Pour résu­mer la pro­po­si­tion concep­tuelle défen­due ici, disons que le socia­lisme peut être dis­tin­gué du capi­ta­lisme et de l’étatisme quant à la prin­ci­pale forme de pou­voir qui struc­ture l’activité éco­no­mique, aussi bien la pro­duc­tion que la dis­tri­bu­tion de biens et ser­vices. En par­ti­cu­lier, plus est impor­tant le degré auquel les formes d’appropriation sociale influent sur l’utilisation et le contrôle des res­sources éco­no­miques, plus il est per­ti­nent de parler de socia­lisme pour décrire une telle éco­no­mie. Qu’est-ce que cela signi­fie en termes de pro­jets institutionnels ?

Concernant le capi­ta­lisme et l’étatisme, du fait des riches exemples de socié­tés his­to­ri­que­ment exis­tantes, on se fait une idée assez claire des arran­ge­ments ins­ti­tu­tion­nels qui rendent pos­sibles de telles formes de struc­ture éco­no­mique. Qu’en est-il du socia­lisme ? Quels pro­jets ins­ti­tu­tion­nels per­met­traient à un pou­voir enra­ciné dans l’association volon­taire au sein de la société civile de contrô­ler la pro­duc­tion et la dis­tri­bu­tion de biens et ser­vices ? Comment donner sens à l’objectif d’aller vers une société dans laquelle l’appropriation sociale est le prin­cipe cen­tral d’organisation éco­no­mique ? Quelle signi­fi­ca­tion ins­ti­tu­tion­nelle peut-on assi­gner à l’idée de moyens de pro­duc­tion pos­sé­dés col­lec­ti­ve­ment, non par l’État, mais par l’ensemble des membres d’une société ?

La tâche qui est la nôtre ici consiste moins à pro­po­ser un plan pour l’appropriation par le pou­voir social de l’activité éco­no­mique, qu’à éla­bo­rer un ensemble de prin­cipes qui nous indi­que­raient dans quelle mesure nous avan­çons dans la bonne direc­tion. C’est là toute l’utilité d’une bous­sole socia­liste. Une telle bous­sole doit nous indi­quer trois direc­tions prin­ci­pales, ancrées dans les formes de pou­voir que nous venons de discuter :

– l’appropriation sociale du pou­voir d’État en tant qu’il affecte l’activité économique ;

– l’appropriation sociale du pou­voir éco­no­mique en tant qu’il struc­ture l’activité économique ;

– l’appropriation sociale directe de l’activité économique.

Ces trois cibles de l’appropriation sociale dési­gnent un ensemble de voies au terme des­quels le pou­voir social peut se tra­duire en un pou­voir sur l’allocation des res­sources, et en un contrôle sur la pro­duc­tion et la distribution.

Cinq voies sont par­ti­cu­liè­re­ment impor­tantes. Chacune de ces voies peut conduire à for­mu­ler un éven­tail de pro­po­si­tions ins­ti­tu­tion­nelles spé­ci­fiques per­met­tant d’élargir le champ de l’appropriation sociale. Je nomme la for­mu­la­tion de telles pro­po­si­tions « ima­gi­ner des uto­pies réelles (real uto­pias) » : uto­pies car elles incarnent des idéaux éman­ci­pa­teurs ; réelles car elles tendent à for­mu­ler des pro­jets ins­ti­tu­tion­nels viables. Dans ce qui suit, nous dis­cu­te­rons briè­ve­ment les par­ti­cu­la­ri­tés de cha­cune de ces voies de l’appropriation sociale.

