Visas refusés

Mon ami Refaat ne viendra pas au Forum

FSM de Montréal

Par Mis en ligne le 07 août 2016

Refaat_SabbahC’était à la fin des années 1980. L’Intifada, le sou­lè­ve­ment pales­ti­nien non armé, bat­tait son plein. Les jeunes affluaient par mil­liers dans les rues pour affron­ter les sol­dats de l’occupation qui avaient reçu l’ordre de « casser des bras », selon l’expression du pre­mier ministre israé­lien de l’époque. Dans les vil­lages, les quar­tiers, par­tout, la popu­la­tion pales­ti­nienne, de tous les âges, met­tait en place une sorte d’administration paral­lèle.

Refaat Sabbah venait de Burkin, un petit vil­lage du nord de la Cisjordanie occu­pée, alors en rébel­lion ouverte contre l’occupation. Pendant de longs mois, Refaat avait été détenu, sans procès ni accu­sa­tion (la « déten­tion admi­nis­tra­tive »). Finalement, lorsque je l’ai connu, il venait de ter­mi­ner ses études et de com­men­cer à exer­cer sa pro­fes­sion d’enseignant à Ramallah.

Être ensei­gnant en Palestine, c’est un hon­neur, un défi et une mis­sion. Dans les écoles sur­peu­plées, les jeunes sont sur­vol­tés. En même temps, l’éducation est le bien le plus pré­cieux où enfants, ensei­gnants et parents s’acharnent, sou­vent dans des condi­tions très dif­fi­ciles, à faire fonc­tion­ner les écoles. Refaat com­pre­nait qu’il fal­lait non seule­ment gérer ce chaos per­ma­nent, mais aussi remettre en ques­tion les manières de faire et un cer­tain auto­ri­ta­risme hérité des admi­nis­tra­tions pré­co­lo­niales. C’est ainsi que Paulo Freire s’est infil­tré en Palestine grâce au tra­vail du col­lec­tif mis en place par Refaat, le Teacher Creativity Center (TCC). C’était un combat acharné à la fois contre les méca­nismes de l’occupation et contre une partie de la société et du lea­der­ship pales­ti­nien conser­va­teur.

Pendant plu­sieurs années, Refaat est venu plu­sieurs fois à Montréal, Ottawa et Toronto, pour déve­lop­per une intense rela­tion de soli­da­rité. Au tour­nant du mil­lé­naire, à l’invitation du groupe Alternatives où j’œuvrais à l’époque, il avait par­ti­cipé au deuxième Forum social mon­dial, à Porto Alegre au Brésil. Pour lui, ce Forum avait été un éblouis­se­ment, mené par l’enthousiasme et l’imagination des dizaines de mil­liers d’altermondialistes du monde entier, y com­pris du Québec. Plus tard en 2010, Refaat et ses cama­rades convo­quaient dans les ter­ri­toires occu­pés le Forum social mon­dial sur l’éducation où se sont regrou­pés plu­sieurs mil­liers de par­ti­ci­pants pour dis­cu­ter édu­ca­tion, démo­cra­tie, droits des femmes et des enfants, paix et jus­tice.

Pour Refaat, la lutte pour la mise en place d’un État pales­ti­nien indé­pen­dant, une cause juste et légi­time de tout un peuple, ne peut trou­ver son sens sans une lutte paral­lèle pour chan­ger la société et briser les hié­rar­chies qui bloquent l’avancement des jeunes, des femmes, des couches popu­laires en géné­ral. Par ailleurs, cette lutte doit être menée par le peuple, par ses orga­ni­sa­tions popu­laires, et, autant que faire se peut, de manière non vio­lente, ce qui est très dif­fi­cile devant le dis­po­si­tif extrê­me­ment agres­sif de l’occupation. À Tunis en 2013 et en 2015, Refaat et de nom­breux Palestiniens sont venus en force au Forum social mon­dial. Plusieurs Tunisiens disaient aux Palestiniens, « c’est votre Intifada qui nous a ins­pi­rés ». Du côté pales­ti­nien, ce prin­temps arabe de même que d’autres grands mou­ve­ments comme les Indignés et les Occupy lais­saient entre­voir un nouvel élan vers l’émancipation.

