Les médias au service de l’ordre dominant : cinq choses que nous avons à leur dire

Par , , Mis en ligne le 02 juin 2012

La pré­sente lutte pour une acces­si­bi­lité éga­li­taire à l’éducation met au grand jour les moyens, les forces et les alliés dont dis­pose l’élite socio-éco­no­mique qui tire profit de toutes les inéga­li­tés. Ce sont certes les éluEs inflexibles et retors qui cherchent à nous faire prendre les ves­sies de leurs déci­sions anti-sociales pour les lan­ternes de la néces­sité éco­no­mique. Ce sont aussi les agents de la répres­sion et de l’intimidation, police et anti-émeute, qui défen­draient volon­tiers un sys­tème auto­ri­ta­riste fondé sur le prin­cipe de l’ordre pour l’ordre plutôt que sur un prin­cipe de jus­tice sociale. À ces deux pro­ta­go­nistes, tou­jours visibles et sous les feux de la rampe, il faut ajou­ter ces autres, plus dis­crets mais tout aussi influents :

  1. les rec­teurs, prin­ci­paux et autres diri­geants des éta­blis­se­ments sco­laires qui ont exigé la hausse des frais de sco­la­rité ;
  2. les juges qui ont ordonné des injonc­tions ;
  3. enfin, les pré­ten­dus experts concen­trés dans les think tanks néo­li­bé­raux, comme l’Institut éco­no­mique de Montréal pour qui la hausse prévue est encore trop modeste.

Ces trois pro­ta­go­nistes appa­raissent clai­re­ment pour ce qu’ils sont : de véri­tables tiers inclus enga­gés aux côtés des élites diri­geantes dans les déci­sions por­tant sur le monde commun et prêts à défendre celles-ci publi­que­ment depuis les fonc­tions et les pou­voirs dont ils dis­posent. Le conflit actuel rend plus expli­cite encore le fait que leur inclu­sion est pro­por­tion­nelle à l’exclusion de la société civile dont font partie les étudiantEs et leurs alliéEs, qui ne demandent pour­tant pas grand-chose.

Mais tous ces puis­sants commis de l’ordre établi et de la richesse ne seraient rien sans un autre allié de taille : les grands médias, ces véri­tables machines inter­pré­ta­tives capables d’orienter et de façon­ner une « opi­nion publique » (car on pos­tule tou­jours qu’il n’en existe qu’une…) dont ils ali­mentent et récon­fortent les pul­sions conser­va­trices ordi­naires. Si les médias mains­tream usent de la puis­sance dont ils sont dotés — la puis­sance de com­man­der et faire adve­nir les manières de penser, de sentir et de per­ce­voir les réa­li­tés —, ils le font, pour le cas précis de la lutte étu­diante, dans une direc­tion très pré­cise : en cher­chant à dis­si­per et à décou­ra­ger les efforts visant à construire un monde meilleur, en ten­tant d’anéantir le désir et l’espérance de maî­tri­ser son destin, en s’efforçant de refer­mer le champ des pos­sibles ouvert par les étudiantEs, en fai­sant tout pour conju­rer le spectre de l’émancipation et de la révolte au nom de l’égalité et de la jus­tice. C’est bien en quoi ils sont de grands ser­vi­teurs de l’ordre domi­nant, passés maîtres dans l’art d’informer la doci­lité et l’assujettissement col­lec­tifs. Nous avons cinq choses à leur dire.

