FSM 2015

Au-delà de la gauche et de la droite, le bien commun

Par Mis en ligne le 15 avril 2015

Ils marchent, se ras­semblent, mani­festent, paradent, inventent de nou­velles formes d’expression démo­cra­tique : les citoyens s’indignent. Mais que veulent-ils ? Glanée presque au hasard dans un des nom­breux ate­liers du Forum Social Mondial de Tunis 2015, une étude pas­sion­nante : « Manifestations dans le monde 2006-2013 », réa­li­sée par Initiative for Policy Dialogue et Friedrich-Ebert-Stiftung New York.

On y apprend que, entre jan­vier 2006 et juillet 2013, avec en 2008 la fameuse crise éco­no­mique et finan­cière dont nous payons encore tou­jours le prix, ont eu lieu 843 mani­fes­ta­tions dans 84 pays qui, ensemble, repré­sentent 90 % de la popu­la­tion du monde.

Et l’on se sou­vient en effet des « Printemps arabes », des « Indignados », d’« Occupy », des émeutes de la faim. Certaines d’entre elles repré­sentent les plus grandes mani­fes­ta­tions de l’histoire du monde. Mais quelles sont les rai­sons de ces indi­gna­tions popu­laires qui ne font qu’augmenter en nombre dans le monde entier ?

L’étude constate que ces mani­fes­ta­tions sont plus nom­breuses dans les pays à reve­nus les plus aisés (304 mani­fes­ta­tions), suivis de la région Amérique latine et Caraïbes (142), de la région Asie de l’Est et Pacifique (83) et de l’Afrique sub­sa­ha­rienne (78). Quant à la région Moyen-Orient et Afrique du nord, où l’on compte 77 mani­fes­ta­tions, l’étude montre qu’elles étaient déjà fré­quentes avant le « Printemps arabe » de décembre 2010. Signes pré­cur­seurs de la révolte popu­laire contre les dic­ta­tures, négli­gés par celles-ci.

Généralement paci­fiques, ces mani­fes­ta­tions deviennent vio­lentes prin­ci­pa­le­ment dans les pays à faibles reve­nus (48 % de toutes les émeutes) à cause des fortes aug­men­ta­tions des prix de la nour­ri­ture et de l’énergie dans ces pays.

Le phé­no­mène le plus neuf est le nombre crois­sant de mani­fes­ta­tions mon­diales (70) orga­ni­sées dans plu­sieurs régions… L’altermondialisme en marche, en quelque sorte.

Pourquoi s’indignent et marchent les peuples ?

D’abord contre l’injustice éco­no­mique et l’opposition aux poli­tiques d’austérité. En effet, 488 mani­fes­ta­tions dénon­çaient les réformes des ser­vices publics, la jus­tice fis­cale et les impôts, les condi­tions de tra­vail et les salaires, l’inégalité, la pau­vreté, les réformes agraires et fon­cières, les pen­sions plus tar­dives, les prix élevés du car­bu­rant et de l’énergie, de la nour­ri­ture et les pro­blèmes de loge­ment. L’actualité récente en Belgique démontre que ces mani­fes­ta­tions se pour­suivent plus que jamais contre les poli­tiques néo­li­bé­rales du gou­ver­ne­ment de droite.

Deuxième motif : les défaillances de la repré­sen­ta­tion et des sys­tèmes poli­tiques. Les popu­la­tions n’ont plus confiance dans leurs repré­sen­tants poli­tiques si l’on en juge par les 376 mani­fes­ta­tions por­tant sur le manque de démo­cra­tie véri­table, l’influence des socié­tés com­mer­ciales, la déré­gu­la­tion et la pri­va­ti­sa­tion, la cor­rup­tion, l’injustice du sys­tème judi­ciaire, la trans­pa­rence et la prise en charge de res­pon­sa­bi­li­tés, la sur­veillance des citoyens et l’opposition aux guerres et au com­plexe mili­taro-indus­triel.

Troisième cible : la jus­tice au niveau mon­dial, car 311 mani­fes­ta­tions dénon­çaient le FMI (Fonds moné­taire International) et d’autres ins­ti­tu­tions finan­cières inter­na­tio­nales (IFI). On mar­chait pour la jus­tice envi­ron­ne­men­tale et la pro­tec­tion du patri­moine mon­dial et contre l’impérialisme, le libre-échange et le G20. En Belgique aussi, les pro­tes­ta­tions contre le projet de grand marché trans­at­lan­tique ne fai­blissent pas et sont deve­nues euro­péennes.

Enfin, qua­trième motif de reven­di­ca­tion : les droits des gens. 302 mani­fes­ta­tions por­taient sur les droits eth­niques, indi­gènes ou raciaux ; le droit au patri­moine mon­dial (numé­rique, fon­cier, cultu­rel, atmo­sphé­rique); les droits du tra­vail ; les droits des femmes ; le droit à la liberté de réunion, d’expression, de la presse (et c’était comp­ta­bi­lisé avant le phé­no­mène Charlie!); les ques­tions reli­gieuses ; les droits des homo­sexuels, les­biennes, bisexuels et trans­genres ; les droits des immi­grés et des pri­son­niers.

