Marx et la finance : une approche actuelle

Par Mis en ligne le 03 janvier 2012

Les cha­pitres du Capital que Marx a consa­crés à ce que l’on appel­le­rait aujourd’hui la « finance » contiennent des élé­ments théo­riques qui peuvent tout à fait être mobi­li­sés pour com­prendre la crise actuelle [1]. Ils ont pro­ba­ble­ment souf­fert d’être restés à l’état de brouillons, dont la lec­ture est sou­vent rébar­ba­tive, et c’est tout l’intérêt de cette nou­velle édi­tion d’en pré­sen­ter le noyau dur. Ils consti­tuent cepen­dant un maillon essen­tiel entre l’analyse la plus abs­traite du capi­ta­lisme et la prise en compte d’éléments de son fonc­tion­ne­ment concret.

Quand Marx expose la théo­rie de la valeur et de l’exploitation, ou étudie les condi­tions de repro­duc­tion du sys­tème, il se place dans un monde abs­trait où le crédit, la finance, les ren­tiers sont en quelque sorte absents et res­tent au second plan du face-à-face entre capi­ta­listes et tra­vailleurs. Il ne s’agit pas d’une sim­pli­fi­ca­tion réduc­trice mais d’un moment dans la théo­rie qui conduit ensuite à l’introduction de caté­go­ries sup­plé­men­taires, telles que la rente ou l’intérêt. Dans cette méthode, les niveaux d’analyse sont imbri­qués de manière cohé­rente, ce qui veut dire que l’étude de la finance doit se faire en aval de la théo­rie de la valeur.

De ces très riches pages, on peut au fond rete­nir deux pro­po­si­tions essen­tielles :

  1. la finance ne crée pas de valeur, et les reve­nus finan­ciers sont des reve­nus déri­vés de la plus-value ;
  2. les actions consti­tuent un capi­tal fictif dont la valeur est un droit seule­ment vir­tuel sur la plus-value.

La théo­rie de la valeur consiste à dire qu’il n’y a pas d’autre source de valeur que l’exploitation du tra­vail sala­rié. On ne peut « s’enrichir en dor­mant » qu’à la condi­tion de pou­voir capter une partie des richesses pro­duites par d’autres. Pourtant, aujourd’hui encore, et depuis vingt ans au moins, une couche sociale étroite s’enrichit grâce à la crois­sance spec­ta­cu­laire des reve­nus finan­ciers. Il en résulte une illu­sion, qui exis­tait déjà à l’époque de Marx, selon laquelle cer­taines frac­tions du capi­tal pour­raient se mettre en valeur, de manière sépa­rée du pro­ces­sus de pro­duc­tion : « L’idée que cette forme de capi­tal est auto­nome est ren­for­cée par le fait que du capi­tal prêté rap­porte de l’intérêt, qu’il soit ou non effec­ti­ve­ment employé comme capi­tal. » [2]

Marx insiste sur le fait qu’il s’agit là d’une repré­sen­ta­tion à la fois popu­laire et adé­quate à la réi­fi­ca­tion de l’ensemble des rap­ports de pro­duc­tion : « dans sa repré­sen­ta­tion popu­laire, le capi­tal finan­cier, le capi­tal rap­por­tant de l’intérêt est consi­déré comme le capi­tal en soi, le capi­tal par excel­lence » [3]. C’est dans ces pas­sages que Marx déve­loppe le concept de féti­chisme [4] autour de l’idée fon­da­men­tale sui­vante : alors que le capi­ta­lisme est un ensemble de rap­ports sociaux, autre­ment dit de rap­ports entre les êtres humains, son mode de fonc­tion­ne­ment conduit à une repré­sen­ta­tion où le destin des hommes (et les femmes) est tri­bu­taire de choses (d’où le terme de réi­fi­ca­tion), par exemple les « mar­chés finan­ciers » : cette « capa­cité de l’argent ou de la mar­chan­dise de faire fruc­ti­fier leur propre valeur, indé­pen­dam­ment de la repro­duc­tion – c’est la mys­ti­fi­ca­tion capi­ta­liste dans sa forme la plus bru­tale » [5].

