Le déclin des projets d’émancipation historiques

Par Pierre Beaudet

Communisme, social-démocratie, tiers-mondisme

Le monde dans lequel nous vivons prend la forme de deux processus simultanés, parallèles et inter-reliés : celui d’une part de la déstructuration/restructuration du capitalisme (le passage du keynésianisme au néolibéralisme) ; et celui d’autre part de la confrontation entre l’impérialisme américain et d’autres puissances capitalistes de la «triade» ou «émergentes». Face à ces deux processus, les projets historiques mis de l’avant par les classes populaires sont rudement bousculées.

Transitions

Les classes subalternes sont en ce moment bousculées par la crise. Des acquis arrachés par des décennies de luttes s’envolent en fumée. Ailleurs, des populations sont précipitées dans la misère. Les outils dont s’étaient dotées les classes populaires, les projets émancipateurs qui ont marqué leur histoire, semblent «épuisés». La social-démocratie dans le nord global est profondément divisée. Le communisme historique n’en finit pas de finir dans le sillon de l’implosion de l’Union soviétique. Le tiers-mondisme militant qu’à incarné le Mouvement des pays non-alignés est disloqué pendant que les pays qui ont réussi à vaincre l’impérialisme comme la Chine et le Vietnam s’affairent à agrandir leur place au sein du capitalisme plutôt qu’à créer une société alternative. Certes, chaque situation se développe selon un itinéraire spécifique composé à partir des luttes et des rapports de forces historiquement déterminés. Mais il y a aussi des traits communs. Sinon, comment expliquer le déclin et l’éparpillement quasi universel de ces mouvements qui se voulaient post-capitalistes ?

Déclin terminal du communisme historique

Les deux grands projets qui ont émergé des luttes prolétariennes de l’Europe du XXe siècle, la social-démocratie et le communisme, sont arrivés au terme de leurs capacités. Ce qui ne veut pas dire que les mouvements qui inscrivent dans cette tradition vont disparaître rapidement. Mais leur projet «fondamental» qui a modelé leur histoire et leur importance est parvenu à son point terminal.

Le communisme qui a triomphé en Europe centrale et orientale a débouché au tournant du siècle passé sur le «soviétisme» qui voulait «rattraper» les États capitalistes occidentaux par la modernisation et le développement économique. Les «gestionnaires» qui ont dirigé ce projet ont peu à peu développé un capitalisme «sans bourgeoisie» en s’assurant la domination sur les classes subalternes, par la répression (au début), par l’hégémonie (ensuite). Mais dans les années 1970, ce projet s’est épuisé. Les subalternes se sont dissociés du régime. Les dominants ont estimé qu’ils pouvaient se «rallier» au capitalisme réellement existant et y trouver leur compte.

Parallèlement, l’impérialisme américain a miné le projet en engageant contre l’URSS une guerre froide-chaude. Les gouvernements américains se sont acharnés à saigner à blanc l’empire soviétique et ils ont réussi dans une large mesure.

Moshe Lewin et d’autres débattent depuis longtemps des causes de cette évolution. Le projet communiste était-il «prématuré» comme le craignaient à l’époque Lénine et Luxembourg parce que localisé dans les «maillons faibles» du système capitaliste mondial ? Aurait-il pu déboucher si la révolution avait triomphé en Allemagne (comme l’espérait Trotski) ? Aurait-il pu être «réformé», «démocratisé» et «modernisé» comme l’ont proposé les «Eurocommunistes» dans les années 1970 ?

Ce sont des questions que la gauche devra débattre longtemps encore. Aujourd’hui cependant, ce débat appartient davantage aux historiens qu’aux militants. Ce qui ne veut pas dire, en passant, que tous les partis communistes sont irrémédiablement condamnés. En Afrique du Sud (SACP), en Inde (CPM) et ailleurs, des partis communistes continuent de défendre les classes populaires. Mais leur projet distinctif est disloqué.

