Netwar 2.0 : Vers une convergence de la rue et du réseau

Par , , Mis en ligne le 24 mars 2012

Il y a un an envi­ron une nou­velle force d’expression de la mul­ti­tude sur le réseau s’est impo­sée à l’attention mon­diale, d’abord dans la bataille Wikileaks et ensuite, à partir de la Tunisie, dans les révo­lu­tions arabes et dans les mou­ve­ments 15M et Occupy.

Après un an clé, dense de menaces et de pro­messes, ces der­nières nées d’un mou­ve­ment mon­dial com­plè­te­ment nou­veau, la gou­ver­nance finan­cière, consciente de la grande menace que l’autocommunication hori­zon­tale des mul­ti­tudes fait peser sur sa domi­na­tion, cherche à reprendre avec force l’attaque contre la liberté sur le réseau.

Arrivent alors la ten­ta­tive, peut-être déjouée, de faire passer le Stop Piracy Online Act (SOPA) et le Protect ip Act (PIPA), puis la fer­me­ture effec­tive de Megaupload aux USA.

Aujourd’hui nous sommes appe­lés à un autre grand combat mon­dial contre ACTA (Anti-Counterfeiting Trade Agreement), traité liber­ti­cide de défense du copy­right et de péna­li­sa­tion de la contre­fa­çon. Préparé en secret par les exé­cu­tifs d’une qua­ran­taine de Pays et sans aucun débat public ou par­le­men­taire, ACTA, dont le rap­por­teur fran­çais, Kader Arif, a tout quitté en cla­quant la porte ( « Je ne par­ti­ci­pe­rai pas à cette mas­ca­rade » a-t-il déclaré ), a été déjà signé par Obama, qui pour­tant s’était refusé à ava­li­ser SOPA. Il ne sera pas adopté en Europe avant d’être éven­tuel­le­ment approuvé par le Parlement Européen. Les mani­fes­ta­tions en Pologne et dans de nom­breux Pays dont la France et les 2,5 mil­lions de signa­tures en désac­cord ont poussé la Commission Européenne à prendre quelques dis­tances. Elle a sol­li­cité l’avis de la Cour euro­péenne de jus­tice pour déter­mi­ner si l’accord était incom­pa­tible, d’une façon ou d’une autre, avec les prin­cipes fon­da­men­taux de l’UE ou avec la pro­tec­tion des droits de l’homme.

Le ren­for­ce­ment du copy­right met en évi­dence un para­doxe : d’un côté ce ren­for­ce­ment est indis­pen­sable au capi­tal pour main­te­nir et aug­men­ter sa posi­tion ren­tière basée sur la cap­ture de du « temps de cer­veau dis­po­nible » et la pro­priété des don­nées, de l’autre il entrave la coopé­ra­tion sociale qui est hau­te­ment pro­duc­tive parce qu’elle n’est pas fondée sur la divi­sion du tra­vail mais construite autour de la valeur pro­duite par la cir­cu­la­tion de flux de désirs, des per­cep­tions, des affects. Cette cir­cu­la­tion, qui excède la capa­cité de cap­ture du capi­tal, pro­duit des nou­velles sédi­men­ta­tions de sens et une immense pro­duc­tion de commun.

Cette contra­dic­tion est au cœur de la bataille interne parmi les deux ailes du capi­ta­lisme : celle des his­to­riques, les incumbentcomme dit Yochai Benkler[1], consti­tuée par les conglo­mé­rats de l’Entertainment, pour lequel le copy­right est vital et celle des Corporates du Web 2.0 appe­lée par Mackenzie Wark[2] “ la classe vec­to­rielle” et qui s’alimente vrai­ment de cette pro­duc­tion com­mune. Il s’ensuit que SOPA et PIPA sont d’un côté défen­dues par les Majors et par les caria­tides des media ver­ti­caux tels Murdoch et compagnie[3] et de l’autre com­bat­tues par Google, Facebook, Ebay, Amazon et même par le converti de der­nière minute : Microsoft… cepen­dant il s’agit de faux cava­liers blancs dont l’objectif n’est pas une pré­su­mée liberté d’expression sur le net mais la construc­tion d’énormes et ren­tables chasses gar­dées, comme jus­te­ment signalé par Infofreeflow [4]. Nous ne pou­vons donc pas être d’accord avec Manuel Castells lorsqu’il dit dans une interview[5] récente que Google est « plus un allié qu’un ennemi » car il est sim­ple­ment « un busi­ness et pas une idéo­lo­gie ». Une contra­dic­tion dans les termes lorsque on parle d’une des pre­mières capi­ta­li­sa­tions mon­diales ; et que dire ensuite de la stra­ti­fi­ca­tion eth­nique pra­ti­quée sur son célèbre campus, Googleplex, où les tra­vailleurs ont un badge de cou­leur dif­fé­rent, de droits d’accès dif­fé­rents et de formes d’interdiction de socialisation ?

