L’État canadien, l’impérialisme et le Mali

Par Mis en ligne le 10 janvier 2013

La « com­mu­nauté inter­na­tio­nale », comme disent les médias, cherchent les moyens d’intervenir au Mali pour rame­ner l’« ordre ». La France et les pays de l’Union euro­péenne, les États-Unis, le Canada et quelques autres (une poi­gnée d’États sur la tota­lité de ceux qui sont membres de l’ONU) sont inquiets. Pays riche qu’on a fait pauvre, le Mali tra­verse une crise grave, comme d’ailleurs la plu­part des pays de l’Afrique sahé­lienne. Toute la moitié nord du pays est occu­pée par une nébu­leuse peu défi­nie se récla­mant à la fois de l’identité toua­reg et du radi­ca­lisme d’Al-Qaïda. Au sud, l’État est pra­ti­que­ment para­lysé, tant est dis­cré­di­tée l’élite en place. Pour les puis­sances impé­ria­listes, cette situa­tion peut déra­per, comme au Moyen-Orient. C’est là que s’ébauche une nou­velle aven­ture impé­ria­liste au nom de l’« huma­ni­taire ».

Un pays maintenu dans la pauvreté

Depuis long­temps, le Mali stagne dans la pau­vreté et la dépen­dance. Sous la coupe de l’État colo­nial fran­çais, l’économie a été dévas­tée au profit d’une poi­gnée de réseaux mafieux qu’on appelle à Paris, par déri­sion, « FrançAfrique », un mélange d’entrepreneurs, de petits et de gros colons, de mili­taires et de mer­ce­naires. À chaque fois que l’Afrique a tenté de s’en sortir, les « bar­bouzes » fran­çais sont inter­ve­nus, comme lors du ren­ver­se­ment de Modibo Keita, le pre­mier Président du Mali, éjecté par un violent coup d’état pour avoir commis le crime de récla­mer une véri­table indé­pen­dance. Par la suite, le Mali est demeuré empri­sonné pen­dant de longues décen­nies. Tout au long, il a été un pour­voyeur de res­sources minières et agri­coles et éga­le­ment, une énorme de réserve de main d’œuvre à bon marché pour les riches plan­ta­tions de la Côte d’Ivoire, la « perle de la cou­ronne » colo­niale fran­çaise. Mais cet édi­fice fait de vio­lence et de pré­da­tion a com­mencé à cham­bran­ler dans les années 1990. Les étu­diants ont pris d’assaut la capi­tale Bamako et para­lysé l’État. Des pay­sans, des mineurs, des petits arti­sans et com­mer­çants ont par­ti­cipé à un vaste mou­ve­ment popu­laire qui a forcé le retrait des mili­taires. Plus tard, la France tout en res­tant influente s’est vue de plus en plus contes­tée non seule­ment par les Maliens mais par les autres impé­ria­lismes. C’est ainsi que les États-Unis et le Canada sont entrés dans le décor.

Le « bon élève »

