Le NPD et la question québécoise : continuités et ruptures

Par , Mis en ligne le 14 septembre 2011

Le pre­mier can­di­dat à la chef­fe­rie du NPD, Brian Topp, se pré­sente comme un Québécois et un poli­ti­cien « res­pon­sable », dis­po­sant d’une ample expé­rience au sein de diverses admi­nis­tra­tions publiques. Parmi ses expé­riences mar­quantes, il a été le chef de cabi­net du Premier Ministre de la Saskatchewan, Roy Romanow, entre 1993 et 2000.

Il faut cepen­dant se sou­ve­nir que Romanow a été l’un des archi­tectes de la fameuse « nuit des longs cou­teaux’ en 1981, durant laquelle le Québec s’est retrouvé isolé et ostra­cisé par Ottawa et les gou­ver­ne­ments pro­vin­ciaux. Cette dou­teuse opé­ra­tion, on s’en sou­vient, fut en fait conçue par Jean Chrétien et Pierre Trudeau, avec l’appui du chef du NPD fédé­ral de l’époque, Ed Broadbent. Les lea­ders fédé­ra­listes, en effet, étaient sou­cieux d’humilier René Lévesque alors déses­péré de trou­ver un com­pro­mis accep­table évi­tant le rapa­trie­ment uni­la­té­ral de la consti­tu­tion, selon les termes et prin­cipes éta­blis par le gou­ver­ne­ment fédé­ral. Depuis, Romanow et la plu­part des élus pro­vin­ciaux du NPD sont restés hos­tiles au Québec. Ils n’acceptent pas l’idée que la nation qué­bé­coise existe. Ils ne voient pas pour­quoi il y aurait des droits spé­ci­fiques pour le Québec dans le cadre de la consti­tu­tion cana­dienne. Ils s’opposent mor­di­cus au droit à l’autodétermination.

À l’origine

Créé en 1932 le Co-ope­ra­tive Commonwealth Federation, le CCF (l’ancêtre du NPD) est d’emblée par­ti­san d’un gou­ver­ne­ment cen­tral « fort ». C’est la grande dépres­sion et l’idée est d’établir un gou­ver­ne­ment fédé­ral cen­tra­li­sa­teur pour redis­tri­buer la richesse. Dans ce para­digme (plutôt noble), il n’y a pas de réa­lité natio­nale qué­bé­coise. De facto, le CCF puis le NPD (né en 1961) ne réus­sissent pas à s’enraciner au Québec.

Plus tard cepen­dant, des réfor­mistes au sein du NPD pro­posent que cela change. Ils prônent le bilin­guisme et le bicul­tu­ra­lisme, recon­naissent même l’existence de « deux nations ». En 1967 à l’impulsion de Charles Taylor, le parti demande un « statut par­ti­cu­lier » pour le Québec dans le cadre d’un fédé­ra­lisme « asy­mé­trique ». À l’époque cepen­dant, la radi­ca­li­sa­tion des mou­ve­ments sociaux au Québec s’exprime sous la forme d’un projet conju­guant socia­lisme et indé­pen­dance. La majo­rité des membres du NPD quittent le parti pour fonder le Parti socia­liste du Québec.

À la fin des années 1960, la crise poli­tique est en ges­ta­tion. À la suite de la vic­toire de Pierre Trudeau, le NPD remise ces posi­tions sur le Québec de peur de perdre des voix dans le reste du Canada. Ce virage est contesté par l’aile gauche du NPD (les « Waffles ») qui demandent ni plus ni moins la recon­nais­sance le droit à l’autodétermination pour le Québec. Mais cette oppo­si­tion est mar­gi­na­li­sée et le NPD se retrouve sous la même ban­nière fédé­ra­liste. À son hon­neur tou­te­fois, le NPD est le seul parti à la Chambres des com­munes à reje­ter l’infâme Loi des mesures de guerre en 1970 à l’instigation de Trudeau.

Dans les méandres du fédéralisme

Lors de l’élection du PQ en 1976, le NPD, comme les autres partis fédé­raux, est désta­bi­lisé. Le chef fédé­ral Broadbent s’investit beau­coup avec le gou­ver­ne­ment fédé­ral pour vaincre le réfé­ren­dum de 1980, à l’encontre de la majo­rité des mou­ve­ments sociaux et de la gauche au Québec. Pire encore, Broadbent devient un fervent sup­por­teur du projet de rapa­trie­ment de la consti­tu­tion. De pseudo négo­cia­tions consti­tu­tion­nelles abou­tissent à l’isolement du Québec tel qu’évoqué plus haut.

En 1990 sous l’égide du Premier Ministre Mulroney, de nou­veaux pour­par­lers ont lieu pour « réin­té­grer » le Québec. Ottawa veut aller assez loin pour satis­faire les demandes du Québec et accep­ter de facto un fédé­ra­lisme asy­mé­trique. Mais les fédé­ra­listes « purs et durs » s’agitent, parmi les­quels un grand nombre de dépu­tés fédé­raux et de gou­ver­ne­ments pro­vin­ciaux du NPD. C’est un député autoch­tone du NPD au Manitoba, Elijah Harper, qui empêche l’assemblée légis­la­tive de cette pro­vince d’approuver le projet dit du Lac Meech, ce qui fait dérailler tout le pro­ces­sus. Lors du deuxième réfé­ren­dum en 1995, le NPD s’allie aux fédé­ra­listes pour ral­lier le camp du non, tout en affir­mant que le peuple qué­bé­cois a le « droit de déci­der ». Sous la direc­tion d’Alexa McDonough (cheffe du NPD à partir de 1995), le NPD, (ou du moins son aile par­le­men­taire malgré les réserves qu’exprimera plus tard Jack Layton) s’aligne sur les posi­tions du gou­ver­ne­ment fédé­ral, y com­pris lors du débat sur la loi dite de « clarté », qui vise en fait à nier au Québec le droit de déci­der de son avenir.