Seule la théo­rie de la valeur permet de com­prendre pour­quoi il s’agit d’une illu­sion. L’intérêt (mais on peut étendre cette pro­po­si­tion aux divi­dendes versés aux action­naires) est un revenu dérivé, « une rubrique par­ti­cu­lière pour une partie du profit que le capi­ta­liste actif doit payer au pro­prié­taire du capi­tal, au lieu de la mettre dans sa poche » [6]. De plus, la règle de par­tage est indé­ter­mi­née, car « le taux d’intérêt moyen ayant cours dans un pays ne peut pas être déter­miné par une loi » [7]. Tout ce qu’il est pos­sible de dire, c’est que l’intérêt varie entre cer­taines limites : il peut se réduire à peu de choses, mais ne peut excé­der le total du profit. L’intérêt n’est donc pas le « prix du capi­tal » qui serait déter­miné par la valeur d’une mar­chan­dise par­ti­cu­lière, comme ce peut être le cas du salaire pour la force de tra­vail. Ce par­tage de la plus-value repose en der­nière ins­tance sur un rap­port de forces entre capi­tal finan­cier et capi­tal indus­triel, que Marx appelle aussi « passif » et « actif ». On peut alors, sur la base de cette oppo­si­tion, pério­di­ser les modes de fonc­tion­ne­ment concrets du capi­ta­lisme et com­prendre par exemple la finan­cia­ri­sa­tion du capi­tal à partir du début des années 1980.

Ce prin­cipe fon­da­men­tal, selon lequel l’intérêt est une frac­tion de la plus-value glo­bale, s’oppose tota­le­ment à l’approche de l’économie domi­nante, héri­tière de celle que Marx qua­li­fiait de vul­gaire et épin­glait ainsi :«pour les éco­no­mistes vul­gaires [la forme finan­cière du capi­tal] est évi­dem­ment une aubaine, puisqu’elle rend mécon­nais­sable l’origine du profit et octroie au résul­tat du procès de pro­duc­tion capi­ta­liste – séparé du procès lui-même – une exis­tence indé­pen­dante » [8]. Selon cette vision apo­lo­gé­tique, la société capi­ta­liste est un marché géné­ra­lisé sur lequel se pré­sentent des indi­vi­dus, pour­vus de « dota­tions » et où ils offrent leurs ser­vices, bap­ti­sés « fac­teurs de pro­duc­tion ». Certains pro­posent leur tra­vail, d’autres leur terre, d’autres leur capi­tal. Cette théo­rie ne dit évi­dem­ment rien des bonnes fées qui ont pro­cédé à l’attribution, à chaque « agent», de ses dota­tions ini­tiales, mais l’intention est claire : le revenu natio­nal est construit par addi­tion des reve­nus des dif­fé­rents « fac­teurs de pro­duc­tion » selon un pro­ces­sus qui tend à les symé­tri­ser. L’exploitation dis­pa­raît, puisque chacun des fac­teurs est rému­néré selon sa pro­duc­ti­vité propre.

Ce type de schéma débouche sur une assi­mi­la­tion entre profit et inté­rêt, dont l’économie vul­gaire ne s’est jamais vrai­ment sortie. Pour tout un pan de l’économie théo­rique, ces deux notions sont en effet indis­so­ciables. Marx a raison de dire que le capi­tal por­teur d’intérêt réa­lise la quin­tes­sence de la vision bour­geoise du monde, puisque cette capa­cité de faire de l’argent appa­raît comme une pro­priété consub­stan­tielle de ce « fac­teur de pro­duc­tion ». Mais cette solu­tion pré­sente aussi bien des dif­fi­cul­tés sur les­quelles il faut reve­nir rapi­de­ment, parce que c’est une ques­tion fon­da­men­tale de la théo­rie du capi­ta­lisme.

