Les États-Unis de tous les dangers

Par Mis en ligne le 23 septembre 2019

Il est par­fois dif­fi­cile de dépas­ser les cli­chés et les impres­sions super­fi­cielles qu’on peut avoir sur le pays que l’on connaît le plus et en même temps le moins, les États-Unis. C’est pour cela que la soirée orga­ni­sée par les Amis du Monde diplo­ma­tique[1] avec Andrew Cockburn à Montréal (19 sep­tembre der­nier) était impor­tante. Ce jour­na­liste d’origine irlan­daise par­court la société amé­ri­caine de part en part depuis 35 ans. Il a pro­duit une énorme quan­tité de docu­men­taires[2] et a écrit plu­sieurs ouvrages[3]. Journaliste à l’œuvre pen­dant des années au New York Times, au Los Angeles Times, au London Review of Books et plu­sieurs autres, il est main­te­nant le cor­res­pon­dant du Harper’s Magazine à Washington[4], où il a ses entrées par­tout dans les entrailles du « monstre » dont les impacts sur nos vies sont énormes.

Il était une fois un certain Donald Trump

Comme il va de mise ces jours-ci, la pre­mière partie de la dis­cus­sion a porté sur cet extra­or­di­naire phé­no­mène qu’est le pré­sident amé­ri­cain. Un peu par­tout dans le monde, y com­pris aux États-Unis même, on per­çoit un cer­tain désar­roi : com­ment se peut-il qu’un voyou excen­trique se retrouve à la tête de la plus grande puis­sance mon­diale ? Beaucoup de gens ont l’impression que dans des pays « nor­maux » et en temps « normal », quelqu’un comme Donald Trump serait en prison. La pre­mière chose qu’il faut consi­dé­rer selon Andrew Cockburn, c’est que c’est jus­te­ment son « exté­rio­rité » par rap­port au cercle rap­pro­ché des élites amé­ri­caines qui l’a pro­pulsé là où il était. Jusqu’à la pré­si­dence d’Obama, la scène poli­tique, tant chez les répu­bli­cains que chez les démo­crates, était domi­née par de puis­sants groupes d’intérêts, orga­ni­sés en réseaux, et four­nis­sant les cen­taines de mil­lions de dol­lars néces­saires pour faire cam­pagne aux États-Unis. Trump a marqué le déclin de ce régime des « grands dona­teurs », venant majo­ri­tai­re­ment de grandes enti­tés cor­po­ra­tives, bien ins­tal­lées dans ce qu’on peut appe­ler l’« État pro­fond », dans la haute admi­nis­tra­tion fédé­rale, parmi les fai­seurs d’opinions : médias, uni­ver­si­tés, pro­duc­teurs cultu­rels, etc.

En dehors de la boîte

« Trump n’était pas dans ce cercle rap­pro­ché. Plus encore, il les déteste. Et, à rebours, ils le méprisent » explique Cockburn. Tout cela crée dans la capi­tale amé­ri­caine un grand chaos. « Trump gou­verne un peu comme un roi des temps anciens. On ne sait jamais à quoi s’attendre. Mêmes ses proches conseillers vivent dans la panique constante d’être rabroués ou humi­liés publi­que­ment. Trump n’est impu­table devant per­sonne. Ses intui­tions per­son­nelles, rare­ment appuyées par une ana­lyse fouillée des grandes ques­tions qui confrontent la gou­ver­nance, abou­tissent à des insultes, des décla­ra­tions intem­pes­tives, comme vient de l’affirmer son ex-secré­taire d’État, Rex Tillerson, un ancien PDG d’Exxon par ailleurs, ren­voyé som­mai­re­ment par Trump en mars 2018. Il n’y a plus à la tête des États-Unis de stra­té­gie cohé­rente », selon Cockburn.

