Marx, Lefebvre et les changements du monde

Par Mis en ligne le 08 juin 2011

C’était en 1983-1984, à l’occasion du centenaire de la mort de Marx.

Henri Lefebvre répon­dait à un ques­tion­naire d’une revue de Belgrade, Socialisme dans le monde.

Sa propre atti­tude en ce qui concerne la pensée de Marx, Henri Lefebvre l’a prise depuis long­temps : « Elle n’est pas conforme au dog­ma­tisme domi­nant et qui laisse des traces dans le monde contem­po­rain, notam­ment en France.

« Le chan­ge­ment du monde est une exi­gence essen­tielle de la pensée de Marx. Mais cette pensée elle-même ne peut se consi­dé­rer comme immuable : elle se trans­forme. Ce résul­tat peut se consi­dé­rer comme un chan­ge­ment « sous l’influence de la pensée de Marx ».

LA PENSEE DE MARX, UN ENSEMBLE DE CONCEPTS

« Depuis long­temps, dit-il, je pro­pose de consi­dé­rer cette pensée, non pas comme une doc­trine éta­blie, encore moins comme un sys­tème, mais comme un ensemble de concepts.

« Cet ensemble, ou pour parler méta­pho­ri­que­ment cette constel­la­tion, se modi­fie avec le temps. Certains concepts s’obscurcissent, à juste titre ou non. De nou­veaux concepts s’introduisent dans la constel­la­tion. Cet ensemble mou­vant s’emploie pour com­prendre notre époque, c’est-à-dire la deuxième moitié du 20ème siècle, et non pas sim­ple­ment comme grou­pe­ment de textes et de confé­rences péda­go­giques ou poli­tiques…

« C’est là un chan­ge­ment impor­tant et même essen­tiel dans la com­pré­hen­sion de ce que l’on appelle « le mar­xisme ». Il faut le sou­mettre per­pé­tuel­le­ment à l’épreuve des faits et de l’actualité, c’est-à-dire de la pra­tique sociale, sans exclure bien entendu (et même en insis­tant sur elle) l’exploration du pos­sible et de l’impossible. Au cours de cette épreuve des lacunes peuvent appa­raître dans la « constel­la­tion de concepts » : ils n’apportent un déchif­frage de notre époque qu’en tenant compte de ce qui arrive de nou­veau. »

UN IMMENSE MOUVEMENT DE LIBERATION

Henri Lefebvre va en consé­quence essayer, au tra­vers des chan­ge­ments concrets, de nous faire res­sen­tir son atti­tude, la façon dont il conçoit son « tra­vail » autour et avec cette « constel­la­tion ».

Parmi les grands chan­ge­ments du monde contem­po­rain, il convient de consi­dé­rer la libé­ra­tion des anciennes colo­nies, l’ascension du Tiers-Monde.

« Cet immense mou­ve­ment de libé­ra­tion, dont on ne sau­rait sur­es­ti­mer l’importance, a-t-il eu lieu sous l’influence de Marx ? », inter­roge Henri Lefebvre

L’IMPORTANCE DES QUESTIONS AGRAIRES

« Oui, sans aucun doute », répond-il, en ajou­tant tou­te­fois : « Mais à tra­vers cer­tains aspects de son oeuvre long­temps négli­gés en Europe occi­den­tale ».

« Par exemple, les ques­tions agraires, celles de la terre, du sol et du sous-sol, des rentes fon­cières, etc…Chacun sait que cet aspect du mar­xisme, repris ailleurs qu’en Europe occi­den­tale, notam­ment par Lénine et Mao Ze Dong, a eu un reten­tis­se­ment à l’échelle mon­diale. Toute l’histoire des réformes agraires, his­toire hau­te­ment com­plexe, pour­rait entrer dans l’étude des influences de Marx.

Profondément révo­lu­tion­naires au début et dans la pre­mière moitié du 20ème siècle, les réformes agraires ont vu peu à peu s’atténuer leurs capa­ci­tés sub­ver­sives : on peut dire qu’elles ont été dans beau­coup de pays « récu­pé­rées » par le capi­ta­lisme. Ces influences de Marx n’ont donc pas échappé aux contra­dic­tions dia­lec­tiques. »

Henri Lefebvre montre aussi que l’étude des textes de Marx et de Lénine (et sur­tout ceux de la fin de la vie de Marx sur les ques­tions agraires) n’ont pas empê­ché du coté socia­liste une sous-esti­ma­tion des ques­tions pay­sannes, une sur­va­lo­ri­sa­tion de la crois­sance indus­trielle.

