Bilan des luttes

La campagne 5-10-15 : un chapitre de plus à une longue lutte pour un salaire minimum décent

Par , Mis en ligne le 29 mars 2019

Un peu d’histoire

L’année 2015 mar­quait le 90e anni­ver­saire de l’entrée en vigueur de la pre­mière loi fixant un niveau de salaire mini­mum au Québec, la Loi sur le salaire mini­mum des femmes. L’objectif de cette loi était de pro­té­ger les femmes et les enfants de l’exploitation et de frei­ner un nivel­le­ment à la baisse des salaires. Cette loi consti­tue un des pre­miers filets de sécu­rité dont le Québec s’est doté.

Plus de 90 ans plus tard, malgré l’évolution légis­la­tive et les pro­grès sociaux que le Québec a connus, nous sommes encore aux prises avec plu­sieurs pro­blèmes de pau­vreté, d’exclusion et de dis­cri­mi­na­tion à l’endroit de divers groupes de tra­vailleuses et de tra­vailleurs. La mul­ti­pli­ca­tion des formes d’emploi, comme le tra­vail à temps par­tiel, tem­po­raire, sur appel ou pour une agence de pla­ce­ment, accen­tue la pré­ca­rité éco­no­mique. La poli­tique du salaire mini­mum demeure tou­te­fois un ins­tru­ment pri­vi­lé­gié pour pro­té­ger contre de trop faibles salaires et assu­rer une par­ti­ci­pa­tion à la richesse col­lec­tive.

Les mobi­li­sa­tions autour de l’augmentation du salaire mini­mum au Québec ne datent pas d’hier. Parmi les moments char­nières, il faut se rap­pe­ler la marche Du pain et des roses en 1995. À la suite de cette grande mobi­li­sa­tion des femmes, le salaire mini­mum était passé de 6 dol­lars ($) l’heure à 6,45 $ au Québec, soit 7,5 % d’augmentation. Une telle hausse en 2018 ferait passer le taux de 11,25 $ à 12,09 $ !

Plus récem­ment, trois cam­pagnes ont mené à des aug­men­ta­tions consé­cu­tives de 50 cents en 2008, 2009 et 2010 :

La cam­pagne du Front de défense des non-syn­di­qué-es (FDNS) sur l’augmentation du salaire mini­mum s’est conclue par le dépôt d’une péti­tion de 28 000 signa­tures à l’Assemblée natio­nale en décembre 2007 ;

La cam­pagne de la Coalition du Québec pour la Marche mon­diale des femmes sur l’autonomie éco­no­mique des femmes s’est ter­mi­née par l’encerclement de l’Assemblée natio­nale en 2008 ;

La cam­pagne Mission col­lec­tive : bâtir un Québec sans pau­vreté, a permis le dépôt de 100 000 cartes signées à l’Assemblée natio­nale en 2009.

Depuis 2012, nous assis­tons à une forte mobi­li­sa­tion en pro­ve­nance des États-Unis pour une aug­men­ta­tion du salaire mini­mum à 15 $. Lancés par les tra­vailleuses et les tra­vailleurs de la res­tau­ra­tion et sou­te­nus par les orga­ni­sa­tions syn­di­cales, des mou­ve­ments comme Fight for $15 ou Fast Food Forward ont pro­gres­si­ve­ment touché le Québec. On retrouve le Centre des tra­vailleurs et des tra­vailleuses immi­grants parmi les ini­tia­teurs du mou­ve­ment.

L’émergence de la campagne 5-10-15

À l’automne 2015, le Collectif pour un Québec sans pau­vreté et le Front de défense des non-syn­di­qué-es décident de s’unir dans cette lutte. Plancher sur l’organisation d’une cam­pagne natio­nale au Québec demande tou­te­fois un peu de patience et, sur­tout, du temps d’appropriation pour les dif­fé­rentes orga­ni­sa­tions. En effet, un cer­tain consen­sus existe déjà, tant du côté syn­di­cal que com­mu­nau­taire, pour mili­ter en faveur d’un rehaus­se­ment du salaire mini­mum à la hau­teur du seuil de faible revenu de Statistique Canada. S’engager dans une lutte pour un salaire mini­mum à 15 $ néces­site donc une révi­sion de cette posi­tion. L’identification d’un nouvel indi­ca­teur devient, du même coup, un enjeu impor­tant.