Le socia­lisme étatique

Dans la théo­rie socia­liste tra­di­tion­nelle, l’État était conçu comme l’instrument essen­tiel par lequel le pou­voir popu­laire – enra­ciné dans l’activité asso­cia­tive de la société civile – se tra­dui­sait en un contrôle sur la pro­duc­tion et la dis­tri­bu­tion. C’est pour cela que l’on peut parler de socia­lisme éta­tique pour décrire ces modèles. L’idée peut être résu­mée de la manière sui­vante : les partis poli­tiques sont des asso­cia­tions for­mées dans la société civile dans le but d’influencer les États. Leurs membres s’engagent au nom de cer­tains objec­tifs, et leur pou­voir dépend de leur capa­cité à se mobi­li­ser à tra­vers dif­fé­rents types d’actions col­lec­tives. Si un parti socia­liste pro­fon­dé­ment ancré dans les réseaux sociaux et les com­mu­nau­tés qui struc­turent les classes popu­laires, et res­pon­sable devant ces classes grâce à des pro­cé­dures poli­tiques per­met­tant qu’elles soient réel­le­ment repré­sen­tées, en venait à contrô­ler l’État, et l’État l’économie, on pour­rait alors affir­mer qu’une société civile éman­ci­pée s’est effec­ti­ve­ment appro­prié le sys­tème éco­no­mique de pro­duc­tion et de distribution.

Le pou­voir éco­no­mique en tant que tel est ici mar­gi­na­lisé : ce n’est pas en vertu de la pro­priété directe d’actifs que le pou­voir s’exerce sur la pro­duc­tion, mais plutôt à tra­vers l’organisation poli­tique de la société civile et l’exercice col­lec­tif du pou­voir d’État.

Un socia­lisme éta­tique de ce type était au cœur de la tra­di­tion mar­xiste du socia­lisme révo­lu­tion­naire. Le scé­na­rio, au moins sur le papier, était le sui­vant : le parti, orga­ni­que­ment lié aux classes popu­laires et effec­ti­ve­ment res­pon­sable devant les tra­vailleurs asso­ciés, exer­ce­rait un contrôle sur l’État, ce qui consti­tue­rait pour la société civile (enten­due en termes de classe) un méca­nisme d’appropriation de l’État. De plus, le socia­lisme révo­lu­tion­naire ima­gi­nait une réor­ga­ni­sa­tion radi­cale des ins­ti­tu­tions éta­tiques et éco­no­miques – à tra­vers les formes orga­ni­sa­tion­nelles de conseils par­ti­ci­pa­tifs, appe­lés « soviets » dans le cas de la Russie révo­lu­tion­naire – qui impli­que­rait direc­te­ment les asso­cia­tions de tra­vailleurs dans l’exercice du pou­voir d’État et l’organisation de la pro­duc­tion. De tels conseils, s’ils fai­saient l’objet d’une réelle appro­pria­tion démo­cra­tique par une société civile auto­nome, pour­raient être consi­dé­rés comme un méca­nisme d’institutionnalisation de la pré­pon­dé­rance du pou­voir asso­cia­tif. Une nou­velle fois, le parti était consi­déré comme essen­tiel au pro­ces­sus dans la mesure où il devait four­nir une direc­tion (une « avant-garde ») à cette tra­duc­tion col­lec­tive de la société civile – les conseils – en pou­voir social effectif.

Bien entendu, les évé­ne­ments prirent une toute autre tour­nure. Que ce soit en raison des ten­dances inhé­rentes aux orga­ni­sa­tions révo­lu­tion­naires à concen­trer le pou­voir au sommet, ou du fait des ter­ribles contraintes impo­sées par les cir­cons­tances his­to­riques de la Révolution russe et de ses consé­quences, quelle qu’ait été la capa­cité du parti bol­che­vik à se subor­don­ner à la société civile, cette capa­cité fut anéan­tie au cours de la décen­nie sui­vant 1917.

