Chiapas

De l’EZLN au peuple du Mexique, aux peuples et gouvernements du monde

Par Mis en ligne le 02 janvier 2013

Le 21 décembre 2012, dans les pre­mières heures du matin, nous nous sommes mobi­li­sés à plu­sieurs dizaines de mil­liers d’indigènes zapa­tistes et nous avons pris, paci­fi­que­ment et en silence, cinq chefs-lieux dans le sud-est de l’État mexi­cain du Chiapas.

Nous avons vu les villes de Palenque, Altamirano, Las Margaritas, Ocosingo et San Cristobal de las Casas nous regar­der et nous nous sommes regar­dés en silence. Nous ne por­tons pas un mes­sage de rési­gna­tion.

Nous ne por­tons pas la guerre, la mort et la des­truc­tion.

Notre mes­sage est un mes­sage de lutte et de résis­tance.

Après le coup d’État média­tique fomenté par le pou­voir exé­cu­tif fédé­ral sur l’ignorance non dis­si­mu­lée et, pire ! maquillée, nous nous sommes mon­trés pour leur faire savoir que s’ils ne sont jamais partis, nous non plus.

Il y a 6 ans, une partie de la classe poli­tique et intel­lec­tuelle s’est lancée en quête d’un res­pon­sable à sa défaite. À cette époque, dans les villes et les col­lec­ti­vi­tés, nous lut­tions pour la jus­tice dans un Atenco qui, alors, n’était pas encore à la mode.

Hier encore, après nous avoir d’abord calom­niés, ils ont ensuite voulu nous réduire au silence. Malhonnêtes et inca­pables de voir qu’ils sont eux-mêmes le levain de leur propre ruine, ils ont essayé de nous faire dis­pa­raître par les men­songes et le silence com­plice.

Six ans plus tard, deux choses res­tent claires : – Ils n’ont pas besoin de nous pour échouer. – Nous n’avons pas besoin d’eux pour sur­vivre.

Nous, qui n’avons jamais dis­paru comme les medias étaient déter­mi­nés à le faire croire par­tout dans l’actualité, nous nous dres­sons comme les indi­gènes zapa­tistes que nous sommes et que nous res­te­rons.

Ces der­nières années, nous nous sommes ren­for­cés et nous avons consi­dé­ra­ble­ment amé­lioré nos condi­tions de vie. Notre niveau de vie est plus élevé que dans les com­mu­nau­tés autoch­tones envi­ron­nantes, inféo­dées aux dif­fé­rents gou­ver­ne­ments, et qui reçoivent l’aumône pour la gas­piller dans l’alcool et les articles inutiles.

Nos mai­sons s’améliorent sans abîmer la nature en lui impo­sant des che­mins qui lui sont étran­gers. Dans nos vil­lages, la terre qui autre­fois ser­vait à engrais­ser les éle­veurs de bétail et les pro­prié­taires fon­ciers, main­te­nant est réser­vée au maïs, aux hari­cots et aux légumes qui illu­minent nos tables.

Notre tra­vail reçoit la double satis­fac­tion de nous four­nir de quoi vivre hono­ra­ble­ment, et de contri­buer à la crois­sance col­lec­tive de nos com­mu­nau­tés.

Nos enfants vont à une école qui enseigne leur propre his­toire, celle de leur pays et du monde, la science et les tech­niques néces­saires pour gran­dir sans cesser d’être autoch­tones.

Les femmes zapa­tistes indi­gènes ne sont pas ven­dues comme des mar­chan­dises. Les Indiens du PRI [parti tra­di­tion­nel­le­ment domi­nant au Mexique] viennent dans nos hôpi­taux, nos cli­niques et nos labo­ra­toires parce que, dans ceux du gou­ver­ne­ment, il n’y a ni médi­ca­ments ni machines ni méde­cins ni per­son­nel qua­li­fié.

Notre culture s’épanouit, non pas isolée, mais enri­chie par le contact avec les cultures d’autres peuples du Mexique et du monde. Nous gou­ver­nons, et nous nous gou­ver­nons nous-mêmes, en cher­chant prin­ci­pa­le­ment l’accord plutôt que la confron­ta­tion.

Tout ceci a été réa­lisé non seule­ment sans le gou­ver­ne­ment, les poli­ti­ciens et les médias qui les accom­pagnent, mais aussi sur­tout en dépit des attaques de toutes sortes. En résis­tant.

