Le mouvement social devant le PQ de Pauline Marois

Depuis son intronisation comme cheffe du PQ, Pauline Marois s’acharne à réparer les pots cassés par son prédécesseur André Boisclair et à reconstruire son parti fortement affaibli depuis la dernière élection. D’emblée, la tâche est ardue. Relégué de peu comme troisième parti par la population, le PQ a perdu une grande partie de son membership, ponctuellement regonflé par la «vague» Boisclair dont on mesure avec le recul le caractère artificiel. Ses finances ne sont pas reluisantes. Le projet «historique» de souveraineté semble chambranlant. Les références social-démocrates, l’autre «pilier» du PQ, sont malmenées par des courants ascendants dans les cercles proches de l’establishment péquiste qui voudraient un recentrage «à droite». Mais à court terme en tout cas,  la conduite du PQ par Madame Marois semble porter fruits. D’une part, elle réussit en apparence au moins à maîtriser les turbulences internes. Nécessité oblige: le PQ reste un parti de gouvernement avec ce que ça implique sur le plan de la discipline et de la cohésion. D’autre part et c’est ce qui est sans doute le plus important, les sondages les plus récents indiquent une relative remontée de son parti. Est-ce donc une «mission accomplie» ? Peut-on penser que le PQ va se relancer bientôt à l’assaut du pouvoir et de ses projets fondamentaux ? Quelles sont les conséquences pour le mouvement social dont on connaît les affinités de longue date avec ce qui reste du parti  de René Lévesque ?
Par , Mis en ligne le 29 juin 2009

À l’origine du « grand projet »

Né la fin des années 1960 dans le sillon de la révo­lu­tion tran­quille, le PQ pen­dant long­temps cana­lise les aspi­ra­tions des classes moyennes et popu­laires qui espèrent voire conver­ger leurs aspi­ra­tions sociales et natio­nales dans un grand projet. La « sou­ve­rai­neté-asso­cia­tion » d’une part pro­pose de créer un État indé­pen­dant et maître de son destin tout en res­tant asso­cié au reste du Canada dans une pers­pec­tive un peu floue mais géné­reuse. Le pro­gramme du PQ par ailleurs reprend plu­sieurs des grandes reven­di­ca­tions des mou­ve­ments sociaux de l¹é­poque pour amé­lio­rer les condi­tions de vie et de tra­vail de la grand majo­rité des gens dans une optique qui vise à « civi­li­ser » le capi­ta­lisme, et non à le ren­ver­ser. Dans ses grandes lignes, ce projet est assez sem­blable, dans des condi­tions spé­ci­fiques qui sont celles du Québec, à d’autres grands pro­jets réfor­mistes qui fleu­rissent à l’époque, notam­ment en Europe occi­den­tale. Après des décen­nies d’état auto­ri­taire et de capi­ta­lisme agres­sif, des citoyens et des citoyennes, dont plu­sieurs ont connue l¹ef­fer­ves­cence des années 1960, veulent des chan­ge­ments. Et c’est ainsi que le PQ (et des for­ma­tions poli­tiques appa­ren­tées comme le Parti socia­liste fran­çais) arrivent au pou­voir à peu près dans les mêmes années.

