Négos front commun

Mis en ligne le 10 septembre 2014

Au prin­temps der­nier, un docu­ment de consul­ta­tion1  sur nos demandes était offi­ciel­le­ment lancé par le Front commun syn­di­cal 2015. Celui-ci réunit la Confédération des syn­di­cats natio­naux (CSN), la Fédération des tra­vailleurs du Québec (FTQ), la Centrale des syn­di­cats du Québec (CSQ), l’Alliance du per­son­nel pro­fes­sion­nel et tech­nique de la santé (APTS) et le Syndicat de la fonc­tion publique du Québec (SFPQ).

Analyse de l’exécutif du SPECA des demandes sou­mises à la consul­ta­tion

D’entrée de jeu, il faut saluer cet exer­cice de consul­ta­tion par lequel chaque syn­di­cat est invité à se pro­non­cer sur nos demandes tout en dis­po­sant de plu­sieurs mois pour le faire. Il reste à espé­rer que ce pro­ces­sus mènera vrai­ment à des ajus­te­ments et à des amen­de­ments et que cette mise à contri­bu­tion de la base sera aussi valo­ri­sée au fur et à mesure que les négo­cia­tions avan­ce­ront.

On doit aussi sou­li­gner plu­sieurs élé­ments inté­res­sants dans l’analyse pré­sen­tée par le Front commun. Les effets de l’ouverture au privé, de la sous-trai­tance et des par­te­na­riats public-privé sont bien mis en évi­dence. De plus, la pro­li­fé­ra­tion de méca­nismes de contrôle minant notre auto­no­mie pro­fes­sion­nelle fait, à juste titre, partie de l’argumentaire et des demandes sou­mises à la consul­ta­tion. Au col­lé­gial, nous avons déjà à lutter contre les méca­nismes « d’assurance qua­lité » et nous pou­vons consta­ter loca­le­ment l’augmentation du nombre de cadres, d’un côté, et le res­ser­re­ment des bud­gets, de l’autre. Hélas, dans l’ensemble, le docu­ment com­porte éga­le­ment des lacunes impor­tantes.

Des argu­ments qui concèdent davan­tage qu’ils ne remettent en cause

L’inefficacité du néo­li­bé­ra­lisme et des mesures d’austéritén’est plus à démon­trer : trente ans de vaches maigres, à attendre que les cré­dits d’impôt aux entre­prises et aux plus riches se tra­duisent en de meilleures condi­tions de vie pour les classes moyenne et popu­laire, trente ans à nous faire dire que nous vivons au-dessus de nos moyens et à voir nos acquis sociaux et démo­cra­tiques s’éroder… Or, à la lec­ture du docu­ment, on constate que les argu­ments ne s’attaquent géné­ra­le­ment pas à la logique éco­no­mique néo­li­bé­rale. On appelle plutôt à de meilleures condi­tions sala­riales et de tra­vail sur la base de la « pénu­rie et [de la] rareté de main-d’œuvre » (p. 5), des « coûts de l’absentéisme » (p. 6) et de notre « contri­bu­tion, en tant que consom­ma­trices et consom­ma­teurs, à la relance éco­no­mique » (p. 7). De même, lorsqu’on appelle à un redres­se­ment sup­plé­men­taire de nos salaires si le pro­duit inté­rieur brut (PIB) dépasse 1 % (p. 12), on invite nos membres à espé­rer la plus grande crois­sance éco­no­mique pos­sible, quitte à ce que celle-ci se fasse par l’inversement d’un pipe­line, par la défo­res­ta­tion, voire même par une plus grande pré­sence mili­taire cana­dienne à l’étranger…

Autrement dit, il semble qu’on tente de se sou­mettre au cadre éco­no­mique domi­nant pour le tour­ner à notre avan­tage, pro­ba­ble­ment en se disant qu’il est plus facile de convaincre « l’opinion publique » – si une telle chose existe vrai­ment… – en ne sor­tant pas trop du cadre. Un des res­pon­sables du Comité de coor­di­na­tion des sec­teurs publics et para­pu­blics (CCSPP) de la CSN a d’ailleurs affirmé dans un regrou­pe­ment cégep que l’objectif était de rejoindre « les plus gênés » de nos membres. Bâtir un rap­port de force en étant timides ? Voilà une stra­té­gie très étrange.