Aujourd’hui, l’heure est sombre en Palestine. Avec l’appui indé­fec­tible des États-Unis et de ses alliés-subal­ternes comme le Canada, l’État israé­lien accé­lère l’occupation et mul­ti­plie les exac­tions com­mises tous les jours par les sol­dats et les colons de l’occupation. Le reflux du prin­temps arabe est un fac­teur sup­plé­men­taire créant actuel­le­ment une situa­tion où beau­coup de Palestiniens ont l’impression de suf­fo­quer. Mais que faire sinon conti­nuer ? En Palestine, on appelle cela le « sumud », qui pour­rait se tra­duire par « tenir bon ».

Refaat comme plu­sieurs Palestiniens des ter­ri­toires occu­pés était bien content de venir à Montréal pour le FSM. Ils vou­laient nous expli­quer là où ils en sont et éga­le­ment relan­cer les appels à des actions inter­na­tio­nales, dont la cam­pagne de BDS pour exer­cer des pres­sions éco­no­miques sur l’État israé­lien. Cette cam­pagne qui pro­gresse fait peur aux res­pon­sables de l’occupation et aussi à ceux qui conti­nuent de les appuyer sans égard au droit inter­na­tio­nal et à l’éthique.

Récemment, Refaat a eu une grande sur­prise quand sa demande de visa a été refu­sée. Il était un visi­teur connu auprès des ser­vices consu­laires cana­diens. On savait bien qui il était, en tant que démo­crate, défen­seur de la paix, et adver­saire expli­cite de la vio­lence. Et pour­tant un bureau­crate ano­nyme lui a signi­fié un refus. Une déci­sion autant plus obs­cu­ran­tiste du fait que sa par­ti­ci­pa­tion au FSM était appuyée par des syn­di­cats qué­bé­cois et d’autres asso­cia­tions qui avaient décidé d’assumer ses frais.

Comment expli­quer ce refus scan­da­leux ? Il y a pro­ba­ble­ment des moti­va­tions croi­sées.

Durant l’administration de Stephen Harper, les res­tric­tions contre les popu­la­tions du tiers-monde qui veulent voya­ger au Canada ont été ren­for­cées. Des ensei­gnants, des étu­diants, des pro­fes­sion­nels invi­tés dans des col­loques savants, se voient régu­liè­re­ment fermer la porte au nez. Cette pos­ture de la « for­te­resse assié­gée » qu’on retrouve avec Donald Trump et l’extrême droite euro­péenne fait des Palestiniens, Congolais, Marocains, Népalais et autres « bar­bares » des per­sonnes à risques qu’il faut refou­ler.

Il y a sans doute une autre raison. Plusieurs dizaines de Palestiniens ne peuvent plus obte­nir de visa. Mustafa Barghouti, membre élu du conseil légis­la­tif pales­ti­nien, a lui aussi ren­con­tré un mur. Il était venu une bonne ving­taine de fois au Canada et main­te­nant, il ne pourra pas être au Forum par­le­men­taire mon­dial convo­qué en marge du FSM. Lui non plus n’a pu sur­mon­ter la bar­rière bureau­cra­tique, qui requiert des infor­ma­tions sou­vent impos­sibles à com­pi­ler, et qui coûte éga­le­ment très cher. Il est dif­fi­cile de penser qu’il n’y a pas quelque chose de poli­tique dans ce refus soi-disant tech­nique.

Depuis son élec­tion, le gou­ver­ne­ment de Justin Trudeau s’inscrit glo­ba­le­ment en conti­nuité avec Harper concer­nant la poli­tique exté­rieure et la ges­tion des fron­tières. Sa décla­ra­tion pré­élec­to­rale à l’effet que le Canada vou­lait être « de retour » dans le monde sonne creux. Il se pour­rait que tout cela abou­tisse à une autre humi­lia­tion au moment où le Canada cherche à réin­té­grer le Conseil de sécu­rité de l’ONU dont il avait été expulsé en 2010. Pour le moment en tout cas, l’État cana­dien (et non pas la popu­la­tion) est perçu comme une puis­sance hos­tile par de nom­breux peuples dans le monde.

En atten­dant, Refaat conti­nue et Refaat est avec nous malgré tout. Il inter­vien­dra au FSM, via le cybe­res­pace, dans les débats orga­ni­sés par la FNEEQ et d’autres syn­di­cats et asso­cia­tions qué­bé­coises du domaine de l’éducation.

« Sumud »…

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