Dès que le nouvel État sovié­tique eut conso­lidé son pou­voir et concen­tré ses efforts sur la trans­for­ma­tion de l’économie, le Parti se mua en un méca­nisme de domi­na­tion éta­tique et un ins­tru­ment de noyau­tage de la société civile et de contrôle des orga­ni­sa­tions éco­no­miques. Ainsi, l’Union Soviétique devint fina­le­ment l’archétype, non du socia­lisme, mais de l’étatisme auto­ri­taire sous la ban­nière idéo­lo­gique du socia­lisme. Même si cer­tains élé­ments de socia­lisme ont pu se main­te­nir dans le carac­tère hybride de cette struc­ture éco­no­mique, son prin­cipe essen­tiel d’organisation était l’étatisme et non l’appropriation sociale. Les partis socia­listes révo­lu­tion­naires par­ve­nus au pou­voir par la suite, malgré leurs dif­fé­rences, ont suivi un chemin glo­ba­le­ment simi­laire, don­nant nais­sance à des formes variées d’étatisme mais jamais à un socia­lisme fondé sur une société civile émancipée.

Aujourd’hui, peu de socia­listes croient qu’une pla­ni­fi­ca­tion cen­trale, éta­tique et inté­grale, consti­tue une struc­ture capable d’accomplir les objec­tifs socia­listes. Néanmoins, le socia­lisme éta­tique demeure un élé­ment inhé­rent à tout pro­ces­sus d’appropriation sociale. L’État res­tera essen­tiel à la pro­duc­tion d’un large éven­tail de biens publics, de la santé à l’éducation en pas­sant par le trans­port public, et malgré les états de ser­vice de la pla­ni­fi­ca­tion dans les éco­no­mies cen­tra­li­sées, on pour­rait ima­gi­ner que des formes effi­caces et démo­cra­tiques de pla­ni­fi­ca­tion cen­tra­li­sée puissent – à l’avenir et sous des condi­tions his­to­riques dif­fé­rentes – être viables, au moins pour la pro­duc­tion de cer­tains types de biens. Ainsi, la ques­tion cru­ciale pour les socia­listes est de déter­mi­ner dans quelle mesure cette mis­sion de l’État – la pla­ni­fi­ca­tion de la pro­duc­tion – peut être placée sous le contrôle démo­cra­tique et effec­tif d’une société civile éman­ci­pée. Généralement, dans les socié­tés capi­ta­listes, la pro­duc­tion par l’État de biens publics est fai­ble­ment subor­don­née au pou­voir social, par l’intermédiaire des ins­ti­tu­tions de la démo­cra­tie repré­sen­ta­tive. Du fait de l’influence énorme du pou­voir capi­ta­liste sur les poli­tiques éta­tiques, de tels biens publics visent davan­tage à satis­faire les exi­gences de l’accumulation de capi­tal que les besoins sociaux. L’approfondissement de la qua­lité démo­cra­tique de l’État appa­raît dès lors comme un pro­blème cen­tral, qui devra être résolu afin que la pro­duc­tion éta­tique de biens et ser­vices devienne une authen­tique voie d’appropriation sociale.

Beaucoup regar­de­ront avec scep­ti­cisme la pos­si­bi­lité d’une telle réa­li­sa­tion. L’échec des bureau­cra­ties cen­tra­li­sées, aussi bien dans les États socia­listes que dans les éco­no­mies capi­ta­listes, a ali­menté les appels à la pri­va­ti­sa­tion des ser­vices publics, non à leur démo­cra­ti­sa­tion. Pourtant, un éven­tail de pro­jets nova­teurs four­nit des rai­sons de croire que de vigou­reuses formes par­ti­ci­pa­tives sont pos­sibles, par­ti­cu­liè­re­ment aux niveaux local et régio­nal, et que celles-ci peuvent accroître aussi bien l’efficacité de la pro­duc­tion de biens publics que la trans­pa­rence (accoun­ta­bi­lity) des ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques. Au Brésil, le sys­tème des bud­gets par­ti­ci­pa­tifs déve­loppé durant les années 1990 à Porto Alegre a permis d’impliquer un grand nombre de citoyens ordi­naires et d’associations dans la prise de déci­sion concer­nant les bud­gets urbains, et notam­ment la pro­duc­tion éta­tique de biens publics locaux. Dans la durée, le budget par­ti­ci­pa­tif a contri­bué à redi­ri­ger l’investissement en infra­struc­tures de l’État local vers les besoins des pauvres et des classes populaires.