Une présidence instable, conséquence d’un grand déclin

Il faut se sou­ve­nir que Trump est par­venu à la pré­si­dence en tant que can­di­dat de l’anti-establishment. En cri­ti­quant les consé­quences des poli­tiques qui ont poussé des mil­lions d’Américains et d’Américaines au chô­mage et à la misère, il allait à l’encontre du grand virage néo­li­bé­ral qui pré­va­lait depuis 40 ans, et qui a été la marque de com­merce de tous les gou­ver­ne­ments, y com­pris celui d’Obama. Plus encore, le mil­liar­daire excen­trique se pré­sen­tait comme le gars qui ramè­ne­rait les « boys » à la maison et arrê­te­rait de poli­cer le monde. Ce repli sur soi agré­menté de pro­tec­tion­nisme éco­no­mique allait refaire la « gran­deur amé­ri­caine » (Make America great again). Avec cela, il a gagné les élec­tions ou plutôt, explique Cockburn, « Hillary Clinton les a per­dues ». Fondamentalement, Hillary n’avait rien à dire aux grands per­dants dans les anciens bas­tions indus­triels comme le Michigan, l’Ohio, le Wisconsin. « C’est l’abstention d’une partie impor­tante de la popu­la­tion qui a ouvert la porte de la Maison-Blanche à Trump ». En réa­lité, la pré­si­dence d’Obama, où Hillary Clinton agis­sait comme la deuxième per­sonne la plus impor­tante, a échoué. « Au point de vue éco­no­mique, Obama a eu comme prio­rité de res­ca­per les grandes banques de Wall Street au lieu d’aider les mil­lions de per­sonnes, dont une grande partie était des Africains-Américains, qui ont perdu leurs mai­sons dans le sillon de la débâcle finan­cière ».

La malheureuse gestion du déclin

Sur la scène exté­rieure, Obama n’a pas pu vrai­ment régler la crise au Moyen-Orient, en dépit d’une cer­taine main tendue vers l’Iran. Les contin­gents de l’armée amé­ri­caine en Afghanistan ont été rehaus­sés. L’occupation de la Palestine s’est conso­li­dée. Après un flirt éphé­mère avec les mili­tants des prin­temps arabes, Washington s’est efforcé de réta­blir l’« ordre » avec les consé­quences hor­ribles qui ont suivi en Libye, en Syrie, au Yémen. Parallèlement, Obama a conti­nué ce qui avait été entamé aupa­ra­vant pour redé­ployer la puis­sance amé­ri­caine vers l’Asie-Pacifique, de manière à inti­mi­der ou à ralen­tir l’avancée de la Chine. « Après huit ans d’administration démo­crate, explique Cockburn, on s’est retrou­vés à peu près au même point qu’au sortir des désas­treuses années de George W. Bush et de son com­parse Dick Cheney ».

Tout changer pour que tout reste pareil

En dépit de ses pro­messes gar­gan­tuesques, il est évident que Trump n’a à peu près rien changé d’essentiel. La « réin­dus­tria­li­sa­tion » s’est avérée glo­ba­le­ment illu­soire. Certaines grandes entre­prises ont joué le jeu, tout en conti­nuant le redé­ploie­ment majeur vers le mer­veilleux monde glo­ba­lisé où les meilleures usines sont celles où on paie des salaires de misère. On réem­bauche à 15 dol­lars de l’heure les tra­vailleurs licen­ciés qui fai­saient 30 dol­lars de l’heure dans les grandes usines. Le chô­mage per­siste, mal caché par l’incarcération de masse (plus de deux mil­lions de per­sonnes) et l’insertion de mil­lions de jeunes dans les forces armées et leurs sous-trai­tants. Le loge­ment, l’éducation et la santé publique res­tent dans un état lamen­table, bien en des­sous de ce qui pré­vaut dans les pays capi­ta­listes avan­cés. À part les sima­grées et les égo­por­traits à l’occasion de mani­pu­la­tions média­tiques pla­ni­fiées, comme ce qui est arrivé sur le dos­sier de la Corée du Nord, aucun dos­sier « lourd » n’a avancé, que ce soit en matière de négo­cia­tions com­mer­ciales ou dans le domaine de la diplo­ma­tie. Le monde sous Trump est enceint de plu­sieurs guerres, mais jusqu’à pré­sent, le pré­sident a été assez malin pour éviter de s’enliser dans ces mul­tiples crises.

