L’État canadien, l’impérialisme et le Mali

La « communauté internationale », comme disent les médias, cherchent les moyens d’intervenir au Mali pour ramener l’« ordre ». La France et les pays de l’Union européenne, les États-Unis, le Canada et quelques autres (une poignée d’États sur la totalité de ceux qui sont membres de l’ONU) sont inquiets. Pays riche qu’on a fait pauvre, le Mali traverse une crise grave, comme d’ailleurs la plupart des pays de l’Afrique sahélienne. Toute la moitié nord du pays est occupée par une nébuleuse peu définie se réclamant à la fois de l’identité touareg et du radicalisme d’Al-Qaïda. Au sud, l’État est pratiquement paralysé, tant est discréditée l’élite en place. Pour les puissances impérialistes, cette situation peut déraper, comme au Moyen-Orient. C’est là que s’ébauche une nouvelle aventure impérialiste au nom de l’« humanitaire ».

Un pays maintenu dans la pauvreté

Depuis longtemps, le Mali stagne dans la pauvreté et la dépendance. Sous la coupe de l’État colonial français, l’économie a été dévastée au profit d’une poignée de réseaux mafieux qu’on appelle à Paris, par dérision, « FrançAfrique », un mélange d’entrepreneurs, de petits et de gros colons, de militaires et de mercenaires. À chaque fois que l’Afrique a tenté de s’en sortir, les « barbouzes » français sont intervenus, comme lors du renversement de Modibo Keita, le premier Président du Mali, éjecté par un violent coup d’état pour avoir commis le crime de réclamer une véritable indépendance. Par la suite, le Mali est demeuré emprisonné pendant de longues décennies. Tout au long, il a été un pourvoyeur de ressources minières et agricoles et également, une énorme de réserve de main d’œuvre à bon marché pour les riches plantations de la Côte d’Ivoire, la « perle de la couronne » coloniale française. Mais cet édifice fait de violence et de prédation a commencé à chambranler dans les années 1990. Les étudiants ont pris d’assaut la capitale Bamako et paralysé l’État. Des paysans, des mineurs, des petits artisans et commerçants ont participé à un vaste mouvement populaire qui a forcé le retrait des militaires. Plus tard, la France tout en restant influente s’est vue de plus en plus contestée non seulement par les Maliens mais par les autres impérialismes. C’est ainsi que les États-Unis et le Canada sont entrés dans le décor.

Le « bon élève »

Les gouvernements maliens qui ont succédé à la dictature se sont retrouvés au pouvoir en se faisant dire d’une façon très directe qu’ils pouvaient tout faire sauf changer l’essentiel. C’est ainsi que le Mali est devenu le « bon élève » des politiques d’ajustement structurel du FMI et de la Banque nationale.  Une grande partie du patrimoine national a été bradée à bas prix sous la forme de privatisations la plupart du temps opaques. L’entreprise canadienne CANAC s’est emparée du chemin de fer qui constitue une des principales artères du Mali en procédant à une « restructuration », ce qui voulait dire des licenciements massifs et la fermeture des postes et gares « non-rentables » dans les petits patelins du pays. Très riche en ressources minières, le Mali démocratique s’est également fait « conseiller » d’« ouvrir » l’économie aux investissements étrangers, en réduisant les taxes et impôts et en permettant aux entreprises d’« ignorer » les réglementations concernant le travail et l’environnement. La législation a été changée et peu à peu, les minières multinationales ont pris place, comme les canadiennes Barrick Gold et IAMGOLD (plus de $500 millions d’investissements selon le gouvernement canadien). Dans divers rapports réalisés par des ONG, on apprend que l’impact des opérations minières est très négatif pour la population, notamment pour les femmes enceintes dans les villages de Sadiola and Yatela où est localisée une des mines de IAMGOLD. Divers gouvernements maliens successifs ont fini par intégrer cette politique de prédation d’autant plus que l’« aide » internationale (qu’il faut mettre entre guillemets) a été conditionnée au respect des sacro saints principes du néolibéralisme. C’est ainsi que l’ACDI et d’autres « donateurs » ont forcé l’État à accepter un soit disant « plan de lutte contre la pauvreté » qui était en fait une série de mécanismes pour accélérer les privatisations et le « délestage » de la fonction publique. Derrière l’intention officielle de « stabiliser » l’économie et de  « réduire le déficit » se trouvait un sinistre plan pour imposer aux couches populaires et moyennes des politiques d’austérité permettant de dégager les surplus nécessaires au remboursement de la dette injuste et ignoble accumulée au temps de la dictature. Les « experts » de l’ACDI venant de divers cabinets d’études grassement payés ont été déployés pour « enseigner » aux Maliens comme rendre le pays plus « accueillant » pour l’entreprise privée.

