Le cercle sans fin comme figure poli­tique de l’enfermement

« Dans les démo­cra­ties, chaque géné­ra­tion est un peuple nou­veau » — Alexis de Toqueville

Les étu­diants conti­nuent de faire des vagues. Ils pour­suivent une grève depuis 100 jours, mais le gou­ver­ne­ment ne les écoute pas. Le gou­ver­ne­ment libé­ral, autiste, mène seul sa danse macabre : obsédé par son calen­drier élec­to­ral, il conti­nue de faire porter sa res­pon­sa­bi­lité poli­tique aux autres acteurs de la scène publique : les juges, les poli­ciers, les direc­teurs d’établissement et les pro­fes­seurs. Sans sur­prise, la manie de jouer les son­dages contre les inté­rêts géné­raux de la popu­la­tion se dédouble d’un mépris menant à la vio­lence. Bien que le carré rouge reçoive des appuis par­tout – de Vancouver à Ottawa en pas­sant par New York – et que les « mar­rées humaines » cycliques reviennent à Montréal le 22 de chaque mois depuis mars, sur le fonds, rien ne change.

Le gou­ver­ne­ment est pri­son­nier de son cirque. Il s’est grisé et étourdi dans les son­dages peu scien­ti­fiques concoc­tés par La Presse. Il éprouve le mal de mer, il vomit sur les étu­diants en grève, et refuse de quit­ter le bateau ivre. Le Québec tourne en rond. Les géné­ra­tions ne sont pas en dia­logue. L’impasse est totale. Le navire libé­ral, dont la suite du voyage poli­tique repose sur l’espoir d’une divi­sion du vote fran­co­phone aux pro­chaines élec­tions, ne tourne qu’à tri­bord et fait des cercles sans fin ! Et en raison de son impro­vi­sa­tion cou­tu­mière qui a généré une série de mau­vaises déci­sions, il connaît la spi­rale poli­tique.

S’il tourne en rond, c’est parce que la gou­ver­nance libé­rale ne s’intéresse pas aux biens com­muns, comme l’éducation. Toute la poli­tique libé­rale consiste à impo­ser des tari­fi­ca­tions dans la sphère publique, une pri­va­ti­sa­tion crois­sante, afin d’en finir avec la géné­ro­sité du modèle qué­bé­cois. Aux yeux de plu­sieurs, son impro­vi­sa­tion conduit à un accrois­se­ment du mépris et à une spi­rale de la vio­lence. Est vio­lente une poli­tique qui ne prend pas ses res­pon­sa­bi­li­tés, tient des doubles dis­cours et, por­tant le masque, veut impo­ser au lieu de dis­cu­ter. Est condes­cen­dante et par là dan­ge­reuse une démo­cra­tie qui refuse le droit de déso­béir paci­fi­que­ment à sa loi inique. Dans la foulée de Diogène, qui s’incarne aujourd’hui dans la figure d’Amir Khadir, nous pro­po­sons ici de déjouer le cynisme des poli­ti­ciens au moyen des actions ori­gi­nales et paci­fiques des citoyens désen­ga­gés juri­di­que­ment. Dans ce texte, nous répon­drons à la valse libé­rale à même son cercle, c’est-à-dire à partir de sa propre ivresse. Nous répon­drons à la loi spé­ciale 78 en jouant sur sa cir­cu­la­rité même. Pourquoi ne pas mar­cher, par cel­lules, en rond dans les villes ?

Quand on marche depuis plus de trois mois et que rien ne change, il convient de chan­ger de stra­té­gie. Contre une loi « spé­ciale » qui nous oblige à donner le trajet, le nom des mar­cheurs et d’enregistrer la cou­leur des yeux de chacun pas moins de huit heures à l’avance, on pen­sera à divi­ser la mani­fes­ta­tion en petites cel­lules et à tour­ner ensuite, par groupe de 49, dans la ville. Comme les abeilles, on tra­vaillera col­lec­ti­ve­ment, de manière coor­don­née, afin d’assurer la survie du groupe. La sépa­ra­tion de la marée en cel­lules ou com­plexes de bulles pré­sen­tera l’avantage de débor­der des poli­ciers qui veulent tou­jours plus de lati­tude et des lois plus mor­dantes. Si les abeilles se réveillent au prin­temps, elles sont actives l’été, à l’arrivée du mois de juin. Petites créa­tures col­lec­ti­vistes, elles savent bien que l’essentiel n’est pas de partir du même point, mais de reve­nir à la même ruche. Face à un gou­ver­ne­ment libé­ral et une Ville de Montréal qui menacent de contrô­ler les tra­jets, peut-être faut-il, pour arri­ver à la même vic­toire, mar­cher en rond dans la ville ?

