Europe Solidaire Sans Frontières

La crise mondiale des réfugiés et la crise de l’Union européenne

Par Mis en ligne le 27 septembre 2015

Jamais, depuis la Seconde Guerre mon­diale, les dépla­ce­ments forcés de popu­la­tion n’avaient connu une telle ampleur et n’avaient été aussi meur­triers – aussi aléa­toires et dan­ge­reux, impo­sant à tant d’enfants, de femmes et d’hommes des condi­tions d’existence aussi inhu­maines, des souf­frances aussi into­lé­rables. Une véri­table tra­gé­die qui met à nu la vérité du nouvel ordre inter­na­tio­nal ins­tauré par la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste, comme en témoignent la mul­ti­pli­cité et l’universalité crois­sante des flux migra­toires.

L’attention se porte aujourd’hui sur les réfu­giés de guerre en pro­ve­nance du Moyen-Orient ; mais il y a bien d’autres conflits mili­taires, en Afrique notam­ment, avec leurs cor­tèges de popu­la­tions dépla­cées. Il y a peu, c’était des vic­times cli­ma­tiques dont la presse par­lait, frap­pées par mil­lions en Asie. Quant aux­dites « migra­tions éco­no­miques » contem­po­raines, elles sont aussi « for­cées » (donc poli­tique) par le déchi­re­ment du tissu social sous les coups de bou­toir du néo­li­bé­ra­lisme et la vio­lence de régimes sou­te­nus par les puis­sances occi­den­tales.

Les migra­tions ont une his­toire. Dans la période pré­cé­dente, nous vivions déjà une migra­tion sans espoir, incar­née par cette ins­ti­tu­trice phi­lip­pine deve­nue domes­tique en Italie, pré­caire, clan­des­tine. Nous vivons aujourd’hui à l’heure des migra­tions de survie. Les Européens n’en sont pas là, mais, signe des temps, dans des pays comme l’Espagne ou la Grèce de véri­tables mou­ve­ments migra­toires sont à nou­veau à l’œuvre tant l’avenir de la jeu­nesse est bouché. On n’avait pas vu cela depuis des décen­nies.

Les murs fron­ta­liers se construisent sur des cen­taines, des mil­liers, de kilo­mètres, et pas seule­ment en Europe. En Israël au mépris des droits de Palestiniens sur leurs terres. Aux États-Unis face au Mexique – ce Mexique où la décom­po­si­tion de l’Etat, devenu narco-Etat, et la montée inouïe des vio­lences, jusqu’au fémi­ni­cide, contri­bue à la fuite des popu­la­tions.

L’explosion des migra­tions a donc de mul­tiples causes : des guerres sans fin, la crise cli­ma­tique, le déchi­re­ment du tissu social, la décom­po­si­tion des États, le déchai­ne­ment de vio­lences sans limites ; et aussi la des­truc­tion des sols, l’effondrement des popu­la­tions de pois­sons, l’accaparement des terres pay­sannes, la mar­gi­na­li­sa­tion des pauvres urbains, la dépos­ses­sion des peuples au profit des trans­na­tio­nales…

Toutes ces causes par­ti­cu­lières ont une ori­gine com­mune : le mode de domi­na­tion imposé par la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste avec pour consé­quence une situa­tion inédite : l’état per­ma­nent de désordre géo­po­li­tique et, héri­tage des défaites pas­sées, une lutte de classe à sens unique menée de façon féroce par le noyau dur des bour­geoi­sies mon­dia­li­sées. La contre-révo­lu­tion sans la révo­lu­tion ouvrant les vannes à toutes les bar­ba­ries. Une com­pé­ti­tion aigüe entre anciens et nou­veaux impé­ria­lismes, entre sous-impé­ria­lismes et autres puis­sances régio­nales, comme au Moyen-Orient l’Iran et l’Arabie saou­dite. La guerre en per­ma­nence comme réponse à l’instabilité per­ma­nente.