La carte maitresse

Qu’est-ce qui lui a permis jus­te­ment d’esquiver les crises ? Selon Andrew Cockburn, Trump a marqué son ter­ri­toire en aban­don­nant le dis­cours vague­ment inclu­sif qui domi­nait aupa­ra­vant, pour lais­ser toute la place aux appels hai­neux, au racisme, à la han­tise des « autres ». Toute l’histoire du mur est là. Ce n’est ni ration­nel (d’où le mécon­ten­te­ment des entre­prises), ni une bar­rière effi­cace contre les infil­tra­tions, mais c’est ter­ri­ble­ment effi­cace sur le plan de l’image. Le mur devient le sym­bole de l’Amérique for­te­resse, contre ce que Trump appelle les « vio­leurs et les assas­sins » qui viennent du sud. Il faci­lite la pro­li­fé­ra­tion des milices et des bandes d’ultra-droite dont le dis­cours fait main­te­nant partie d’une effrayante « nor­ma­lité » aux États-Unis. Trump a habi­le­ment joué sur le racisme pro­fond qui sévit depuis tou­jours dans une répu­blique construite sur l’anéantissement des Premiers Peuples et l’esclavage qui a amené des mil­lions d’Africains à subir la pire forme de l’oppression. Selon Cockburn, Trump a en quelque sorte « libéré », relé­gi­timé le racisme comme prin­cipe à la base d’une société qui compte parmi les plus inéga­li­taires au monde.

À la source, le complexe militaro-industriel

Au len­de­main de la Seconde Guerre mon­diale, les États-Unis, l’Union sovié­tique et la grande majo­rité des pays dans le monde avaient espéré la recons­truc­tion paci­fique du monde. La guerre dite « froide » qui a éclaté peu après a ruiné ces espoirs, comme le refus de plu­sieurs puis­sances de per­mettre un accès ordonné à l’indépendance, notam­ment parmi les nom­breuses nations d’Afrique, d’Asie et d’Amérique latine. Les anciennes et nou­velles oli­gar­chies n’acceptaient pas les réformes néces­saires. De cela et en accé­léré autour des guerres de Corée et du Vietnam, un vaste com­plexe mili­taro-indus­triel s’est construit aux États-Unis au point où, à la fin de son mandat en 1961, le pré­sident ex-géné­ral 4 étoiles et par-dessus le marché répu­bli­cain Dwight Eisenhower avait dénoncé cette puis­sance qui, selon lui, mena­çait la démo­cra­tie aux États-Unis et dans le monde. Au bout du compte, son appel n’a pas été entendu. Cockburn, qui a docu­menté en long et en large ce dis­po­si­tif qui pénètre de larges pans de l’économie et même de la société aux États-Unis, estime que cette domi­na­tion explique en grande partie les déboires actuels et passés : « à chaque épi­sode où on aurait pu amor­cer une réduc­tion du com­plexe mili­taro-indus­triel, après la guerre de Corée, après la guerre du Vietnam, au moment de l’implosion de l’URSS, les auto­ri­tés poli­tiques n’ont pu pro­cé­der ».

Un appareil militaire surgonflé et incompétent

De vastes inté­rêts cor­po­ra­tifs imbri­qués dans l’appareil mili­taire ont bloqué toute ten­ta­tive sérieuse de remettre les choses à l’endroit. Pire encore, ils ont conti­nué d’absorber des res­sources de plus en plus impor­tantes dans des condi­tions où pré­valent le gas­pillage, la cor­rup­tion, la mal­ges­tion. Cockburn rap­pelle les his­toires inter­mi­nables d’avions sur­di­men­sion­nés, de tech­no­lo­gies obso­lètes avant même d’avoir été tes­tées, de sys­tèmes tota­le­ment per­ver­tis qui n’auraient jamais tenu la route dans des entre­prises « nor­males ». Les forces armées elles-mêmes (on y retrouve au moins deux mil­lions de mili­taires, sans comp­ter un nombre équi­valent dans les entre­prises sous-trai­tantes qui four­nissent des ser­vices essen­tiels, dans les uni­ver­si­tés et centres de recherche, voire dans les vastes appa­reils de rela­tions publiques et de publi­cité qui ont pour mandat de « vendre » l’armée aux Américains) sont énor­mé­ment orga­ni­sées, relayées par des réseaux denses d’alliés poli­tiques et éco­no­miques. « Dans une large mesure, selon Cockburn, ce sont les mili­taires qui mènent le jeu ».