Nous croyons au contraire que des négo­cia­tions com­ba­tives doivent d’abord et avant tout sti­mu­ler notre ima­gi­na­tion poli­tique et ouvrir le domaine des pos­sibles. « Le pro­grès n’est que l’accomplissement des uto­pies », disait Oscar Wilde. C’est en sor­tant du cadre qu’on peut faire des gains. Des mobi­li­sa­tions mas­sives seront pos­sibles si elles se font en défense d’une vision des ser­vices publics, sou­te­nue par des valeurs d’égalité et de démo­cra­tie. Pourquoi sommes-nous fiers de tra­vailler dans les ser­vices publics ? Parce que nous par­ti­ci­pons à la réa­li­sa­tion de droits fon­da­men­taux tels que le droit à l’éducation et le droit à la santé. Parce que nos milieux de tra­vail contri­buent au quo­ti­dien à une plus grande jus­tice sociale. Parce que des ser­vices publics peuvent être contrô­lés démo­cra­ti­que­ment par la popu­la­tion, non seule­ment afin d’éviter la cor­rup­tion et le gas­pillage, mais aussi afin de déci­der col­lec­ti­ve­ment de leur orien­ta­tion sur la base d’autres cri­tères que ceux rele­vant de l’entreprise privée. C’est aussi et sur­tout pour cela que nos condi­tions de tra­vail doivent être amé­lio­rées : pour per­mettre à nos ser­vices publics d’atteindre un stan­dard de qua­lité digne d’une société juste et démo­cra­tique.

Faire de la lutte à la pré­ca­rité une véri­table prio­rité

Dans le docu­ment de pré­sen­ta­tion, on affirme vou­loir « exiger du gou­ver­ne­ment des mesures concrètes pour inver­ser le pro­ces­sus de pré­ca­ri­sa­tion des emplois » (p. 7). Mais qu’est ce que cela signi­fie exac­te­ment ? Difficile à dire. Alors que les demandes sala­riales sont chif­frées pré­ci­sé­ment, celle sur la pré­ca­rité (« l’introduction de clauses de conven­tion col­lec­tive », p. 12) reste plutôt vague. Il faut nous assu­rer de faire de réelles avan­cées dans ce sec­teur. Le gou­ver­ne­ment annonce déjà que sa marge de manœuvre finan­cière est inexis­tante et parle de gel des embauches. Selon Philippe Hurteau, cher­cheur à l’IRIS, cela pour­rait se tra­duire par la sub­sti­tu­tion d’emplois régu­liers par des emplois pré­caires, lors de départs à la retraite.

Il est pour­tant impé­ra­tif de faire des gains per­met­tant de garan­tir une sécu­rité d’emploi à nos col­lègues arri­vés plus récem­ment. Cela aussi peut être attrayant pour les tra­vailleurs et tra­vailleuses, d’autant plus que la pré­ca­rité et la flexi­bi­lité sont des réa­li­tés de plus en plus répan­dues dans l’ensemble du monde du tra­vail. Si le sec­teur public peut ins­pi­rer le sec­teur privé, c’est bien là… Une forte sécu­rité d’emploi pro­tège des aléas de l’économie, des inévi­tables varia­tions dans la demande des ser­vices. Elle permet de fonder une famille sans trop d’inquiétude, de mener des pro­jets à plus long terme, de bâtir une car­rière. Elle répond aux aspi­ra­tions des forces vives des mou­ve­ments per­cu­tants des der­nières années : qui a lancé les Indignés en Espagne, Occupy aux États-Unis, la grève étu­diante au Québec ? De manière géné­rale, des diplô­més sans emploi stable, qui craignent d’être une géné­ra­tion sacri­fiée, des lais­sés pour compte. Notre demande prin­ci­pale doit les inter­pel­ler direc­te­ment et for­te­ment.

De la même manière, la demande en matière de conci­lia­tion famille-tra­vail-études doit être plus concrète. Telle qu’elle est for­mu­lée, rien n’indique qu’elle nous per­met­trait d’obtenir davan­tage que ce que nous avons déjà, soit une annexe à notre conven­tion col­lec­tive qui invite les par­ties sec­to­rielles, régio­nales ou locales à sou­te­nir des mesures de conci­lia­tion, de même qu’une clause qui sug­gère l’aménagement de l’horaire (mais seule­ment lorsque les res­sources dis­po­nibles et l’organisation de l’enseignement le per­mettent). Il s’agit pour­tant d’une pré­oc­cu­pa­tion crois­sante pour nos membres, que ceux-ci soient jeunes parents ou proches aidants.