Les peuples paient à un prix ter­ri­ble­ment fort ce désordre mon­dial. En retour, la « crise des réfu­giés » met aujourd’hui à nu l’échec de la construc­tion euro­péenne [1]. Hier, pour mettre la Grèce sous tutelle, l’Eurogroupe (19 pays sur les 28 qui consti­tuent l’Union) a imposé sa loi aux dépens des ins­ti­tu­tions qui sont au cœur de l’UE : la Commission et le Conseil. Aujourd’hui, sur l’accueil des Syriens en par­ti­cu­lier, le chacun pour soi l’emporte. Non seule­ment en Europe de l’Est, mais aussi en France face à l’Italie, des fron­tières natio­nales se referment au sein même de l’espace Schengen de libre cir­cu­la­tion. Dans cer­tains pays, de vastes mou­ve­ments de soli­da­rité citoyenne se sont mobi­li­sés pour accueillir les réfu­giés – en Allemagne notam­ment [2] ; dans d’autres, la xéno­pho­bie et le racisme l’emportent au profit d’un pou­voir d’extrême droite – en Hongrie tout par­ti­cu­liè­re­ment.

L’UE existe, mais l’intégration euro­péenne a échoué. Antidémocratique, le pro­ces­sus de construc­tion de l’Union n’a pas donné nais­sance à une citoyen­neté euro­péenne. On pou­vait espé­rer qu’une telle iden­tité com­mune, soli­daire, prenne nais­sance par en bas, dans le cadre du Forum social euro­péen ou des Marches contre le chô­mage et la pré­ca­rité, mais cette dyna­mique s’est enli­sée.

Deux pro­jets ont fondé le pro­ces­sus de construc­tion « par en haut » de l’Union. Celui du marché unique, qui révèle toute son impo­tence en temps de crise. Celui de l’Europe puis­sance capable de jouer sa par­ti­tion dans le monde face aux États-Unis et, aujourd’hui, la Chine ; mais les impé­ria­lismes euro­péens sont éden­tés. Les armées fran­çaise et bri­tan­nique sont sou­mises à des coupes bud­gé­taires suc­ces­sives. L’Allemagne, pilier éco­no­mique, reste un nain mili­taire. Comment briller dans l’arène inter­na­tio­nale quand on est inca­pable ne serait-ce que de rele­ver, à ses propres portes, les défis que lance Poutine ?

S’attaquer à la source de la « crise migra­toire », c’est s’attaquer à la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste. S’attaquer à la source de la « crise euro­péenne », c’est refon­der sur d’autres bases une Europe ouverte aux peuples à l’Est comme au Sud, à com­men­cer par l’espace médi­ter­ra­néen. Cette pers­pec­tive est essen­tielle pour per­mettre une action dans la durée et ne pas être dupe des dis­cours trom­peurs de nos gou­ver­nants ; à com­men­cer par leurs pré­ten­tions huma­ni­taires. Autant la mobi­li­sa­tion citoyenne en Allemagne témoigne d’un véri­table élan soli­daire, autant le patro­nat ger­ma­nique porte un regard cynique sur la situa­tion : jugeant le chô­mage trop faible, il sou­haite que le pays accueille une main d’œuvre sou­vent formée, mais déses­pé­rée et prête à accep­ter tout emploi.

Plus qu’humanitaire, la réponse euro­péenne est bien sou­vent mili­taire. Au nom de la lutte contre les pas­seurs et au lieu d’ouvrir des voies d’immigration légales et sûres, le feu vert est donné pour mener des opé­ra­tions armées contre les navires les trans­por­tant. Paris uti­lise la tra­gé­die des réfu­giés pour jus­ti­fier l’extension de la zone d’intervention de ses forces aériennes de l’Irak à la Syrie. Dans un nombre crois­sant de pays membres de l’UE, les sol­dats sont mobi­li­sés aux côtés des poli­ciers pour contrô­ler les popu­la­tions « étran­gères ».