Menaces d’enlisement

Cela va jusqu’au point où de manière para­doxale, il arrive sou­vent que les mili­taires soient hési­tants devant la pos­si­bi­lité d’entrer dans des conflits com­plexes. « Ils pré­fèrent la menace de la guerre à la guerre elle-même, ce qui leur permet de gon­fler leurs bud­gets en fai­sant peur au monde », explique Cockburn. C’est en partie cela qui explique qu’actuellement Trump, au-delà de ses menaces et de ses tirades, hésite à relan­cer les conflits, y com­pris avec l’Iran. Il sait par ailleurs que l’armée amé­ri­caine, en dépit de son indé­niable supé­rio­rité, n’est pas cer­taine de pou­voir triom­pher sur le ter­rain, comme on l’a vu en Irak et même en Afghanistan. D’autre part, les alliés-subal­ternes, par exemple l’Arabie saou­dite et Israël, ne sont pas en mesure de confron­ter des forces ou des États dis­si­dents, même lorsqu’ils semblent tel­le­ment dis­lo­qués (comme au Yémen).

Des adversaires coriaces

Des puis­sances adver­saires, qui trainent loin der­rière les États-Unis tant sur le plan des forces conven­tion­nelles que dans le domaine des armes de des­truc­tion mas­sive, ne sont pas pour autant faciles à délo­ger, comme on l’a vu en Europe cen­trale et orien­tale. La Chine et la Russie se réarment en met­tant à profit leurs capa­ci­tés et en moder­ni­sant leurs appa­reils. Des puis­sances secon­daires comme l’Iran ou la Turquie sont aptes à jouer leur propre jeu. « Tout cela peut mener à des virages dan­ge­reux, qu’on observe à Washington, par exemple dans un nou­veau “débat” sur la pos­si­bi­lité d’utiliser des armes nucléaires dites “tac­tiques” dans les conflits conven­tion­nels ». Selon Cockburn, « l’introduction de cette nou­velle géné­ra­tion d’armes nucléaires, plus pré­cises, à portée réduite, pour­rait estom­per la fron­tière entre la guerre dite nucléaire et la guerre dite conven­tion­nelle. En pra­tique, un tel tour­nant pour­rait aug­men­ter la pos­si­bi­lité d’utiliser de telles armes ». Du côté des forces armées amé­ri­caines, cela serait ten­tant, consi­dé­rant qu’elles sont de moins en moins aptes à sou­te­nir des guerres d’usure.

Peut-on s’en sortir ?

Le tableau est noir, très noir même. La com­bi­nai­son d’un pré­sident instable avec le déclin de la puis­sance amé­ri­caine peut mener à des déra­pages qu’on a vus dans l’histoire du ving­tième siècle. Un inci­dent, un acci­dent pro­vo­qué par une opé­ra­tion mili­taire mal pensée, voire un acte ter­ro­riste (la Première Guerre mon­diale avait com­mencé par l’assassinat de l’archiduc autri­chien Franz Ferdinand) peuvent servir de points de départ, voire d’excuses abou­tis­sant à des conflic­tua­li­tés de grande enver­gure. Est-il trop tard pour ren­ver­ser la ten­dance ? Andrew Cockburn pense sin­cè­re­ment que non. Il note la montée en puis­sance d’une autre société amé­ri­caine, plus jeune et mul­ti­na­tio­nale, rela­ti­ve­ment bien infor­mée, auda­cieuse : « On a vu les fon­de­ments de cela avec le mou­ve­ment Occupy. Ce n’était pas néces­sai­re­ment quelque chose qui sem­blait avoir la capa­cité de faire bouger les choses, mais les semences ont été mises en terre ». Depuis quelques années en effet, la contes­ta­tion sociale n’a pas cessé de s’amplifier. Les mobi­li­sa­tions des femmes, des jeunes, des Africains-Américains ont pris toutes sortes de formes avec les Black Lives Matter, les Me-too, voire les nou­velles contes­ta­tions syn­di­cales récem­ment expri­mées par des grèves d’enseignants et d’enseignantes sans pré­cé­dent dans plu­sieurs États de l’union. Certains de ces mou­ve­ments sont plus visibles : mani­fes­ta­tions de masse, blo­cage d’infrastructures et d’institutions, voire élec­tion de per­sonnes issues des mou­ve­ments rebelles, comme les fameuses quatre femmes élues au Congrès ces der­niers temps, la fameuse « escouade » décriée par Trump[5].