Une dénon­cia­tion de l’austérité… absente de nos reven­di­ca­tions

Observons à nou­veau les argu­ments mis de l’avant par la CSN et le Front commun pour défendre l’importance des ser­vices publics. Jusqu’à pré­sent, ceux-ci relèvent de l’économie ortho­doxe (com­pé­ti­ti­vité des salaires, par exemple), ou alors de l’humanitaire : c’est ainsi que la cam­pagne Merci à vous de la CSN met d’abord l’accent sur notre dévoue­ment, notre patience, notre com­pas­sion… À l’exécutif du SPECA, nous croyons qu’une mobi­li­sa­tion large peut être obte­nue par une défense des ser­vices publics sur le ter­rain poli­tique. Nous ne pour­rons obte­nir de gains sans nous atta­quer direc­te­ment au dis­cours de l’austérité ; pour cela, il nous faut nous coa­li­ser avec le plus grand nombre de mou­ve­ments pos­sibles.

Dans le texte de pré­sen­ta­tion de nos demandes, on men­tionne bien le « choix poli­tique des gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs […] de se priver de reve­nus » et on dénonce le fait de « pri­vi­lé­gier la taxa­tion à la consom­ma­tion et la tari­fi­ca­tion » (p. 6) plutôt que l’impôt pro­gres­sif. Mais cela ne se tra­duit nulle part dans les demandes sou­mises à la consul­ta­tion. Pourtant, une demande axée sur la recherche de nou­veaux reve­nus (par la res­tau­ra­tion de la taxe sur le capi­tal, par une plus forte impo­si­tion des très hauts reve­nus, ou par d’autres mesures telles que celles déve­lop­pées par la Coalition contre la tari­fi­ca­tion et la pri­va­ti­sa­tion des ser­vices publics dans sa cam­pagne 10 mil­liards de solu­tions) per­met­trait de décons­truire très concrè­te­ment les argu­ments sur la néces­sité de se serrer la cein­ture. Elle ouvri­rait aussi la porte à la construc­tion d’alliances plus larges avec des mou­ve­ments qui défendent des inté­rêts sem­blables aux nôtres. En effet, si le Front commun, qui repré­sente plus de 400 000 tra­vailleurs, n’émet aucune demande concrète à ce sujet, qui le fera ? Le rôle des syn­di­cats n’est-il pas aussi de porter ces reven­di­ca­tions qui béné­fi­cie­raient à tous ?

Où seront les citoyens lors de nos négo­cia­tions ? Laisserons-nous l’État et les grands médias les défi­nir comme des contri­buables que l’on saigne à blanc pour répondre à nos demandes ou ferons-nous le choix de les inter­pel­ler comme par­te­naires dans notre lutte ? Allons-nous, comme le sug­gère le docu­ment du Front commun, « ral­lier » la popu­la­tion « à notre cause » (comme si ce n’était pas aussi la leur…) ou tra­vaille­rons-nous à élar­gir cette négo­cia­tion à une lutte plus glo­bale contre l’austérité et pour des ser­vices publics acces­sibles à tous et à toutes ? Pour cela, il nous faut ouvrir des dis­cus­sions le plus tôt pos­sible avec ce que le Québec compte d’organisations pro­gres­sistes, afin de réflé­chir à des manières d’articuler des reven­di­ca­tions syn­di­cales et sociales. La Coalition contre la tari­fi­ca­tion et la pri­va­ti­sa­tion des ser­vices publics et le mou­ve­ment étu­diant ont déjà fait du tra­vail exem­plaire à cet égard : c’est au tour du Front commun de faire sa contri­bu­tion en ce sens.

Au-delà du défai­tisme : contrer le recours aux lois spé­ciales

La fin du texte de réflexion du Front commun sou­ligne que « cer­tains, par­fois amers des der­nières rondes de négo­cia­tion, risquent de nous rap­pe­ler que peu importe l’ampleur de nos actions, le résul­tat risque d’être déce­vant face à un employeur légis­la­teur. Nous aurons à com­battre cette forme de défai­tisme » (p. 8). Mais d’où vient ce défai­tisme ?