L’échec

Après une période rela­ti­ve­ment courte cepen­dant, le PQ « au pou­voir » se retrouve devant un nœud. Les domi­nants de l’époque après avoir été un peu secoués se res­sai­sissent rapi­de­ment. Jusqu’à un cer­tain point, ces domi­nants ne sont pas néces­sai­re­ment contre une ges­tion plus « humaine » par l’État ni non plus contre une cer­taine « moder­ni­sa­tion » de la chose publique. Mais bien sûr ils ne peuvent pas « tolé­rer » de poli­tique « ris­quée » comme celle par exemple de remettre en ques­tion l’État cana­dien. Inacceptable aussi est une restruc­tu­ra­tion de l’économie au profit des domi­nés. Pour un temps, la prio­rité des domi­nants est de vaincre le projet sou­ve­rai­niste, ce qu’ils réus­sissent lors du réfé­ren­dum de 1980. Après cette défaite crève-cœur, le PQ digère un autre recul amer. L’affrontement avec le mou­ve­ment syn­di­cal en 1982, en pleine crise des finances publique, signi­fie en effet la mise au ran­cart du « pré­jugé favo­rable » envers les tra­vailleurs que l’aile gauche du PQ (Robert Burns, Lise Payette et d’autres) avaient mis de l’avant. Incapable de ména­ger ses appuis popu­laires avec les impé­ra­tifs d’une ges­tion ras­su­rante pour les domi­nants, le PQ s’effiloche jusqu’à som­brer dans une crise déchi­rante et pro­lon­gée. Plus tard, Jacques Parizeau entre­prend un long tra­vail de remon­tée jusqu’à la réélec­tion du PQ (1994) et la courte défaite du deuxième réfé­ren­dum (1995). Mais encore là, l’aventure s’envole, puis s’enlise. Le bloc social qui appuyait le projet sou­ve­rai­niste se dis­loque. Les domi­nants reviennent à la charge via l’État fédé­ral prin­ci­pa­le­ment. Devant cela, vaincu sur ses pro­jets de fonds, le PQ est « nor­ma­lisé » (avec Bernard Landry) et rede­vient le ges­tion­naire d’un État qui régule le rap­port de forces au profit des domi­nants, quitte à concé­der aux domi­nés quelques béné­fices qui laissent encore penser que la révo­lu­tion tran­quille conti­nue (le meilleur « coup » est la mise en place des CPE). Par la suite, les classes popu­laires se retrouvent « orphe­lines ». Plus tard en 2003, elles votent « avec leurs pieds » (abs­ten­tion). Le Parti Libéral du Québec (PLQ), orga­ni­sa­tion « tra­di­tion­nelle » des élites, revient au pou­voir, pas tel­le­ment parce qu’il est popu­laire, mais parce qu’il récu­père, par défaut, une société désar­ti­cu­lée. Le poli­ti­cien fédé­ral Jean Charest reçoit le mandat d’achever le tra­vail et est pré­senté par les grands médias comme le sau­veur du Canada. On devine main­te­nant son prix.

Les domi­nants à l’offensive

Dans la suite de ces échecs, les domi­nants relancent la « bataille des idées » dans la lignée du néo­li­bé­ra­lisme et du néo­con­ser­va­tisme déjà bien ancré au pou­voir aux États-Unis. Ce chan­ge­ment de décor au niveau poli­tique vise à accom­pa­gner une opé­ra­tion de plus grande enver­gure dont le but est la des­truc­tion du grand com­pro­mis key­né­sien de l’après-guerre que les classes moyennes et popu­laires avaient arra­chées aux domi­nants de l’époque. Le néo­li­bé­ra­lisme, contrai­re­ment au key­né­sia­nisme, ne s’intéresse plus à créer un « cercle ver­tueux » par lequel les domi­nés « trouvent leur compte » dans un capi­ta­lisme qui permet le par­tage rela­tif des sur­plus. Ce n’est plus « néces­saire » d’autant plus que les domi­nés n’ont plus, du moins immé­dia­te­ment, une « alter­na­tive » sur le plan poli­tique. C’est éga­le­ment plus « ren­table » d’internationaliser (glo­ba­li­ser) le déve­lop­pe­ment capi­ta­liste à l’échelle pla­né­taire en inté­grant direc­te­ment les cen­taines de mil­lions de tra­vailleurs du sud dans le grand cir­cuit de la pro­duc­tion et de la consom­ma­tion capi­ta­liste. Entre-temps, il faut forcer les classes moyennes et popu­laires de « glis­ser » dans une course vers le bas sans fin. Les tra­vailleurs sala­riés sont condam­nés à vivre non seule­ment le déclin de leurs condi­tions mais aussi la pré­ca­rité qui les rend vul­né­rables et cor­véables. Les couches popu­laires ne doivent plus avoir accès à des ser­vices popu­laires « trop chers » parce que le sur­plus social est acca­paré par une mince couche de « tur­bo­ca­pi­ta­listes » glo­ba­li­sés qui ne sont plus impu­tables ni taxables. Les tur­pi­tudes du capi­tal finan­cier (Enron, crise des sur­primes, etc.) mar­que­ront pro­fon­dé­ment cette période. Dans ce contexte, les domi­nants veulent s’assurer qu’un « retour en arrière » soit impos­sible. Les « trente glo­rieuses » sont der­rière nous et pour tou­jours, disent-ils. Ce qui veut dire d’emblée ver­rouiller de plus en plus l’espace ins­ti­tu­tion­nel en chan­geant les lois, les consti­tu­tions, les enca­dre­ments juri­diques et poli­tiques. « Mondialisation » oblige, des pans entiers de la gou­ver­nance sont trans­fé­rés vers des offi­cines bureau­cra­tiques opaques et non-démo­cra­tiques dont l’ALÉNA est le meilleur exemple, sans parler de cette ten­ta­tive de hold-up du sec­teur privé sur les fonc­tions de régu­la­tion de l’État que repré­sen­tait l’AMI qui a reculé sous la pres­sion des forces alter­mon­dia­listes et de l’opposition de cer­tains gou­ver­ne­ments (la France notamment).