  1. Comme les élites diri­geantes qui font diver­sion sur le fond du conflit en cher­chant à divi­ser et à exclure une partie du mou­ve­ment, vous êtes de véri­tables agents de la divi­sion et de la diver­sion. Un fac­teur de réus­site des luttes sociales et poli­tiques réside dans la capa­cité à éviter les brèches sus­cep­tibles de faire écla­ter l’union des per­sonnes et des groupes en lutte, ces brèches par les­quelles arrivent géné­ra­le­ment, d’un côté, l’exclusion de la partie plus contes­ta­taire et, de l’autre, la bonne vieille traî­trise de l’ensemble du mou­ve­ment par sa partie plus modé­rée. La soli­da­rité tenace entre les étudiantEs, la per­sis­tance de leur com­ba­ti­vité et la recon­nais­sance d’un groupe contes­ta­taire comme inter­lo­cu­teur valide et pro­ta­go­niste légi­time de la lutte actuelle sont, selon nous, les trois prin­ci­paux élé­ments qui font l’événement de ce mou­ve­ment poli­tique d’envergure qui a jusqu’ici réussi à contour­ner cet écueil. Vous n’êtes pas seule­ment en train de passer sous silence cette évé­ne­men­tia­lité, mais vous agis­sez de façon à en amoin­drir l’importance, et par­tant, à amoin­drir le mou­ve­ment lui-même. Bien plus, vous excel­lez dans cette tâche qui consiste à débus­quer, à creu­ser et à gros­sir les brèches dans la soli­da­rité entre les acteurs en pré­sence. Votre manière achar­née de stig­ma­ti­ser tel type de per­tur­ba­tion, de mar­gi­na­li­ser tels types de mani­fes­tants, de prio­ri­ser les confron­ta­tions avec les forces de l’ordre, enfin de recher­cher les alter­ca­tions entre « paci­fistes » et « cas­seurs » plutôt que de faire valoir les dis­cours, lon­gue­ment argu­men­tés ici, plus lapi­daires là, dont ces nom­breuses mani­fes­ta­tions et actions sont le cadre n’est que la face visible de vos manœuvres de diver­sion et de divi­sion. Par ailleurs, comme les élites diri­geantes, vous faites tout pour faire l’impasse sur la ratio­na­lité dont pro­cèdent la lutte contre la hausse et l’ensemble des mou­ve­ments sociaux. Peut-être est-ce parce que vous êtes inca­pables de vous hisser à la hau­teur de l’analyse glo­bale que for­mulent les étudiantEs mobiliséEs, trop occu­pés que vous êtes à cou­vrir les mani­fes­ta­tions sous le seul angle de la « vio­lence », terme que vous employez de façon floue, comme les diri­geants, en vous gar­dant de spé­ci­fier s’il désigne le van­da­lisme, les atteintes à l’intégrité phy­sique ou la répres­sion poli­cière. Peut-être est-ce parce qu’il n’existe pas, à vos yeux, une telle chose qu’une ratio­na­lité col­lec­tive, se soli­di­fiant et s’approfondissant au sein d’une lutte.
  2. Comme la police qui réprime, vous agis­sez comme gar­diens de l’ordre. Votre proxi­mité avec la police ne se laisse pas seule­ment lire dans le statut pri­vi­lé­gié que vous accor­dez à son point de vue et dans le peu de dis­tance cri­tique envers sa parole. Elle se mani­feste sur­tout dans tous ces pro­cé­dés dis­cur­sifs et média­tiques opé­rant une cri­mi­na­li­sa­tion de la contes­ta­tion et des contes­ta­taires carac­té­ris­tique du dis­po­si­tif poli­cier. Plus fon­da­men­ta­le­ment encore, le rôle des gar­diens de l’ordre n’est pas d’abord et avant tout d’interpeller, de bru­ta­li­ser ou d’arrêter arbi­trai­re­ment les contes­ta­taires (ce qu’ils font allè­gre­ment par ailleurs), mais de dis­per­ser les mani­fes­ta­tions de la contes­ta­tion poli­tique, quitte à recou­rir à la vio­lence. Vous avez des moyens spé­ci­fiques tout aussi puis­sants afin de faire ce que la police cherche à faire en décla­rant les attrou­pe­ments illé­gaux, en invi­tant les manifestantEs à ren­trer chez eux et en les inti­mi­dant psy­cho­lo­gi­que­ment et phy­si­que­ment avec leur allure mar­tiale, leurs bou­cliers et leurs matraques, leurs cagoules et leur poivre de Cayenne, leurs gaz et leurs bombes assour­dis­santes, leurs balles en caou­tchouc et autres « armes de neu­tra­li­sa­tion momen­ta­née à léta­lité réduite ». Vous avez vos énon­cés-matraques, vos images de