Les gou­ver­ne­ments maliens qui ont suc­cédé à la dic­ta­ture se sont retrou­vés au pou­voir en se fai­sant dire d’une façon très directe qu’ils pou­vaient tout faire sauf chan­ger l’essentiel. C’est ainsi que le Mali est devenu le « bon élève » des poli­tiques d’ajustement struc­tu­rel du FMI et de la Banque natio­nale. Une grande partie du patri­moine natio­nal a été bradée à bas prix sous la forme de pri­va­ti­sa­tions la plu­part du temps opaques. L’entreprise cana­dienne CANAC s’est empa­rée du chemin de fer qui consti­tue une des prin­ci­pales artères du Mali en pro­cé­dant à une « restruc­tu­ra­tion », ce qui vou­lait dire des licen­cie­ments mas­sifs et la fer­me­ture des postes et gares « non-ren­tables » dans les petits pate­lins du pays. Très riche en res­sources minières, le Mali démo­cra­tique s’est éga­le­ment fait « conseiller » d’« ouvrir » l’économie aux inves­tis­se­ments étran­gers, en rédui­sant les taxes et impôts et en per­met­tant aux entre­prises d’« igno­rer » les régle­men­ta­tions concer­nant le tra­vail et l’environnement. La légis­la­tion a été chan­gée et peu à peu, les minières mul­ti­na­tio­nales ont pris place, comme les cana­diennes Barrick Gold et IAMGOLD (plus de $500 mil­lions d’investissements selon le gou­ver­ne­ment cana­dien). Dans divers rap­ports réa­li­sés par des ONG, on apprend que l’impact des opé­ra­tions minières est très néga­tif pour la popu­la­tion, notam­ment pour les femmes enceintes dans les vil­lages de Sadiola and Yatela où est loca­li­sée une des mines de IAMGOLD. Divers gou­ver­ne­ments maliens suc­ces­sifs ont fini par inté­grer cette poli­tique de pré­da­tion d’autant plus que l’« aide » inter­na­tio­nale (qu’il faut mettre entre guille­mets) a été condi­tion­née au res­pect des sacro saints prin­cipes du néo­li­bé­ra­lisme. C’est ainsi que l’ACDI et d’autres « dona­teurs » ont forcé l’État à accep­ter un soit disant « plan de lutte contre la pau­vreté » qui était en fait une série de méca­nismes pour accé­lé­rer les pri­va­ti­sa­tions et le « déles­tage » de la fonc­tion publique. Derrière l’intention offi­cielle de « sta­bi­li­ser » l’économie et de « réduire le défi­cit » se trou­vait un sinistre plan pour impo­ser aux couches popu­laires et moyennes des poli­tiques d’austérité per­met­tant de déga­ger les sur­plus néces­saires au rem­bour­se­ment de la dette injuste et ignoble accu­mu­lée au temps de la dic­ta­ture. Les « experts » de l’ACDI venant de divers cabi­nets d’études gras­se­ment payés ont été déployés pour « ensei­gner » aux Maliens comme rendre le pays plus « accueillant » pour l’entreprise privée.

La crise

C’est dans ce contexte de dété­rio­ra­tion des condi­tions de vie de la popu­la­tion que s’est déve­loppé récem­ment un nou­veau mou­ve­ment popu­laire contre le régime du Président Amadi Toumani Touré, fami­liè­re­ment connu comme ATT. En plus de brader l’économie natio­nale au nom de la « bonne ges­tion » néo­li­bé­rale, ATT a délaissé de vastes régions du pays, notam­ment au nord où d’importantes com­mu­nau­tés ethno-lin­guis­tiques sont implan­tées, comme les Touaregs, un peuple de tra­di­tion noma­dique qui vit à cheval sur plu­sieurs pays au nord-ouest de l’Afrique. Cet aban­don a conduit des mil­liers de jeunes à s’engager dans diverses forces com­bat­tantes un peu par­tout en Afrique, notam­ment en Libye. Lorsque la guerre a éclaté dans ce pays et que l’OTAN a entre­pris d’éliminer Kadhafi, des mil­liers de ces com­bat­tants (entre autres du Mali) se sont retrou­vés dans le vide. Ils sont alors ren­trés au pays pour consta­ter l’absence d’État dans des régions du Mali qui sont grandes comme la France et avec leurs armes, ils en ont pris le contrôle au nom d’un mys­té­rieux Mouvement natio­nal de libé­ra­tion de l’Azawad. Cette rébel­lion a béné­fi­cié au départ de l’appui de la mou­vance radi­cale proche d’Al-Qaïda, jusqu’à temps que celle-ci se sente assez forte pour consti­tuer une vaste zone sous son contrôle. C’est devant ce chaos que des mili­taires natio­na­listes, avec l’appui de plu­sieurs orga­ni­sa­tions popu­laires, ont ren­versé ATT en mars der­nier pour tenter de sauver le Mali. Mais aux yeux des impé­ria­listes, ce « Comité natio­nal pour le redres­se­ment de la démo­cra­tie et de la res­tau­ra­tion de l’État » n’est pas fiable. Non seule­ment pré­tend-il vou­loir reprendre le contrôle du nord, mais sur­tout, il pro­pose de rompre avec les tra­di­tion­nelles pra­tiques de cor­rup­tion et les manœuvres en cou­lisse pour per­pé­tuer le pillage des res­sources.

