Mensonges. Avec Victor Serge

Par Mis en ligne le 29 mai 2012

En ces temps de trom­pe­rie uni­ver­selle, dire la vérité devient un acte révo­lu­tion­naire. – George Orwell

Je veux vous parler de Victor Serge. Ou plutôt, le lais­ser nous parler d’un temps qui n’est plus le nôtre pour mieux com­prendre l’époque que nous vivons. Victor Serge est d’abord un révo­lu­tion­naire pro­fes­sion­nel. Fils d’immigré russe, il passe son enfance en Belgique puis s’installe à Paris. Il y sou­tient la bande à Bonnot, ce qui lui vaudra des années d’emprisonnement. Dès sa sortie de prison, Victor de son vrai nom Kibalchiche rejoint la Russie sovié­tique : sans renon­cer plei­ne­ment à l’anarchie il tra­vaille à Moscou puis ailleurs en Europe (Barcelone, Vienne) à étendre la révo­lu­tion socia­liste qui s’opère. Il devient le témoin par­ti­ci­pant de quan­tité de ten­ta­tives insur­rec­tion­nelles avor­tées ou répri­mées. Assimilé à l’opposition de gauche, Serge subit ensuite le sort de toutes les mino­ri­tés bol­ché­viques après la mort de Lénine et la prise de pou­voir défi­ni­tive par Staline. Il est envoyé au Goulag et n’en sort qu’en 1936, mira­cu­leu­se­ment : il aura fallu l’intervention d’intellectuels de pre­mier plan, parmi les­quels André Gide, pour le sauver. 

Car Victor Serge n’est pas qu’un révo­lu­tion­naire : il est aussi l’auteur d’une vaste œuvre d’analyse enga­gée de la Russie sovié­tique (L’An I de la Révolution russe, 1930, Destin d’une révo­lu­tion : URSS, 1937). Son œuvre de roman­cier n’est pas moins consi­dé­rable. Il y déploie de com­plexes réseaux de per­son­nages tous confron­tés à une même réa­lité socio-his­to­rique : l’insurrection (Ville conquise, Rieder, 1932), le goulag (S’il est minuit dans le siècle, 1939), l’invasion alle­mande (Les Derniers Temps, 1946). Comment ne pas trahir ? Comment ne pas se mon­trer indigne de soi-même dans des cir­cons­tances ter­ribles ? Comment conti­nuer à penser, à agir libre­ment quand les enne­mis de l’extérieur (les auto­ri­tés des puis­sances capi­ta­listes, les fas­cistes et les nazis aux portes) sont aussi mena­çants que les enne­mis de l’intérieur (les agents de Moscou qui traquent toutes les figures qui appar­tiennent ou ont appar­tenu à l’opposition au régime sta­li­nien). Victor Serge écrit sur ces années effrayantes et fas­ci­nantes de l’entre-deux-guerres : quand les fas­cismes prennent le pou­voir (Italie, Allemagne, Autriche, Espagne), quand le rêve socia­liste tourne au cau­che­mar sovié­tique, quand la guerre d’Espagne, les accords de Munich et le pacte ger­mano-sovié­tique enterrent les der­niers espoirs de paix. Voilà ce qu’aura été Victor Serge : un révo­lu­tion­naire pro­fes­sion­nel d’une pro­bité excep­tion­nelle triplé d’un obser­va­teur clair­voyant et d’un grand roman­cier. Une confi­gu­ra­tion rare.

En 1936 Victor Serge revient à Paris. La presse d’obédience com­mu­niste lui est fermée : tout en tra­vaillant dans une impri­me­rie il se tourne donc vers l’humble jour­nal liégeoisLa Wallonie, dont le public est essen­tiel­le­ment com­posé de métal­lur­gistes. J’ai réa­lisé l’édition d’une sélec­tion des 200 chro­niques que Serge va y publier entre 1936 et 1940[1] ; l’intégralité des chro­niques, dans une édi­tion de Charles Jacquier, est dis­po­nible en ligne[2]. C’est de là que Serge va décryp­ter de semaine en semaine, quatre années durant, les men­songes qui passent à sa portée : que ce soit ceux col­por­tés par la presse quo­ti­dienne fran­çaise et bri­tan­nique sur la guerre d’Espagne ou ceux de la presse offi­cielle sovié­tique pour mas­quer ou jus­ti­fier les grandes purges des com­pa­gnons de Lénine.