Le 7 octobre 2015, à l’initiative du Front de défense des non-syn­di­qué-es, une jour­née de dis­cus­sion est orga­ni­sée sous le thème : Salaire minimum/​living wage/​salaire viable quelles luttes mener pour sortir les tra­vailleuses et les tra­vailleurs de la pau­vreté ? Plusieurs orga­ni­sa­tions tant syn­di­cales que com­mu­nau­taires par­ti­cipent à cette jour­née. Parmi les invi­tés, on retrouve notam­ment, l’Institut de recherche et d’informations socio-éco­no­miques (IRIS) du Québec et le Workers Action Center de Toronto.

Pendant les mois qui suivent, les ins­tances de plu­sieurs orga­ni­sa­tions qué­bé­coises se posi­tionnent en faveur d’un rehaus­se­ment du salaire mini­mum à 15 $ l’heure. Bien que l’indice de salaire viable déve­loppé par l’IRIS soit un indi­ca­teur très inté­res­sant et mis de l’avant dans les argu­men­taires, il ne devient pas l’unique indi­ca­teur. La notion de sortie de pau­vreté, qui cor­res­pond à une situa­tion éco­no­mique qui permet d’effectuer des choix de consom­ma­tion au-delà des stricts besoins de base, s’impose comme objec­tif. Cette sortie de pau­vreté se situe à un seuil bien au-dessus du « panier de consom­ma­tion » qui est la mesure offi­cielle de pau­vreté uti­li­sée par le gou­ver­ne­ment. Mais au-delà des argu­ments reliés aux indi­ca­teurs, la reven­di­ca­tion de l’augmentation du salaire mini­mum à 15 $ pren­dra ancrage dans les luttes menées par les tra­vailleuses et tra­vailleurs aux États-Unis et en Ontario, et s’enracinera ici comme le sym­bole d’une réelle amé­lio­ra­tion des condi­tions de tra­vail.

Cette étape de consul­ta­tions, bien que démo­cra­ti­que­ment essen­tielle, retarde quelque peu le lan­ce­ment de la cam­pagne, mais elle permet de ras­sem­bler plu­sieurs acteurs sociaux dans une lutte et des reven­di­ca­tions com­munes.

Lancement de la campagne

C’est le 7 octobre 2016, à l’occasion de la Journée mon­diale pour le tra­vail décent, et sous le thème « Il nous faut plus que ça », que la cam­pagne 5-10-15 est lancée. La cam­pagne réunit la Centrale des syn­di­cats du Québec (CSQ), la Confédération des syn­di­cats natio­naux (CSN), la Centrale des syn­di­cats démo­cra­tiques (CSD), le Collectif pour un Québec sans pau­vreté et le Front de défense des non-syn­di­qué-es. Se sont ajou­tés quelques mois plus tard, le Syndicat de pro­fes­sion­nelles et pro­fes­sion­nels du gou­ver­ne­ment du Québec (SPGQ) et le Syndicat de la fonc­tion publique et para­pu­blique du Québec (SFPQ). Les membres se mettent d’accord pour que les deux porte-paroles de la cam­pagne soient issus des groupes de défense des per­sonnes non syn­di­quées et de lutte contre la pau­vreté.

La cam­pagne 5-10-15 doit aussi servir à atti­rer l’attention de la popu­la­tion sur d’autres fac­teurs qui influencent les condi­tions de tra­vail et qui ont des consé­quences appau­vris­santes. De plus, d’autres reven­di­ca­tions s’ajoutent : que l’augmentation du salaire mini­mum à 15 $ de l’heure se fasse le plus rapi­de­ment pos­sible, que les per­sonnes sala­riées aient le droit de connaître leur horaire de tra­vail cinq jours à l’avance et qu’elles aient droit à 10 jours de congé payé, par année, pour des absences dues à la mala­die ou des res­pon­sa­bi­li­tés fami­liales. Toutes ces reven­di­ca­tions inter­pellent plu­sieurs tra­vailleuses et tra­vailleurs, qu’ils soient syn­di­qués ou non. Elles néces­sitent d’ailleurs des chan­ge­ments légis­la­tifs et des modi­fi­ca­tions aux conven­tions col­lec­tives. Les défis sont donc de taille pour tous les par­te­naires de la cam­pagne 5-10-15 !