Social-démocratie et social libéralisme

La social-démocratie, par ailleurs, est également venue des efforts et des luttes de millions de prolétaires européens. Mais contrairement au communisme historique, la social-démocratie avait pour but de dompter le capitalisme, et non de le renverser. Le projet a connu une expansion extraordinaire aux lendemains de la deuxième guerre mondiale lorsque les dominants, devant la défaite du fascisme et l’irruption des dominés partout dans le monde, ont élaboré un plan de sauvetage du capitalisme qui est devenue le keynésianisme et ce dans le but de faire face à la «menace rouge».

Un «grand compromis» s’est alors esquissé entre dominants et dominés donnant à la social-démocratie un formidable élan. Or depuis l’implosion de l’URSS, la menace s’est (temporairement) estompée. Le passage au néolibéralisme exclut cette gestion social-démocrate puisque dans le débalancement des forces, le «grand compromis» n’apparaît plus nécessaire. Aussi, les acteurs de la social-démocratie sont marginalisés ou forcés à la «reconversion» vers le social-libéralisme.

Est-ce que ce virage est irréversible ? La social-démocratie peut-elle se «réinventer» ? Le fait est que, à des degrés divers, la «tendance lourde» est vers le social-libéralisme. En pratique, la social-démocratie n’a plus beaucoup à faire avec la transformation du capitalisme et même pour la défense immédiate des dominés, elle est plus souvent qu’autrement un «moindre mal». Dans certains cas, la social-démocratie peut être une option «par défaut» pour les subalternes devant la montée des forces les plus agressives du capitalisme néolibéral.

Tiers-monde et tiers-mondisme

Dans cette vaste partie du monde qui a été baptisée de tiers-monde dans les années 1950, de vastes projets radicaux ont pris forme autour des mouvements de libération nationale. Ces projets dans leur expression radicale comme en Chine et au Vietnam ont permis de réelles avancées pour les classes populaires tout en érigeant des États orientés autour de la construction d’un capitalisme national. Ces projets ont été émulés dans divers pays d’Afrique ou développés selon des modes plus soft en Inde et ailleurs. Or aujourd’hui, ce projet est en lambeau. Des mouvements de libération comme le FRELIMO (Mozambique) et l’ANC (Afrique du Sud) sont devenus des gestionnaires de l’«ajustement structurel» imposé par les institutions-clés du néolibéralisme comme le FMI. (Il reste ici et là quelques villages d’Astérix comme Cuba). Dans plusieurs cas, ces politiques amènent de terribles régressions au niveau des conditions de vie des dominés, voire la misère et la famine.

Quand les dominés résistent à ces politiques, les dominants à l’échelle interne et externe n’hésitent pas à déclencher des massacres qui prennent de plus en plus la figure hideuse de l’ethnisme et du racisme. Autant de murs dits de séparation sont érigés alors que les dominés récalcitrants sont menacés de tueries et de tortures : appelons cela pour simplifier la «guantamoisation» du monde. L’esquisse de génocide contre les Palestiniens qui se développe à Gaza est probablement dans ce contexte un «laboratoire», un «modèle» que l’impérialisme voudrait voir étendre à d’autres situations troubles.

Entre-temps, le tiers-mondisme qui avait exprimé ce grand mouvement d’émancipation et qui avait pris forme autour du Mouvement des pays non-alignés, notamment, devient une référence lointaine. Par contre, on constate l’apparition d’un «néonationalisme» du sud global, notamment des pays «émergents» à commencer par la Chine et qui aspirent à se développer une niche à l’intérieur du projet néolibéral, quitte à en négocier les termes. Selon les circonstances, ces projets néo nationalistes peuvent concéder certains compromis aux dominés, comme c’est le cas au Brésil par exemple, où la croissance tirée par en haut dégage quelques miettes vers le bas.

Les pays «émergents» (les «BRICS») peuvent-ils continuer leur avancée dans le capitalisme en créant de nouveaux compromis avec les dominés, une sorte de «keynésianisme à rabais» ? Ou sont ils condamnés dans une perpétuelle course vers le bas à mâter leurs classes populaires ?