La régu­la­tion social-démocrate

La seconde voie poten­tielle d’appropriation sociale tient dans la capa­cité des États à contraindre et régu­ler le pou­voir éco­no­mique. Même en ces temps de déré­gu­la­tion et de triomphe des idéo­lo­gies de la libre concur­rence, l’État est pro­fon­dé­ment impli­qué dans la régu­la­tion de la pro­duc­tion et de la dis­tri­bu­tion, et tend ainsi à empié­ter sur le pou­voir éco­no­mique capi­ta­liste. Cela inclut un large éven­tail d’interventions : contrôle de la pol­lu­tion, règles por­tant sur la sécu­rité et la santé au tra­vail, normes concer­nant la qua­lité des pro­duits, cer­ti­fi­ca­tion des com­pé­tences sur le marché du tra­vail, salaires mini­maux, etc. Tous ces aspects impliquent un pou­voir d’État restrei­gnant cer­taines pré­ro­ga­tives des pro­prié­taires de capi­tal et affec­tant l’activité éco­no­mique. Dans la mesure où ces formes d’intervention éta­tique sont elles-mêmes effec­ti­ve­ment subor­don­nées au pou­voir social, il peut s’agir alors d’une voie d’appropriation sociale.

La régu­la­tion éta­tique du pou­voir éco­no­mique capi­ta­liste n’implique pas néan­moins d’appropriation sociale signi­fi­ca­tive. De nou­veau se pose la ques­tion du degré auquel les acti­vi­tés régu­la­trices de l’État peuvent être consi­dé­rées comme d’authentiques expres­sions de l’appropriation démo­cra­tique. Dans les socié­tés capi­ta­listes réel­le­ment exis­tantes, la plus grande part de la régu­la­tion éco­no­mique est en fait davan­tage sen­sible aux besoins et au pou­voir du capi­tal qu’à ceux de la société civile. Le pou­voir d’Etat régule le capi­tal, mais d’une manière qui est sys­té­ma­ti­que­ment subor­don­née au pou­voir du capi­tal lui-même. La ques­tion se pose alors du degré auquel il est pos­sible, dans une société capi­ta­liste, de démo­cra­ti­ser les pro­ces­sus de régu­la­tion éta­tique afin de réduire le pou­voir du capi­tal et d’accroître le pou­voir social. Une façon de par­ve­nir à cela passe par ce qu’on appelle par­fois la « démo­cra­tie associative ».

La démo­cra­tie associative

La démo­cra­tie asso­cia­tive – troi­sième voie d’appropriation sociale – com­prend un large spectre de méca­nismes ins­ti­tu­tion­nels, à tra­vers les­quels les asso­cia­tions col­lec­tives au sein de la société civile par­ti­cipent direc­te­ment à diverses formes d’activités gou­ver­ne­men­tales, notam­ment au sein d’agences éta­tiques. C’est là une manière de com­bi­ner les effets du pou­voir social et du pou­voir d’État sur le pou­voir éco­no­mique. La forme la plus fami­lière d’un tel dis­po­si­tif consiste dans les arran­ge­ments du néo-cor­po­ra­tisme tri­par­tite propre à cer­taines socié­tés sociale-démo­crates, dans les­quelles syn­di­cats, asso­cia­tions patro­nales et État se ren­contrent pour négo­cier les régu­la­tions éco­no­miques, par­ti­cu­liè­re­ment celles qui affectent le marché du tra­vail et l’emploi.