Cayenne, vos dis­cours assour­dis­sants et vos phrases lacry­mo­gènes capables, en écla­tant et en se répan­dant, de nuire à la lutte et à l’espoir de rendre le monde plus juste. Il vous faut ainsi parler du conflit en cours de façon à réaf­fir­mer plus ou moins sub­ti­le­ment que les contes­ta­taires ont tou­jours déjà tort et qu’on aura tou­jours plus raison, plutôt que de com­battre un sys­tème tra­versé par les inéga­li­tés et les injus­tices, d’accepter le monde tel qu’il va et de vaquer à ses petites occu­pa­tions, d’aller tra­vailler et de ren­trer chez soi sans faire d’histoires, de se méfier de son pro­chain et de ver­rouiller ses portes, enfin de s’en remettre aux médias pour nous dire ce qui arrive et ce qui n’arrive pas. Ce que font les poli­ciers dans la rue, vos chro­ni­queurs, vos chefs de pupitre, vos jour­na­listes de ter­rain, vos com­men­ta­teurs de nou­velles et de son­dages le font, par leurs dis­cours et leurs images, dans tous les espaces que vous avez le pou­voir de péné­trer, à com­men­cer par l’espace domes­tique. Quel avis de dis­per­sion vaut celui qui se permet de pro­cla­mer, à la une et en gros carac­tère, que « la popu­la­tion est favo­rable au gou­ver­ne­ment et à la ligne dure » à la condi­tion de mini­mi­ser le fait que le son­dage monté en épingle, non pro­ba­bi­liste et non repré­sen­ta­tif, a été réa­lisé en ligne auprès de répon­dants auto­sé­lec­tion­nés ? Quelle charge poli­cière, quelle arres­ta­tion, quelle arme chi­mique valent les énon­cés qui nous répètent comme un mantra auto-per­sua­sif ces pseudo-évi­dences flat­tant le goût de l’ordre et atti­sant le res­sen­ti­ment pour les gré­vistes, et sui­vant les­quelles « plus de 2/3 des étu­diants ne sont pas en boy­cott », « les votes pris en assem­blées sont chao­tiques et non démo­cra­tiques », « le mou­ve­ment s’essouffle », « les étu­diants perdent la bataille de l’opinion publique », « les lea­ders étu­diants ne veulent pas entendre raison », « la récréa­tion est ter­mi­née », « les cas­seurs dis­cré­ditent le mou­ve­ment », « une cer­taine asso­cia­tion étu­diante, la CLASSE, cau­tionne la vio­lence et le ter­ro­risme », etc. ? Autant d’idées spé­cieuses, ban­cales ou erro­nées, for­mu­lées sur un ton pater­na­liste, auto­ri­taire ou condes­cen­dant dont il est aisé de démon­trer le carac­tère nul ou biaisé, mais dont il est dif­fi­cile de se décrot­ter lorsqu’elles sont répé­tées à lon­gueur d’ondes, de pixels et de pages.
  3. Comme les rec­teurs, vous contri­buez au projet néo­li­bé­ral de mar­chan­di­sa­tion de la culture et de « mana­gé­ri­sa­tion » des ins­ti­tu­tions. Les rec­teurs, prin­ci­paux et autres direc­teurs des éta­blis­se­ments sco­laires ont dif­fusé des cour­riels entre­te­nant indû­ment la peur d’annulation de la ses­sion ; ailleurs, ils ont fait appel à des forces de sécu­rité pour muse­ler les étudiantEs et le per­son­nel de leur éta­blis­se­ment, encou­ra­geant le recours à l’intimidation et à la vio­lence phy­sique dans ces lieux dédiés à la réflexion et à la ratio­na­lité ; ici, ils ont auto­ri­tai­re­ment décrété des retours forcés en classe allant à l’encontre des votes démo­cra­ti­que­ment pris en assem­blées ; là, ils ont sou­tenu les deman­deurs d’injonction qui par­tagent, il est vrai, la même concep­tion clien­té­liste de l’éducation et qui, tout comme eux, réduisent le par­tage des savoirs à un simple échange contrac­tuel du type « argent contre connais­sances » ou « dette ban­caire contre cré­dits uni­ver­si­taires ». Mais plus encore, la Conférence des rec­teurs, en jus­ti­fiant sa demande d’augmentation des frais de sco­la­rité par une logique comp­table et cir­cu­laire — frais de sco­la­rité bas (par rap­port à ceux pra­ti­qués en Ontario et en Amérique du Nord) = sous-finan­ce­ment ; frais de sco­la­rité plus élevés = meilleur finan­ce­ment) —, a révélé une vision pure­ment mar­chande du savoir : les ins­ti­tu­tions d’enseignement supé­rieur sont des entre­prises qui offrent un ser­vice à des clients. Elles