Le capi­ta­lisme sera défini ici comme une forme d’organisation sociale dans laquelle deux carac­té­ris­tiques fon­da­men­tales pré­do­minent : pre­miè­re­ment, une struc­ture de classe carac­té­ri­sée par la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion, qui fait que la plu­part des gens gagnent leur vie en ven­dant leur force de tra­vail sur un marché du tra­vail ; et, deuxiè­me­ment, une coor­di­na­tion éco­no­mique orga­ni­sée par l’échange mar­chand décen­tra­lisé. Le capi­ta­lisme n’est pas seule­ment une « éco­no­mie de libre concur­rence » ; c’est une éco­no­mie de marché dotée d’une forme par­ti­cu­lière de rap­ports de classe. Historiquement, il s’est avéré le sys­tème éco­no­mique le plus puis­sant jamais déve­loppé pour sus­ci­ter le chan­ge­ment tech­no­lo­gique et un cer­tain type de crois­sance éco­no­mique. Néanmoins, des cri­tiques sérieuses peuvent être for­mu­lées contre le capi­ta­lisme qui, si elles sont jus­ti­fiées, consti­tuent le fon­de­ment de la recherche d’une alter­na­tive.

Cet article n’a pas l’ambition de pré­sen­ter la démons­tra­tion et l’analyse com­plètes qui les sous-tendent mais, d’un point de vue radi­cal éga­li­taire et démo­cra­tique, les cri­tiques sui­vantes appa­raissent par­ti­cu­liè­re­ment saillantes :

– La dyna­mique de la crois­sance éco­no­mique capi­ta­liste génère sys­té­ma­ti­que­ment à la fois une aug­men­ta­tion des concen­tra­tions de richesses et de pri­vi­lèges, et une expan­sion des espaces de pri­va­tion, de mar­gi­na­li­sa­tion et de pau­vreté, au niveau natio­nal comme au niveau mon­dial.

– Puisque le capi­ta­lisme nie sys­té­ma­ti­que­ment les condi­tions de libre déve­lop­pe­ment et d’épanouissement humain à de larges parts de la popu­la­tion mon­diale, y com­pris au sein des éco­no­mies les plus avan­cées, l’émancipation uni­ver­selle est impos­sible dans le cadre du capi­ta­lisme. La « liberté de choix », reven­di­quée par les défen­seurs du capi­ta­lisme comme sa valeur morale cen­trale, ne peut pas ne pas être par­tielle en régime capi­ta­liste, puisque les inéga­li­tés qu’il génère limitent néces­sai­re­ment la « liberté réelle » de nom­breuses popu­la­tions, c’est-à-dire la capa­cité effec­tive à réa­li­ser leurs pro­jets de vie et à mettre en œuvre les choix qui leur importent.

– La dyna­mique du capi­ta­lisme, que le profit entraîne vers l’augmentation de la pro­duc­tion et l’expansion des mar­chés – ainsi que son pen­chant pour une société orien­tée vers la consom­ma­tion et la créa­tion de « besoins » arti­fi­ciels chez les consom­ma­teurs – a des coûts envi­ron­ne­men­taux déme­su­rés. La maxi­mi­sa­tion des pro­fits crée une inci­ta­tion pour les entre­prises capi­ta­listes à déver­ser des déchets dans l’environnement, et conduit à la sous-pro­duc­tion de biens publics dont aucun profit n’est tiré (l’air sain, la santé publique, l’enseignement géné­ral). L’incapacité des mar­chés capi­ta­listes à inté­grer les coûts de long terme des res­sources natu­relles non-renou­ve­lables entraîne leur sous-éva­lua­tion et leur sur­ex­ploi­ta­tion.

– Le mou­ve­ment expan­sion­niste du capi­ta­lisme menace de sou­mettre des sec­teurs tou­jours plus larges de l’activité humaine aux forces du marché : la mar­chan­di­sa­tion de la santé, de la prise en charge des enfants ou des per­sonnes âgées, de la repro­duc­tion humaine et ainsi de suite sou­lève des ques­tions nor­ma­tives impor­tantes.

– Les anta­go­nismes d’intérêt ins­crits dans les rap­ports de classe propres au capi­ta­lisme fra­gi­lisent les idées de destin col­lec­tif et de géné­ro­sité mutuelle. Dans une rela­tion d’exploitation, la caté­go­rie qui exploite a direc­te­ment inté­rêt à main­te­nir la vul­né­ra­bi­lité et les pri­va­tions des exploi­tés.

– Le capi­ta­lisme impose des contraintes impor­tantes à la démo­cra­tie ; la pro­priété privée des moyens de pro­duc­tion sous­trait des sec­teurs impor­tants de l’activité éco­no­mique à la prise de déci­sion col­lec­tive.

Il est impor­tant d’être clair sur la portée de ces cri­tiques. La thèse cen­trale de cha­cune d’elles est que les maux décrits sont le pro­duit de méca­nismes qui sont au cœur du capi­ta­lisme en tant que tel. Non que dans une société capi­ta­liste – une société dotée d’un mode d’organisation éco­no­mique capi­ta­liste – rien ne puisse être fait pour contre­car­rer ces maux, mais cela implique que des méca­nismes non-capi­ta­listes soient intro­duits pour contrer les effets du capi­ta­lisme lui-même. Une ques­tion reste néan­moins ouverte : jusqu’où peut-on aller dans la modé­ra­tion de ces maux sans intro­duire peu à peu tel­le­ment de méca­nismes contre-capi­ta­listes que le carac­tère capi­ta­liste du mode d’organisation éco­no­mique lui-même en est trans­formé ? Comme nous allons le voir dans la troi­sième partie, c’est une ques­tion cen­trale dans le pro­blème de l’élaboration d’alternatives au capi­ta­lisme.

Extraits du texte du socio­logue états-unien Erik Olin Wright publié en 2006 dans la New Left Review (et tra­duit par la revue Contretemps). Olin Wright vient récem­ment de publier Envisionning Real Utopias.

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