La démo­cra­tie asso­cia­tive pour­rait être éten­due à d’autres domaines, par exemple sous la forme de conseils qui réuni­raient des asso­cia­tions de citoyens, des groupes éco­lo­gistes, des pro­mo­teurs et des agences éta­tiques pour régu­ler les éco­sys­tèmes ; ou des conseils de santé à tra­vers les­quels des asso­cia­tions médi­cales, des orga­ni­sa­tions com­mu­nau­taires et des pro­fes­sion­nels de la santé publique pla­ni­fie­raient cer­tains aspects des ser­vices de santé.

Pour peu que les asso­cia­tions impli­quées fonc­tionnent de manière démo­cra­tique et soient repré­sen­ta­tives des inté­rêts au sein de la société civile, et que le pro­ces­sus de déci­sion soit, lui-même, non pas mani­pulé par les élites et l’État, mais ouvert et déli­bé­ra­tif, la démo­cra­tie asso­cia­tive pour­rait alors contri­buer à l’appropriation sociale.

Le capi­ta­lisme social

Le pou­voir éco­no­mique s’enracine dans la pro­priété privée et le contrôle sur l’allocation, l’organisation et l’usage du capi­tal (qui se pré­sente lui-même sous des formes variées). À tra­vers une série de méca­nismes, les asso­cia­tions secon­daires de la société civile peuvent affec­ter direc­te­ment la manière dont ce pou­voir éco­no­mique est uti­lisé. Par exemple, les syn­di­cats contrôlent sou­vent des fonds de pen­sion impor­tants. Ils sont géné­ra­le­ment soumis à des règles de res­pon­sa­bi­lité fidu­ciaire qui limitent stric­te­ment l’usage pos­sible de ces fonds pour des buts autres que celui d’assurer des pen­sions pour leurs béné­fi­ciaires. Mais de telles règles pour­raient être chan­gées, et les syn­di­cats pour­raient poten­tiel­le­ment exer­cer un pou­voir sur les socié­tés à tra­vers la ges­tion de ces fonds. De manière plus ambi­tieuse, Robin Blackburn a pro­posé un nou­veau type de fonds de pen­sion, financé par un impôt sur les actions des socié­tés, qui per­met­trait à un spectre plus large d’associations secon­daires de la société civile d’exercer une influence signi­fi­ca­tive sur les modèles d’accumulation du capi­tal. Au Canada aujourd’hui, le mou­ve­ment syn­di­cal a créé un fonds à capi­tal-risque, contrôlé par les sala­riés, pour four­nir des actions à des socié­tés qui se créent et res­pectent cer­tains cri­tères sociaux.

Le capi­ta­lisme social ne se limite pas au contrôle de fonds de capi­taux par des asso­cia­tions de la société civile. D’autres pro­po­si­tions, qui pour­raient ren­for­cer le pou­voir de ces asso­cia­tions afin de res­treindre le pou­voir éco­no­mique, se foca­lisent sur l’implication col­lec­tive des tra­vailleurs dans cer­tains aspects de l’administration de leur lieu de tra­vail. Le sys­tème de coges­tion en Allemagne, qui rend obli­ga­toire la repré­sen­ta­tion des sala­riés dans les conseils d’administration des socié­tés qui dépassent une taille limite, en est un exemple res­treint. Proposer de rem­pla­cer les comi­tés d’actionnaires par des comi­tés d’acteurs de la société civile pour contrô­ler les conseils d’administration des entre­prises serait une ver­sion plus radi­cale. Dans un autre ordre d’idées, exa­mi­nons la régle­men­ta­tion en matière d’hygiène et de sécu­rité dans les lieux de tra­vail, qui, d’ordinaire, est l’apanage d’un orga­nisme d’État qui se consacre à cette régle­men­ta­tion en envoyant des ins­pec­teurs sur les lieux de tra­vail pour contrô­ler l’application des règle­ments en vigueur. Une alter­na­tive serait de doter des comi­tés de sala­riés implan­tés sur les lieux de tra­vail du pou­voir de contrô­ler et de ren­for­cer les condi­tions d’hygiène et de sécu­rité. Cette pro­po­si­tion est un exemple d’augmentation du pou­voir social au détri­ment du pou­voir éco­no­mique. Des mou­ve­ments sociaux exer­çant une pres­sion guidée par les consom­ma­teurs sur les entre­prises seraient aussi une forme de déve­lop­pe­ment du pou­voir de la société civile. Cela com­pren­drait des mou­ve­ments comme ceux qui dénoncent les condi­tions de tra­vail inhu­maines et exigent une légis­la­tion sociale pour tous les tra­vailleurs, qui ont pour bases les campus uni­ver­si­taires, ainsi que l’organisation de boy­cotts des entre­prises qui vendent des pro­duits fabri­qués dans des condi­tions contraires à des normes sociales incontournables.

