Les nouveaux moutons de la Saint Jean Baptiste

Il y a trente ans, « notre » Saint-Patron dans sa version papier mâché était décapité sur la rue Sainte Catherine par de jeunes manifestants liés au Mouvement syndical politique, un regroupement de la gauche étudiante de l’époque. Symbole humiliant de notre asservissement, l’icône représentait tout ce qui devait être changé pour les jeunes et les moins jeunes en ces temps turbulents. Certes dérisoire, cette destruction faisait partie de la montée d’un mouvement social rebelle, insolent, contestataire. Mais aujourd’hui, le «petit» Baptiste revient par la porte de côté sous la forme d’un «nous» frileux, crispé, incapable de dire ce qu’il est et surtout pourquoi il se bat.
Par Mis en ligne le 29 juin 2009

L’émergence des dominés

Tout au long des années 1970 et au-delà, le combat pour l’émancipation s’est défini à la fois sur le ter­rain social et natio­nal. Même le PQ de l’époque sous l’inspiration de René Lévesque se défi­nis­sait comme un parti du chan­ge­ment social, certes modéré dans sa forme, mais assez auda­cieux sur le contenu. Les Robert Burns, Lise Payette, Jacques Couture et autres défen­daient l’idée d’un « pré­jugé favo­rable aux tra­vailleurs » et pré­co­ni­saient de grandes réformes qui ont marqué effec­ti­ve­ment le monde du tra­vail, les droits des femmes, la pro­tec­tion de l’environnement et des com­mu­nau­tés rurales. Il faut dire qu’à l’époque, la pres­sion « par en bas » chauf­fait fort. Syndicats dits de « combat », mou­ve­ments com­mu­nau­taires reven­di­ca­tifs, fémi­nistes en émer­gence, tout cela fai­sait un ensemble de forces consi­dé­rables qui n’étaient pas dans la men­ta­lité Saint-Jean-bap­tis­tienne de dire oui-chef-merci-chef.

Essor et fin d’un projet

Le Québec en deve­nir était alors pré­senté comme l’utopie d’un ter­ri­toire « libre » d’Amérique du Nord, basé sur une éman­ci­pa­tion natio­nale et sociale d’envergure. Peu à peu cepen­dant, ce projet s’est effi­lo­ché. Il a été atta­qué de l’extérieur par une élite cana­dienne confiante de ses pri­vi­lèges et de sa force et relayée par un État fédé­ral agres­sif, prêt à fran­chir le cou­loir étroit de la « léga­lité » pour empê­cher le projet de l’émancipation. Il a été miné de l’intérieur dans les déchi­re­ments au sein du natio­na­lisme qué­bé­cois lui-même, devant l’incapacité de l’élite de dépas­ser ses propres inté­rêts à court terme. Bref il a pla­fonné au tour­nant des années 1980 pour abou­tir tris­te­ment dans une alliance impli­cite entre le PQ et le Parti conser­va­teur fédé­ral. L’État, tant au niveau fédé­ral que pro­vin­cial, a été mis au dia­pa­son du néo­li­bé­ra­lisme ascen­dant. Les chefs du PQ qui prô­naient à l’origine la rup­ture des liens de subor­di­na­tion se sont mis à célé­brer l’intégration avec les États-Unis (via l’ALÉNA). Finalement, on a abouti au tour­nant des années 1990 avec un nou­veau « sau­veur de la nation » qui a tenté de convaincre la popu­la­tion qu’elle devait sim­ple­ment se « serrer la cein­ture » et accep­ter l’inégalité, l’exclusion et l’enrichissement d’une mino­rité dont le seul « mérite » est de surfer sur la finan­cia­ri­sa­tion et la globalisation.