per­mettent non seule­ment à des indi­vi­dus d’obtenir un diplôme mon­nayable sur le marché de l’emploi, mais aussi à des entre­prises pri­vées de béné­fi­cier d’une main-d’œuvre qua­li­fiée, en plus de leur four­nir des labo­ra­toires de recherche garnis d’universitaires payés par l’État et les étudiantEs. C’est bien pour­quoi il importe à ces rec­teurs de rendre les uni­ver­si­tés plus com­pé­ti­tives, plus attrayantes pour les cher­cheurs, plus ren­tables pour les diplô­més et mieux arri­mées sur le marché de l’emploi. Cette vision de l’enseignement supé­rieur s’inscrit dans un mou­ve­ment plus large de trans­for­ma­tion des ins­ti­tu­tions publiques et des entre­prises pri­vées sur un modèle mana­gé­rial de ges­tion effi­ciente dont la fonc­tion pre­mière est la ren­ta­bi­li­sa­tion et dont les moyens cou­rants sont la ratio­na­li­sa­tion et la pré­ca­ri­sa­tion des emplois. Vous, les médias, publics ou privés, n’échappez pas à ce phé­no­mène. Les petits édi­teurs, jour­naux ou sta­tions de radio indé­pen­dants se font absor­ber par des groupes de presse qui se font amal­ga­mer à leur tour dans d’immenses conglo­mé­rats cotés en bourse et au por­te­feuille diver­si­fié, Power Corporation et Quebecor au pre­mier chef – liant ainsi leur sort et leurs inté­rêts à ceux de sec­teurs éco­no­miques qui n’ont rien à voir avec votre mis­sion pre­mière. Vos jour­na­listes, habituéEs à la pige, à la com­pé­ti­tion et à la néces­sité de constam­ment se réin­ven­ter, semblent par­fois réso­lus à accep­ter cette logique de la pré­ca­rité comme une néces­sité inébran­lable. On voit notam­ment à la manière dont ils couvrent l’économie et la finance qu’ils ne remettent pas plus en ques­tion le capi­ta­lisme finan­cia­risé que son modèle de ges­tion, ce qui est d’autant plus sur­pre­nant qu’ils en subissent eux-mêmes les contre­coups. Enfin, votre sou­mis­sion aux publi­ci­taires et à l’impératif des cotes d’écoute éle­vées vous rend tota­le­ment dociles au pou­voir des élites éco­no­miques : tandis que les médias privés peinent à mas­quer le fait que leur contenu sert à pré­pa­rer les cer­veaux de l’auditoire à rece­voir des mes­sages publi­ci­taires, les médias publiques s’abandonnent eux aussi à la néces­sité de la « ren­ta­bi­lité ». La sup­pres­sion de la chaîne cultu­relle, par exemple, trouve là sa raison prin­ci­pale. Mais la logique mana­gé­riale ne fait pas que para­si­ter votre fonc­tion­ne­ment interne, elle se mani­feste aussi par des effets dis­cur­sifs dans l’espace public. Un exemple : votre cou­ver­ture média­tique des crises finan­cières des der­nières années (celle des sub­primes aux États-Unis ou celle de la dette sou­ve­raine des États euro­péens) a presque sys­té­ma­ti­que­ment pré­senté la logique de marché, la déré­gle­men­ta­tion finan­cière ou les poli­tiques d’austérité comme des phé­no­mènes natu­rels. Vos cahiers Économie et vos fins de nou­velles télé­vi­sées ont fait de la bourse un nou­veau bul­le­tin météo­ro­lo­gique décri­vant la réa­lité finan­cière comme une cli­ma­to­lo­gie que tous subissent mais que per­sonne ne contrô­le­rait. Nous ne par­le­rons pas de la culture de la com­pé­ti­ti­vité et de l’individualisme qu’alimentent toutes vos émis­sions de télé­réa­lité, vos aca­dé­mies de stars ou de cui­si­niers, vos jurys d’investisseurs pas­sant des pro­jets d’affaire à la mou­li­nette de leur juge­ment ren­ta­bi­liste et vos incur­sions de coachs aux égos tyran­niques dans une palette de plus en plus large d’univers pro­fes­sion­nels dont il s’agit de remo­ti­ver les sol­dats et de les for­ma­ter aux tech­niques de vente les plus agres­sives. De tous les points de vue, vous faites un tra­vail idéo­lo­gique de longue haleine sur nos consciences pour nous faire accep­ter le sys­tème qui nous détruit. On ne se sur­pren­dra pas en ce sens que vous trai­tiez avec autant de mépris un mou­ve­ment social pour le droit à l’éducation et que vous soyez dis­po­sés à rendre accep­tables toutes les atteintes aux droits sociaux.
