Contribution dans le cadre de l'université d'été des NCS

Mobilisation des réseaux ou mobilisation des citoyens ?

Par Mis en ligne le 13 septembre 2011

Dans notre contexte actuel d’un néo-libé­ra­lisme triom­phant, de son prin­ci­pal pro­mo­teur au gou­ver­ne­ment cana­dien et d’un gou­ver­ne­ment pro­vin­cial cor­rompu et prêt à toutes les magouilles pour vendre le Québec et l’appareil d’État au plus offrant, cela nous oblige au constat qu’on ne peut comp­ter sur le NPD au Canada, ni sur Québec soli­daire et encore moins sur le PQ au Québec pour s’opposer à l’offensive néo-libé­rale qui nous accable. Face à ces gou­ver­ne­ments majo­ri­taires et déter­mi­nés à impo­ser leur joug sur les classes popu­laires, ils ne dis­posent tout sim­ple­ment pas d’un rap­port de force poli­tique assez effi­cace.

Aussi, actuel­le­ment, seule la mobi­li­sa­tion popu­laire se révèle plus que jamais déter­mi­nante pour faire contre­poids à pareils rou­leaux com­pres­seurs qui grugent nos acquis sociaux des cin­quante der­nières années et appau­vrissent de plus en plus la grande majo­rité du peuple.

S’opposant aux poli­tiques des gou­ver­ne­ments en place, les mou­ve­ments popu­laires sont ainsi amenés à s’occuper de plus en plus de poli­tique. À cet égard, ceux-ci ont cepen­dant une longue feuille de route. En effet, nos reven­di­ca­tions sociales et éco­no­miques nous ont tou­jours amenés à confron­ter les poli­tiques gou­ver­ne­men­tales, voire même à lier nos approches sec­to­rielles à l’ensemble des enjeux sociaux et ainsi à faire car­ré­ment de la politique.

Dès lors que nous nous situons sur ce ter­rain, il faut tenir compte des règles incon­tour­nables qui le régissent. Et ce, d’autant plus que, à cer­tains égards, nous avons pris du retard pour contrer le plan néo-libé­ral en cours et que nous avons même subit plu­sieurs reculs qui ont rendu nos adver­saires de plus en plus arro­gants et sûrs de leur victoire.

Aussi, la 1ère ques­tion qui se pose pour gagner nos luttes poli­tiques est celui du rap­port de force. On y arrive la plu­part du temps en gagnant la bataille de l’opinion publique. Mais face à l’imposante machine gou­ver­ne­men­tale et au dis­cours de la pensée unique qui domine les médias, il ne suffit pas en la matière d’avoir de bons argu­ments. Il faut aussi pou­voir comp­ter sur un nombre signi­fi­ca­tifs de citoyens qui soient de notre bord. Traduction en lan­gage poli­ti­cien : pour faire recu­ler les gou­ver­ne­ments, il faut mobi­li­ser un nombre impor­tant de citoyens.

À cet égard, les luttes popu­laires du Surois, du Mont-Orford et, dans une cer­taine mesure, du Gaz de schiste, sont exem­plaires. Cependant, celles-ci demeurent réac­tives et spon­ta­nées. Elles ne sont pas le fait de réseaux orga­ni­sés, mais de citoyens agres­sés dans leur envi­ron­ne­ment et qui résistent à l’envahisseur. De plus, dans leur ensemble, bien qu’elles remettent en cause des choix gou­ver­ne­men­taux pour­tant révé­la­teurs du sys­tème poli­tique qui les engendrent, elles ne mobi­lisent pas sou­vent leur monde sur cette réa­lité pour­tant déter­mi­nante pour bien com­prendre la force de l’adversaire et les actions à poser pour lui résis­ter. Bref, bien qu’elles consti­tuent une révolte légi­time que nous devons sou­te­nir, ces luttes spon­ta­nées ne capi­ta­lisent pas sur cette mobi­li­sa­tion popu­laire pour déve­lop­per une conscience glo­bale de la source du pro­blème qu’elles confrontent et, en ce sens, elles ne construisent pas un rap­port de force durable.