L’arrogance des dominants

Cette nou­velle élite l’a dit et le redit, « il faut être lucides ». L’important est d’accepter les « règles du jeu » qui sont défi­nies autour d’un projet révo­lu­tion­naire de droite, pour dis­lo­quer et asser­vir les classes popu­laires et moyennes, et acca­pa­rer d’une façon éhon­tée le fruit du tra­vail et de la pensée. Bien sûr dans ce projet, la clé est l’alliance, sous la forme d’une subor­di­na­tion, avec les « vrais » domi­nants de notre monde. L’intégration « pro­fonde » avec les États-Unis dans ce contexte est beau­coup plus qu’une ques­tion de com­merce, mais une manière de trans­for­mer l’État et la société. Les citoyens doivent être « réduits », exclus du champ des déci­sions réelles gou­ver­nant la vie et l’environnement. Les « enne­mis » sont à un pre­mier niveau ceux qui refusent ce « consen­sus ». Ils sont à un deuxième niveau des peuples loin­tains et dan­ge­reux qui confrontent l’empire dans cet « arc des crises » qui tra­verse l’Asie et l’Afrique en pas­sant par le Moyen-Orient.

À droite tous

Dans ce contexte, le ter­rain poli­tique est bou­le­versé. Les domi­nants ne veulent plus « tolé­rer » ceux qui se défi­nissent en dehors de cette pers­pec­tive. La droite s’impose sous diverses formes : extrême, modé­rée, vague­ment moderne. Au-delà de ses dif­fé­rences tac­tiques, elle pré­co­nise le même projet en incluant de plus en plus une dimen­sion répres­sive qui vise à cri­mi­na­li­ser les dis­si­dents et contrô­ler l’espace public, notam­ment média­tique. Plus encore, les domi­nants s’efforcent de « dis­ci­pli­ner » les partis d’inspiration social démo­crate ou du moins réfor­mistes, qui doivent « ren­trer dans le rang», au mieux, pré­co­ni­ser l’humanisation du néo­li­bé­ra­lisme. Cette trans­for­ma­tion de la social-démo­cra­tie en social-libé­ra­lisme est à l’œuvre par­tout, y com­pris dans le PQ de plus en plus enca­dré par les « lucides ».

Changer de cible

Comment faire accep­ter l’inacceptable aux domi­nés ? Comment les convaincre d’accepter des régres­sions pro­fondes au niveau de leurs condi­tions de vie et leur arra­cher des acquis pro­duits par des décen­nies de luttes ? Il y a de bonnes « vieilles » recettes qui res­tent effi­caces. Il faut éta­blir dans la conscience popu­laire qu’il y a un dan­ge­reux « ennemi », prêt à tout pour nous frap­per, le cou­teau-entre-les-dents. Il n’y a pas si long­temps dans le Québec de Saint-Jean Baptiste, cette tac­tique a bien fonc­tionné. Duplessis et notre sainte mère l’Église avait en effet réussi à convaincre une bonne majo­rité des classes popu­laires que l’ennemi était com­mu­niste et pire encore, juif. Le peuple de mou­tons devait suivre ses maîtres et éviter de côtoyer ces sub­ver­sifs qu’on condam­nait à la prison ou à l’exil. Aujourd’hui, l’ennemi a changé de forme. Il n’est plus « com­mu­niste » mais « inté­griste ». Il n’est plus « juif » mais « musul­man ». En plus d’être dan­ge­reux, il s’oppose à nos valeurs. Et il doit être réduit. C’est en gros l’histoire qui se répète.

Discipliner

Pour les domi­nants actuels, le chemin est tracé. Dans le sillon de la glo­ba­li­sa­tion et d’une inté­gra­tion du monde qui pola­rise et aggrave les inéga­li­tés, il faut empê­cher les classes popu­laires et moyennes de se recoa­li­ser et de résis­ter. La « guerre sans fin » arrive à point nommé pour cela. De même qu’une nou­velle croi­sade « morale », sou­vent en phase avec les milieux chré­tiens conser­va­teurs, qui non seule­ment recrée le saint-jean-bap­tisme qui valo­rise la sou­mis­sion des domi­nés, et qui exclut les « autres ». Près de trois cent mil­lions d’immigrants, prin­ci­pa­le­ment du sud, sont en cir­cu­la­tion pour four­nir les bras et les têtes de la glo­ba­li­sa­tion. Il faut non seule­ment qu’ils tra­vaillent fort et dans des condi­tions que per­sonne d’autres n’accepte. Il faut sur­tout les sépa­rer et les sin­gu­la­ri­ser aux yeux des autres classes popu­laires comme la cause des mal­heurs. « Win-Win », pour les dominants.