De manière plus géné­rale le débat sur Internet après la fer­me­ture du site Megaupload par le FBI, ren­forcé par la déci­sion de Twitter de mettre en place une auto­cen­sure qui fait le jeu des pou­voirs consti­tués, a été carac­té­risé par deux ten­dances : d’une part les enthou­siastes du réseau qui voient en Megaupload un medium impor­tant grâce à ses carac­té­ris­tiques d’horizontalité et de liberté de l’échange d’information, de l’autre ceux qui cri­tiquent un capi­ta­lisme spé­ci­fi­que­ment numé­rique fondé sur la cap­ture et l’exploitation de données.

Le concept « capi­ta­lisme numé­rique » sug­gé­re­rait la sépa­ra­tion entre un capi­ta­lisme en réseau et un autre « maté­riel », où le pre­mier serait carac­té­risé par un conflit dia­lec­tique entre le para­si­tisme et la coopé­ra­tion sociale et le second par un autre conflit entre la figure de l’entrepreneur et celle de l’ouvrier.

Cependant le capi­ta­lisme ne fait pas de dis­tinc­tion entre pro­duc­tion imma­té­rielle et maté­rielle et cela est vrai pour les entre­prises du numé­rique telles que Amazon ou Apple. Le capi­ta­lisme numé­rique n’est pas une sphère en elle-même pour reprendre la cri­tique tra­di­tion­nelle du capi­ta­lisme cog­ni­tif dont la défi­ni­tion exclut la dimen­sion maté­rielle de la pro­duc­tion et de l’exploitation, thèse sou­te­nue par l’article de Wu Ming sur Fétichisme de la mar­chan­dise numé­rique et exploi­ta­tion cachée : les cas Amazon et Apple[6]. Les condi­tions de tra­vail dans les entre­prises numé­riques— des vies rem­plies de stress et de dépres­sions et un nombre alar­mant de sui­cides — indiquent clai­re­ment que ce qui se pro­duit dans les entre­pôts d’Amazon et les usines à smart­phones du chi­nois Foxconn n’est pas de nature dif­fé­rente des impi­toyables dic­tats “up or out” qui poussent à une com­pé­ti­ti­vité au der­nier sang dans les gratte-ciels de La Défense.

Même dans le sec­teur des tech­no­lo­gies numé­riques de l’information et de la com­mu­ni­ca­tion nous assis­tons à des grands inves­tis­se­ments qui vont des immenses, bien que cachées et anti éco­lo­giques, ser­vers farms de Google et en géné­ral du Cloud Computing jusqu’au déploie­ment de nou­veaux réseaux (4G), alors qu’en même temps on uti­lise toutes les pra­tiques pos­sibles de réduc­tion des coûts et de dis­cri­mi­na­tion du tra­vail sala­rié. La mas­sive adop­tion forcée de l’offshore vers l’Inde ou autres pays à bas salaires ou encore la récente loi fran­çaise qui pré­ca­rise et rend expul­sables les jeunes immi­grés à peine sortis des Écoles d’ingénieurs payées à prix élevé en sont une démonstration.

Le capi­ta­lisme numé­rique est aussi for­te­ment impli­qué dans la gou­ver­nance glo­bale du capi­ta­lisme finan­cier. Celui-ci opère dans un conti­nuum de pro­duc­tion et de cir­cu­la­tion qui simul­ta­né­ment inten­si­fie les rythmes d’exploitation et de pro­lé­ta­ri­sa­tion du tra­vail sala­rié et siphonne une large com­po­sante du tra­vail libre pro­duit avec des dis­po­si­tifs (PC, smart­phones et tablettes) sou­vent acquis par des méca­nismes de finan­ce­ment à crédit. Cela force l’utilisation de moyens de paie­ment com­pul­sifs (iTunes, Ebay/​Paypal, Amazon Oneclick) et pousse cer­tains ache­teurs dans la boucle de la dette et de l’exploitation financière.

Sans nier l’existence de l’exploitation de la pro­duc­tion maté­rielle en par­ti­cu­lier dans les usines on veut sou­li­gner que le réseau est l’attracteur qui cata­lyse et réor­ga­nise l’ensemble des confi­gu­ra­tions pro­duc­tives au-delà de toute divi­sion fic­tive entre maté­riel et imma­té­riel, réel et vir­tuel, ou entre media ver­ti­caux et hori­zon­taux. Le réseau en effet n’est pas consti­tué seule­ment par les flux de don­nées, la pro­gram­ma­tion ou le déve­lop­pe­ment et les déploie­ments des logi­ciels mais aussi par les infra­struc­tures, les ser­veurs, les lap­tops, les smart­phones et autres tablettes et par les consé­quences impli­cites à l’envahissement per­va­sif de ces dispositifs.