Ce pro­blème m’amène à poser une 2e ques­tion cru­ciale pour le succès de notre démarche : com­ment déve­lop­per à chaque lutte un rap­port de force qui croit de plus en plus en notre faveur. À cette ques­tion, les luttes vic­to­rieuses des mou­ve­ments popu­laires orga­ni­sés nous apportent elles aussi des réponses.

Les vic­toires du mou­ve­ment des femmes et son ren­for­ce­ment au cours des ans, par delà ses contra­dic­tions internes, ont tou­jours reposé sur trois condi­tions déterminantes :

  • une ana­lyse des enjeux qui inter­pelle le modèle social et les poli­tiques qui en résultent,
  • une approche qui dépasse les seules luttes défen­sives pour ins­crire celles-ci dans une approche plus offen­sive qui offre une pers­pec­tive poli­tique de chan­ge­ment profond,
  • une base citoyenne qui se recon­nait dans cette ana­lyse et qui est prête à se mobi­li­ser pour la faire valoir.

La Marche des femmes Du pain et des roses en est un exemple écla­tant qui a marqué l’histoire mili­tante du Québec.

Les vic­toires et la per­sis­tance du mou­ve­ment éco­lo­giste ont de même répondu à ces 3 conditions,

  • remettre en ques­tion le modèle de déve­lop­pe­ment actuel,
  • offrir une pers­pec­tive de société res­pec­tant l’environnement,
  • et tabler sur une base citoyenne impor­tante, de plus en plus infor­mée de ces enjeux et capable de se mobi­li­ser pour les défendre.

Le mou­ve­ment étu­diant, quant à lui, a récolté cer­taines vic­toires quand il a su réunir ces conditions

  • relier ses reven­di­ca­tions à des choix de société,
  • inter­pel­ler l’opinion publique sur ces choix,
  • et renou­ve­ler sa base étu­diante, par défi­ni­tion pour­tant chan­geante, et la faire adhé­rer à son analyse.

Le mou­ve­ment com­mu­nau­taire a connu éga­le­ment ses heures de gloire quand il a su réunir ces trois conditions.

  • En effet, dans les années 70, la créa­tion des cli­niques popu­laires de santé, des clubs popu­laires de consom­ma­teurs, des gar­de­ries popu­laires, des cli­niques juri­diques ne se sont pas faites pour les citoyens des quar­tiers mais avec eux.
  • Elles repo­saient sur une ana­lyse des défi­ciences du sys­tème poli­tique en place
  • et démon­traient concrè­te­ment quelles formes concrètes de pou­voir popu­laire nous vou­lions mettre en place.

Un autre exemple plus récent de la mobi­li­sa­tion vic­to­rieuse du mou­ve­ment com­mu­nau­taire fut celle du Collectif pour un Québec sans pau­vreté qui a su créer un vaste mou­ve­ment social pour faire ins­crire dans une loi la res­pon­sa­bi­lité de l’État pour l’éradication de la pau­vreté. Bien qu’il ait perdu la bataille pour faire recon­naitre cette reven­di­ca­tion de vivre décem­ment comme un droit, il a réussi tout de même à faire passer la ques­tion de la pau­vreté d’une res­pon­sa­bi­lité indi­vi­duelle à une res­pon­sa­bi­lité de société. Ce n’est pas rien et, en ce sens, cela nous donne un outil sup­plé­men­taire pour notre tra­vail militant.

  • Il y est arrivé en dénon­çant les poli­tiques gou­ver­ne­men­tales en la matière, en démon­trant leurs consé­quences dans la vie cou­tante des per­sonnes tou­chées et en met­tant ces poli­tiques en contra­dic­tion avec les décla­ra­tions inter­na­tio­nales de nos gou­ver­nants en faveur de l’éradication de la pau­vreté dans le monde
  • En ins­cri­vant sa démarche dans une pers­pec­tive de créa­tion d’un monde plus juste envers les tra­vailleurs (salaire mini­mum) et les per­sonnes vivant de l’aide de l’état.
  • En mobi­li­sant enfin plu­sieurs per­sonnes appau­vries et une vaste gamme de réseaux popu­laires et publics concernés.