Nous avons démon­tré, une fois de plus, que nous sommes qui nous sommes. Avec notre silence, nous nous sommes faits pré­sents.

Maintenant, par notre parole, nous annon­çons que :

Premièrement. Nous réaf­fir­mons et ren­for­çons notre appar­te­nance au Congrès National Indigène, espace de ren­contre des peuples autoch­tones de notre pays.

Deuxièmement. Nous repren­drons le contact avec nos com­pa­gnons adhé­rents à la Sixième Déclaration de la Forêt Lacandone au Mexique et dans le monde.

Troisièmement -. Nous ten­te­rons de construire les ponts néces­saires aux mou­ve­ments sociaux qui ont surgi et conti­nue­ront de surgir, non pas pour diri­ger ou sup­plan­ter, mais pour apprendre d’eux, de leur his­toire, de leurs che­mins et de leurs des­tins.

  • Pour cela nous avons le sou­tien des indi­vi­dus et des groupes dans dif­fé­rentes régions du Mexique, des équipes de sou­tien com­po­sées de com­mis­sions de la 6e Internationale EZLN, afin qu’ils deviennent des cour­roies de trans­mis­sion entre les bases de sou­tien zapa­tistes et des indi­vi­dus, des groupes et col­lec­tifs et adhé­rant à la Sixième Déclaration, au Mexique et dans le monde, qui conti­nuent à main­te­nir leur croyance et leur enga­ge­ment à construire une alter­na­tive de gauche non ins­ti­tu­tion­nelle.

Quatrièmement. Nous main­te­nons notre dis­tance cri­tique de la classe poli­tique mexi­caine dans son ensemble, qui n’a fait que se déve­lop­per au détri­ment des besoins et des espoirs des gens humbles et simples.

Cinquièmement. À propos des mau­vais gou­ver­ne­ments fédé­raux, éta­tiques et muni­ci­paux, exé­cu­tifs, légis­la­tifs et judi­ciaires, et les médias qui les accom­pagnent, nous décla­rons ce qui suit :

  • Les mau­vais gou­ver­ne­ments de tout le spectre poli­tique, sans aucune excep­tion, ont fait tout leur pos­sible pour nous détruire, pour nous ache­ter, pour nous sou­mettre. PRI, PAN, PRD, PVEM, PT, CC et le futur parti RN, nous ont atta­qués mili­tai­re­ment, poli­ti­que­ment, socia­le­ment et idéo­lo­gi­que­ment.
  • Les grands médias de com­mu­ni­ca­tion ont essayé de nous faire dis­pa­raître, par la calom­nie ser­vile et oppor­tu­niste en pre­mier lieu, par le cau­le­leux silence com­plice ensuite. Ceux qui se sont servis et ont pro­fité de l’argent ne sont plus. Et ceux qui à pré­sent leur suc­cèdent ne dure­ront pas plus que leurs pré­dé­ces­seurs.
  • Comme cela a été évident le 21 décembre 2012, ils ont tous tout échoué.
  • Il est temps pour le gou­ver­ne­ment fédé­ral, exé­cu­tif, légis­la­tif et judi­ciaire, de déci­der s’il répè­tera cette poli­tique de contre-insur­rec­tion qui ne dis­pose que d’une simu­la­tion faible mal­adroi­te­ment sou­te­nue à tra­vers la mani­pu­la­tion des médias, ou bien s’il recon­naît et res­pecte ses enga­ge­ments à aug­men­ter les droits consti­tu­tion­nels et la culture indi­gène tels qu’ils sont sti­pu­lés dans les dits « Accords de San Andrés », signés par le gou­ver­ne­ment fédé­ral en 1996, alors dirigé par le même parti main­te­nant au pou­voir exé­cu­tif.
  • Il reste au gou­ver­ne­ment de l’État de déci­der s’il ya lieu de pour­suivre la stra­té­gie mal­hon­nête et mépri­sable de son pré­dé­ces­seur, si cor­rompu et men­teur, qu’il a pris l’argent du peuple du Chiapas pour s’enrichir avec ses com­plices, en consa­crant sa for­tune à ache­ter la voix des médias, pen­dant que le peuple du Chiapas était plongé dans la misère ; et tout en fai­sant usage des forces de la police et des para­mi­li­taires pour essayer d’arrêter la pro­gres­sion de l’organisation zapa­tiste ; ou bien si, au contraire, par le sens du vrai et du juste, il accepte et res­pecte enfin notre exis­tence et se rend à l’idée d’un nou­veau style de vie sociale flo­ris­sante dans le ter­ri­toire zapa­tiste du Chiapas, au Mexique. Épanouissement qui attire l’attention des hon­nêtes gens par­tout sur la pla­nète.
  • Il appar­tient aux auto­ri­tés locales de déci­der si elles vont conti­nuer long­temps encore à avaler les meules avec les orga­ni­sa­tions anti-zapa­tistes ou pré­ten­dues « zapa­tistes » en les extor­quant pour qu’elles attaquent nos com­mu­nau­tés, ou si ces auto­ri­tés vont plutôt uti­li­ser cet argent pour amé­lio­rer enfin la vie de tous ses admi­nis­trés.
  • C’est au peuple du Mexique qu’il appar­tient d’organiser les formes de débat élec­to­ral et qu’il résiste, qu’il décide s’il voit encore parmi nous des enne­mis ou des rivaux sur qui déchar­ger sa frus­tra­tion causée par les fraudes et les agres­sions, alors que, à la fin, nous souf­frons tous, et si dans cette lutte pour le pou­voir il va pour­suivre sa col­la­bo­ra­tion avec nos per­sé­cu­teurs ; ou bien s’il recon­naît enfin avec nous une autre façon de faire de la poli­tique.