« Lucides »

Ici comme ailleurs, les domi­nants veulent déra­ci­ner les aspects popu­laires issus de la révo­lu­tion tran­quille. Il faut dans ce contexte liqui­der le patri­moine qui a pris forme autour d’un sec­teur public moderne, ce qui com­prend aussi bien la Caisse de dépôts qu¹­Hy­dro-Québec et l’essentiel des infra­struc­tures éri­gées dans les domaines de la santé et de l¹é­du­ca­tion. Il faut « flexi­bi­li­ser » davan­tage la main d’œuvre, ce vou­lant dire, arra­cher les gains acquis dans les années 1960-70 comme la sécu­rité (bien rela­tive) d’emploi et des salaires décents. Le PLQ et sa droite popu­liste, l’ADQ (dans la lignée du « ber­lus­co­nisme»), sont des can­di­dats tous dési­gnés pour par­ache­ver ce tra­vail. Mais ce n’est pas assez pour les domi­nants. Il faut aussi briser la pos­si­bi­lité même d’une alter­na­tive, même si, le jeu poli­tique aidant, l’« alter­nance » est une éven­tua­lité qu’il ne faut pas tota­le­ment dis­car­ter. Il faut cepen­dant dire que les domi­nants, aux États-Unis notam­ment, sont par­fai­te­ment capables d’imposer par la fraude et la vio­lence sym­bo­lique la recon­duc­tion des partis de droite. C’est de là qu’émergent les pro­jets de « recen­trage » poli­tique, qui expriment tous, sous des codes divers, la même idée de droi­ti­sa­tion. Il ne s’agit pas d’une « conspi­ra­tion ». Les domi­nants font leur tra­vail. Ils ont à leur ordre des armées d’intellectuels, de jour­na­listes, de « savants » qui pensent tous les pro­jets « lucides » de ce monde très sem­blables d’un pays à l’autre : trans­for­ma­tion de l’appareil d’État en bri­sant ses fonc­tions redis­tri­bu­trices et déve­lop­pe­men­tistes et en accen­tuant ses man­dats répres­sifs, cap­ta­tion de l’espace poli­tique et média­tique (la « ber­lus­co­ni­sa­tion » de la poli­tique), cri­mi­na­li­sa­tion des mou­ve­ments sociaux, mise aux oubliettes du projet indé­pen­dan­tiste, pour enfin passer à « autre chose » : un règne sans par­tage des thèses et valeurs néolibérales.

