Le déclin des projets d’émancipation historiques

Mis en ligne le 10 mars 2008

Par Pierre Beaudet

Communisme, social-démocratie, tiers-mondisme

Le monde dans lequel nous vivons prend la forme de deux pro­ces­sus simul­ta­nés, paral­lèles et inter-reliés : celui d’une part de la déstructuration/​restructuration du capi­ta­lisme (le pas­sage du key­né­sia­nisme au néo­li­bé­ra­lisme) ; et celui d’autre part de la confron­ta­tion entre l’impérialisme amé­ri­cain et d’autres puis­sances capi­ta­listes de la « triade » ou « émer­gentes ». Face à ces deux pro­ces­sus, les pro­jets his­to­riques mis de l’avant par les classes popu­laires sont rude­ment bousculées.

Transitions

Les classes subal­ternes sont en ce moment bous­cu­lées par la crise. Des acquis arra­chés par des décen­nies de luttes s’envolent en fumée. Ailleurs, des popu­la­tions sont pré­ci­pi­tées dans la misère. Les outils dont s’étaient dotées les classes popu­laires, les pro­jets éman­ci­pa­teurs qui ont marqué leur his­toire, semblent « épui­sés ». La social-démo­cra­tie dans le nord global est pro­fon­dé­ment divi­sée. Le com­mu­nisme his­to­rique n’en finit pas de finir dans le sillon de l’implosion de l’Union sovié­tique. Le tiers-mon­disme mili­tant qu’à incarné le Mouvement des pays non-ali­gnés est dis­lo­qué pen­dant que les pays qui ont réussi à vaincre l’impérialisme comme la Chine et le Vietnam s’affairent à agran­dir leur place au sein du capi­ta­lisme plutôt qu’à créer une société alter­na­tive. Certes, chaque situa­tion se déve­loppe selon un iti­né­raire spé­ci­fique com­posé à partir des luttes et des rap­ports de forces his­to­ri­que­ment déter­mi­nés. Mais il y a aussi des traits com­muns. Sinon, com­ment expli­quer le déclin et l’éparpillement quasi uni­ver­sel de ces mou­ve­ments qui se vou­laient post-capitalistes ?

Déclin terminal du communisme historique

Les deux grands pro­jets qui ont émergé des luttes pro­lé­ta­riennes de l’Europe du XXe siècle, la social-démo­cra­tie et le com­mu­nisme, sont arri­vés au terme de leurs capa­ci­tés. Ce qui ne veut pas dire que les mou­ve­ments qui ins­crivent dans cette tra­di­tion vont dis­pa­raître rapi­de­ment. Mais leur projet « fon­da­men­tal » qui a modelé leur his­toire et leur impor­tance est par­venu à son point terminal.

Le com­mu­nisme qui a triom­phé en Europe cen­trale et orien­tale a débou­ché au tour­nant du siècle passé sur le « sovié­tisme » qui vou­lait « rat­tra­per » les États capi­ta­listes occi­den­taux par la moder­ni­sa­tion et le déve­lop­pe­ment éco­no­mique. Les « ges­tion­naires » qui ont dirigé ce projet ont peu à peu déve­loppé un capi­ta­lisme « sans bour­geoi­sie » en s’assurant la domi­na­tion sur les classes subal­ternes, par la répres­sion (au début), par l’hégémonie (ensuite). Mais dans les années 1970, ce projet s’est épuisé. Les subal­ternes se sont dis­so­ciés du régime. Les domi­nants ont estimé qu’ils pou­vaient se « ral­lier » au capi­ta­lisme réel­le­ment exis­tant et y trou­ver leur compte.

Parallèlement, l’impérialisme amé­ri­cain a miné le projet en enga­geant contre l’URSS une guerre froide-chaude. Les gou­ver­ne­ments amé­ri­cains se sont achar­nés à sai­gner à blanc l’empire sovié­tique et ils ont réussi dans une large mesure.

Moshe Lewin et d’autres débattent depuis long­temps des causes de cette évo­lu­tion. Le projet com­mu­niste était-il « pré­ma­turé » comme le crai­gnaient à l’époque Lénine et Luxembourg parce que loca­lisé dans les « maillons faibles » du sys­tème capi­ta­liste mon­dial ? Aurait-il pu débou­cher si la révo­lu­tion avait triom­phé en Allemagne (comme l’espérait Trotski) ? Aurait-il pu être « réformé», « démo­cra­tisé » et « moder­nisé » comme l’ont pro­posé les « Eurocommunistes » dans les années 1970 ?

Ce sont des ques­tions que la gauche devra débattre long­temps encore. Aujourd’hui cepen­dant, ce débat appar­tient davan­tage aux his­to­riens qu’aux mili­tants. Ce qui ne veut pas dire, en pas­sant, que tous les partis com­mu­nistes sont irré­mé­dia­ble­ment condam­nés. En Afrique du Sud (SACP), en Inde (CPM) et ailleurs, des partis com­mu­nistes conti­nuent de défendre les classes popu­laires. Mais leur projet dis­tinc­tif est disloqué.