  4. Comme les juges qui ont ordonné des injonc­tions, vous contri­buez à un pro­gramme de des­truc­tion métho­dique des col­lec­tifs et des fon­de­ments du poli­tique. Ceux et celles qui n’étaient pas encore au cou­rant peuvent se le tenir pour dit : le pou­voir d’État dis­pose de divers outils légaux et juri­diques avec les­quels il peut amoin­drir et délé­gi­ti­mer la force d’une grève et d’une lutte col­lec­tive. Les employéEs du sec­teur public en savent quelque chose, eux qui ne peuvent faire grève en dehors de la période de négo­cia­tion de conven­tions col­lec­tives sans s’exposer à des amendes sévères. De tels dis­po­si­tifs, nimbés d’une répu­ta­tion de com­plexi­tés tech­niques impé­né­trables aux pro­fanes, décou­ragent à l’avance ceux et celles qui vou­draient les contes­ter et suf­fisent à faire planer le spectre d’une vio­lence judi­ciaro-poli­cière, dis­sua­dant ainsi de pos­sibles acteurs sociaux et poli­tiques d’entrer en grève de soli­da­rité afin d’accroître le rap­port de force contre le gou­ver­ne­ment. Les injonc­tions qui se sont abat­tues sur les cégeps et les uni­ver­si­tés en grève par­ti­cipent ainsi d’une vaste entre­prise de des­truc­tion des diverses formes de l’action col­lec­tive que la loi 78 est par la suite venue consa­crer. En se por­tant au secours du droit contrac­tuel qui lie unE étudiantE à une ins­ti­tu­tion d’enseignement au détri­ment du droit d’association et du droit corol­laire de faire grève, les juge­ments ordon­nant des injonc­tions expli­citent la faci­lité avec laquelle les ins­ti­tu­tions judi­ciaires peuvent faire primer le droit indi­vi­duel (ici égoïste) sur les déci­sions col­lec­tives et, plus lar­ge­ment, prio­ri­ser la recherche de l’intérêt égoïste et la pas­sion indi­vi­duelle du profit au détri­ment de ce que Pierre Bourdieu appe­lait jadis « la pour­suite ration­nelle de fins col­lec­ti­ve­ment éla­bo­rées et approu­vées ». Si ces juge­ments se sont presque tou­jours réfé­rés au sophisme consis­tant à sub­sti­tuer le terme « grève » par celui de « boy­cott », c’est bien parce qu’ils ont pu opérer, d’une manière com­bien plus concrète, le décou­page dans la condi­tion étu­diante qui vient indi­vi­dua­li­ser, en les pola­ri­sant, des caté­go­ries sociales spé­ci­fiques : l’« usager » (ou le « client ») s’oppose dès lors au « gré­viste ». La loi 78 a pro­longé la même logique qui porte atteinte au droit de faire grève, une com­po­sante essen­tielle du droit à la liberté d’association à la base de la démo­cra­tie sociale. Tous ces dis­po­si­tifs réaf­firment de manière peu sub­tile l’idée libé­rale bour­geoise sui­vant laquelle les indi­vi­dus, les familles et les inté­rêts privés sont les seules consis­tances sociales. En fai­sant l’impasse sur le fait que le lien qui unit l’étudiantE à l’établissement d’enseignement n’est pas stric­te­ment privé et indi­vi­duel, tout comme les gains sociaux qui pour­raient accom­pa­gner le mou­ve­ment pour l’accessibilité éga­li­taire à l’éducation, la cau­tion judi­ciaire de ces pra­tiques de déso­li­da­rité ins­taure de force des rela­tions sociales mar­quées par la lutte de tous contre tous et le chacun pour soi. Mais com­pa­rés à vous, les juges ne sont rien dans la guerre sym­bo­lique contre les droits col­lec­tifs. Comme eux, vous sur­jouez la carte de l’équilibre consis­tant à accor­der une place équi­va­lente aux inté­rêts des « carrés verts » et des « carrés rouges ». Alors même que dans les éta­blis­se­ments en