Des fissures dans le mur du pouvoir

Pour Cockburn cepen­dant, des signes moins évi­dents appa­raissent dans les dédales des muni­ci­pa­li­tés et des ins­ti­tu­tions locales où s’organisent de plus en plus de contes­ta­tions ani­mées par des jeunes, sou­vent des femmes, sou­vent afri­caines-amé­ri­caines ou lati­nas. Selon le jour­na­liste, c’est visible par exemple dans l’élection des pro­cu­reurs de la cou­ronne (dis­trict attor­neys), qui dis­posent de l’énorme pou­voir de déci­der qui va aller en prison et pour com­bien de temps. Dans un repor­tage récent dans Harper’s, il raconte com­ment la jeune avo­cate Stephanie Morales a pris sur elle de confron­ter la force poli­cière raciste à Portsmouth (Virginie occi­den­tale), en fai­sant décla­rer les offi­ciers cou­pables de crimes et en dimi­nuant les incar­cé­ra­tions. Il note la montée d’une nou­velle géné­ra­tion de défen­seurs des droits à Détroit, Saint-Louis, Chicago, Jacksonville, der­rière laquelle on trouve des coa­li­tions locales arc-en-ciel, venant de la base[6]. De telles alliances pro­gres­sistes prennent de plus en plus de place dans de grandes villes (Chicago, New York, Berkeley et même Houston), cer­taines pour faire de leurs villes des « sanc­tuaires » où ne sont tout sim­ple­ment pas res­pec­tées les nou­velles règle­men­ta­tions que Trump entend impo­ser contre les immi­grants et les réfu­giés.

La prochaine échéance

Le 23 novembre pro­chain, l’élection pré­si­den­tielle pour­rait dans une large mesure débou­cher sur de grands chan­ge­ments. Du côté répu­bli­cain, rien ne semble pou­voir arrê­ter Donald Trump. Selon Cockburn, une majo­rité de séna­teurs répu­bli­cains, et sans doute plu­sieurs élus au Congrès et dans les admi­nis­tra­tions locales, sont plutôt déses­pé­rés de sa gou­ver­nance, mais ils ne peuvent pas bouger. Ils sont en partie tenus en otage par les cou­rants d’extrême droite, sou­vent liés aux milieux évan­gé­liques, puis­sam­ment finan­cés, qui vont rester avec Trump jusqu’à la fin. Du côté des démo­crates, c’est un peu la pagaille. L’establishment du parti, issu des grandes élites tra­di­tion­nelles, tenu en main par le clan Clinton, s’en tient à la can­di­da­ture un peu pathé­tique de Joe Biden, mieux connu pour ses mal­adresses et erre­ments que pour autre chose. « Cependant, pour cet esta­blish­ment, explique Cockburn, c’est la sta­bi­lité, la conti­nuité, la garan­tie qu’on va à peu près conti­nuer dans le même sens, en éli­mi­nant le côté déli­ques­cent de Trump ». Ce désar­roi s’est mani­festé durant la der­nière année dans l’inefficace ten­ta­tive de lier Trump à une mys­té­rieuse influence russe, au lieu de le com­battre dans les affron­te­ments quasi quo­ti­diens concer­nant le défi­cit des infra­struc­tures sociales, la vio­lence et la pro­li­fé­ra­tion des armes de combat, les actions ter­ro­ristes déclen­chées à tra­vers le monde par le biais de la « guerre des drones », etc. Est-ce que les démo­crates peuvent aller ailleurs ?