Le mou­ve­ment syn­di­cal a éga­le­ment connu maintes luttes déci­sives par le passé. Que l’on pense aux vic­toires concer­nant les lois du tra­vail, celles créant l’assurance chô­mage et la sécu­rité du revenu, celles concer­nant les pen­sions de vieillesse, sans comp­ter les pre­mières grandes luttes du Front commun de la fonc­tion publique. Toutes ces luttes avaient alors pour toile de fond

  • Une remise en ques­tion des poli­tiques gouvernementales
  • Une pers­pec­tive offerte à leurs membres et aux citoyens en géné­ral de créer une société plus juste face aux puis­sances de l’argent
  • Et une mobi­li­sa­tion forte de leurs tra­vailleurs et tra­vailleuses basée sur leur adhé­sion à ces demandes et à cette perspective.

La mobilisation actuelle

À l’heure où nous nous concer­tons pour mobi­li­ser nos grands réseaux popu­laires dans la lutte contre la tari­fi­ca­tion et la pri­va­ti­sa­tion des ser­vices publics et, encore une fois, dans notre lutte contre la pau­vreté, nous sommes cepen­dant en droit de nous deman­der si les deux plus impor­tants de ces réseaux réunissent encore ces trois condi­tions pour effec­ti­ve­ment contrer les offen­sives néo-libé­rales, pré­ser­ver nos acquis dure­ment gagnés et pro­fi­ter de cette large mobi­li­sa­tion pour esquis­ser des alter­na­tives de société.

À cet égard, on le constate, les grands mou­ve­ments com­mu­nau­taires et syn­di­caux, qui réunissent pour­tant beau­coup plus d’organismes que les autres mou­ve­ments, peinent, sauf excep­tion, à faire valoir leurs reven­di­ca­tions et à gagner leurs luttes.

Dans le cas du mou­ve­ment com­mu­nau­taire, nous consta­tons que, pour une bonne partie de ses effec­tifs, l’évolution de leur nature et de leur com­po­si­tion au fil des sub­ven­tions gou­ver­ne­men­tales les ont trans­for­mées pro­fon­dé­ment. Dépendant entiè­re­ment du finan­ce­ment gou­ver­ne­men­tal ou de fon­da­tions pri­vées, les groupes com­mu­nau­taires, de sou­tiens à l’organisation citoyenne qu’ils étaient dans les années 70-80, sont deve­nus, pour plu­sieurs d’entre eux, des sous-contrac­tants et donc des rem­pla­çants des res­pon­sa­bi­li­tés de l’État.

On retrouve ces groupes notam­ment dans les sec­teurs très ciblés de la recherche d’emploi, du déve­lop­pe­ment éco­no­mique local et du sou­tien à des clien­tèles pré­cises et diverses. Sauf excep­tion que nous ver­rons plus loin, on assiste ici à un simple trans­fert de ser­vices aux ‘clients’, sans effort ou volonté de réseau­tage ou d’organisation citoyenne autour de ces ser­vices. Se confon­dant pour les citoyens qui empruntent leurs ser­vices aux employés de l’État, mais avec des salaires beau­coup moins bien payés, ces fonc­tion­naires du com­mu­nau­taire sont exploi­tés. L’État qui les sub­ven­tionne compte en effet sur leur enga­ge­ment social pour les main­te­nir dans ces conditions.

Il faut ajou­ter à ces orga­nismes com­mu­nau­taires sous-contrac­tants de l’État, d’autres groupes plus pro­gres­sistes, mais qui n’ont déve­loppé, eux aussi, dans leurs pra­tiques aucune base citoyenne. On parle ici de groupes offrant à leurs usa­gers des infor­ma­tions utiles, mais qui, de par la nature même de leurs acti­vi­tés, ne favo­risent pas le regrou­pe­ment de ces usa­gers à leur cause. Ces groupes se battent pour les citoyens, mais rare­ment avec eux. Ils se retrouvent alors sans réel rap­port de force, privés qu’ils sont de cette base citoyenne pour laquelle pour­tant ils livrent bataille, mais qu’ils ne peuvent mobiliser.

