sen­ter à long terme une menace à l’hégémonie amé­ri­caine. Cette his­toire est loin d’être ter­mi­née et pour­rait débou­cher sur des affron­te­ments de grande enver­gure qui res­sem­ble­raient, sans être iden­tiques, à la montée des contra­dic­tions inter­im­pé­ria­listes qui avaient secoué le monde capi­ta­liste durant la pre­mière moitié du ving­tième siècle.

On a pensé un cer­tain temps, un peu vite sans doute, que les « pays émer­gents » pour­raient eux aussi monter dans la hié­rar­chie, en sous-esti­mant la force du « dis­po­si­tif » impé­ria­liste amé­ri­cain qui a péné­tré, plus en pro­fon­deur qu’auparavant, les élites locales qui ne consti­tuent plus vrai­ment des bour­geoi­sies « natio­nales », ce qui n’exclut pas com­plè­te­ment, ici et là, des contra­dic­tions et des fis­sures entre le « centre » et les « semi-péri­phé­ries ». Poulantzas, qui avait vu venir la chose avant tout le monde, par­lait d’une nou­velle archi­tec­ture mon­diale[1]. Sous une domi­na­tion « hégé­mo­nique » (coer­ci­tion et consen­te­ment) de la bour­geoi­sie amé­ri­caine, des bour­geoi­sies « locales », qui ne fonc­tionnent pas selon les mêmes rap­ports de subal­ter­nité de l’époque « clas­sique » de l’impérialisme et du colo­nia­lisme, par­ti­cipent, à des degrés divers et selon des moda­li­tés dis­tinctes, à la gou­verne du sys­tème. Des alliés-subal­ternes pri­vi­lé­giés occupent des posi­tions plus éle­vées, pour des rai­sons his­to­riques et contem­po­raines. Les autres sont relé­gués à un second plan et quand ils menacent de désta­bi­li­ser l’ensemble, on dis­pose de stra­té­gies éprou­vées pour les tasser (regime change).

Résister

Aujourd’hui en 2018, les enjeux sont donc immenses pour les mou­ve­ments popu­laires qui cherchent à recons­truire des soli­da­ri­tés dans le cadre des pers­pec­tives alter­mon­dia­listes. Plusieurs ques­tions se posent :

Comment résis­ter à l’impérialisme amé­ri­cain ?

Comment pro­po­ser une nou­velle archi­tec­ture per­met­tant aux peuples de rei­ma­gi­ner des pro­jets de sou­ve­rai­neté popu­laire, basés sur les reven­di­ca­tions des masses plu­ri­na­tio­nales qui com­posent des socié­tés hété­ro­gènes ?

Comment recons­truire des alliances trans­cen­dant les divi­sions et les contra­dic­tions de genre, d’origine eth­nique, de culture, sciem­ment déve­lop­pées par les dis­po­si­tifs du pou­voir ?

Comment ne pas être ins­tru­men­ta­li­sés par les uns ou par les autres dans le contexte de pola­ri­sa­tions inter­im­pé­ria­listes qui fra­gi­lisent le monde ?

Une autre ques­tion lan­ci­nante se pose sur l’essor des mou­ve­ments de droite qui s’opposent à l’impérialisme état­su­nien sous divers dra­peaux : natio­na­lismes exa­cer­bés, idéo­lo­gies rétro­grades au nom de la reli­gion, illu­sions d’un « cam­pisme » (où l’ennemi de notre ennemi est notre ami), etc. Évidemment, il ne faut rien concé­der à cet anti-impé­ria­lisme de paco­tille. Certes, l’enracinement de ces nou­velles droites dans les couches popu­laires est réel et capte, en partie du moins, le déses­poir de beau­coup de gens face à un monde qui ne leur fait plus aucune place. On ne peut ni sous-esti­mer ni déni­grer ce déses­poir ni l’appuyer quand il est capté par les cou­rants de droite. Dans ce contexte, nous pen­sons que les « outils » dont dis­posent les mou­ve­ments depuis quelques années doivent être « rafraî­chis ».

Un pro­gramme de « réar­me­ment » intel­lec­tuel

Par où com­men­cer donc ? Quelques pistes pour­raient être les sui­vantes :

Il faut déve­lop­per un pro­gramme d’éducation popu­laire de moyen terme pour pro­duire de nou­veaux cadres d’analyse sur l’évolution de l’impérialisme. Évidemment, ce tra­vail doit se faire avec et dans les mou­ve­ments popu­laires, et sortir des cercles res­treints, uni­ver­si­taires entre autres ; il faut être engagé dans les luttes et les résis­tances !

Il faut sou­te­nir ce tra­vail par une rigou­reuse ana­lyse, sachant qu’il n’y a ni passe-par­tout ni rac­courci. Des visions super­fi­cielles des pro­ces­sus en cours, même lorsque les inten­tions de ceux et celles qui les éla­borent sont pro­gres­sistes ne peuvent que conduire à des échecs, à plus ou moins long terme.