Quel avenir pour le PQ ?
L’esquisse que nous évo­quons ici est néces­sai­re­ment sim­pli­fi­ca­trice, car entrent en jeux toutes sortes de contra­dic­tions et de tra­jec­toires. Mais en gros, cela indique la « ten­dance lourde ». Madame Marois qui est certes une per­sonne res­pec­table et sans doute géné­reuse sait, en fin « animal poli­tique » qu¹elle est, qu’il n’y a pas 56 000 manières de reve­nir au pou­voir. Comme d’autres elle pro­pose de liqui­der le « grand projet » et de reve­nir au « réa­lisme » comme les experts et jour­na­listes « ber­lus­co­ni­sés » lui conseillent de le faire. Les classes popu­laires et moyennes, du moins à court terme, sont dis­lo­quées et désta­bi­li­sées devant l’ampleur des assauts contre leurs condi­tions de vie et de tra­vail, d’où l’attrait, ici comme ailleurs, des pro­jets déma­go­giques, popu­listes, réac­tion­naires. Dans ce contexte, mieux vaut chia­ler contre les immi­grants que contre un Bill Gates de toute façon tota­le­ment inac­ces­sible. Le seul espoir de Mme Marois est alors donc de « récu­pé­rer » ce mécon­ten­te­ment en essayant de convaincre la popu­la­tion qu’elle pourra assu­mer la qua­dra­ture du cercle, soit une cer­taine huma­ni­sa­tion d’un sys­tème par défi­ni­tion ingé­rable. Elle doit en même temps assu­rer les domi­nants qu’elle pourra, peut-être mieux que les autres, gérer les « tur­bu­lences » de cette trans­for­ma­tion. C’est son jeu, c’est son avenir et nul ne peut dire que cela ne mar­chera pas. La mar­gi­na­li­sa­tion des mili­tants et mili­tantes de gauche iden­ti­fiés au SPQ-Libre pré­fi­gure de cette réussite.

Mille batailles
Devant cette évo­lu­tion, il ne sert à rien d’espérer un « virage à gauche » du PQ. Encore moins de penser que le PQ va s’effondrer rapi­de­ment et lais­ser la place à de nou­velles alter­na­tives de gauche sur le plan ins­ti­tu­tion­nel (cer­tains amis de Québec Solidaire par exemple pensent que l’électorat « désen­chanté » va se diri­ger vers le nou­veau parti). Il faut être « réa­listes », non pas pour accep­ter les dic­tats des domi­nants, mais pour ana­ly­ser froi­de­ment le rap­port de forces dans lequel notre société est insé­rée. D’emblée, le mou­ve­ment social doit entre­prendre une longue marche pour se recons­truire une iden­tité qui lui est propre, et effec­tuer une rup­ture avec le rôle de sup­plé­tif à des pro­jets de réforme qui n’ont plus leur place à l’ombre du capi­ta­lisme « réel­le­ment exis­tant » (néo­li­bé­ral). Cette recon­quête ne se fera pas dans des col­loques ou des dia­logues dits de « concer­ta­tion », mais dans la lutte, dans la résis­tance, comme cela a été le cas récem­ment avec les étu­diant-es, les tra­vailleurs de l’Alcan, les tra­vailleuses des gar­de­ries et autant de vaillants « Astérix » ici et là comme ceux du quar­tier Pointe-St-Charles. Mais résis­ter ne sera pas suf­fi­sant non plus. Il faudra réta­blir l’esprit de coa­li­tion, la conver­gence, qui nous a tant servi lors de la Marche des femmes contre la pau­vreté et le Sommet des peuples des Amériques et qui a été évoqué, bien que de manière embryon­naire, lors du Forum social qué­bé­cois d’août der­nier. Aujourd’hui encore plus qu’hier, il faudra élar­gir cette conver­gence à une échelle plus grande, inter­na­tio­nale, en pre­nant appui sur les pro­ces­sus riches et com­plexes qui s’expriment dans le Forum social mon­dial. De toute cela émer­gera un fleuve d’initiatives qui devra irri­guer le ter­rain de nou­velles alter­na­tives poli­tiques, dont celles qui s’expriment dans Québec Solidaire, et qui devront sur­mon­ter mille obs­tacles, rem­por­ter mille « petites » batailles pour peu à peu éroder les tran­chées de l’adversaire, le mettre à la défen­sive et éven­tuel­le­ment le vaincre. Certes, cette longue marche ne sera pas linéaire : elle devra « trou­ver son chemin » entre les dédales sinueux « du » poli­tique. Les mou­ve­ments devront se « dépas­ser eux-mêmes » et se consti­tuer en pôles contre-hégé­mo­niques, ce qui voudra dire construire des alliances, bref faire de « la » poli­tique. Pour conclure (tem­po­rai­re­ment), il nous faut inté­grer un prin­cipe, presqu’une cer­ti­tude : dans la recons­truc­tion de ce rap­port de force, il faudra lais­ser du temps au temps….

* Cyr et Beaudet sont membres du Collectif d’analyse poli­tique (CAP).

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