Transformation

La série de propositions à la fois réelles et utopiques accompagnant ces cinq chemins d’appropriation sociale ne constitue pas un modèle achevé pour construire une société post-capitaliste. De nombreuses autres transformations seraient nécessaires à la construction d’une économie socialiste solide, incarnant pleinement l’idéal de la propriété collective des moyens de production, sans parler d’une société au sein de laquelle des idéaux de démocratie, d’égalité et d’émancipation pourraient être mis en œuvre également en dehors des structures économiques. Néanmoins, si l’éventail complet des propositions institutionnelles que nous avons étudiées était mis en application de façon rigoureuse et exhaustive, le capitalisme s’en trouverait profondément transformé. Prises une par une, certaines propositions peuvent bien être considérées comme des avancées seulement modestes sur un chemin spécifique d’appropriation sociale.

Mais considérées toutes ensemble, elles constitueraient une transformation fondamentale des rapports de classe propres au capitalisme et des structures de pouvoir et de privilège qui en dérivent. Le capitalisme resterait sans doute une composante de la configuration hybride des rapports de pouvoir régissant l’activité économique, mais il deviendrait un capitalisme subordonné et fortement contraint à l’intérieur d’un périmètre défini par un approfondissement de la démocratisation de l’État aussi bien que de l’économie.

Cet inventaire de projets à la fois réels et utopiques n’est pas réalisable dans les conditions sociales et politiques existantes. Ils constituent des alternatives souhaitables et viables, mais irréalisables actuellement en tant que « paquet », c’est-à-dire prises ensemble. La possibilité de les mettre en œuvre dépend des pouvoirs des acteurs sociaux et des circonstances dans lesquelles ils agissent. Développer la compréhension de ces problèmes est l’objectif de la troisième tâche générale de la science sociale émancipatrice : la théorie de la transformation.

La question au centre de la théorie de la transformation est la suivante : étant donné les obstacles opposés à la transformation émancipatrice mais aussi les occasions qui se présentent à elle, produits par le processus de reproduction sociale, les brèches dans ce processus, et la trajectoire incertaine du changement social à venir, quels types de stratégies collectives nous aideront à avancer dans la direction de l’émancipation sociale ? Les luttes pour des idéaux démocratiques, égalitaires et émancipateurs se sont historiquement regroupées autour de trois modes fondamentaux de transformation grâce auxquels de nouvelles institutions d’appropriation sociale pourraient être construites. Ces trois modes sont la rupture, l’interstice et la symbiose.

Les transformations par la rupture prédisent la création de nouvelles institutions d’appropriation sociale au moyen d’une rupture franche avec les conventions et les structures sociales existantes. L’idée essentielle est qu’une confrontation et une lutte politique directes créeront une disjonction radicale par laquelle les institutions existantes se retrouveront détruites et de nouvelles construites, dans un court laps de temps. Un scénario révolutionnaire pour la transition au socialisme en est la version emblématique : une victoire globale et décisive des forces populaires provoquant la transformation rapide des infrastructures économiques. Cependant, les transformations par la rupture ne se limitent pas aux révolutions. Elles peuvent concerner des groupes d’institutions plutôt que les fondations d’un système social entier, et peuvent aussi être partielles plutôt que totales. L’idée qui sous-tend et unifie cette construction intellectuelle est celle d’une coupure franche et d’un changement rapide, plutôt qu’une métamorphose opérée sur une période de temps étendue.

Les transformations interstitielles cherchent à construire de nouvelles formes d’appropriation sociale dans les niches, les espaces et les marges de la société capitaliste, souvent là où elles n’apparaissent pas comme une menace immédiate, de quelque nature qu’elle puisse être, aux classes dominantes et aux élites. C’est la stratégie qui est la plus profondément implantée dans la société civile et qui tombe sous la ligne de radar de la critique du capitalisme. Alors que les stratégies interstitielles se trouvent au centre d’approches anarchistes du changement social et jouent un rôle concret important dans les efforts de nombreux militants communistes, les socialistes révolutionnaires ont souvent dénigré de tels efforts, les voyant comme des palliatifs ou de purs symboles, offrant peu d’espoir de remise en cause sérieuse du statu quo. Et pourtant, en s’additionnant, de tels développements peuvent non seulement changer vraiment la vie des gens, mais encore potentiellement constituer un élément-clef d’extension du champ de transformation ouvert à l’appropriation sociale dans la société dans son ensemble.