Il faut avoir l’audace de défri­cher les débats concep­tuels et théo­riques dans la lignée d’un mar­xisme cri­tique et auda­cieux, notam­ment à la lumière des explo­ra­tions en cours par les fémi­nismes et les éco­lo­gismes.

Intervenir

Nous sommes placés devant un enche­vê­tre­ment com­plexe de contra­dic­tions qui prennent l’allure de crises en cas­cades, aussi bien à l’échelle inter­na­tio­nale que natio­nale. Évidemment, nos moyens étant ce qu’ils sont, il faut choi­sir des lieux de cette crise où notre effi­ca­cité poli­tique peut être plus mor­dante. Par exemple :

Il faut résis­ter à la subor­di­na­tion « reloo­kée » du Canada à l’impérialisme amé­ri­cain, notam­ment par le « nouvel “ALÉNA” », dans le cadre d’un marché nord-amé­ri­cain qui n’est ni « libre » ni équi­table. L’ALÉNA a été et reste un outil pour subor­don­ner les couches popu­laires des trois États concer­nés.

Il faut dis­cré­di­ter le G7, ce club mili­ta­riste et impé­ria­liste et, paral­lè­le­ment, s’opposer à l’OTAN[2] qui en est le pen­dant mili­taire. Pour l’impérialisme état­su­nien, il est impor­tant de mul­ti­la­té­ra­li­ser les inter­ven­tions mili­taires en visant cer­taines régions (dans l’« arc des crises », les zones mari­times au large de la Chine et dans le flanc sud de la Russie)[3].

Il va sans dire que ce tra­vail anti-impé­ria­liste doit conver­ger avec les mou­ve­ments et les résis­tances aux États-Unis, au Canada et au Mexique, ce qui impose de penser à des méca­nismes de concer­ta­tion conti­nen­tale.

La lutte contre l’impérialisme com­mence évi­dem­ment pour nous ici au Canada contre l’État cana­dien, non seule­ment un « allié-subal­terne » des États-Unis, mais une puis­sance impé­ria­liste sur ses propres bases. Cela inclut le dis­po­si­tif de ren­for­ce­ment des entre­prises minières qui pillent et pol­luent d’un bout à l’autre de la pla­nète ; éga­le­ment des inter­ven­tions mili­taires dites « huma­ni­taires », qui visent à sécu­ri­ser les inté­rêts impé­ria­listes dans des pays comme Haïti et le Mali, par exemple.

Nous devons com­battre les pré­ten­tions de l’État cana­dien d’agir en tant que « défen­seur de la paix et des droits », dans des dos­siers com­plexes comme la Palestine, les flux de réfu­gié-e-s, où l’hypocrisie est modu­lée avec les actions presque tou­jours néfastes ou dénuées de sens (comme la poli­tique dite « fémi­niste » de l’aide au déve­lop­pe­ment).

Recréer des alliances

Dans un passé proche, de grandes conver­gences anti-impé­ria­listes ont permis de confron­ter et même par­fois de faire recu­ler l’État cana­dien et son « grand-frère » état­su­nien. Aujourd’hui, il faut réac­ti­ver ce tra­vail de coa­li­tion pour relan­cer les luttes.

Il faut faire contre­poids à l’affaiblissement des réseaux de lutte et refaire des coa­li­tions mili­tantes avec et à partir d’organisations et de réseaux qui peuvent se défi­nir comme anti-impé­ria­listes, et éviter le tra­vail de soli­da­rité en solo.

Entre l’anti-impérialisme, l’antiracisme et l’anticolonialisme, il y a des liens évi­dents qu’il faut culti­ver. Il faut s’entraider, faire des liens, par exemple, entre la lutte contre la dis­cri­mi­na­tion et le pro­fi­lage à Montréal-Nord et les luttes d’émancipation aux États-Unis et ailleurs.

Enfin, il va sans dire que le tra­vail alter­mon­dia­liste et inter­na­tio­na­liste doit se faire en phase avec des mou­ve­ments, réseaux et coa­li­tions dans le monde, ce qui a été expé­ri­menté ces der­nières années avec le Forum social mon­dial, mais éga­le­ment avec des réseaux plus défi­nis.

Ronald Cameron et Pierre Beaudet, Respectivement mili­tant d’ATTAC et rédac­teur aux NCS, tous deux mili­tants de la Plateforme alter­mon­dia­liste

Notes

  1. Nicos Poulantzas, Les classes sociales dans le capi­ta­lisme aujourd’hui, Paris, Seuil, 1974.
  2. OTAN : Organisation du traité de l’Atlantique Nord.
  3. Il n’est pas ques­tion pour nous de « défendre » la Russie ou la Chine qui ne sont d’aucune manière des alliés des mou­ve­ments d’émancipation.


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