Dans la mesure où nous n’assistons pas à un clash entre deux capi­ta­lismes, mais à un procès de recon­fi­gu­ra­tion qui s’organise autour de l’hégémonie de la finance, de l’information et de la cir­cu­la­tion, il semble clair que le seul mode pour chan­ger la situa­tion pré­sente passe par l’auto-organisation du tra­vail vivant des mul­ti­tudes sur le ter­ri­toire et dans les réseaux.

ANONYMOUS et OCCUPY

Parmi les exemples d’auto-organisation mul­ti­tu­di­naire en réseau qui ont émergé depuis quelques années l’expérience d’Anonymous nous semble abso­lu­ment cru­ciale. Ce groupe est au centre de la grande réac­tion en réponse à la fer­me­ture de Megaupload et à la mobi­li­sa­tion contre Acta. Sans vou­loir refaire toute son his­toire en quelques lignes Anonymous naît pra­ti­que­ment avec la cam­pagne contre la secte de scien­to­lo­gie et s’affirme ensuite avec celle du sou­tien à Wikileaks qui attaque direc­te­ment les pla­te­formes névral­giques de paie­ment comme Visa, Mastercard, Paypal, cou­pables d’avoir bloqué, de leur propre ini­tia­tive et sans aucune jus­ti­fi­ca­tion juri­dique, les dons au site.

Suit l’OpTunisie en sou­tien à la révolte, et ensuite l’importante opé­ra­tion contre Sony, en réponse à l’arrestation du hacker George Hotz, qui a permis l’accès public au cata­logue de la multinationale.

Il est inté­res­sant de remar­quer com­ment Anonymous et les actions des hackers sur le net inter­viennent de façon tou­jours plus com­plé­men­taire et inté­grée aux mou­ve­ments Occupy et 15M et au même moment en alter­na­tive aux pla­te­formes de com­mu­ni­ca­tion sociale cor­po­ra­tives comme Facebook ou Twitter. Au-delà de l’osmose et des évi­dentes dif­fé­rences de contexte et d’action parmi les grandes ins­tances du mou­ve­ment global, de fortes simi­li­tudes émergent sur les prin­cipes et les moda­li­tés d’organisation.

Le fonc­tion­ne­ment de l’infrastructure tech­nique qui héberge le débat poli­tique d’Anonymous est axé autour de l’Internet Relay Chat (IRC), la pre­mière forme de com­mu­ni­ca­tion ins­tan­ta­née (chat) sur Internet, qui permet le dia­logue simul­tané de groupes entiers de per­sonnes au moyen de chambres de dis­cus­sion appe­lez “canaux”. La topo­lo­gie du réseau IRC, comme sou­li­gné par Dmytri Kleiner[7], pré­serve les prin­cipes de la com­mu­ni­ca­tion parmi les pairs (peer to peer) par rap­port à l’actuelle confi­gu­ra­tion de type client/​serveur des pla­te­formes de social net­wor­king basées sur le web.

Les Anonymous ont créé et uti­lisent des mul­tiples canaux auto­nomes comme lieux de débats poli­tiques et pour d’autres acti­vi­tés à fond plus humo­ris­tique et potache (lulz) ou consa­crées aux dis­cus­sions sur le social. Les canaux de débat ont une fonc­tion sem­blable à celle des assem­blées du mou­ve­ment Occupy et 15M et dans les deux cas la coor­di­na­tion de ces ins­tances de dis­cus­sion est lâche et non-hiérarchique.

Comme évoqué dans un récent article[8] il existe un code éthique de fonc­tion­ne­ment d’Anonymous selon lequel le lea­der­ship ou la célé­brité ne sont pas, dans aucun cas, une fin en soi. Anonymous offre ce que Mike Wesch[9] défi­nit comme “une cri­tique viru­lente du culte post­mo­derne de la célé­brité, de l’individualisme et du concept d’identité…” . Ceci s’exprime en pre­mier lieu dans le refus d’identification forcée avec son nom et prénom, ce qui habi­tuel­le­ment défi­nit le modèle poli­tique-éco­no­mique de pla­te­formes comme Facebook. L’anonymat dans ce cas permet d’exercer, dans l’environnement élec­tro­nique, le même contrôle que celui qu’ont adopté les assem­blées du 15M pour éviter un com­por­te­ment ego­cen­trique ainsi que pour une obs­ti­née et scru­pu­leuse recherche du consensus.