« Nous »

Il est frap­pant de consta­ter l’évolution actuelle d’un cer­tain dis­cours natio­na­liste qué­bé­cois, du grand projet d’émancipation qui le défi­nis­sait à l’époque, vers la défense d’un « nous » aujourd’hui défini eth­ni­que­ment et fri­leu­se­ment. On pourra faire tous les sou­bre­sauts intel­lec­tuels qu’on voudra, le « nous » prôné par des intel­lec­tuels et la direc­tion du PQ est un « nous » qui exclut et qui affirme que la majo­rité « eth­nique » a des droits qui doivent s’imposer aux « autres ». Ce natio­na­lisme fri­leux ne vise plus à insé­rer l’ensemble de la popu­la­tion dans un grand projet de trans­for­ma­tion, qui de toute façon n’est plus à l’ordre du jour selon les élites. Exit la concep­tion d’une nation qui s’« invente » et se défi­nit, comme à l’époque des révo­lu­tions euro­péennes et des mou­ve­ments de libé­ra­tion natio­nale du tiers-monde. Plus ques­tion de « fondre » et d’hybridiser les anciennes com­mu­nau­tés dans le creu­set d’une « nou­velle iden­tité » défi­nie socia­le­ment et poli­ti­que­ment (liberté, fra­ter­nité, éga­lité). Le danger, ce n’est pas la subor­di­na­tion de la société qué­bé­coise à une élite glo­ba­li­sée prin­ci­pa­le­ment basée à Wall Street et secon­dai­re­ment à Bay Street, ce sont ces « autres » qui veulent nous impo­ser leurs hijabs.

L’émancipation

Comment retrou­ver l’élan éman­ci­pa­teur d’antan en le trans­for­mant face aux nou­veaux défis actuels ? Pour les classes popu­laires, le « nous » et l’« autre » doivent être remis à l’endroit. Le « nous», ce sont l’ensemble des domi­nés, « nou­veaux » comme « anciens » immi­grants (ne sommes-nous pas tous des « immi­grants», même les Premières Nations qui sont arri­vées avant les autres ?). Les « autres », ce sont les domi­nants qui dans notre partie du monde sont liés d’une manière ou d’une autre à cet Empire états-unien qui est la grande menace. La construc­tion de valeurs et de réfé­rences com­munes se fera dans cette lutte pour l’émancipation et qui a fait que de « nou­velles » nations ont créé dans le Paris révo­lu­tion­naire de 1789 un pôle pour toute l’Europe. Pour un temps, les révo­lu­tion­naires fran­çais ont accueilli, inté­gré, inclus. Ils ont éman­cipé les Juifs. Ils ont ouvert le pays aux géné­ra­tions d’Italiens, de Polonais et d’autres mul­ti­tudes prêtes à se joindre à un grand projet natio­nal et social. À une autre échelle, c’est ce projet qui a pris son essor dans le tiers-monde deux cent plus tard. On a tenté, avec des succès inégaux, de construire de nou­velles « nations » mozam­bi­caine, sud-afri­caine, algé­rienne, viet­na­mienne. On a essayé, dans des condi­tions de grande adver­sité d’ériger des « nations », et non des « groupes eth­niques » que chaque pou­voir colo­nial, à sa manière, ten­tait de mettre de l’avant. Certes, ce projet n’est pas ter­miné. Certes ce projet a créé ses propres contra­dic­tions, exclu­sions, bifur­ca­tions, impasses. Mais il faut le reprendre et le trans­for­mer. Saint-Jean Baptiste a été tué à Montréal en juin 1969. Ne déter­rons pas le cadavre.

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