Pourquoi ne pas échan­ger le masque contre le voile ?

Quand on marche depuis plus de trois mois et que rien ne change, il convient de s’adapter. Contre une loi spé­ciale 78, une loi d’une vio­lence éta­tique inouïe, une loi qui refuse le port du masque durant les fêtes, il n’est pas imper­ti­nent de songer à porter le voile, le turban, la burqa, voire le niqab. Pourquoi ? Parce que la loi, sous les libé­raux, auto­rise et valo­rise le port du sym­bole reli­gieux dans la démo­cra­tie. Si on peut voter ou étu­dier voilé, alors pour­quoi ne pas mar­cher ou rece­voir un coup de matraque voilé ? Il serait vrai­ment idiot, en effet, de se priver du voile lorsque la loi nous y invite et fait de ceux qui se pré­valent de cet « accom­mo­de­ment » des êtres d’exception. Cela est d’autant plus urgent que, ces jours-ci, plu­sieurs per­son­na­li­tés se rabaissent à dire qu’il faut abso­lu­ment obéir aux lois même si elles sont injustes. Alors, dans ce cas, le voile nous paraît tout indi­qué : les per­sonnes obsé­dées par la loi – comme on sait, dura lex, sed lex – sau­ront trou­ver ou se fabri­quer des voiles « légaux » afin de bien se confor­mer à la loi spé­ciale qui, selon les mots des dépu­tés libé­raux, vise à assu­rer le retour à l’école.

Pourquoi ne pas oppo­ser nos ani­maux aux che­vaux de l’État ?

Quand on marche depuis plus de trois mois et que rien ne change, il convient de chan­ger de mon­ture et de pan­cartes. Il faut en effet être créa­tifs. Si cer­tains poli­ciers ont l’avantage appré­ciable de monter les che­vaux de la cava­le­rie et de manier la matraque, outil devenu un « fétiche » depuis le début de la grève, les étu­diants ne doivent pas se limi­ter à boire la bière por­tant ce nom. Ils ont sans doute aussi inté­rêt à mani­fes­ter accom­pa­gnés de leurs ani­maux domes­tiques, comme leurs chats ou leurs chiens. Accompagnés de leurs chats, ils seront pro­ba­ble­ment moins crain­tifs lorsqu’ils seront pris en sou­ri­cière… La ville, avant qu’elle ne se pro­pose de les inter­dire par une nou­velle loi à l’Hôtel de ville, auto­rise encore les mani­fes­ta­tions canines ou félines. Bien idiot dès lors celui qui se pri­ve­rait de son petit kirpan dans une marche en cercle. Car si le kirpan est, rap­pe­lons-le, un cou­teau sym­bo­lique, accepté dans les aéro­nefs et les classes – après tout, ce que veulent les poli­ti­ciens, c’est que les étu­diants retournent en classe – il ne fau­drait sur­tout pas l’oublier dans les lieux de culte mais cher­cher à en géné­ra­li­ser l’usage. Il convient peut-être, afin de res­pec­ter les lois et espé­rer être enten­dus, mettre de côté les pan­cartes, se munir de cas­se­roles et de chau­drons, mais aussi de kir­pans, des cou­teaux paci­fiques.

Pourquoi ne pas « tour­ner en rond » avec le Grand prix ?

Quand on marche depuis plus de trois mois et que rien ne change, il convient de tou­cher le nerf de la guerre : l’argent. En effet, si le conflit a pris l’allure d’une spi­rale, d’une boucle, d’une danse, voire d’un cirque, peut-être faut-il s’y ins­crire. Les étu­diants auraient de bonnes rai­sons de par­ti­ci­per à une marche sur Crescent pen­dant les jour­nées du Grand Prix, non pas pour porter un carré blanc ou un carré noir, pas un damier donc, mais le carré rouge de ceux qui ont choisi libre­ment leur avenir. Le blanc de la rési­gna­tion et le noir du déses­poir ne conviennent pas aux étu­diants cou­ra­geux qui peuvent reven­di­quer, nous sommes fiers d’eux, la plus impor­tante grève étu­diante de l’histoire du Québec.