grève, les carrés verts sont par défi­ni­tion mino­ri­taires — et que nombre d’entre eux défendent la légi­ti­mité des votes qu’ils ont pour­tant perdus, cer­tains étant allés jusqu’à pique­ter pour blo­quer les injonc­teurs ou mani­fes­ter contre les retours en classe forcés par les direc­tions —, cela ne vous empêche pas d’envoyer vos jour­na­listes porter la voix des lea­ders verts aigris, offrant une tri­bune en or à de mes­quines concep­tions de la société. Sans doute faut-il mettre sur le compte de cette dépo­li­ti­sa­tion des luttes et de cette décol­lec­ti­vi­sa­tion des efforts de trans­for­ma­tion sociale tous les pro­cé­dés de per­son­na­li­sa­tion média­tique des défen­seurs du prin­cipe d’un accès éga­li­taire à l’éducation. L’insistance que vous mettez à dési­gner les porte-parole au ser­vice des col­lec­ti­vi­tés avec les termes « chefs » et « lea­ders » expli­cite bien le cadre de pensée avec lequel vous abor­dez les réa­li­tés col­lec­tives et selon lequel le corps passif de la col­lec­ti­vité n’est rien sans la tête qui lui com­mande d’agir. Le nombre de vos chro­ni­queurs, édi­to­ria­listes et ani­ma­teurs passés maîtres dans l’art de déchi­rer leur che­mise et de dire avec insis­tance com­ment res­sen­tir les réa­li­tés témoignent de ce que cette manière de penser jus­ti­fie que vous vous inves­tis­siez vous-mêmes d’une mis­sion sociale de jus­ti­ciers paten­tés prêts à voler au secours des indi­vi­dus vic­times des déci­sions et des actions des étudiantEs en grève. À vos pro­duc­teurs de prêts-à-penser que vous oppo­sez aux quelques figures sur­mé­dia­ti­sées d’un vaste mou­ve­ment col­lec­tif, vous pré­fé­rez par­fois plus sub­ti­le­ment d’autres « têtes », celles des « experts » que vous élevez au rang d’observateurs dotés d’une com­pé­tence excep­tion­nelle et pri­vi­lé­giée à parler des réa­li­tés col­lec­tives et des enjeux d’un conflit. Mais en réser­vant la faculté ana­ly­tique à ces experts — éco­no­mistes, ex-ministres, etc. — qui viennent faire briller devant nos yeux l’irréfragable dia­mant de la néces­sité, vous ne dépos­sé­dez pas seule­ment les êtres et les groupes de la ratio­na­lité qu’ils ont déployée dans les assem­blées géné­rales, dans les rues et dans les diverses moda­li­tés de prise de parole qu’ils se sont don­nées, mais vous détour­nez et acca­pa­rez la puis­sance poli­tique et le pou­voir de déci­sion col­lec­tif pour lequel seule est requise la faculté de penser, cette chose la mieux par­ta­gée du monde. Pire, la façon avec laquelle vous pré­sen­tez les « conclu­sions » de ces experts, en vous dis­pen­sant d’objectiver les moyens par les­quels ils y par­viennent, pré­sup­po­sant sans doute qu’ils impliquent des tech­ni­ca­li­tés que l’auditoire ou le lec­to­rat serait trop stu­pide pour com­prendre, semble contri­buer à une telle stu­pi­di­fi­ca­tion. Cet obs­cu­ran­tisme par quoi les mys­tères de l’économie et des méca­nismes socié­taux sont parés d’imperméabilité et d’hermétisme a ainsi pour double effet de sacra­li­ser ces exprêtres qui se chargent d’en porter la parole et de désen­ga­ger les indi­vi­dus du pro­ces­sus cri­tique dont ils sont pour­tant capables. Tout comme la judi­cia­ri­sa­tion du conflit étu­diant est une avan­cée de plus dans la cap­ta­tion du pou­voir par les experts et les admi­nis­tra­teurs, vous par­ti­ci­pez du putsch consis­tant à déso­li­da­ri­ser les indi­vi­dus de la fabri­ca­tion du réel et de la maî­trise de leur destin col­lec­tif.