Une telle ques­tion est com­plexe et les réponses sont mul­tiples ; notre époque, dans son ensemble, n’est pas rose. Néanmoins, dans le cas du mou­ve­ment syn­di­cal, un phé­no­mène est par­ti­cu­liè­re­ment démo­bi­li­sa­teur : le recours aux lois spé­ciales. En 2005, les négo­cia­tions se sont ter­mi­nées par un décret éta­blis­sant de force nos condi­tions de tra­vail. Plusieurs membres ayant vécu cette période se demandent donc, à juste titre : « À quoi bon se mobi­li­ser si tout se ter­mine par un décret ? »

Nous croyons qu’une réflexion sérieuse sur cet obs­tacle de taille est de mise depuis long­temps. Tout le mou­ve­ment syn­di­cal est confronté à une judi­cia­ri­sa­tion crois­sante. Ce que nous pou­vons et ne pou­vons pas faire est de plus en plus enca­dré par des juges et des avo­cats. Rendons-nous à l’évidence : notre droit de grève est pra­ti­que­ment inexis­tant. Il nous faut désor­mais nous battre pour amé­lio­rer les condi­tions dans les­quelles nous exer­çons nos droits syn­di­caux, et cette bataille ne peut pas être seule­ment juri­dique.

La grève étu­diante de 2012 est ici riche en ensei­gne­ments. Lors du Printemps érable, les étu­diants en grève et la popu­la­tion en géné­ral ont été confron­tés à une loi spé­ciale, d’une ampleur sans pré­cé­dent, qui restrei­gnait le droit de mani­fes­ter sans iti­né­raire préa­la­ble­ment annoncé aux auto­ri­tés. Bien que des démarches juri­diques aient été rapi­de­ment ini­tiées, c’est une résis­tance poli­tique – le mou­ve­ment des cas­se­roles – qui a su affai­blir cette loi et sa légi­ti­mité. On a pu consta­ter qu’une loi spé­ciale n’était pas un Act of God et, qu’au contraire, elle pou­vait nuire au gou­ver­ne­ment qui l’avait fait adop­ter. À ce moment, le mou­ve­ment syn­di­cal a montré qu’il accu­sait un retard face à la partie mobi­li­sée de la popu­la­tion : alors que la mani­fes­ta­tion du 22 mai 2012 se trans­for­mait en la plus grande opé­ra­tion de déso­béis­sance civile de l’histoire du pays, les cen­trales syn­di­cales enjoi­gnaient en vain les mani­fes­tants à suivre le trajet dévoilé aux auto­ri­tés.

Le Front commun doit s’inspirer de ces évé­ne­ments et réflé­chir dès main­te­nant aux manières de faire monter le coût poli­tique du recours à une loi spé­ciale. Pour se mobi­li­ser, les membres doivent sentir qu’il est pos­sible d’agir pour pré­ve­nir l’adoption de ces lois et pour y résis­ter acti­ve­ment adve­nant une adop­tion. Pour cela, ils doivent savoir dès le départ ce que leur cen­trale entend faire adve­nant une loi spé­ciale, au-delà des com­mu­ni­qués de presse de cir­cons­tance dénon­çant un décret « inique » et « odieux ».

Le Front commun nous invite à com­battre le défai­tisme « en rap­pe­lant que l’histoire du mou­ve­ment syn­di­cal est mar­quée de grandes vic­toires ». À notre tour de rap­pe­ler à nos repré­sen­tants syn­di­caux que les plus grandes vic­toires ont presque tou­jours été obte­nues en défiant la loi en vigueur. Rappelons-le à nou­veau : on ne fera pas de gains en étant timides.

SPECA-Hebdo, vol. 35, n° 01

1 CSN, FTQ, SISP, Front commun 2015 / Assurer la péren­nité de nos ser­vices publics http://​seeclg​.files​.word​press​.com/​2​0​1​3​/​0​9​/​c​o​n​s​u​l​t​a​t​i​o​n​f​r​o​n​t​c​o​m​m​u​n.pdf

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