UN NOUVEAU MARCHE

Il met éga­le­ment en évi­dence que l’influence de Marx s’est par­fois exer­cée à tra­vers des doc­trines déri­vées et même « héré­tiques », les ouvrages de Frantz Fanon, par exemple.

Enfin, et ce n’est pas le moins impor­tant pour la com­pré­hen­sion de ce qui se passe aujourd’hui, Henri Lefebvre sou­ligne que le pro­ces­sus de libé­ra­tion a été et reste lui-même contra­dic­toire.

« Libérant poli­ti­que­ment les peuples aupa­ra­vant domi­nés et colo­ni­sés, il a offert aux pays déve­lop­pés restés capi­ta­listes un nou­veau marché plus large qu’auparavant puisqu’il s’est accom­pa­gné et s’accompagne encore de trans­ferts tech­no­lo­giques, de dépla­ce­ments de main d’oeuvre, etc…

Bref, insiste-t-il, « le déve­lop­pe­ment de la pensée mar­xiste comme celui de la réa­lité mon­diale, se déroule contra­dic­toi­re­ment, autre­ment dit dia­lec­ti­que­ment. »

UNE DEGENERESCENCE DE LA PENSEE MARXISTE

Pour lui, « si les mar­xistes n’ont pas ana­lysé toutes les contra­dic­tions du monde moderne ainsi que les contra­dic­tions inté­rieures au mar­xisme lui-même, ils en sont res­pon­sables. Ils n’ont pas tenu compte de cer­tains aver­tis­se­ments répé­tés. Pour parler plus clai­re­ment encore, j’aurais beau­coup de cri­tiques à for­mu­ler contre les ten­dances mar­xistes dans les pays dits « avan­cés ». Elles se sont sou­vent enfermé dans des consi­dé­ra­tions qui paraissent rigou­reuses, pré­cises, sys­té­ma­tiques, et qui n’étaient que sco­las­tiques…

« Cette dégé­né­res­cence de la pensée mar­xiste dans les pays indus­triels « avan­cés » n’est-elle pas soli­daire des dif­fi­cul­tés que tra­verse la classe ouvrière dans ces pays ? »

QUELQUES EXEMPLES

Henri Lefebvre dit songer en par­ti­cu­lier aux Etats-Unis. La pensée de Marx y exerce une influence assez consi­dé­rable mais limi­tée pour le moment à des cercles uni­ver­si­taires, sans liai­son avec les tra­vailleurs et avec les orga­ni­sa­tions syn­di­cales : « On reçoit des Etats-Unis des tra­vaux et des écrits du plus grand inté­rêt sur les ques­tions esthé­tiques ou sur les rap­ports de pou­voir et de dépen­dance, mais rien qui puisse atteindre le mou­ve­ment ouvrier, lequel pour­tant existe et suit son cours ».

Henri Lefebvre constate éga­le­ment et dit qu’on a signalé à plu­sieurs reprises l’incapacité des intel­lec­tuels mar­xistes dans les pays isla­miques, et notam­ment en Iran, à éla­bo­rer un projet de société qui puisse orien­ter le mou­ve­ment révo­lu­tion­naire, lequel se voit dès lors acca­paré par les ins­ti­tu­tions reli­gieuses.

Ce reproche, dit-il, n’épargne donc pas les pays qui ne comptent pas parmi les grands pays indus­triels et les démo­cra­ties avan­cées.

Il ajoute : « Je me sou­viens avec amer­tume d’un séjour à Santiago-de-Chili, peu de temps avant le coup d’Etat mili­taire. Les cercles mar­xistes dont j’ai eu connais­sance s’occupaient, avec beau­coup d’application, d’épistémologie et pas du tout de ce qui se pas­sait autour d’eux et d’une situa­tion qui s’aggravait de jour en jour. »

D’AUTRES ENCORE EN AMERIQUE LATINE

Il pense éga­le­ment que ces remarques vont dans le sens de celles faites à Cavtat, en octobre 1982, par Pablo Gonzàlès Casanova et publiées dans les actes du col­loque : « Pénétration de la méta­phy­sique dans le mar­xisme euro­péen ».

« Notre ami mexi­cain, dit-il, a raison d’affirmer que les concepts éla­bo­rés à partir de Marx en Europe occi­den­tale n’ont pas beau­coup servi à com­prendre la situa­tion réelle du Mexique et de l’Amérique latine. Pourquoi ? Parce que les Européens ont trop insisté sur les rela­tions de dépen­dance entre les sexes, les âges, les régions, les centres et les péri­phé­ries, etc…Et pas assez sur les rap­ports d’exploitation et sur la montée de nou­velles formes, plus sub­tiles qu’autrefois, d’exploitation.