Dans d’autres sec­teurs par contre, comme le loge­ment social, les réseaux familles, les ADDS, le Front commun des per­sonnes assis­tées sociales, on s’est déve­loppé sur une base plus reven­di­ca­trice en remet­tant en ques­tion les choix de société dans le domaine et en per­met­tant aux membres de ces réseaux de déve­lop­per un cer­tain contrôle sur leur orga­ni­sa­tion. Aussi, alors qu’ils offrent aussi des ser­vices d’information, ceux-ci réus­sissent à déve­lop­per une cer­taine assise citoyenne qui se recon­nait dans ces orga­nismes et se mobi­lise à l’occasion pour faire avan­cer leurs causes.

On le voit, le mou­ve­ment com­mu­nau­taire dans son ensemble s’est gran­de­ment affai­bli et il a besoin, pour plu­sieurs de ses com­po­santes, de retrou­ver ses racines citoyennes pour pré­tendre déve­lop­per un rap­port de force digne de ce nom.

En atten­dant, le mou­ve­ment com­mu­nau­taire auto­nome y par­vient dans cer­taine de ses luttes en tablant sur ses réseaux ayant conservé leurs assises citoyennes et en s’alliant à d’autres réseaux comme celui des femmes et de cer­tains syndicats.

Dans le cas du mou­ve­ment syn­di­cal, la situa­tion est moins évi­dente. Bien qu’il ait une base citoyenne impo­sante et dépende pour ses acti­vi­tés d’une auto­no­mie finan­cière qui lui vient de celle-ci, les grandes cen­trales syn­di­cales font, depuis plu­sieurs années, de moins en moins appel à cette base pour appuyer leurs demandes au profit des seules négo­cia­tions avec le gou­ver­ne­ment. Se pri­vant ainsi d’un réel rap­port de force, elles subissent donc défaites sur défaites.

Serait-ce qu’elles ont troqué, depuis la grande messe de Lucien Bouchard, le point de vue des inté­rêts de classe de leurs membres contre celui de finan­ciers d’entreprises que leur confèrent leurs fonds de soli­da­rité ? Serait-ce aussi qu’elles ont épousé de plus en plus la logique de l’État sur les limites de ses finances, sans mettre dans la balance ses choix de prio­ri­tés, ni celles de ses poli­tique fis­cales et de rede­vances sur les res­sources natu­relles ? Ces ques­tions res­tent posées et méritent réflexion. Car elles remettent en ques­tion les prio­ri­tés et les stra­té­gies des grandes cen­trales dans le contexte actuel.

Elles se révèlent de plus essen­tielles si nous vou­lons oppo­ser aux offen­sives mus­clées des patrons et de l’État qui les sert une résis­tance de cir­cons­tance nous per­met­tant d’échapper un tant soit peu à la déper­di­tion accé­lé­rée de nos condi­tions de vie et, pour­quoi pas, passer à l’offensive pour bâtir un monde qui réponde non seule­ment à nos besoins, mais aussi à nos aspirations.

Prenons pour ce faire exemple sur les syn­di­cats qui déve­loppent une vie syn­di­cale forte basée sur la conscience de la com­mu­nauté d’intérêt de leurs membres, de la force de leur nombre et de leur capa­cité à amé­lio­rer leurs condi­tions et celle de leur milieu.

Et com­pa­rons-les avec les syn­di­cats qui, pour plu­sieurs de leurs membres, sont deve­nues une sorte de police d’assurance per­son­nelle à qui l’ont verse des paie­ments en retour de ser­vices. Quelles sont leurs struc­tures res­pec­tives de par­ti­ci­pa­tion, leurs sujets de pro­gramme d’éducation et leurs prin­ci­pales acti­vi­tés cou­rantes ? On y trou­vera sûre­ment matière à expli­quer les gains des pre­miers et les défaites des seconds. Je laisse cepen­dant le déve­lop­pe­ment de ces ques­tions à mon confrère pané­liste, Jean-Pierre Daubois, et aux échanges que nous aurons par la suite.