Tout à coup que…

Il reste en ce moment dans la course à l’investiture démo­crate deux pré­ten­dants prin­ci­paux, la séna­trice Elizabeth Warren du Massachusetts, et le rebelle le plus connu, le séna­teur du Vermont Bernard Sanders. La pre­mière a sur­tout l’écoute des couches moyennes supé­rieures et blanches, qui sont d’accord avec elle sur ses pro­po­si­tions auda­cieuses en matière de pro­tec­tion sociale. « Elle est la han­tise des milieux finan­ciers de Wall Street, car elle promet de réta­blir une fis­ca­lité équi­table et de faire le ménage dans le monde obscur de l’économie-casino », explique Cockburn. Sanders est pour sa part le pré­féré des jeunes, de la « géné­ra­tion Occupy Wall Street ». Son ambi­tion est d’aller au-delà des 14 mil­lions de per­sonnes qui l’ont appuyé lors de la der­nière cam­pagne à l’investiture démo­crate et de gal­va­ni­ser la mobi­li­sa­tion des mou­ve­ments sociaux et des réseaux de gauche, dont les Democratic Socialists of America (DSA)[7] qui, à l’intérieur du Parti démo­crate, ont fait ces der­niers temps des per­cées au niveau natio­nal, local et muni­ci­pal. Warren comme Sanders, raconte Cockburn, ont l’avantage d’être appuyés par des gens, et non des cor­po­ra­tions, par des dons modestes qui arrivent mas­si­ve­ment. Pour le moment, rien n’est encore décidé dans une cam­pagne qui s’éternise et qui doit culmi­ner au début de 2020, à quelques mois des élec­tions. « Beaucoup de gens semblent déci­dés à réorien­ter la société amé­ri­caine vers la jus­tice sociale, l’écologie, la construc­tion de la paix », affirme Cockburn qui, par ailleurs, n’est pas du tout cer­tain que le « miracle » va arri­ver en novembre pro­chain.


Notes

  1. Faisaient aussi partie de l’organisation de l’événement : les Nouveaux Cahiers du socia­lisme, la Commission thé­ma­tique Altermondialisation et soli­da­rité inter­na­tio­nale de Québec soli­daire, Alternatives et Plateforme alter­mon­dia­liste.
  2. Un de ses docu­men­taires les plus appré­ciés a été American Casino, pro­duit en 2009, sur la crise finan­cière de 2007-2008.
  3. Dernier livre publié : Kill Chain : Drones and the Rise of High-Tech Assassins (2016), sur les guerres tech­no­lo­giques menées par les États-Unis par­tout dans le monde.
  4. Harper’s Magazine est le plus vieux men­suel amé­ri­cain (fondé en 1850). Sous la direc­tion de John R. MacArthur, ce men­suel dédié au jour­na­lisme d’enquête, aux essais docu­men­taires et à la fic­tion, est devenu une revue de réfé­rence aux États-Unis et dans le monde, à côté du New Yorker et du New York Review of Books. Une partie de la publi­ca­tion est en ligne : https://​har​pers​.org/​a​r​c​h​i​v​e​/​2​0​1​9/10/
  5. Les congress-women en ques­tion sont Alexandria Ocasio-Cortez, Rashida Tlaib, Ayanna Pressley et Ilhan Omar.
  6. A. Cockburn, « Power of Attorney », Harper’s Magazine, octobre 2019.
  7. Selon la pré­si­dente de DSA, Maria Svart, le socia­lisme a le vent dans les voiles aux États-Unis. Le parti est passé de 5 000 à 55 000 membres et a réussi à faire élire une cen­taine de mili­tants à tra­vers les mul­tiples élec­tions locales, muni­ci­pales, sco­laires en 2018-2019. La revue Jacobin, proche des DSA, publie de mul­tiples infor­ma­tions et ana­lyses sur le déve­lop­pe­ment d’une alter­na­tive socia­liste aux États-Unis, < https://​jaco​bin​mag​.com.

Les commentaires sont fermés.