Mobilisation et actions politiques

Une pre­mière mobi­li­sa­tion se fait dans le cadre du lan­ce­ment. Les per­sonnes pré­sentes marchent au centre-ville de Montréal et s’arrêtent à deux endroits sym­bo­liques : le bureau du pre­mier ministre et le bureau de la Fédération cana­dienne de l’entreprise indé­pen­dante. Après la prise de parole des orga­ni­sa­tions, des sacs d’arachides sont sym­bo­li­que­ment dépo­sés aux deux endroits, en réfé­rence à l’affiche de Il nous faut plus que ça, où le « ça » est illus­tré par des pinottes.

Cette marche marque le début de 10 jours d’action pour culmi­ner le 17 octobre, Journée inter­na­tio­nale pour l’élimination de la pau­vreté. De la Côte-Nord, en pas­sant par le Bas-Saint-Laurent, Québec, l’Estrie, la Mauricie, le Centre-du-Québec, l’Outaouais, les reven­di­ca­tions de la cam­pagne 5-10-15 se sont fait entendre.

Dès le 24 octobre, moins de trois semaines après le lan­ce­ment de la cam­pagne, une ren­contre avec la ministre res­pon­sable du Travail, Dominique Vien, est orga­ni­sée. D’obtenir cette ren­contre est déjà le signe que la cam­pagne marque des points dans l’opinion publique. Alors que les aug­men­ta­tions des der­nières années du salaire mini­mum avaient été de 0,20 $ de l’heure, la ministre Vien laisse clai­re­ment entendre qu’une hausse aussi faible serait indé­cente pour 2017. Elle dit tou­te­fois, du même souffle, que la hausse prévue ne per­met­tra pas d’atteindre 15 $ de l’heure.

Un appel est par la suite lancé aux orga­ni­sa­tions qui sou­tiennent la cam­pagne à ren­con­trer leur député pour influen­cer la déci­sion sur la pro­chaine hausse qui sera en vigueur le 1er mai 2017. Des ren­contres ont eu lieu dans plu­sieurs régions du Québec dont en Estrie, au Centre-du-Québec, en Mauricie. À Montréal, une cara­vane s’est orga­ni­sée et une tren­taine de per­sonnes se sont dépla­cées en auto­bus pour ren­con­trer trois ministres fémi­nines du gou­ver­ne­ment qué­bé­cois. Leur mes­sage : l’amélioration des condi­tions de tra­vail et de vie des femmes passe par une hausse du salaire mini­mum à 15 $ de l’heure.

À l’hiver 2017, en réponse à l’annonce déce­vante de la ministre du Travail d’augmenter le salaire mini­mum de 50 cents le 1er mai, la cam­pagne publie deux mémoires, un court et un long, pour faire part de son insa­tis­fac­tion et lance une action éclair : on demande aux orga­ni­sa­tions et aux per­sonnes qui appuient la cam­pagne d’envoyer l’un ou l’autre des mémoires à l’ensemble des élu-e-s de l’Assemblée natio­nale. Des cen­taines de mémoires sont ainsi envoyés. Plusieurs partis pro­fitent de l’occasion pour répondre et expli­quer leur posi­tion sur le salaire mini­mum à 15 $.

La Fête inter­na­tio­nale des tra­vailleuses et tra­vailleurs du 1er mai 2017 est aussi un moment char­nière avec comme thème Le tra­vail pas à n’importe quel prix ! 15 $ mini­mum. Les porte-paroles de la cam­pagne ont pro­noncé des dis­cours tant à Montréal qu’à Québec.