« C’est dire à nou­veau que l’influence de Marx ne s’est pas exer­cée d’une façon simple, sans contra­dic­tions internes ni externes.

ET EN EUROPE

« Je tiens à ajou­ter, dit-il encore, qu’en Europe tous les ouvrages et toutes les recherches ins­pi­rées de Marx ne tombent pas entiè­re­ment sous cette cri­tique… Je tiens à ajou­ter qu’une contra­dic­tion essen­tielle a été mise à jour par les auteurs you­go­slaves, celle entre la divi­sion mon­diale du tra­vail impo­sée par le capi­ta­lisme et le nouvel ordre mon­dial auquel aspirent de nom­breux pays, au pre­mier rang des­quels les pays non-ali­gnés. Cette atti­tude a un rap­port qu’il est inutile de sou­li­gner avec la poli­tique et les aspi­ra­tions du non-ali­gne­ment. »

Henri Lefebvre aborde alors, dans la constel­la­tion de concepts légués par Marx, les lacunes et les « trous noirs ». Il consi­dère qu’il convient de com­bler ces lacunes et c’est pour­quoi il s’est permis, et se permet encore, de pro­po­ser de nou­veau concepts.

LA PRODIGIEUSE CROISSANCE DES VILLES

Ainsi, Marx n’a pu connaître la pro­di­gieuse crois­sance des villes dans la deuxième moitié du 20ème siècle.

« Ce phé­no­mène, dit-il, a long­temps passé parmi les mar­xistes pour un phé­no­mène secon­daire, effet dérivé de l’industrialisation. On a même opposé la ville et l’entreprise comme étant le lieu de la consom­ma­tion – et l’autre le lieu de la pro­duc­tion. Or cette atti­tude est impos­sible à main­te­nir. En effet beau­coup de pays ont connu des mou­ve­ments urbains et des luttes ayant la ville à la fois comme théâtre et comme enjeu. Dans ces pays (par exemple le Mexique), il y a eu trois vagues de mou­ve­ments et de luttes à carac­tère révo­lu­tion­naire : les mou­ve­ments pay­sans – les mou­ve­ments ouvriers – les mou­ve­ments urbains –

« Pour tenir compte de ces réa­li­tés nou­velles, datant de l’époque moderne, j’ai pro­posé et je pro­pose encore de faire entrer dans des concepts essen­tiels celui de l’urbain, nature seconde dif­fé­rente de la nature pre­mière parce que pro­duite. »

De même, Henri Lefebvre consi­dère que les acti­vi­tés étu­diées par Marx et mises au pre­mier plan par la plu­part des cou­rants mar­xistes concer­naient le tra­vail, la pro­duc­tion et les lieux de pro­duc­tion.

LE CONCEPT DE VIE QUOTIDIENNE

« Ces ana­lyses des rap­ports de pro­duc­tion, dit-il, n’épuisent pas à mon avis le mode de production…Elles per­mettent mal de com­prendre son déploie­ment au 20ème siècle, son élas­ti­cité, ses capa­ci­tés.

« Que se passe-t-il hors des lieux de tra­vail ? J’ai pro­posé et je pro­pose encore pour com­prendre un ensemble de faits le concept de « vie quo­ti­dienne ». Ce concept n’exclut en rien celui de tra­vail pro­duc­tif. Au contraire, il l’implique. Mais il le com­plète en tenant compte des trans­ports, des loi­sirs, de la vie privée et fami­liale ainsi que de toutes les modi­fi­ca­tions qui ont affecté au cours de l’époque moderne ces dif­fé­rents aspects de la vie et de la pra­tique sociale. »

LE TEMPS ET L’ESPACE

Cette atti­tude abou­tit effec­ti­ve­ment à faire entrer dans l’analyse et la concep­tion mar­xistes des aspects négli­gés : l’architecture, l’urbanisme et plus lar­ge­ment l’espace et le temps sociaux.

« Il faut remar­quer, dit-il, que l’espace et le temps sont deve­nus des mar­chan­dises (je parle sur­tout des pays capi­ta­listes), c’est-à-dire des « biens » autour des­quels se livrent de grandes luttes : l’espace et le temps res­tent le fon­de­ment de la valeur d’usage, bien que ou parce qu’ils sont entrés dans les valeurs d’échange. C’est à l’échelle mon­diale qu’on se les dis­pute.