Pourquoi ne pas faire une grande chaîne pour encer­cler les poli­ciers et la ville ?

Quand on marche depuis plus de trois mois et que rien ne change, il convient de sortir de l’enfermement poli­tique en se pre­nant par la main. En effet, si les étu­diants sont tou­jours vic­times de mépris après 100 jours, ils devraient peut-être, lors d’une grande marche paci­fique, non plus seule­ment former une main en l’honneur de la Terre, mais tendre la main au voisin afin de créer la plus longue chaîne pos­sible. On peut faire cette chaîne en tenant une cas­se­role. Ainsi, au lieu de mar­cher 20 km inuti­le­ment, ils pour­raient invi­ter toutes les per­sonnes autour à entrer dans la danse, ce qui per­met­trait de battre le record de la plus grande danse étu­diante du monde. Ce fai­sant, ils débor­de­raient faci­le­ment les poli­ciers. Les poli­ti­ciens qui refu­se­raient encore la main tendue seraient enfin démas­qués : ils seraient vus comme ceux qui refusent la main, donc le dia­logue. Et les étu­diants pour­raient tour­ner tous ensemble, avec la popu­la­tion libre, tout en res­pec­tant la loi puisqu’aucun trajet ne serait prévu.

Une leçon à tire de la spi­rale libé­rale et des impasses poli­tiques ?

Y a-t-il au moins une leçon claire à tirer de la poli­tique qué­bé­coise, sinon de la poli­tique démo­cra­tique actuelle ? Peut-être.

Que par­tout de jeunes étu­diants se lèvent pour mani­fes­ter contre des régimes « démo­cra­tiques » en crise et de plus en plus auto­ri­taires. On a vu l’été der­nier la police bri­tan­nique arrê­ter et cof­frer des jeunes indi­gnés. Sous pré­texte qu’ils avaient appelé à semer chaos via Facebook, deux jeunes de 20 ans et 22 ans pas­se­ront les quatre pro­chaines années de leur vie en prison. Secouée par les pires vio­lences urbaines depuis trente ans, la Grande-Bretagne ne res­tera pas pas­sive. Le Québec néo­li­bé­ral ne fait donc pas cava­lier seul : les démo­cra­ties ne tolèrent plus les mou­ve­ment de contes­ta­tion et imposent des lois spé­ciales. Le gou­ver­ne­ment fédé­ral suit la même logique et impo­sera sous peu une loi spé­ciale, cette fois à des tra­vailleurs du rail. Le dia­logue avec les jeunes est fini.

On peut à bon droit se deman­der si la poli­tique qui se dit démo­cra­tique, toutes ten­dances confon­dues, qu’elle soit libé­rale ou conser­va­trice, n’est plus capable de gou­ver­ner et d’entendre la nou­velle géné­ra­tion. Les anciennes manières de faire de la poli­tique – de manière auto­ri­taire et hié­rar­chique – se confondent dans un mael­ström qui emporte toute la popu­la­tion. Le libé­ra­lisme poussé à bout devient le pire pater­na­lisme qui soit, de même du conser­va­tisme, qui trouve de ave­nues au Canada du côté du roya­lisme et du monar­chisme. La poli­tique doit être réno­vée au plus tôt et, ce que nous montrent les étu­diants du Québec et d’ailleurs, c’est qu’il ne convient plus d’obéir ser­vi­le­ment à un sys­tème injuste, un sys­tème cor­rompu qui refuse l’avenir et tend à avan­ta­ger tou­jours les mêmes.

Une gou­ver­nance qui refuse le mes­sage des jeunes est une poli­tique qui n’a aucun avenir car elle est coupée de sa force de chan­ge­ment, de son oxy­gène. Le cercle sans fin que nous vivons actuel­le­ment tra­duit pré­ci­sé­ment une poli­tique du men­songe et de l’enfermement.

Dominic Desroches
Philosophie / Collège Ahuntsic

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