La crise

C’est dans ce contexte de détérioration des conditions de vie de la population que s’est développé récemment un nouveau mouvement populaire contre le régime du Président Amadi Toumani Touré, familièrement connu comme ATT. En plus de brader l’économie nationale au nom de la « bonne gestion » néolibérale, ATT a délaissé de vastes régions du pays, notamment au nord où d’importantes communautés ethno-linguistiques sont implantées, comme les Touaregs, un peuple de tradition nomadique qui vit à cheval sur plusieurs pays au nord-ouest de l’Afrique. Cet abandon a conduit des milliers de jeunes à s’engager dans diverses forces combattantes un peu partout en Afrique, notamment en Libye. Lorsque la guerre a éclaté dans ce pays et que l’OTAN a entrepris d’éliminer Kadhafi, des milliers de ces combattants (entre autres du Mali) se sont retrouvés dans le vide. Ils sont alors rentrés au pays pour constater l’absence d’État dans des régions du Mali qui sont grandes comme la France et avec leurs armes, ils en ont pris le contrôle au nom d’un mystérieux Mouvement national de libération de l’Azawad. Cette rébellion a bénéficié au départ de l’appui de la mouvance radicale proche d’Al-Qaïda, jusqu’à temps que celle-ci se sente assez forte pour constituer une vaste zone sous son contrôle. C’est devant ce chaos que des militaires nationalistes, avec l’appui de plusieurs organisations populaires, ont renversé ATT en mars dernier pour tenter de sauver le Mali. Mais aux yeux des impérialistes, ce « Comité national pour le redressement de la démocratie et de la restauration de l’État » n’est pas fiable. Non seulement prétend-il vouloir reprendre le contrôle du nord, mais surtout, il propose de rompre avec les traditionnelles pratiques de corruption et les manœuvres en coulisse pour perpétuer le pillage des ressources.

Au nom de la « démocratie »

Avec leurs alliés régionaux, les impérialistes demandent aux militaires de rentrer dans leurs casernes. Tout en coupant les vivres à une armée mal équipée, Paris, Washington et Ottawa accusent les militaires nationalistes d’abandonner le territoire aux mains des « terroristes ». Comme si cela n’était pas assez, l’aide internationale à part les secours d’urgence a été pratiquement suspendue. Pour le moment, c’est (encore) la France qui agit comme chef d’orchestre, les États-Unis étant encore trop empêtrés dans leurs opérations ratées en Irak et en Afghanistan. Mais tous les impérialismes, le Canada y compris, sont d’accord pour déployer une force militaire « internationale » composée de troupes africaines, qui serait cependant commandée par les États impérialistes. Encore une fois présentée comme une opération humanitaire, la manœuvre vise à éviter que les Maliens ne se reprennent eux-mêmes en mains. Entre-temps, les mouvements populaires, des intellectuels bien connus comme Aminata Traoré et Omar Mariko, de même que la majorité des secteurs dynamiques de la société, sont aux aguets. Ils demandent aux militaires de résister à ce qu’ils considèrent comme une tentative de procéder à une nouvelle colonisation.

Les Africains résistent à la « guerre sans fin »

Comme l’enjeu est important non seulement au Mali mais aussi dans toute la région sahélienne, il serait douteux que l’impérialisme se contente de ne rien faire à part des déclarations. Pour autant, le déploiement d’une force militaire d’occupation, même sous le couvert de soldats africains mandatés pour « sauver » le pays, n’est pas une affaire simple. Les impérialistes, tant individuellement que collectivement, n’ont plus la force ni l’ascendant d’antan. Le discours « humanitaire » résonne de plus en plus mal, surtout après les catastrophes en Irak, en Afghanistan et plus récemment en Libye où au nom de l’humanitaire, l’impérialisme a plongé ces pays dans un gouffre terrible. On comprend donc les hésitations du Premier Ministre Harper d’envoyer des soldats canadiens dans ce qui de toute évidence sera un autre bourbier. Ce « réalisme » fait en sorte que les dispositifs impérialistes, par exemple l’OTAN, ne sont pas prêts à tout de suite s’investir dans ce qui sera sans doute un très long conflit. Entre-temps, des Maliens et des Maliennes se tiennent debout. Rien ne dit que l’issue de la crise ne sera pas dans le sens d’une reconstruction nationale. Plusieurs régions de l’Afrique semblent mûres pour un vaste redressement national et social.