Des géné­ra­tions d’étudiants en éco­no­mie apprennent ainsi que « le pro­duc­teur maxi­mise son profit ». Mais com­ment ce profit est-il cal­culé ? Il est sim­ple­ment donné comme la dif­fé­rence entre le prix du pro­duit et les coût de pro­duc­tion qui incluent les salaires, mais aussi le « coût d’usage » du capi­tal. Ce der­nier concept résume à lui seul les dif­fi­cul­tés de l’opération, puisqu’il dépend à la fois du prix des biens de pro­duc­tion et du taux d’intérêt. Une fois les machines ache­tées et les inté­rêts payés, quel est ce profit que l’on « maxi­mise » ? La seule manière de trai­ter cette dif­fi­culté est, pour l’économie domi­nante, de la décou­per en mor­ceaux et d’apporter des réponses dif­fé­rentes selon les régions à explo­rer, sans jamais assu­rer une cohé­rence d’ensemble qui ne sau­rait être donnée que par une théo­rie de la valeur dont elle ne dis­pose pas.

Pour résu­mer ces dif­fi­cul­tés, qui ramènent à la dis­cus­sion de Marx, la théo­rie domi­nante oscille entre deux posi­tions incom­pa­tibles. La pre­mière consiste à assi­mi­ler l’intérêt au profit – et le capi­tal emprunté au capi­tal engagé – mais laisse inex­pli­quée l’existence même d’un profit d’entreprise. La seconde consiste à dis­tin­guer les deux, mais s’interdit du coup la pro­duc­tion d’une théo­rie uni­fiée du capi­tal et du profit. Toute l’histoire de la théo­rie éco­no­mique domi­nante est celle d’un va-et-vient entre ces deux posi­tions contra­dic­toires, comme l’a bien montré un article décor­ti­quant de ce point de vue les manuels d’économie [9].

Le cadre théo­rique de Marx lui permet ensuite l’analyse du « capi­tal fictif», qui peut être défini comme l’ensemble des actifs finan­ciers dont la valeur repose sur la capi­ta­li­sa­tion d’un flux de reve­nus futurs : « On appelle capi­ta­li­sa­tion la consti­tu­tion du capi­tal fictif » [10]. Si une action pro­cure un revenu annuel de 100 £ et que le taux d’intérêt est de 5%, sa valeur capi­ta­li­sée sera de 2000 £. Mais ce capi­tal est fictif, dans la mesure où « il ne reste abso­lu­ment plus trace d’un rap­port quel­conque avec le procès réel de mise en valeur du capi­tal » [11].

Ce capi­tal fictif n’englobe pas l’ensemble du « capi­tal por­teur d’intérêt » dans la mesure où les prêts accor­dés aux entre­prises rem­plissent une fonc­tion réelle de rota­tion et de cen­tra­li­sa­tion du capi­tal. Le crédit est en effet néces­saire au finan­ce­ment de l’accumulation. L’emprunt ser­vira par exemple à ache­ter une machine qui res­tera en ser­vice dix ou vingt ans, sans attendre d’avoir accu­mulé l’intégralité de la somme néces­saire à son achat.

Il faut en outre intro­duire une dis­tinc­tion impor­tante entre les divi­dendes que peut rap­por­ter une action et la valeur en Bourse de cette action. Dans le pre­mier cas, les flux sont bien réels : les entre­prises versent effec­ti­ve­ment des divi­dendes sur les comptes de leurs action­naires. Ces der­niers peuvent les réin­ves­tir mais ils peuvent aussi les dépen­ser. Et l’une des carac­té­ris­tiques essen­tielles du capi­ta­lisme contem­po­rain est qu’une part crois­sante de la plus-value échoit ainsi à une couche sociale étroite. En France, les socié­tés du CAC40 versent bon an mal an 40% de leurs béné­fices aux action­naires. Sur l’ensemble des entre­prises non finan­cières, les divi­dendes repré­sentent 13% de la masse sala­riale en 2009, contre 4% au début des années 1980.