L’économie sociale

La der­nière voie menant au déve­lop­pe­ment du pou­voir de la société civile sup­pose l’implication directe d’associations de la société civile de moindre impor­tance dans l’organisation de dif­fé­rents aspects de l’activité éco­no­mique, et non pas seule­ment dans l’encadrement de l’étendue du pou­voir éco­no­mique. L’« éco­no­mie sociale » consti­tue une façon alter­na­tive d’organiser direc­te­ment l’activité éco­no­mique qui se dis­tingue de la pro­duc­tion dans le cadre du marché capi­ta­liste, de la pro­duc­tion orga­ni­sée par l’État ou de la pro­duc­tion domes­tique. Sa carac­té­ris­tique emblé­ma­tique est l’organisation de la pro­duc­tion par des col­lec­ti­vi­tés dans le but direct de satis­faire les besoins humains, sans qu’elle soit sou­mise à la dis­ci­pline de la maxi­mi­sa­tion des pro­fits ou à celle de la ratio­na­lité tech­no­cra­tique de l’État. Cela com­prend des struc­tures comme celles des centres de soins gérés par la popu­la­tion et des ser­vices de gar­de­rie, mais aussi des orga­nismes comme les ONG qui favo­risent le com­merce équi­table de pro­duits en pro­ve­nance des pays du Sud en excluant les inter­mé­diaires qui cherchent à faire du profit sur le dos des pro­duc­teurs, et l’existence de pro­prié­tés fon­cières appar­te­nant à la popu­la­tion capables de sous­traire une partie des terres à l’emprise du marché pour créer des loge­ments à des prix abordables.

Dans les socié­tés capi­ta­listes, le prin­ci­pal moyen de finan­ce­ment de la pro­duc­tion dans le cadre de l’économie sociale réside dans les dons des fon­da­tions cari­ta­tives. C’est une des rai­sons pour les­quelles de telles acti­vi­tés sont sou­vent orga­ni­sées par des ins­ti­tu­tions reli­gieuses. Une alter­na­tive serait que l’État, par sa capa­cité à lever l’impôt, four­nisse des fonds pour finan­cer un vaste champ d’activités pro­duc­tives orga­ni­sées par la société civile et affran­chies des lois du marché. C’est déjà fré­quent dans le sec­teur des arts du spec­tacle : de nom­breux orga­nismes artis­tiques sont gérés à des fins non lucra­tives, conçus pour satis­faire un type par­ti­cu­lier de besoin humain et reçoivent des sub­ven­tions consi­dé­rables de l’État pour les mettre à l’abri des pres­sions du marché. Au Québec, il existe un sys­tème déve­loppé d’accueil et de prise en charge des per­sonnes âgées géré direc­te­ment par des coopé­ra­tives de pro­duc­teurs, et des gardes d’enfants pro­po­sées par des coopé­ra­tives asso­cia­tives consti­tuées par des parents. Le Gouvernement de la Province sub­ven­tionne lar­ge­ment ces coopé­ra­tives et impose des règles qui ont pour effet prin­ci­pal de blo­quer l’entrée des socié­tés orien­tées vers le profit dans ce sec­teur sub­ven­tionné de l’économie sociale. Ces coopé­ra­tives se sont for­mées à l’issue d’un mou­ve­ment en faveur d’une éco­no­mie sociale et sont coor­don­nées par une asso­cia­tion de la société civile, le Chantier de l’économie sociale[5]. Le sys­tème de santé cana­dien à fonds unique est aussi un élé­ment impor­tant de l’économie sociale : l’État finance presque entiè­re­ment le sys­tème de santé et en déter­mine les règles géné­rales de fonc­tion­ne­ment, mais il n’organise pas direc­te­ment le ser­vice au public, comme le NHS [National Health Service] bri­tan­nique. Au lieu de cela, les hôpi­taux, les cli­niques et les pres­ta­tions de soins médi­caux sont gérés par toutes sortes d’entités de la société civile, com­pre­nant des orga­ni­sa­tions à l’échelle locale. Cela crée un espace au sein duquel une éco­no­mie sociale dans le domaine de la santé, ayant pour unité de fonc­tion­ne­ment des coopé­ra­tives assu­rant la par­ti­ci­pa­tion des usa­gers à la base, pour­rait poten­tiel­le­ment jouer un rôle plus important.