Jouer avec les mots ?

Cette évo­lu­tion du NPD lui cause des torts immenses au Québec et pen­dant plus d’une décen­nie, le parti est relayé à un rôle très mineur. En 2003 cepen­dant, avec l’appui de la gauche du parti, Jack Layton est élu chef. Son dis­cours passe beau­coup mieux, d’autant plus qu’il évite les embuches, du mieux qu’il peut. En gros son dis­cours dit deux choses en même temps : oui les Québécois forment une nation et ont des « droits » (sans trop spé­ci­fier les­quels) ; la ques­tion consti­tu­tion­nelle est dépas­sée et n’intéresse plus per­sonne à côté des graves défis éco­no­miques et envi­ron­ne­men­taux. La situa­tion change à nou­veau en 2007 lorsque Thomas Mulcair, un ex ministre libé­ral ayant servi sous Jean Charest, est élu dans une élec­tion com­plé­men­taire à Outremont. Mulcair est un poli­ti­cien expé­ri­menté, fédé­ra­liste de cœur qui a com­battu comme avocat la loi 101, mais capable de sentir le pouls du Québec. En 2004 au moment d’une ren­contre de la sec­tion Québec du conseil géné­ral du NPD, Mulcair manœuvre pour que le NPD recon­naisse « le carac­tère natio­nal du Québec dans le contexte fédé­ral cana­dien ». Cette « décla­ra­tion de Sherbrooke » est pré­sen­tée plus tard comme la pla­te­forme poli­tique du NPD, ce qu’elle n’est pas. Néanmoins, l’image du NPD change (posi­ti­ve­ment), d’où la vague orange de mai 2011.

Les lendemains incertains

L’impressionnante percée du NPD au Québec qui a permis de dou­bler la repré­sen­ta­tion par­le­men­taire (les gains du parti ayant été pra­ti­que­ment nuls dans le reste du Canada) ouvre une nou­velle période. Certes, la dis­pa­ri­tion impré­vue de Jack fait en sorte que le défi devient encore plus grand. Une partie indé­ter­mi­née de la nou­velle (et jeune) dépu­ta­tion du Québec semble plutôt sou­ve­rai­niste-pro­gres­siste, proche en tout cas de cette large mou­vance qui se recon­nait peu ou prou dans les posi­tions de Québec Solidaire et de la frac­tion pro­gres­siste du PQ et du Bloc. Même s’ils sont majo­ri­taires cepen­dant, les dépu­tés qué­bé­cois ne se situent pas au « centre de gra­vité » du parti, à part Mulcair, qui reste un fédé­ra­liste de convic­tion. En Ontario et dans l’Ouest, la majo­rité des adhé­rents et des dépu­tés du NPD ne sont pas plus sym­pa­thiques aux reven­di­ca­tions qué­bé­coises que ne l’étaient Ed Broadbent et Roy Romanow. Ils conti­nuent à penser, sinon à dire, que la « ques­tion qué­bé­coise » est une fic­tion créée par des « natio­na­listes bornés ». Il y a certes des excep­tions, comme Libby Davies ou Peter Julian, par exemple, mais en gros, les gens « qui comptent » au NPD, qui se trouvent autour d’un noyau consis­tant de la dépu­ta­tion fédé­rale et dans les partis pro­vin­ciaux de l’ouest, res­tent convain­cus qu’il ne faut pas abor­der, au-delà de quelques for­mules vides, l’épineuse ques­tion des droits du peuple québécois.

La course à la chef­fe­rie peut enve­ni­mer les choses, car il se peut que les can­di­dat-es soient inter­pellé-es. Quelles sont les posi­tions de fonds, au-delà des « for­mules », des Brian Topp et de Thomas Mulcair ? Dans quelle mesure veulent-ils ou peuvent-ils se battre sin­cè­re­ment pour les droits du Québec, quitte à défendre le fédé­ra­lisme « asy­mé­trique » dont ils se disent par­ti­sans (sans trop pré­ci­ser ce que cela est) ? Peuvent-ils ou veulent-ils faire une rup­ture fon­da­men­tale avec un État fédé­ral créé à l’origine pour mâter les Québécois et les peuples autoch­tones ? Vont-ils, concrè­te­ment, se battre contre les vel­léi­tés cen­tra­li­sa­trices du gou­ver­ne­ment Harper dans le domaine finan­cier ? Vont-ils résis­ter contre ce qui semble une poli­tique déli­bé­rée du gou­ver­ne­ment Harper pour « punir » le Québec à la suite de la der­nière élec­tion ? Vont-ils se lever et appuyer, pas juste avec quelques phrases plus ou moins « off the record », l’importance de ren­for­cer la loi 101 au Québec, y com­pris dans les ins­ti­tu­tions fédé­rales, et au-delà, de l’importance de pro­té­ger le fait fran­çais au Québec ? Tant que ces ques­tions n’auront pas été répon­dues, on peut penser que les ambigüi­tés his­to­riques du NPD ne seront pas réso­lues et avec elles, la place que ce parti peut prendre et garder au Québec.

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