Sixièmement. Dans les pro­chains jours, l’EZLN, à tra­vers ses comi­tés et sa 6e Internationale, annon­cera une série d’initiatives, civiles et paci­fiques, pour conti­nuer à mar­cher avec les autres peuples du Mexique à tra­vers le conti­nent et dans le monde, qui résistent et luttent d’en-bas et à gauche.

Frères et Sœurs Camarades :

Avant, nous avions la chance d’une atten­tion hon­nête et noble de divers médias. Nous avons appré­cié alors.

Mais cette atti­tude s’est com­plè­te­ment effa­cée plus tard. Ceux qui ont parié que nous n’existerions que par les médias seuls avec leurs cercles de men­songes et de silence, se sont trom­pés.

Quand il n’y avait ni camé­ras, ni micros, ni stylos, ni oreilles, ni regards, nous exis­tions encore.

Quand nous avons été calom­niés, nous exis­tions tou­jours.

Quand ils ont voulu nous faire taire, nous exis­tions.

Et nous voici, exis­tant.

Notre chemin, comme nous venons de le démon­trer, est indé­pen­dant de l’impact des médias, mais il com­prend le monde et ses par­ties, car la sagesse indi­gène qui régit nos pas est inébran­lable quand elle donne la dignité à ceux d’en-bas et à gauche.

À partir de main­te­nant, notre parole va com­men­cer à choi­sir ses des­ti­na­taires et, sauf dans de rares cas, ne pourrra être com­prise que par ceux qui ont marché avec nous et conti­nuent de mar­cher, sans pour autant céder aux modes média­tiques et conjonc­tu­relles.

Ici, avec beau­coup d’erreurs et de nom­breuses dif­fi­cul­tés, c’est désor­mais une réa­lité : une autre façon de faire de la poli­tique. Très rares sont ceux qui auront le pri­vi­lège de la ren­con­trer et d’apprendre direc­te­ment d’elle.

Il y a 19 ans, nous les avons sur­pris en pre­nant leurs villes avec le feu et le sang. Maintenant, nous avons fait autre­ment, sans armes, sans mort, sans des­truc­tion.

Nous nous dif­fé­ren­cions ainsi de ceux qui, par leurs gou­ver­ne­ments, ont divisé et semé la mort parmi les gou­ver­nés.

Nous sommes les mêmes qu’il y a 500 ans, il y a 44 ans, il y a 30 ans, il y a 20 ans, il y a quelques jours.

Nous sommes les zapa­tistes, les plus petits, ceux qui vivent, luttent et meurent dans tous les coins du pays, ceux qui ne renoncent pas, ceux qui ne se vendent pas, ceux qui ne se rendent pas.

Frères et sœurs, cama­rades : rece­vez notre étreinte, nous l@s zapa­tistes.

Démocratie !

Liberté !

Justice !

Depuis les mon­tagnes du sud-est mexi­cain.

Pour le Comité clan­des­tin révo­lu­tion­naire indi­gène – Commandement géné­ral de l’Armée zapa­tiste de libé­ra­tion natio­nale.

Sous-com­man­dant Marcos.
Mexique. Décembre 2012 – Janvier 2013

[tra­duc­tion de Jean-Jacques M’U]

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