Un des obs­tacles majeurs à un déve­lop­pe­ment spec­ta­cu­laire de l’économie sociale réside dans la dif­fi­culté à four­nir des salaires décents à ceux qui tra­vaillent en son sein. Un moyen de sur­mon­ter cet obs­tacle serait la mise en place d’un revenu mini­mum uni­ver­sel. Ce der­nier est géné­ra­le­ment défendu au nom de prin­cipes éga­li­taires de jus­tice sociale. Mais on peut aussi le consi­dé­rer comme une stra­té­gie per­met­tant de trans­fé­rer une partie de l’excédent pro­duit par la société de l’accumulation de capi­tal vers ce qu’on pour­rait appe­ler l’accumulation sociale. Cela amè­ne­rait à réduire la pres­sion pesant sur les asso­cia­tions col­lec­tives dans l’économie sociale, qui est liée à l’obligation pour elles de payer en tota­lité les salaires des pro­duc­teurs. De cette façon, c’est-à-dire en sui­vant le chemin de l’économie sociale, l’appropriation sociale se ferait à un rythme accéléré.

Les pro­blèmes du pou­voir social

Ces cinq che­mins consti­tuent les moyens prin­ci­paux par les­quels le pou­voir social peut, en théo­rie, trou­ver son expres­sion dans un contrôle effi­cace sur la pro­duc­tion éco­no­mique et sa répar­ti­tion. Dans la mesure où l’appropriation sociale pro­gresse en sui­vant ces che­mins, alors nous avan­çons dans la direc­tion du socia­lisme. Bien évi­dem­ment, il existe de bonnes rai­sons d’être scep­tique quant à la façon dont un pou­voir enra­ciné dans la société civile pour­rait être orga­nisé pour contrô­ler l’attribution des res­sources dédiées à la pro­duc­tion et à la répar­ti­tion. Deux pro­blèmes s’avèrent par­ti­cu­liè­re­ment embar­ras­sants. Tout d’abord, une société civile dyna­mique est pré­ci­sé­ment une société consti­tuée d’une mul­ti­tude d’associations hété­ro­gènes, de réseaux et de col­lec­ti­vi­tés construites autour de buts dif­fé­rents et fon­dées sur des soli­da­ri­tés dif­fé­rentes. Cela ne semble pas être un sup­port pro­met­teur pour le type de pou­voir cohé­rent néces­saire au contrôle d’un sys­tème éco­no­mique com­plexe. Ensuite, le tissu d’associations béné­voles qui consti­tuent la société civile com­prend en son sein cer­tains groupes qui ont pour fon­de­ment des inté­rêts étroits et exclu­sifs, ainsi que la pré­ser­va­tion de leurs pri­vi­lèges : le Ku Klux Klan tout autant que la NAACP[6]. Pourquoi devrait-on croire que déve­lop­per le pou­voir de telles asso­cia­tions contri­bue­rait à amoin­drir les maux causés par le capi­ta­lisme, sans même parler d’émancipation humaine ?