C’est une ten­dance lourde que nous connais­sons bien en France où les mili­taires patrouillent contre la menace ter­ro­riste [3]. Pour nombre d’experts, cette poli­tique est très cou­teuse, inef­fi­cace et mobi­lise trop de moyens alors que l’armée est déjà enga­gée sur divers théâtres d’opérations au Moyen-Orient et en Afrique. Si elle est main­te­nue, c’est parce qu’elle estompe la fron­tière entre situa­tion de guerre (qui relève de l’armée) et situa­tion de paix (qui relève de la police), habi­tuant la popu­la­tion à une espèce d’état d’exception per­ma­nent. La crise des réfu­giés est aujourd’hui ins­tru­men­ta­li­sée dans la même pers­pec­tive. Pour mieux les défendre, nous aurions besoin d’un regain des mou­ve­ments anti­mi­li­ta­ristes [4] ; comme nous avons besoin d’une exten­sion du combat contre la xéno­pho­bie, contre tous les racismes, à l’heure où les extrêmes droites surfent sur les replis iden­ti­taires (en France avec le Front natio­nal) et où des ten­dances éta­tiques fas­ci­santes se mani­festent jusqu’aux portes de l’Europe (Turquie) et au sein même de l’Union (Hongrie). Très logi­que­ment, la bru­ta­lité des­truc­tive de la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste crée les condi­tions d’émergence de nou­veaux fas­cismes.

La « crise des réfu­giés » est donc une facette tra­gique de la crise glo­bale induite par la mon­dia­li­sa­tion capi­ta­liste. Elle n’en demande pas moins à être trai­tée en tenant compte de ses spé­ci­fi­ci­tés, ce qui exige de notre part d’importantes « mises à jour ». Dans la période récente, nous n’avons eu de cesse de répondre aux déma­gogues xéno­phobes, chiffres à l’appui, que le flux d’immigration en France res­tait constant. Ce n’est évi­dem­ment plus vrai. Nous fai­sons face à une crise huma­ni­taire d’une ampleur excep­tion­nelle ; or, les « logi­ciels » tra­di­tion­nels des gauches radi­cales ne sont pas adap­tés à un tel défi soli­daire. Elles ont pour l’essentiel jugé que l’urgence huma­ni­taire était l’affaire des seuls États (les Croix ou Croissants rouges) ou asso­cia­tions spé­cia­li­sées. Il y a heu­reu­se­ment d’importantes excep­tions, comme la mobi­li­sa­tion remar­quable de la coa­li­tion Mihands à Mindanao, dans le sud des Philippines, dont nous pou­vons tirer beau­coup de leçons [5].

Il nous faut en effet repen­ser le rap­port entre huma­ni­taire et poli­tique. Dans un passé déjà loin­tain, nous envoyions l’aide médi­cale aux Fronts de libé­ra­tion qui avaient leurs propres ser­vices de santé, effi­caces et implan­tés. Aujourd’hui, dans leur grande majo­rité, les popu­la­tions dépla­cées sont aussi dému­nies d’organisation – si ce n’est des réseaux infor­mels par lieux d’origine et le recours à Internet ou au télé­phone por­table pour faire cir­cu­ler l’information.

La réponse aux crises huma­ni­taires s’impose comme un champ essen­tiel pour l’internationalisme. La très grande majo­rité des réfu­giés ne se trouvent pas en Europe, mais dans des pays du Sud qui n’ont ni l’infrastructure ni les res­sources des pays du Nord – alors que les gou­ver­nants du Nord, faut-il le rap­pe­ler, portent une res­pon­sa­bi­lité majeure dans l’actuelle situa­tion. Les « réfu­giés de l’intérieur » se trouvent tou­jours dans leurs propres pays – ou même sont restés sur place, comme ces vic­times d’une catas­trophe cli­ma­tique qui n’ont pu tenter de trou­ver refuge ailleurs. Aucun chiffre offi­ciel ne rend effec­ti­ve­ment compte de l’ampleur du pro­blème. Les soli­da­ri­tés Nord-Sud doivent s’organiser et se ren­for­cer en ce domaine tout par­ti­cu­liè­re­ment.

Pierre Rousset


Les commentaires sont fermés.