Savoir décryp­ter le men­songe fait partie du néces­saire de base du sur­vi­vant intel­lec­tuel lorsque les men­songes affluent de par­tout, jusqu’au cœur des confé­rences et des articles de presse. Encore faut-il par­ve­nir à faire le tri des men­songes, des détour­ne­ments et des tech­niques de bour­rage de crâne. Le men­songe pur et simple est sou­vent le plus effi­cace : men­songe sur les chiffres (de mani­fes­tants), sur la chro­no­lo­gie des faits (les négo­cia­tions), sur les posi­tions défen­dues anté­rieu­re­ment. Plus sub­tiles sont les formes de détour­ne­ment des images, des mots et des idées. En ce qui concerne les images, la mono­ma­nie des pho­to­graphes de presse pour les images de vio­lence nous abreuve ad nau­seam. Les dis­cours poli­tico-média­tiques pro­cèdent tout aussi régu­liè­re­ment au détour­ne­ment de mots, vidés ou détour­nés de leur sens, « esso­rés » comme le dit Eric Hazan[3], jusqu’à ne plus former que des bouillies de sens : démo­cra­tie, droit, majo­rité, peuple, etc. De même avec les syn­tagmes, comme celui du « droit à l’éducation », passé dans le dis­cours du gou­ver­ne­ment et de cer­tains édi­to­ria­listes d’une reven­di­ca­tion his­to­rique de la gauche à l’apanage des étu­diantes et étu­diants qui ont déposé les injonc­tions. Tout ce qui relève de la langue de bois joue le même rôle de détour­ne­ment camou­flé des idées : l’usage immo­déré des euphé­mismes (boy­cott pour grève, grogne pour conflit), des méta­phores dou­teuses, des mots-valeur (vio­lence, démo­cra­tie, « majo­rité silen­cieuse »).

Ces vastes ensembles de tech­niques rhé­to­riques servent à la troi­sième forme de men­songe. Je laisse la parole à Serge : « Il y a encore une forme du men­songe par­ti­cu­liè­re­ment riche parce qu’elle com­bine toutes les autres en y ajou­tant l’information (ne sou­riez pas…), l’imagination et le grand tirage. Elle s’appelle le bour­rage de crâne et dépasse de loin en capa­cité de nuire tous les autres pro­cé­dés de tru­quages et d’escroqueries psy­cho­lo­giques. » C’est le bour­rage de crâne, mot inventé pen­dant la [Première] guerre [mon­diale] pour qua­li­fier les boni­ments que l’on bour­rait dans le crâne des poilus de tous les camps[4]. » Mutatis mutan­dis, l’insistance quasi comique de Line Beauchamp sur le fameux « 50 sous par jour » lors de la pro­po­si­tion gou­ver­ne­men­tale du 27 avril, puis l’avalanche de décla­ra­tions minis­té­rielles sur les « vio­lences into­lé­rables », font office dans la société qué­bé­coise de bons cas de bour­rage de crâne.

Pour que le bour­rage de crâne atteigne son maxi­mum d’efficacité, il doit s’appuyer sur des médias de masse : les jour­naux, la radio, la télé­vi­sion et, tant que faire se peut, les médias sociaux. L’empire média­tique de Quebecor a fourni au gou­ver­ne­ment un allié de choix. Toutes les heures, tous les jours le dis­cours gou­ver­ne­men­tal, adapté à l’une ou l’autre sauce, a été servi en flux tendu dans les grands jour­naux (sur­tout ceux qui sont lus plutôt hors des grands centres urbains et hors de la popu­la­tion direc­te­ment concer­née par la grève), à la télé­vi­sion et à tous les autres maillons de l’interminable chaîne média­tique. « Par le bour­rage des crânes, écrit Serge, la presse qui pour­rait être, entre les mains d’une col­lec­ti­vité libre, sou­cieuse de ses inté­rêts spi­ri­tuels, un moyen d’éducation et un pré­cieux sti­mu­lant à la vie intel­lec­tuelle et morale, devient l’empoisonneuse des cerveaux.[5] » Il y a là le ter­reau idéal pour ce que Marc Angenot a appelé l’assertivité, à savoir la méthode qui consiste non à démon­trer mais à mar­te­ler sa vérité jusqu’à ce qu’elle passe pour cré­dible, puis cor­recte, puis pas­sible d’adhésion, à trans­for­mer en per­for­ma­tif un énoncé constatatif[6]. Les exemples abondent : « le gou­ver­ne­ment a tou­jours voulu négo­cier » ; « Les étu­diants campent sur leurs posi­tions » ; « chacun doit faire sa juste part », etc. Plus c’est gros, plus ça passe[7].