Les canaux IRC qui consti­tuent les dif­fé­rentes fac­tions d’Anonymous sont ouverts au public mais ils demandent un mini­mum de com­pé­tences tech­niques et de connais­sances de l’environnement pour y accé­der ou en deve­nir des admi­nis­tra­teurs (ops). Les « ops » ont la charge de main­te­nir l’ordre et donc la pos­si­bi­lité d’exclure des per­sonnes qui trans­gressent les règles cultu­relles et les règle­ments en vigueur : sur le canal Anonops par exemple il est défendu faire l’apologie de la vio­lence ou de s’en prendre aux media. Les « ops » peuvent par­ti­ci­per au débat mais ils ne déter­minent pas les plans d’action ou les opé­ra­tions des Anonymous.

Comme dans le mou­ve­ment des Indignados, chez les Anonymous ce sont aussi les per­sonnes qui s’investissent le plus dans le tra­vail qui détiennent une auto­rité natu­relle ; cepen­dant cela ne leur permet pas d’exercer une influence par­ti­cu­lière. Les règles sont plus strictes pour ce qui concerne les rela­tions vers l’extérieur : un Anon qui ne se serait pas impli­qué dans les actions directes, de type Déni de Service (Ddos[10] ), et qui se per­met­trait d’en parler avec un jour­na­liste risque l’expulsion. Chez les Indignés tous peuvent s’exprimer sur le mou­ve­ment à titre per­son­nel dans les mass media ver­ti­caux mais per­sonne ne peut s’en servir pour s’ériger comme repré­sen­tant ou porte-parole.

À partir de cette conver­gence réelle on peut pré­su­mer qu’à l’avenir les bar­rières tech­niques qui séparent ces ins­tances du mou­ve­ment vont se dis­soudre ; aujourd’hui nous por­tons sur nous des dis­po­si­tifs connec­tés tou­jours plus puis­sant, qui per­mettent à nos corps et à nos esprits d’interagir par le moyen de nos sens avec les réseaux. Nos vies (le grec bios) sont main­te­nant plus socia­le­ment inté­grées, de manière plus intense et conti­nue, via l’internet mobile, via de mul­tiples réseaux et des mil­lions d’applications : un nou­veau para­digme que nous avons défini comme bio-hypermédia[11].

Nous avons le sen­ti­ment que le bio-hyper­mé­dia sera un medium clé et qu’il per­met­tra d’intégrer encore plus signi­fi­ca­ti­ve­ment aussi bien les mou­ve­ments de la rueque ceux qui se mani­festent en réseau.

Giorgio Griziotti
Dario Lovaglio
Tiziana Terranova

Traduit par Giorgio Griziotti


NOTES

  1. http://​fr​.wiki​pe​dia​.org/​w​i​k​i​/​Y​o​c​h​a​i​_​B​e​nkler
  2. http://​fr​.wiki​pe​dia​.org/​w​i​k​i​/​K​e​n​n​e​t​h​_​M​c​K​e​n​z​i​e​_Wark
  3. http://​savoirs​com​muns​.org/​t​a​g​/​m​u​r​doch/
  4. http://​www​.rue89​.com/​2​0​1​1​/​1​1​/​1​0​/​b​e​r​l​u​s​c​o​n​i​-​e​t​-​m​u​r​d​o​c​h​-​d​a​n​s​-​l​e​-​m​e​m​e​-​v​i​e​u​x​-​b​a​t​e​a​u​-​q​u​i​-​c​o​u​l​e​-​2​26419
  5. http://www.infoaut.org/index.php/blog/clip­board/item/3735-bat­tonoinriti­ratalelobbydelcopy­rightnetwarultimoatto
  6. http://www.demo­cra­ziakm­zero.org/2012/01/27/autocomu­ni­ca­zionedimassa/
  7. http://www.wuming­foun­da­tion.com/giap/?p=5241
  8. http://www.networkcultures.org/_uploads/%233notebook_telekommunist.pdf
  9. http://media­com­mons.futu­reof­the­book.org/tne/pieces/ano­ny­mouslulzcol­lec­tiveaction
  10. http://​en​.wiki​pe​dia​.org/​w​i​k​i​/​M​i​c​h​a​e​l​_​Wesch
  11. http://fr.wikipedia.org/wiki/Attaque_par_d%C3%A9ni_de_service
  12. http://​savoirs​com​muns​.org/​r​e​s​e​a​u​x​-​e​t​-​b​i​o​-​h​y​p​e​r​m​edia/

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