Les transformations symbiotiques concernent des stratégies au moyen desquelles le fait d’étendre et d’approfondir des formes institutionnelles d’appropriation sociale et populaire résout aussi certains problèmes concrets auxquels les classes dominantes et les élites sont confrontées. La démocratisation de l’État capitaliste, par exemple, fut le résultat de pressions et de luttes conjointes venues d’en bas qui furent vues au départ comme une sérieuse menace contre la stabilité de la domination capitaliste. Le progrès, en termes d’appropriation sociale, fut réel, et non pas fictif, mais cela a aussi aidé à résoudre des problèmes par des moyens qui ont servi les intérêts des capitalistes et d’autres élites, contribuant ainsi à la stabilité du capitalisme. Les transformations symbiotiques jouent par conséquent un rôle contradictoire à l’égard de ces derniers, profitant souvent de la tension qui existe entre les effets à court terme et les effets à long terme du changement institutionnel : à court terme, les formes symbiotiques de l’appropriation sociale sont conformes aux intérêts des élites et des classes dominantes ; à long terme, elles peuvent modifier l’équilibre du pouvoir et aboutir à une extension de l’appropriation sociale.

Ces trois modes de transformation impliquent des positionnements différents au sujet des politiques de transformation. La transformation par la rupture, au moins dans ses formes les plus radicales (« détruire l’État »), part du principe que les institutions centrales de la reproduction sociale ne peuvent pas être utilisées de façon efficace dans un but d’émancipation. Elles doivent être détruites et remplacées par quelque chose de qualitativement nouveau et différent. La transformation interstitielle (« laisser l’État de côté ») vise à poursuivre le travail de construction d’un monde alternatif à l’intérieur de l’ancien, en partant de la base pour aller jusqu’au sommet. Il existe peut-être des moments au cours desquels les institutions établies peuvent être domestiquées pour favoriser ce processus, mais la transformation interstitielle contourne la plupart du temps les centres du pouvoir. La transformation symbiotique (« utiliser l’État ») cherche des moyens pour incarner les changements émancipateurs dans les institutions centrales de la reproduction sociale, et en particulier l’État. L’espoir de cette dernière est d’inventer de nouvelles formes hybrides jouant un rôle semblable à celui d’un cliquet, qui nous ferait avancer dans la direction de l’extension du champ ouvert à l’appropriation sociale émancipatrice.

Aucune de ces stratégies n’est sans failles. Aucune d’entre elles ne garantit le succès. Toutes impliquent des risques et des dilemmes. À différents moments et en différents lieux, telle ou telle autre peut s’avérer la plus efficace, mais, de manière générale, aucune d’entre elles ne peut se suffire à elle-même. Il arrive couramment que les militants en viennent à se consacrer tout particulièrement à l’une de ces visions stratégiques, la voyant comme universellement valable. En conséquence, une énergie considérable est dépensée pour combattre les modèles rejetés. Un projet à long terme, s’il veut avoir les moindres chances de succès, doit prendre à bras-le-corps le problème épineux que constitue la combinaison de ces stratégies, même si cette combinaison implique forcément le fait que des luttes ont souvent des objectifs et des effets contradictoires.

Il est aisé, au début du 21e siècle, de se montrer pessimiste quant aux chances éventuelles d’un socialisme d’appropriation sociale. Mais il est important de garder à l’esprit qu’à travers le monde, nombre de ces propositions sont actuellement mises à l’épreuve. Des expériences existent, sans cesse de nouvelles institutions sont construites (et, hélas !, détruites) dans les interstices des sociétés capitalistes, et, de temps à autres, des victoires politiques surviennent, amenant l’État à figurer parmi les acteurs du processus d’innovation sociale. De nouvelles formes d’appropriation sociale apparaissent sans cesse. Nous ne savons pas quelles sont les limites d’une expérimentation et d’une innovation aussi partielles et fragmentaires dans le cadre du capitalisme. Il se peut qu’au bout du compte l’appropriation sociale s’en tienne aux marges, ou que la marge de manœuvre soit bien supérieure. Mais ce qui est certain, c’est que nous n’avons pas encore atteint ces limites.

Réfléchir de façon méthodique et systématique aux alternatives émancipatrices est un élément du processus par lequel on peut repousser les limites du possible. Ce qui actuellement n’apparaît que comme des représentations de changement viable possède sans doute le potentiel pour devenir des projets politiques cohérents. En entreprenant le voyage que constitue l’appropriation sociale dans le cadre du capitalisme, il se peut que nous parvenions à acquérir et exercer sur lui un pouvoir, et peut-être finalement à le dépasser.

 

 

 

Extraits du texte du sociologue états-unien Erik Olin Wright publié en 2006 dans la New Left Review (et traduit par la revue Contretemps).   Olin Wright vient récemment de publier Envisionning Real Utopias.