Mais pour­quoi tant de men­songes ? Victor Serge nous le dit, en toutes lettres et en trois para­graphes :

« Il faut éber­luer ceux que l’on berne. Il faut que le men­songe sub­merge la raison, fausse le juge­ment, s’impose par sa puis­sance méca­nique, écrase l’objection. Peu importe dès lors qu’il ne soit plus croyable et ne résiste à aucune analyse.[8] »

Répéter, répé­ter encore, faire répé­ter par­tout et tou­jours les mêmes men­songes.

« L’homme de la rue, affolé par des flots de men­songes contraires, per­sé­cuté chez lui par la radio, en proie à son jour­nal, com­ment s’y retrou­vera-t-il ? Ne voyez-vous pas qu’il est d’avance trompé, berné, aveu­glé, vaincu jusque dans son âme ? Et que le peu d’intelligence auto­nome que lui laissent les rota­tives et les haut-par­leurs, il va méca­ni­que­ment l’employer à mentir à son tour dans le sens indi­qué, car il ne peut plus savoir ni ce qui se passe, ni ce qu’il fait lui-même, ni ce qu’on fait de lui ? Les fabri­cants de men­songe ont, il est vrai, la force de l’argent, les plumes ser­viles – par légions – et ils recom­mencent ce soir et demain ils recom­men­ce­ront… Ils recom­men­ce­ront tant que l’édifice social sera bâti sur l’iniquité : car le men­songe naît de l’exploitation de l’homme par l’homme : l’exploiteur ne pou­vant certes pas dire la vérité à l’exploité. Tout est donc faussé : phi­lo­so­phie, croyances, sciences, morale, infor­ma­tion. Et livrer bataille au men­songe c’est tou­jours, dès lors, défendre l’homme contre ce qui l’accable.[9] »

Heureusement tout espoir n’est pas mort. Aux son­dages faits sans métho­do­lo­gie aucune et immé­dia­te­ment col­por­tés à toutes les unes, ou presque, un peuple peut répli­quer, à 200.000 lors de la mani­fes­ta­tion du 22 mai, par exemple.

« L’impudence n’est une force qu’appuyée sou­ve­rai­ne­ment sur le bâillon, la trique, la prison, l’argent. Sitôt qu’on lui résiste, elle suc­combe. Les régimes fondés sur le men­songe portent en eux-mêmes les germes de leur mort.[10] »

Anthony Glinoer
Université de Sherbrooke


[1] Victor Serge, Retour à l’Ouest. Chroniques (juin 1936 – mai 1940), textes choi­sis et anno­tés par Anthony Glinoer, pré­face de Richard Greeman, Marseille, Agone, coll. « Mémoires sociales », 2010, 372 p. [2] Édition de l’intégralité des chro­niques par Charles Jacquier : http://​agone​.revues​.org/index261.html. Glossaire des noms propres établi par Anthony Glinoer et com­plété par Charles Jacquier : http://​agone​.revues​.org/index276.html. [3] Éric Hazan, LQR. La pro­pa­gande au quo­ti­dien, Paris, Raisons d’agir, 2006. [4] Victor Serge, « Le Bourrage de crâne », 24-25 juillet 1937. [5] Victor Serge, « Le Bourrage de crâne », 24-25 juillet 1937. [6] Marc Angenot, La parole pam­phlé­taire. Typologie des dis­cours modernes, Paris, Payot, 198 [7] Victor Serge, « Fascisme et men­songe », 3-4 avril 1937 : « Au delà d’un cer­tain calibre, le men­songe, quand il atteint à l’énormité, force en poli­tique une sorte d’admiration. On se dit : “Quel culot, tout de même !” Il est vrai qu’on se demande l’instant sui­vant quel dosage de four­be­rie et d’imbécillité explique ce culot-là. » [8] Victor Serge, « Fascisme et men­songe », 3-4 avril 1937. [9] Victor Serge, « Technique du men­songe » 25-26 février 1939. [10] Victor Serge, « Fascisme et men­songe », 3-4 avril 1937.

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