La conclu­sion la plus sur­pre­nante pour les auteurs de cette étude est que « la reven­di­ca­tion de loin la plus répan­due (218 mani­fes­ta­tions) n’est pas la jus­tice éco­no­mique en soi, mais l’opposition à ce qui empêche d’aborder les ques­tions éco­no­miques : un manque de “véri­table démo­cra­tie”, qui pro­vient de la conscience crois­sante des gens que les déci­deurs poli­tiques ne leur ont accordé aucune prio­rité (même s’ils l’ont pré­tendu), et la frus­tra­tion envers la poli­tique habi­tuelle et un manque de confiance dans les acteurs poli­tiques actuels, de gauche et de droite. Cette reven­di­ca­tion et la crise frap­pant la repré­sen­ta­tion poli­tique qu’elle exprime émanent de tous les sys­tèmes poli­tiques, ne se limi­tant pas aux gou­ver­ne­ments dic­ta­to­riaux, mais visant aussi les démo­cra­ties repré­sen­ta­tives qui n’écoutent pas les besoins et les opi­nions de l’homme de la rue ».

La récente mani­fes­ta­tion, à Bruxelles, de simples citoyens réunis autour des inti­tu­lés « Hart boven hard » (le cœur plutôt que la rigueur) et « Tout autre chose » est la meilleure preuve de ce manque de confiance dans le monde poli­tique. Cela explique sans doute l’importance de l’abstention lors des élec­tions en France, par exemple.

« Simples citoyens » disions-nous et en effet l’étude démontre que les mani­fes­tants ne sont plus seule­ment les acti­vistes et syn­di­qués « tra­di­tion­nels », mais aussi la classe moyenne, les jeunes, les per­sonnes plus âgées et autres groupes sociaux.

Et l’ont voit l’émergence de nou­veaux modes de pro­tes­ta­tions : la déso­béis­sance civile et des actions directes (blo­cage de routes, occu­pa­tion de rues et de places dans les villes. La forme la plus récente de déso­béis­sance civile est le fait de pirates infor­ma­tiques [à ne pas confondre avec le ter­ro­risme infor­ma­tique pra­ti­qué par des groupes en guerre contre nos démo­cra­ties] et de lan­ceurs d’alerte [voir wiki­leaks, lux­leaks, etc.] contre des gou­ver­ne­ments et des socié­tés com­mer­ciales.

Enfin, l’étude sou­ligne que ces mani­fes­ta­tions sont paci­fiques dans leur grande majo­rité. La vio­lence, le pillage et le van­da­lisme n’ont eu lieu que lors de 75 évé­ne­ments soit 8,9 % des mani­fes­ta­tions dans le monde. A rap­pe­ler aux médias de masse qui ciblent volon­tiers ces faits, occul­tant et défor­mant ainsi la portée réelle de ces mani­fes­ta­tions ! On ne compte que 33 évé­ne­ments au cours des­quels des méthodes déses­pé­rées ont été uti­li­sées comme des grèves de la faim, l’auto-immolation ou des mani­fes­tants qui ont cousu leurs propres lèvres.

Soulignons que le phé­no­mène de ces mani­fes­ta­tions d’indignés ne fait que croître puisqu’en 2013, 63 % des mani­fes­tants ainsi étu­diés n’ont pas obtenu satis­fac­tion… Les ques­tions inter­na­tio­nales et de jus­tice éco­no­mique appa­raissent comme les plus dif­fi­ciles à chan­ger, constatent les auteurs de cette étude. Cela est d’ailleurs démon­tré dans une autre ana­lyse de « Global policy Watch » dont nous vous par­le­rons dans notre pro­chain article.

La mobi­li­sa­tion citoyenne, deve­nue mon­diale [même si les citoyens s’adressent avant tout à leurs gou­ver­ne­ments natio­naux] pour une véri­table démo­cra­tie démontre aussi l’émergence d’une phi­lo­so­phie com­mune à tous les habi­tants de la pla­nète : la recherche du bien commun, la survie de la pla­nète, la jus­tice pour tous basée sur l’égalité des droits, sur la dignité de la per­sonne humaine. L’inverse de la pensée néo­li­bé­rale qui exploite les res­sources natu­relles et humaines sans ver­gogne.

Cette étude ainsi que le foi­son­ne­ment des ini­tia­tives que l’on a pu décou­vrir au Forum Social Mondial, semble bien démon­trer l’émergence d’une citoyen­neté mon­diale, capable de créer des soli­da­ri­tés de combat [paci­fique] sur les thèmes qui touchent tout le monde : la cor­rup­tion, la finance et les mul­ti­na­tio­nales pré­da­trices, l’urgence de sauver l’écosystème et donc la vie humaine. C’est cela, le bien commun à l’humanité.

En savoir plus : http://​poli​cy​dia​logue​.org/​p​u​b​l​i​c​a​t​i​o​n​s​/​w​o​r​k​i​n​g​_​p​a​p​e​r​s​/​w​o​r​l​d​_​p​r​o​t​e​s​t​s​_​2​0​0​6​-​2​0​1​3​_​e​x​e​c​u​t​i​v​e​_​s​u​m​m​a​r​y​_​f​r​ench/

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