Social-démocratie et social libéralisme

La social-démo­cra­tie, par ailleurs, est éga­le­ment venue des efforts et des luttes de mil­lions de pro­lé­taires euro­péens. Mais contrai­re­ment au com­mu­nisme his­to­rique, la social-démo­cra­tie avait pour but de domp­ter le capi­ta­lisme, et non de le ren­ver­ser. Le projet a connu une expan­sion extra­or­di­naire aux len­de­mains de la deuxième guerre mon­diale lorsque les domi­nants, devant la défaite du fas­cisme et l’irruption des domi­nés par­tout dans le monde, ont éla­boré un plan de sau­ve­tage du capi­ta­lisme qui est deve­nue le key­né­sia­nisme et ce dans le but de faire face à la « menace rouge ».

Un « grand com­pro­mis » s’est alors esquissé entre domi­nants et domi­nés don­nant à la social-démo­cra­tie un for­mi­dable élan. Or depuis l’implosion de l’URSS, la menace s’est (tem­po­rai­re­ment) estom­pée. Le pas­sage au néo­li­bé­ra­lisme exclut cette ges­tion social-démo­crate puisque dans le déba­lan­ce­ment des forces, le « grand com­pro­mis » n’apparaît plus néces­saire. Aussi, les acteurs de la social-démo­cra­tie sont mar­gi­na­li­sés ou forcés à la « recon­ver­sion » vers le social-libéralisme.

Est-ce que ce virage est irré­ver­sible ? La social-démo­cra­tie peut-elle se « réin­ven­ter » ? Le fait est que, à des degrés divers, la « ten­dance lourde » est vers le social-libé­ra­lisme. En pra­tique, la social-démo­cra­tie n’a plus beau­coup à faire avec la trans­for­ma­tion du capi­ta­lisme et même pour la défense immé­diate des domi­nés, elle est plus sou­vent qu’autrement un « moindre mal ». Dans cer­tains cas, la social-démo­cra­tie peut être une option « par défaut » pour les subal­ternes devant la montée des forces les plus agres­sives du capi­ta­lisme néolibéral.

Tiers-monde et tiers-mondisme

Dans cette vaste partie du monde qui a été bap­ti­sée de tiers-monde dans les années 1950, de vastes pro­jets radi­caux ont pris forme autour des mou­ve­ments de libé­ra­tion natio­nale. Ces pro­jets dans leur expres­sion radi­cale comme en Chine et au Vietnam ont permis de réelles avan­cées pour les classes popu­laires tout en éri­geant des États orien­tés autour de la construc­tion d’un capi­ta­lisme natio­nal. Ces pro­jets ont été émulés dans divers pays d’Afrique ou déve­lop­pés selon des modes plus soft en Inde et ailleurs. Or aujourd’hui, ce projet est en lam­beau. Des mou­ve­ments de libé­ra­tion comme le FRELIMO (Mozambique) et l’ANC (Afrique du Sud) sont deve­nus des ges­tion­naires de l’«ajustement struc­tu­rel » imposé par les ins­ti­tu­tions-clés du néo­li­bé­ra­lisme comme le FMI. (Il reste ici et là quelques vil­lages d’Astérix comme Cuba). Dans plu­sieurs cas, ces poli­tiques amènent de ter­ribles régres­sions au niveau des condi­tions de vie des domi­nés, voire la misère et la famine.

Quand les domi­nés résistent à ces poli­tiques, les domi­nants à l’échelle interne et externe n’hésitent pas à déclen­cher des mas­sacres qui prennent de plus en plus la figure hideuse de l’ethnisme et du racisme. Autant de murs dits de sépa­ra­tion sont érigés alors que les domi­nés récal­ci­trants sont mena­cés de tue­ries et de tor­tures : appe­lons cela pour sim­pli­fier la « guan­ta­moi­sa­tion » du monde. L’esquisse de géno­cide contre les Palestiniens qui se déve­loppe à Gaza est pro­ba­ble­ment dans ce contexte un « labo­ra­toire», un « modèle » que l’impérialisme vou­drait voir étendre à d’autres situa­tions troubles.

Entre-temps, le tiers-mon­disme qui avait exprimé ce grand mou­ve­ment d’émancipation et qui avait pris forme autour du Mouvement des pays non-ali­gnés, notam­ment, devient une réfé­rence loin­taine. Par contre, on constate l’apparition d’un « néo­na­tio­na­lisme » du sud global, notam­ment des pays « émer­gents » à com­men­cer par la Chine et qui aspirent à se déve­lop­per une niche à l’intérieur du projet néo­li­bé­ral, quitte à en négo­cier les termes. Selon les cir­cons­tances, ces pro­jets néo natio­na­listes peuvent concé­der cer­tains com­pro­mis aux domi­nés, comme c’est le cas au Brésil par exemple, où la crois­sance tirée par en haut dégage quelques miettes vers le bas.

Les pays « émer­gents » (les « BRICS») peuvent-ils conti­nuer leur avan­cée dans le capi­ta­lisme en créant de nou­veaux com­pro­mis avec les domi­nés, une sorte de « key­né­sia­nisme à rabais » ? Ou sont ils condam­nés dans une per­pé­tuelle course vers le bas à mâter leurs classes populaires ?

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