Par contre, concer­nant le monde du tra­vail, je tiens à ajou­ter que, depuis 2008, 80% des emplois créées sont des emplois pré­caires. Il ne s’agit donc pas là d’un acci­dent de par­cours, mais d’une ten­dance lourde déstruc­tu­rant la classe labo­rieuse et la par­cel­li­sant en une mul­ti­tude d’individus isolés les uns des autres, vul­né­rables et cor­véables à sou­hait et, par consé­quent, peu conscients de leur force col­lec­tive. La riposte orga­ni­sée des tra­vailleurs et des tra­vailleuses est dans ces condi­tions de plus en plus difficile.

Quelle réflexion les syn­di­cats ont-ils déve­lop­pée sur cette trans­for­ma­tion des forces du tra­vail et quelles pistes d’organisation envi­sagent-ils pour faire face à ce déclin des forces labo­rieuses orga­ni­sées ? À moins de lais­ser pour compte cette partie de plus en plus impor­tante des tra­vailleurs et sur­tout des tra­vailleuses, cette ques­tion mérite une atten­tion sou­te­nue, car elle devien­dra déter­mi­nante pour l’avenir de nos luttes et de notre projet social.

Quelques pistes de réflexion

Pout répondre à toutes ces ques­tions, je vous sou­mets quelques pistes de réflexion. On l’a vu, les mou­ve­ments sociaux qui peuvent sou­te­nir un rap­port de force sur le long terme sont ceux qui mettent carte sur table quant aux enjeux poli­tiques de leurs reven­di­ca­tions et de leurs luttes et qui, sur cette base, peuvent mobi­li­ser à maintes reprises un nombre impor­tant de citoyens et citoyennes. Ces mou­ve­ments sont sou­vent por­teurs de cause leur per­met­tant d’offrir à leurs membres et sym­pa­thi­sants une vision d’un monde meilleur. Celle-ci donne de la pers­pec­tive autant à leurs reven­di­ca­tions à long terme qu’à leur résis­tance du moment. Ils se mobi­lisent non pas seule­ment pour défendre des acquis, mais aussi pour construire une alter­na­tive au modèle exis­tant de société. En fait, ils insufflent à ces luttes un hori­zon à atteindre et un espoir de dépas­ser l’état actuel de choses.

On pour­rait croire que ces condi­tions sont l’apanage de cer­taines causes remet­tant plus pro­fon­dé­ment en ques­tion l’ordre établi et que cela n’est pas donné à tous les mou­ve­ments sociaux d’être ainsi confron­tés à l’inacceptable.

Pourtant, je vais vous donner un exemple où la pos­si­bi­lité de remise en ques­tion de la société n’est appa­rem­ment pas évi­dente et l’organisation citoyenne ne semble pas, à pre­mière vue, por­teuse de chan­ge­ment pro­fond. Je parle ici du domaine du sou­tien ali­men­taire, com­mu­né­ment appelé sécu­rité ali­men­taire, domaine que je connais beau­coup mieux pour y œuvré depuis 40 ans.

Les réseaux citoyens d’économie et d’entraide en alimentation

On nous a habi­tués dans ce domaine à l’approche cari­ta­tive sous forme de don ali­men­taire aux plus pauvres d’entre nous au point où même plu­sieurs orga­ni­sa­tions sociales comme plu­sieurs syn­di­cats en ont fait un rituel annuel à l’approche des Fêtes. Pour plu­sieurs orga­nismes qui y tra­vaillent, la majo­rité en fait, cette approche tient lieu de solu­tion tem­po­raire à la pauvreté.

Or, dans le contexte des crises ali­men­taires suc­ces­sives que nous connais­sons depuis quelques années et qui nous valent depuis 2008 une aug­men­ta­tion du panier ali­men­taire de plus de 25%, la ques­tion de la hausse des prix de pre­mière néces­sité inter­pelle de plus en plus de gens, notam­ment ceux de la classe moyenne peu aisée aux prises avec les autres impacts des crises éco­no­miques, soit la mise à pied de mil­liers de per­sonnes et la baisse objec­tive du revenu des syn­di­qués ou des tra­vailleurs pré­caires, des chô­meurs ou des assis­tés sociaux, des fémi­nistes ou des éco­lo­gistes, des étu­diants ou des per­sonnes âgées, bref de la majo­rité de la popu­la­tion qui glisse de plus en plus vers la pauvreté.