Si les divi­dendes sont bien réels, la valeur des actions est vir­tuelle. La capi­ta­li­sa­tion bour­sière peut en effet monter jusqu’au ciel, mais il s’agit là d’une simple écri­ture. Le véri­table test inter­vient au moment où les action­naires décident de récu­pé­rer leur mise en ven­dant tout ou partie de leur por­te­feuille. C’est à cette occa­sion que peut se déclen­cher la crise qui fonc­tionne comme un rappel à l’ordre de la loi de la valeur et anéan­tit (au moins pro­vi­soi­re­ment) l’illusion que ces droits de tirage ont une quel­conque réa­lité. « Dans la crise on voit se mani­fes­ter cette reven­di­ca­tion : la tota­lité des lettres de change, des titres, des mar­chan­dises, doit pou­voir être tout d’un coup et simul­ta­né­ment conver­tible en argent ban­caire. » [12] C’est exac­te­ment ce qui se passe lors des crises finan­cières.

De ces déve­lop­pe­ments de Marx, il res­sort que la spé­cu­la­tion et l’instabilité finan­cières font partie inté­grante du fonc­tion­ne­ment normal du capi­ta­lisme et que capi­ta­listes « actifs » et « pas­sifs » sont indis­so­ciables. La finance n’est pas un para­site ni une dérive, mais une com­po­sante per­ma­nente du capi­ta­lisme. Sur tous ces points, l’analyse de Marx four­nit une grille théo­rique pré­cieuse mais ne dis­pense pas pour autant d’études concrètes du capi­ta­lisme contem­po­rain, que l’on peut à juste titre qua­li­fier de « finan­cia­risé ». Elle montre aussi que le capi­tal finan­cier fonc­tionne comme un pou­voir – pou­voir de capter une frac­tion de la plus-value – et que ce pou­voir ne peut être contesté ou « régulé » sans remettre en cause l’ensemble des rap­ports capi­ta­listes sur les­quels il se fonde.

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[1] Pour une approche d’ensemble, voir : Séminaire d’études mar­xistes (Suzanne de Brunhoff, François Chesnais, Gérard Duménil, Michel Husson et Dominique Lévy), La finance capi­ta­liste, PUF/​Actuel Marx, 2006.
[2] Karl Marx, Le Capital, Livre III, Editions sociales, tome 2, cha­pitre XXIII, p.42.
[3] Karl Marx, Le Capital, Livre III, Editions sociales, tome 2, cha­pitre XXIII, p.42.
[4] Alain Bihr, La cri­tique du féti­chisme éco­no­mique, fil rouge du Capital, 2007.
[5] Karl Marx, Le Capital, Livre III, Editions sociales, tome 2, cha­pitre XXIII, p.56.
[6] Karl Marx, Le Capital, Livre III, Editions sociales, tome 2, cha­pitre XXI, p.8.
[7] Karl Marx, Le Capital, Livre III, Editions sociales, tome 2, cha­pitre XXII, p.29.
[8] Karl Marx, Le Capital, Livre III, Editions sociales, tome 2, cha­pitre XXIV, p.56-57.
[9] Michele I. Naples and Nahid Aslanbeigui, « What does deter­mine the profit rate ? The neo­clas­si­cal theo­ries pre­sen­ted in intro­duc­tory text­books »Cambridge Journal of Economics, vol.20, n°1, January 1996.
[10] Karl Marx, Le Capital, Livre III, Editions sociales, tome 2, cha­pitre XXII, p.128.
[11] Karl Marx, Le Capital, Livre III, Editions sociales, tome 2, cha­pitre XXII, p.129.
[12] Karl Marx, Le Capital, Livre III, Editions sociales, tome 2, cha­pitre XXII, p.234.

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