Au nom de la « démocratie »

Avec leurs alliés régio­naux, les impé­ria­listes demandent aux mili­taires de ren­trer dans leurs casernes. Tout en cou­pant les vivres à une armée mal équi­pée, Paris, Washington et Ottawa accusent les mili­taires natio­na­listes d’abandonner le ter­ri­toire aux mains des « ter­ro­ristes ». Comme si cela n’était pas assez, l’aide inter­na­tio­nale à part les secours d’urgence a été pra­ti­que­ment sus­pen­due. Pour le moment, c’est (encore) la France qui agit comme chef d’orchestre, les États-Unis étant encore trop empê­trés dans leurs opé­ra­tions ratées en Irak et en Afghanistan. Mais tous les impé­ria­lismes, le Canada y com­pris, sont d’accord pour déployer une force mili­taire « inter­na­tio­nale » com­po­sée de troupes afri­caines, qui serait cepen­dant com­man­dée par les États impé­ria­listes. Encore une fois pré­sen­tée comme une opé­ra­tion huma­ni­taire, la manœuvre vise à éviter que les Maliens ne se reprennent eux-mêmes en mains. Entre-temps, les mou­ve­ments popu­laires, des intel­lec­tuels bien connus comme Aminata Traoré et Omar Mariko, de même que la majo­rité des sec­teurs dyna­miques de la société, sont aux aguets. Ils demandent aux mili­taires de résis­ter à ce qu’ils consi­dèrent comme une ten­ta­tive de pro­cé­der à une nou­velle colo­ni­sa­tion.

Les Africains résistent à la « guerre sans fin »

Comme l’enjeu est impor­tant non seule­ment au Mali mais aussi dans toute la région sahé­lienne, il serait dou­teux que l’impérialisme se contente de ne rien faire à part des décla­ra­tions. Pour autant, le déploie­ment d’une force mili­taire d’occupation, même sous le cou­vert de sol­dats afri­cains man­da­tés pour « sauver » le pays, n’est pas une affaire simple. Les impé­ria­listes, tant indi­vi­duel­le­ment que col­lec­ti­ve­ment, n’ont plus la force ni l’ascendant d’antan. Le dis­cours « huma­ni­taire » résonne de plus en plus mal, sur­tout après les catas­trophes en Irak, en Afghanistan et plus récem­ment en Libye où au nom de l’humanitaire, l’impérialisme a plongé ces pays dans un gouffre ter­rible. On com­prend donc les hési­ta­tions du Premier Ministre Harper d’envoyer des sol­dats cana­diens dans ce qui de toute évi­dence sera un autre bour­bier. Ce « réa­lisme » fait en sorte que les dis­po­si­tifs impé­ria­listes, par exemple l’OTAN, ne sont pas prêts à tout de suite s’investir dans ce qui sera sans doute un très long conflit. Entre-temps, des Maliens et des Maliennes se tiennent debout. Rien ne dit que l’issue de la crise ne sera pas dans le sens d’une recons­truc­tion natio­nale. Plusieurs régions de l’Afrique semblent mûres pour un vaste redres­se­ment natio­nal et social.

2 réponses à “L’État canadien, l’impérialisme et le Mali”

  1. fayez chergui dit :

    Excellente réflexion, aux propos vrais qui sont dans le pro­lon­ge­ment de l’ouvrage d’Alain Deneault « Noir Canada ». Il est impé­ra­tif de le situer aussi dans le sinistre coup d’envoi du 9/11 : course à la mise à sac de la pla­nète.

  2. Jonathan Duguay dit :

    Bonjour

    Merci de l’intérêt que vous portez pour nos publi­ca­tions.

    Nous publie­rons éga­le­ment au cours des pro­chaines semaines plu­sieurs articles très inté­res­sants.

    Solidairement

    Jonathan Duguay, coor­don­na­teur des NCS