La pre­mière des deux objec­tions est une des rai­sons qui jus­ti­fie que la concep­tion du socia­lisme pro­po­sée ici n’est pas la même que celle de l’anarchisme. Une vision anar­chiste de dépas­se­ment du capi­ta­lisme se figure un monde dans lequel l’action col­lec­tive coor­don­née de façon volon­taire peut spon­ta­né­ment par­ve­nir à une cohé­rence suf­fi­sante pour assu­rer un ordre social et une repro­duc­tion sociale sans avoir besoin d’un État. Le socia­lisme, en revanche, a besoin d’un État, et d’un État qui ait un vrai pou­voir pour éta­blir les règles du jeu et les méca­nismes de coor­di­na­tion sans les­quels le pou­voir col­lec­tif de la société civile serait inca­pable de par­ve­nir au stade d’intégration néces­saire au contrôle aussi bien de l’État que de l’économie. De la même façon qu’une éco­no­mie capi­ta­liste a besoin d’un État capi­ta­liste pour garan­tir les condi­tions d’un exer­cice viable du pou­voir éco­no­mique capi­ta­liste, et qu’une éco­no­mie éta­tique a besoin d’un « État éta­tique » pour lui garan­tir une cohé­rence mini­male, un pro­ces­sus, quel qu’il soit, d’appropriation sociale de l’économie aurait besoin d’un État socialiste.

La seconde objec­tion, à savoir que la société civile contient de nom­breuses asso­cia­tions en contra­dic­tion avec les idéaux d’égalité et d’émancipation, est plus embar­ras­sante, car elle fait émer­ger le spectre d’un socia­lisme qui trou­ve­rait ses racines dans l’exclusion et l’oppression. On ne peut garan­tir qu’une société au sein de laquelle un pou­voir enra­ciné dans la société civile pré­do­mi­ne­rait, adhé­re­rait à des idéaux radi­caux, démo­cra­tiques et éga­li­taires. Cela n’est, cepen­dant, pas un pro­blème spé­ci­fique au socia­lisme : il s’agit là d’une carac­té­ris­tique des ins­ti­tu­tions démo­cra­tiques en géné­ral. Comme les conser­va­teurs le font sou­vent remar­quer, la démo­cra­tie porte, elle, l’éventualité d’une tyran­nie de la majo­rité, et, cepen­dant, dans les faits, les démo­cra­ties libé­rales ont réussi avec un cer­tain brio à créer des ins­ti­tu­tions qui pro­tègent à la fois les droits des indi­vi­dus et les inté­rêts des mino­ri­tés. Une démo­cra­tie socia­liste serait confron­tée au même type de défis : com­ment inven­ter un sys­tème ins­ti­tu­tion­nel conçu pour appro­fon­dir la démo­cra­tie et déve­lop­per le pou­voir des asso­cia­tions qui ali­men­te­rait des concep­tions radi­cales, démo­cra­tiques et éga­li­taires de l’émancipation ? L’argumentation que je sou­tiens ici ne consiste pas à affir­mer qu’un socia­lisme fondé sur l’appropriation sociale sur­mon­tera inévi­ta­ble­ment ce défi avec succès, mais qu’avancer en sui­vant les che­mins de l’appropriation sociale four­nira un ter­rain plus favo­rable au combat pour ces idéaux que le capi­ta­lisme ou l’étatisme.

Extraits du texte du socio­logue états-unien Erik Olin Wright publié en 2006 dans la New Left Review (et tra­duit par la revue Contretemps). Olin Wright vient récem­ment de publier Envisionning Real Utopias.

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