  5. Comme les exprêtres du néo­li­bé­ra­lisme, vous défen­dez un agenda de pri­va­ti­sa­tions à tout crin et de mise à sac du bien public. Sans votre esti­mable concours et celui de vos équi­va­lents à l’étranger, la contre-réforme néo­li­bé­rale, inau­gu­rée il y a plus de trente ans, n’aurait pu mener sa marche vic­to­rieuse et rem­por­ter autant de succès ici comme ailleurs. Cette res­tau­ra­tion anti­po­pu­laire, dans laquelle l’État aban­donne toute res­pon­sa­bi­lité éco­no­mique et tolère un écart accru entre les riches et les pauvres, consiste en une offen­sive géné­ra­li­sée contre les salaires et les condi­tions de tra­vail, puis contre l’ensemble des condi­tions de vie. À cette fin, elle a besoin de s’en prendre d’une façon sys­té­ma­tique aux méca­nismes de soli­da­rité col­lec­tive, à tra­vers notam­ment des poli­tiques de réduc­tion des ser­vices publics et des poli­tiques de tari­fi­ca­tion et d’augmentation des tarifs. La hausse des frais de sco­la­rité n’est qu’un épi­sode parmi d’autres de ce vaste projet visant à sou­mettre l’ensemble des acti­vi­tés humaines à la tutelle du marché et à la logique de l’utilisateur-payeur. Mais pour fonc­tion­ner, cette poli­tique doit se nier comme poli­tique pour tenter d’apparaître comme une néces­sité, une fata­lité impo­sant des méca­nismes aux­quels nous n’aurions pas le choix de nous sou­mettre. C’est là que votre contri­bu­tion s’avère pré­cieuse afin de natu­ra­li­ser les déci­sions qui pro­fitent aux élites socio-éco­no­miques et de faire admettre l’inadmissible. Quelle salle de presse peut affir­mer sérieu­se­ment avoir éla­boré une véri­table éva­lua­tion cri­tique des « cer­ti­tudes » selon les­quelles le Québec est pauvre, le sys­tème public inef­fi­cace, la fonc­tion publique coû­teuse, les syn­di­cats trop puis­sants ? Quel média a opposé, de façon non excep­tion­nelle, des ana­lyses por­tant sur le sabo­tage des ser­vices publics, sur la pri­va­ti­sa­tion des pro­fits et la socia­li­sa­tion des pertes, sur le cou­rant d’anxiété géné­ra­li­sée que génère l’amputation du giron social de l’État, sur les sommes d’argent public don­nées aux entre­prises qui béné­fi­cient des pri­va­ti­sa­tions, sur la concen­tra­tion accrue de la richesse entre les mains de la mino­rité pos­sé­dante, sur la masse incal­cu­lable d’externalités néga­tives sociales ou envi­ron­ne­men­tales que requiert la crois­sance des indices bour­siers dont vous nous pré­sen­tez quo­ti­dien­ne­ment et benoî­te­ment les fluc­tua­tions comme s’il s’agissait de nous réjouir d’être pauvres dans un monde où tant d’argent cir­cule, où tant de titres s’échangent ? On aurait tort de penser que vous avez fourni des dis­cours éla­bo­rés à cette res­tau­ra­tion anti­so­ciale qui n’en a guère besoin — c’est peut-être même ce qui fait son effi­ca­cité. 700 mots maxi­mum, des phrases simples et faciles à com­prendre, l’invocation de la « luci­dité » et du « réa­lisme » sont autant de jalons qui bornent l’espace qu’il vous faut pour les rac­cour­cis et les omis­sions, les insis­tances et les évi­dences qui tournent à vide, les dicho­to­mies et les trai­te­ments dif­fé­ren­ciés des dis­cours selon qu’ils émanent des domi­nants ou des domi­nés. L’espace qu’il vous faut aussi lais­ser aux annon­ceurs de la grande indus­trie privée qu’il serait bien mal poli d’attaquer par ailleurs. À la lumière de la véri­table alter­na­tive qui s’offre aux popu­la­tions entre l’acceptation ou le refus du capi­ta­lisme mon­dia­lisé, le camp dans lequel vous avez choisi de vous ranger mas­si­ve­ment est on ne peut plus clair : le camp des défen­seurs de l’ordre établi, lequel se main­tient non seule­ment grâce aux injus­tices mais aussi grâce à leur dis­si­mu­la­tion, grâce à l’imposture morale, au men­songe et à la dés­in­for­ma­tion. Il n’est donc pas éton­nant que la misère sociale ou l’inaccessibilité des études supé­rieures aux­quelles conduisent la hausse de frais de sco­la­rité et l’endettement étu­diant vous émeuvent si peu. Face à la bonne santé des banques qui en résulte, face aux hori­zons spé­cu­la­teurs qui s’ouvrent, face à la viri­lité des flèches, des chiffres et des courbes qui montent, votre faculté d’éprouver quelque empa­thie pour les dépos­sé­dés de ce monde s’étiole. Vos valeurs, vouées à véné­rer les taux de ren­de­ment, sont fran­che­ment anti-humaines.