Formation et éducation populaire

Les membres de 5-10-15 ont vite constaté que les mythes entou­rant les aug­men­ta­tions du salaire mini­mum sont tou­jours bien ancrés. Bien que le site Web de la cam­pagne com­prenne une sec­tion qui débou­lonne les argu­ments des orga­ni­sa­tions patro­nales, il s’avère essen­tiel de répondre aux nom­breuses demandes pour débattre des reven­di­ca­tions.

Les mili­tantes et mili­tants enga­gés dans la cam­pagne ont ainsi fait près d’une cen­taine de pré­sen­ta­tions et de séances de for­ma­tion auprès d’organisations tant popu­laires que syn­di­cales, de même que des inter­ven­tions dans les uni­ver­si­tés ou des jour­nées de réflexion, et ce, dans plu­sieurs régions du Québec. De ces inter­ven­tions ont découlé de nom­breuses adhé­sions à la cam­pagne. De plus, à l’automne 2017, la cam­pagne met en ligne une for­ma­tion com­plète dans un but d’éducation popu­laire.

Réforme de la Loi sur les normes du travail

Dès le départ, en plus des 15 $, la cam­pagne 5-10-15 s’est dotée de deux reven­di­ca­tions très signi­fi­ca­tives pour l’amélioration des condi­tions de tra­vail. À l’automne 2016, des rumeurs de révi­sion de la Loi sur les normes de tra­vail (LNT) sont déjà dans l’air et des consul­ta­tions par­ti­cu­lières ont lieu en juin et juillet 2017 avec le cabi­net de la ministre du Travail. Le per­son­nel poli­tique s’évertue alors à bais­ser les attentes, l’on parle de chan­ge­ments mineurs à la loi.

Tout en main­te­nant le cap sur les actions pour le 15 $ à l’automne 2017, la cam­pagne se donne comme objec­tif d’intervenir davan­tage sur le « 5 » et le « 10 ». Le Devoir du 16 sep­tembre 2017 titre d’ailleurs : « Un automne sous le signe du 5-10-15 »[1].

Une fois de plus, le 15 octobre 2017, une grande marche sur un trajet de 15 km se tient à Montréal. Bien que la par­ti­ci­pa­tion s’avère plus modeste qu’en 2016, elle a tout de même des réper­cus­sions média­tiques impor­tantes.

Il faut croire que la pres­sion main­te­nue de la cam­pagne 5-10-15 a porté des fruits, tant pour la reven­di­ca­tion du salaire mini­mum que pour l’amélioration des normes du tra­vail. En jan­vier 2018, le gou­ver­ne­ment annonce son inten­tion d’augmenter le salaire mini­mum de 75 cents au 1er mai 2018 et ainsi le porter à 12 $. Bien qu’insuffisante, cette aug­men­ta­tion est plus impor­tante que celle annon­cée l’année pré­cé­dente. De plus, le projet de loi 176 pré­senté en mars 2018 par la ministre Vien est plus qu’une réfor­mette. En effet, il com­porte des avan­cées inté­res­santes : le droit pour une per­sonne de refu­ser de tra­vailler si elle n’est pas avisée au moins 5 jours à l’avance de son horaire de tra­vail et deux jour­nées rému­né­rées en cas d’absence pour cause de mala­die ou pour rai­sons fami­liales.

Les membres de la cam­pagne 5-10-15 pour­sui­vront le tra­vail en com­mis­sion par­le­men­taire pour que les reven­di­ca­tions du 5 et du 10 soient prises en compte dans la réforme. Les membres ont aussi l’intention de demeu­rer unis et actifs pour que le Québec emboîte le pas à l’Ontario et l’Alberta et que le salaire mini­mum soit fixé à 15 $ de l’heure le plus rapi­de­ment pos­sible.

Mélanie Gauvin et Virginie Larivière, porte-paroles de la cam­pagne 5-10-15

Notes

  1. Hélène Roulot-Ganzmann, « Un automne sous le signe du 5-10-15 », Le Devoir, 16 sep­tembre 2017.


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