« Cette lutte pour l’espace et le temps, c’est-à-dire pour leur emploi et leur usage, est une forme moderne de la lutte de classes que n’a pas prévu Marx puisqu’elle n’existait pas de son temps. »

LE MODE DE PRODUCTION ETATIQUE

Henri Lefebvre pour­suit sa lutte contre le dog­ma­tisme en dénon­çant sa répé­ti­tion jusqu’à une époque récente de quelques for­mules de Marx et Engels sur l’Etat.

Or ceux-ci n’ont pu connaître d’abord la mon­dia­li­sa­tion de l’Etat et ensuite ses trans­for­ma­tions au 20ème siècle.

« A leur époque, dit-il, l’Etat était encore neuf en Europe. Aujourd’hui, ou plus exac­te­ment depuis la deuxième moitié du 20ème siècle, on ne peut plus parler d’intervention épi­so­dique ou conjonc­tu­rale de l’Etat dans la réa­lité éco­no­mique, autre­ment dit dans sa « base ».

« Le rôle de l’Etat déborde (même du côté capi­ta­liste) ce qui s’attribue clas­si­que­ment à la super­struc­ture poli­tique, idéo­lo­gique et ins­ti­tu­tion­nelle.

« Il faut rendre compte du fait que la dis­tinc­tion clas­sique éga­le­ment entre le niveau éco­no­mique de la société, le niveau (ou ins­tance) social, et le niveau ou ins­tance poli­tique, cette dis­tinc­tion tend à dis­pa­raître.

« La dif­fé­rence entre l’économique, le social et le poli­tique n’est pas abolie mais il y a ten­dance à l’emprise crois­sante de l’Etat poli­tique sur l’économique et le social.

« Pour rendre compte de cette situa­tion qui appa­raît un peu par­tout dans la deuxième moitié du 20ème siècle, – en même temps que la mon­dia­li­sa­tion de l’Etat – j’ai pro­posé un concept nou­veau : celui de mode de pro­duc­tion éta­tique. Ce concept réunit l’économique et le poli­tique et pro­pose cette réunion comme hori­zon et pers­pec­tive parce qu’elle devient réa­lité. »

LE DOGMATISME MARXISTE

Cependant ce concept a été mal reçu de tous côtés, par les mar­xistes comme par les idéo­logues du capi­ta­lisme et de la démo­cra­tie tra­di­tion­nelle. Probablement parce qu’il les gène…

« A coup sûr, dit-il, c’est incom­pa­tible avec le dog­ma­tisme mar­xiste ».

Henri Lefebvre évoque alors les contro­verses « révisionnisme/​dogmatisme » deve­nues des espèces d’injures rituelles entre deux camps se croyant oppo­sés et qui n’ont pas contri­bué à la fécon­dité de la pensée mar­xiste. Il refuse de se lais­ser enfer­mer dans cette alter­na­tive.

Il récuse éga­le­ment l’appellation, « encore si fré­quente », de « mar­xisme-léni­nisme », et se déclare beau­coup plus mar­xiste que léni­niste. Il pense et affirme que l’oeuvre de Marx doit rester pour nous et notre époque une réfé­rence constante, un point de départ – mais non un point d’arrivée. Elle doit aussi passer par une cri­tique vigi­lante et inces­sante.

LA MONDIALITE, LE DESTIN MONDIAL DE LA MARCHANDISE

Aussi, Henri Lefebvre pense qu’il y a lieu aujourd’hui d’examiner de près la pensée de Marx et de la déve­lop­per en la com­plé­tant…

Ainsi, il serait inté­res­sant de reprendre ce que Marx a dit du mon­dial.

« Il n’a pas ignoré la mon­dia­lité ni le destin mon­dial de la mar­chan­dise. Il a posé les bases d’une ana­lyse cri­tique du monde de la mar­chan­dise et de l’échange, de sa logique et de sa langue, des réseaux et des chaînes d’équivalences, de leur exten­sion vir­tuelle à la pla­nète entière.

« Il comp­tait sur cette exten­sion pour atté­nuer et même pour balayer les sépa­ra­tions des fron­tières entre les pays.

« D’autre part, on ne sau­rait trop insis­ter sur le fait qu’il n’a pas bien connu le marché mon­dial que dans sa pre­mière phase : la phase de l’accumulation pri­mi­tive et de l’expansion du capi­ta­lisme com­mer­cial.