Parmi les ini­tia­tives com­mu­nau­taires qui dépassent le don ali­men­taire et qui s’attaquent à ce phé­no­mène de l’accès éco­no­mique à l’alimentation, cer­taines méritent alors un regard atten­tif, en cela qu’elles sont por­teuses des 3 condi­tions évo­quées plus haut et per­mettent de créer et de main­te­nir un rap­port de force favo­rable à tous les mou­ve­ments sociaux confon­dus. Je parle ici des cui­sines col­lec­tives et des groupes d’achats coopératifs.

Les pre­mières, les cui­sines col­lec­tives, regroupent une ou deux fois par mois quelques 7 à 10 per­sonnes dési­rant cui­si­ner ensemble à bas prix et qui, pour ce faire, décident ensemble des plats et du volume à cui­si­ner en fonc­tion des bouches à nour­rir, achètent col­lec­ti­ve­ment leurs den­rées, les apprêtent en commun et se les divisent en por­tions pour congé­la­tion pour la période à cou­vrir. Elles peuvent ou non y asso­cier des ate­liers d’éducation popu­laire où sont abor­dées des ques­tions déve­lop­pant la conscience sociale.

Les seconds, les groupes d’achats coopé­ra­tifs regroupent une fois par mois de vingt à trente per­sonnes, par­fois plus, dési­rant ache­ter col­lec­ti­ve­ment leurs den­rées pour le mois et qui, pour se faire, se regroupent en début de mois autour d’un souper com­mu­nau­taire où chacun apporte un plat, rem­plissent leur com­mande à partir de listes de den­rées et de prix pré­pa­rées par les res­pon­sables, confient cette liste à une per­sonne qui en fait la conci­lia­tion pour abou­tir en fin de soirée à com­plé­ter les listes pour obte­nir les prix de gros asso­ciés aux volumes à atteindre.

Entretemps, un bon deux heures est employée à explo­rer avec une per­sonne res­source un sujet d’intérêt commun, en d’autres mots, un temps employé à s’informer et à dis­cu­ter d’enjeux sociaux ou d’activités com­munes envi­sa­gées. Bref, les gens ont fait leur épi­ce­rie du mois, ont par­ti­cipé à un festin, ont appris de nou­velles choses et ont pris cer­taines déci­sions concer­nant leurs objec­tifs com­muns. Ils ont passé une belle soirée.

Dans chacun des deux cas, il s’agit là de ren­contres régu­lières per­met­tant aux membres :de répondre à un besoin fon­da­men­tal : se nour­rir, d’améliorer sen­si­ble­ment leurs condi­tions de vie (pour les groupes d’achats : 52% d’économie sur les fruits et légumes, 35% sur la viande, 30% sur les fro­mages et les pois­sons, etc), de regrou­per les classes popu­laires autour d’objectifs com­muns (tra­vailleurs, chô­meurs, assis­tés sociaux, retrai­tés), d’expérimenter la force du nombre et la capa­cité col­lec­tive de chan­ger les choses, de prendre conscience des liens entre leurs condi­tions de vie et l’environnement poli­tique et d’expérimenter concrè­te­ment l’exercice d’un cer­tain pouvoir.

Évidemment, ces pos­si­bi­li­tés dépendent de la volonté poli­tique des orga­ni­sa­teurs du groupe d’offrir cette approche aux par­ti­ci­pants. Certains orga­nismes par exemple n’en ont retenu que stric­te­ment l’achat col­lec­tif offrant à leurs usa­gers une liste qu’ils rem­plissent par cour­riel et qu’ils reçoivent par livrai­son ou des paniers pré­pa­rés d’avance et expé­diés à des points de chute précis.

Exit alors le groupe et toutes les acti­vi­tés de conscience sociale associées.