Si vous jouez un rôle ana­logue à l’hydre à cinq têtes, au cer­bère chien de garde des inté­rêts de l’élite socio-éco­no­mique que forment les experts néo­li­bé­raux, les rec­teurs, les juges, les poli­ciers et les gou­ver­nants poli­tiques, c’est parce que vous êtes vous-mêmes partie pre­nante de l’élite socio-éco­no­mique. Et c’est là l’effet pre­mier de l’absorption de vos dif­fé­rentes acti­vi­tés au sein d’empires éco­no­miques concen­trant finance, indus­trie, mai­sons de presse et d’édition, ser­vices ou loi­sirs. Quoi de plus natu­rel, dès lors, que de porter la voix de vos lar­bins, que de tracer la route qu’ils pave­ront aux frais du contri­buable pour votre seul profit ?

Cependant, on eut aimé, comme vos codes de déon­to­lo­gie se pro­posent de le faire, que vous obser­vâtes ce « devoir de réserve » que vous insis­tez tant à impo­ser aux autres. Que vos chro­ni­queurs, pré­sen­ta­teurs et jour­na­listes fissent preuve d’un mini­mum objec­ti­vité et de pro­fes­sion­na­lisme, par quoi ils auraient adopté une posi­tion de recul à l’égard des dis­cours et des com­mu­ni­qués « offi­ciels » qu’ils ont eu ten­dance à répé­ter et ampli­fier sans l’ombre d’une enquête fac­tuelle. Dévoyés, dévoyant, on vous a sys­té­ma­ti­que­ment vus partir du prin­cipe que le gou­ver­ne­ment, la police et les juges sont hon­nêtes dans leurs affir­ma­tions, et qu’ils ne cherchent pas à mentir, à mani­pu­ler les don­nées et les faits en vue de mieux faire accep­ter leurs décrets, leurs actions, leurs pro­jets ou leurs déci­sions. On aurait tort de croire que c’est par excès de confiance et de naï­veté, ou par manque de temps : vous avez sim­ple­ment abdi­qué de votre devoir d’interposition et de véri­fi­ca­tion, de mise en pers­pec­tive des dif­fé­rents dis­cours sur la réa­lité. Vous avez choisi votre camp.

Toutefois, et c’est la bonne nou­velle, les armes de l’ordre établi ont une effi­ca­cité somme toute limi­tée sur le mou­ve­ment mené de manière admi­rable par les étudiantEs, un mou­ve­ment contre la hausse du néo­li­bé­ra­lisme, contre la hausse du mépris ins­ti­tu­tion­nel, contre la hausse de la vio­lence phy­sique et sym­bo­lique, contre la hausse de la peur. De toute évi­dence, ces armes n’ont pas suffi à arrai­son­ner, faute de rai­son­ner, la pour­suite ration­nelle de fins col­lec­ti­ve­ment éla­bo­rées et approu­vées. Il est réjouis­sant de voir que la fabri­ca­tion de l’opinion publique, com­bi­née aux divers outils de la répres­sion et de l’intimidation, ne sont pas venus à bout de la déter­mi­na­tion des gens et des col­lec­tifs en lutte, et de la géné­ro­sité qui les portent. Réjouissant de voir que les tran­chants du pou­voir, aussi lourds et affû­tés fussent-ils, s’émoussent et se brisent lorsqu’ils frappent un peuple soudé qui les défie par ses éclats de rire, d’audace et de soli­da­rité.

Thomas Dussert
pro­fes­seur de phi­lo­so­phie
Collège Ahuntsic

Martin Jalbert
Professeur de lit­té­ra­ture
Cégep Marie-Victorin

Joan Sénéchal
Professeur de phi­lo­so­phie
Collège Ahuntsic

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