« Alors, faut-il le rap­pe­ler ? Certains pays s’enrichissent en mélan­geant habi­le­ment le pillage et le com­merce. On vit, et c’est un aspect impor­tant de l’histoire, le centre de l’activité passer de la Méditerranée à l’Océan Atlantique. On vit se consti­tuer de grands empires colo­niaux : espa­gnol, por­tu­gais, hol­lan­dais, fran­çais et anglais. Le com­merce consis­tait alors sur­tout en échange de mar­chan­dises, c’est-à-dire de pro­duits natu­rels ou arti­sa­naux. »

LA HAUTE COMPLEXITE DU MONDIAL AUJOURD’HUI

« Tous ces faits, pour­suit-il, confir­més depuis un siècle par les his­to­riens se trouvent déjà au moins signa­lés dans le Capital et dans les ouvrages éco­no­miques de Marx. Mais celui-ci n’a pu que pres­sen­tir la deuxième phase de la mon­dia­lité et du marché mon­dial, pos­té­rieurs à la consti­tu­tion du capi­ta­lisme indus­triel et liée au déploie­ment de ce capi­ta­lisme…

Mais, dit-il, on ne sau­rait trop insis­ter sur la haute com­plexité du mon­dial aujourd’hui, sur l’enchevêtrement de ses contra­dic­tions, sur la pro­blé­ma­tique pla­né­taire que se pose et qui fait de « l’Homme » lui-même l’enjeu d’une ter­ri­fiante partie.

« Le marché mon­dial ? Il ne se réduit plus à l’échange des mar­chan­dises. Il com­porte le marché et l’échange de capi­taux, de la matière grise et des tech­niques, de la main d’oeuvre, de l’énergie, de l’espace et du temps, des oeuvres d’art, etc…

« Les caté­go­ries et concepts lais­sés par Marx doivent se recon­si­dé­rer pour arri­ver à connaître cette extra­or­di­naire com­plexité, ces flux de pro­duits et de signes… »

OUI, MAIS SANS MARX !

Mais sans Marx, pour­suit Lefebvre, il n’y aurait pas eu Keynes, théo­ri­cien du néo-capi­ta­lisme, pas plus que Schumpeter, théo­ri­cien de la démo­cra­tie et de la croissance…La théo­rie des inter­ven­tions éta­tiques, de la ratio­na­li­sa­tion éco­no­mique et de la pla­ni­fi­ca­tion, naquit de Marx, de la pensée mar­xiste et de sa cri­tique du libé­ra­lisme. Elle a été retour­née contre le mar­xisme mais elle en dérive. Ces récu­pé­ra­tions font partie de l’influence. Et c’est ainsi que la mon­dia­li­sa­tion consi­dé­rée comme tota­lité dans le monde moderne ne peut se com­prendre sans tenir compte de Marx. La diver­sité des écoles et des ten­dances issues de Marx doit éga­le­ment être prise en compte.

LA SPECIFICITE DE LA PENSEE MARXISTE EN FRANCE

« En ce qui me concerne, dit-il encore, je reven­dique une cer­taine spé­ci­fi­cité de la pensée mar­xiste telle qu’elle s’est déve­lop­pée en France, en fonc­tion des luttes pour la démo­cra­tie, mais aussi en fonc­tion des tra­di­tions phi­lo­so­phiques et lit­té­raires de la France…

« Sans ces héri­tages, le mar­xisme ne serait pas en France ce qu’il a été et ce qu’il est.

« La ten­dance à laquelle j’appartiens se réclame de la lignée qui va de Rabelais à nos jours, en pas­sant par Diderot, le roman­tisme de gauche, la révolte rim­bal­dienne et le sur­réa­lisme, celui d’Aragon et celui de Breton.

« Cette ten­dance va jusqu’à la cri­tique radi­cale de la société exis­tante. Elle n’a pas hésité devant la contes­ta­tion. Elle se rami­fie en ten­dances diverses, l’analyse ins­ti­tu­tion­nelle, la cri­tique auto­ges­tion­naire de la ges­tion capi­ta­liste, etc…

« L’autre ten­dance, d’ailleurs plutôt scien­ti­fique, se rat­ta­che­rait plutôt au posi­ti­visme et à tra­vers lui à la phi­lo­so­phie des sciences, elle-même issue de l’école car­té­sienne.

« Faut-il insis­ter sur cette divi­sion de la pensée mar­xiste qui a engen­dré en France des polé­miques ? Oui, car cette diver­sité, avec les contra­dic­tions et les conflits qu’elle sus­cite, fait aussi partie de l’influence de Marx et de sa richesse… »

( Voir l’intégralité de l’article dans « La Somme et le Reste » – n°1 – novembre 2002)

Michel Peyret
18 mai 2011

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