Ces for­mules de réseaux citoyens d’économie et d’entraide, comme je les appelle, peuvent se gref­fer à la mis­sion de la plu­part des orga­nismes comme l’ont démon­tré plu­sieurs groupes éco­lo­gistes qui ont déve­loppé des achats col­lec­tifs bio, plu­sieurs groupes fémi­nistes qui ont déve­loppé des cui­sines col­lec­tives avec leurs usa­gères, quelques groupes étu­diants qui ont créé des groupes d’achats et d’autres acti­vi­tés de cui­sines col­lec­tives et évi­dem­ment plu­sieurs groupes com­mu­nau­taires qui les ont ajouté à leurs pra­tiques de don ali­men­taire ou les ont rem­placé par ces approches plus émancipatrices.

De ce fait, ces groupes se sont donné un réseau de per­sonnes qui ont une raison objec­tive de les fré­quen­ter de façon régu­lière (l’économie qu’ils réa­lisent), qui expé­ri­mentent concrè­te­ment les effets sur leur vie de la soli­da­rité (déve­lop­pe­ment d’une marge de manœuvre bud­gé­taire), qui brisent leur iso­le­ment en par­ta­geant avec d’autres un festin com­mu­nau­taire et en s’ouvrant aux réa­li­tés poli­tiques qui les concernent et qui expé­ri­mentent leurs capa­ci­tés à déci­der col­lec­ti­ve­ment de leurs acti­vi­tés et luttes pour leur mieux être collectif.

Aussi, rien n’empêche un syn­di­cat d’ajouter à son mandat pre­mier la créa­tion d’un groupe d’achat coopé­ra­tif, notam­ment à l’occasion d’une grève ou d’un lock-out comme l’ont expé­ri­menté à leur grand plai­sir les lockou­tés de Radio-Canada il y a quelques années et de pour­suivre l’expérience par la suite au profit de leurs membres.

Après tout, il s’agit là de regrou­per le pou­voir finan­cier de leurs membres pour amé­lio­rer leurs condi­tions de vie immé­diates au même titre qu’ils ont pris l’initiative de regrou­per leur pou­voir finan­cier pour leur assu­rer une meilleure retraite.

L’intérêt de la pre­mière for­mule sur la seconde, c’est qu’elle permet aux tra­vailleurs et tra­vailleuses d’améliorer concrè­te­ment et immé­dia­te­ment leurs condi­tions de vie, de prendre conscience men­suel­le­ment de leur force col­lec­tive à amé­lio­rer concrè­te­ment leurs condi­tions de vie. C’est aussi une occa­sion régu­lière d’expérimenter son pou­voir citoyen de modi­fier son envi­ron­ne­ment sociale et politique.

Il s’agit là, vous l’avez com­pris, d’un exemple de renou­vel­le­ment des pra­tiques mili­tantes qui ne consti­tuent en aucun cas une pana­cée qui puisse répondre à toutes les ques­tions des groupes sociaux quant au déve­lop­pe­ment de leur base citoyenne et de sa conscience sociale ou quant à la portée poli­tique de leur mis­sion et de leurs activités.

Mais elle a l’avantage de partir des condi­tions concrètes qui agressent pré­sen­te­ment, et pour long­temps semble-t-il, les citoyens que nous côtoyons ou que nous regrou­pons pour explo­rer de nou­velles ave­nues por­teuses d’un renou­veau et d’un ren­for­ce­ment de nos mou­ve­ments popu­laires et de leur conscience de classe.

À l’instar de ces exemples, d’autres pistes d’organisation res­tent à explo­rer dans cha­cune de nos sphères d’intervention. Si nous vou­lons nous donner les moyens de nos ambi­tions, nous nous effor­ce­rons de le faire en répon­dant aux besoins concrets des gens mais aussi à leurs aspi­ra­tions, en liant la situa­tion qu’ils vivent et les reven­di­ca­tions que nous leur pro­po­sons aux enjeux poli­tiques qui les sous-tendent et en situant nos luttes col­lec­tives dans une pers­pec­tive d’un réel chan­ge­ment de société.

Car, ne l’oublions pas, notre seule force, en bout de piste, nous vient de notre nombre.

(Intervention lors de l’université des NCS 25-27 août 2011)

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